LE SPIRITISME
Se faire adorer, but suprême de Satan. — Le Spiritisme. — Son apparition. — Sa pratique. — Sa doctrine. — Ses prétentions. — Il forme une religion nouvelle. — Son symbole. — Ses règlements. — Ses finances. — Ses •moyens de propagation. — Nombre croissant de ses adeptes.
Se faire adorer. Le Verbe incarné est Roi, il est Dieu. A ce double titre lui appartiennent les hommages et les adorations du genre humain. Ennemi implacable du Verbe, Satan veut à tout prix se substituer à lui, et comme Roi et comme Dieu . Tel est le bu t final qu'il a toujours ambitionné, qu'il a obtenu dans l'ancien monde, et qu'il obtient encore chez toutes les nations étrangères au christianisme. L'histoire dépose de ce fait aussi ancien que la race humaine.
Pour le réaliser dans l'antiquité, il avait répandu trois grandes erreurs qui enveloppaient la terre entière : c'était le panthéisme, le matérialisme et le rationalisme. Ancrées dans les têtes, ces trois erreurs supplantaient radicalement le Verbe rédempteur, dont l'incarnation devenait, par le fait, impossible ou incroyable. Le terrain ainsi préparé, Satan montait de plain-pied sur les trônes et sur les autels. La raison en est simple : L'homme ne peut se passer ni d'un maître ni d'un dieu. Créé pour obéir et pour adorer, il faut, quoi qu'il fasse, qu'il obéisse et qu'il adore. Jésus-Christ Dieu et
Roi, ou Satan Dieu et Roi : y alternative est impitoyable.
Or, si Ton soumet à l'analyse les erreurs dominantes dans l'Europe moderne, on découvre sans peine qu'elles se réduisent aux trois systèmes anciens : le panthéisme, le matérialisme et le rationalisme. Aujourd'hui, comme dans l'antiquité, leur dernier mot est l'anéantissement du dogme de l'incarnation. Si tout est Dieu, point d'incarnation; si tout est. matière, point d'incarnation; si toute vérité est renfermée dans les limites de la raison, point de mystères, partant point d'incarnation.
Est-il besoin de dire que la négation directe de ce dogme fondamental refleurit parmi nous avec un luxe d'audacieuse ignorance inconnu depuis l'Évangile? Faut-il ajouter qu'elle est accueillie avec une ardeur dont le spectacle fait monter la rougeur au front et remplit l'âme d'épouvante? C'est un signe des temps. Sans l'élément catholique, qui lutte encore pour maintenir sur son piédestal divin la personne du Verbe incarné, le monde actuel retomberait dans les conditions du monde ancien. Plus cet élément s'affaiblit, plus s'aplanit la voie au retour du démon sur ses antiques autels. La raison le dit et l'histoire le confirme : à l'homme d'aujourd'hui aussi bien qu'à l'homme d'autrefois, il faut un Dieu : Détrôner le Verbe, c'est tomber dans Satan.
A la vue de l'Europe tournant le dos au christianisme, une pareille chute était facile à prévoir. Elle a été prévue, annoncée, démontrée, il y a plus de vingt ans. Mais les voyants furent traités.de rêveurs. Au dix-neuvième siècle, le monde retourner au paganisme ! Insensé qui le dit, stupide qui le croit. Cependant, le paganisme, dans ses éléments constitutifs, continuait d'envahir la société: c'était déjà le paganisme même. Pourpaganiser
les âmes, il n'est pas besoin d'idoles matérielles. Le monde était païen avant que la main de l'homme offrît à ses adorations des dieux de marbre ou de bronze. Le paganisme, c'est la négation du Verbe incarné et du surnaturel divin ; et, comme conséquence inévitable, l'adoration de ce qui n'est pas le vrai Dieu, de ce qui n'est pas le vrai surnaturel. Or, adorer ce qui n'est pas le vrai Dieu, c'est adorer un dieu faux, c'est adorer Satan, c'est être païen. «Quel'objet de l'idolâtrie, dit Tertullien, revête, ou non, une forme plastique, ce n'est pas moins l'idolâtrie (1). »
Comme l'âme appelle le corps, le culte intérieur appelle le culte extérieur. Dans l'antiquité, Satan jouissait de l'un et de l'autre: il en jouit encore chez les nations idolâtres. Or, Satan ne change ni ne vieillit. Ce qu'il fut, il veut l'être ; ce qu'il eut, il veut l'avoir. Il le veut d'autant plus que les oracles, les évocations, les apparitions, les guérisons, les prestiges étaient son principal instrument de règne et une partie intégrante de sa religion. Il était donc infaillible que, tôt ou tard, il reviendrait avec tout ce cortège de pratiques victorieuses, habilement modifiées suivant les temps et les personnes. Ainsi parlait la logique, qui attendait avec confiance, disons mieux, avec terreur, la confirmation de ses raisonnements. Le monde en était là, lorsque, chez le peuple le plus rationaliste du globe , se manifestent mille phénomènes étranges, attribués à des agents surnaturels, et dont l'ensemble a pris le nom de Spiritisme, ou Religion des esprits. En voici l'historique.
« Vers 1850, dit un de ses grands -prêtres, l'atten-
(1) ldolumaliquandiu rétro non erat...Tamen idololatria agebatur, non in isto nomine, sed in isto opère. Nam et hodie extra lemplum et sine idolo agi polcst. De Idolol., c. ni.
tion fut appelée, aux États-Unis d'Amérique, sur divers phénomènes étranges, consistant en bruits, coups frappés et mouvements d'objets, sans cause connue. [Ces phénomènes avaient souvent lieu spontanément, avec une intensité et une persistance singulières ; mais on remarqua aussi qu'ils se produisaient plus particulièrement sous l'influence de certaines personnes, que l'on désigna sous le nom de Médiums , et qui pouvaient en quelque sorte les provoquera volonté, ce qui permit de répéter les expériences.
« On se servit surtout pour cela de tables, non que cet objet soit plus favorable qu'un autre (1) ; mais uniquement parce qu'il est mobile, plus commode... on obtint des rotations de la table, puis des mouvements en tous sens, des soubresauts, des renversements, des soulèvements, des coups frappés avec violence, etc. C'est le phénomène qui fut désigné, dans le principe, sous le nom de Tables tournantes.
« On ne tarda pas à reconnaître, dans ces phénomènes, des effets intelligents. Ainsi le mouvement obéissait à la volonté ; la table se dirigeait à droite ou à gauche vers une personne désignée, se dressait au commandement sur un ou deux pieds, frappait le nombre de coups demandé, battait la mesure, etc. Il demeura dès
(l)Cela n'est pas sûr; le démon ne fait rien sans moUf. De toute antiquité, les tables ont été les objets privilégiés dont il s'est servi pour rendre ses oracles. On connaît le fameux texte de Tertullien ; per quos (dœnvones) mensœ divinare consueverunt. Généralement, les tables sont de bois, et Ton sait que la divination par le bois est déjà frappée d'anathème dans l'Ancien Testament : Maudit celui qui dit au bois : Éveille-toi et lève-toi* Pourquoi cette préférence? Ne serait-ce pas que Satan aurait voulu faire servira Paffermissement de son empire le bois par lequel il avait vaincu, et par lequel, à son tour, il devait être vaincu : ut qui in ligno vincebat, in ligno quoque vinceretur.
lors évident que la cause n'était pas purement physique ; et, d'après cet axiome que : Si tout effet a une cause, tout effet intelligent doit avoir une cause intelligente, on conclut que la cause de ce phénomène devait être une intelligence (1). »
Le raisonnement est sans réplique, comme le fait lui-même est incontestable : mais quelle était la nature de cette intelligence? Là était la question. «La première pensée fut que ce pouvait être un reflet de l'intelligence du médium ou des assistants ; mais l'expérience en démontra bientôt l'impossibilité, parce qu'on obtint des choses complètement en dehors de la pensée et des connaissances des personnes présentes, et même en contradiction avec leurs idées, leur volonté et leur désir; elle ne pouvait donc appartenir qu'à un être invisible.
« Le moyen de s'en assurer était fort simple. Il s'agissait d'entrer en conversation avec cet être, ce que Ton fit au moyen d'un nombre de coups de convention signifiant oui ou non, en désignant les lettres de l'alphabet, et l'on eut de cette manière des réponses aux diverses questions qu'on lui adressait. C'est le phénomène qui fut désigné sous le nom de Tables parlantes.
«Touslesêtresqui se communiquèrent de cette façon, interrogés sur leur nature, déclarèrent être Esprits et appartenir au monde invisible. Les mêmes effets s'étant produits dans un grand nombre de localités, par l'entremise de personnes différentes, et étant d'ailleurs observés par des hommes très-sérieux et très-éclairés, il n'était pas possible qu'on fût le jouet d'une illusion. De l'Amérique ce phénomène passa en France et dans le
(1) Allan Kardec, le Spiritisme à sa plus simple expression , p. 3 et 4.
reste de l'Europe où, pendant quelques années, les tables tournantes et parlantes furent à la mode, et devinrent l'amusement des salons ; puis, quand on en eut assez, on les laissa de côté pour passer à une autre distraction...
« Les communications par coups frappés étaient lentes et incomplètes. On reconnut qu'en adaptant un crayon à un objet mobile : corbeille, planchette ou autre, sur lequel oji posait les doigts, cet objet se mettait en mouvement et traçait des caractères. Plus tard on reconnut que ces objets n'étaient que des accessoires dont on pouvait se passer. L'expérience démontra quel'Esprit, agissant sur un corps inerte pour le diriger à volonté, pouvait agir de même sur le bras ou la main pour conduire le crayon.
« On eut alors des Médiums écrivains, c'est-à-dire des personnes écrivant d'une manière involontaire sous l'impulsion des Esprits, dont elles se trouvaient être ainsi lès instruments et les interprètes. Dès ce moment les communications n'eurent plus délimites (1)... »
Aux médiums écrivains, se joignent aujourd'hui les Médiums évocateurs et les Médiums guérisseurs. Trèsnombreux depuis deux ans, les premiers obtiennent des esprits les phénomènes les plus surprenants : apparitions de spectres, ou de flammes phosphorescentes, sons articulés, écritures spontanées, rigidité et insensibilité de tous les membres du corps, immobilité instantanée de toutes les pendules d'un appartement, etc.
a Quant aux seconds, ils tendent à se multiplier, ainsi que les esprits l'ont annoncé, et cela en vue de propager le Spiritisme, par l'impression que ce nouvel ordre
{i ) Allao Kardec, le Spiritualisme à sa plus simple expression, p. 4 et 7.
de phénomènes ne peut manquer de produire sur les masses, car il n'est personne qui ne tienne à sa santé, même les plus crédules... Entre le magnétiseur et le médium guérisseur, il y a cette différence capitale que le premier magnétise avec son propre fluide, et le second avec le fluide épuré des esprits. Les médiums guérisseurs sont un des mille moyens providentiels, pour hâter le triomphe du Spiritisme (1). »
Tels sont, jusqu'à ce jour, les principaux phénomènes spirites et les modes ordinaires de communication avec les esprits. Mais enfin que faut-il penser de cesphénomènes, et quels sont ces esprits?
Dire comme quelques-uns : « Je nie tous ces phénomènes parce que je n'en ai vu aucun ; » c'est dire: Je nie Pékin, parce que je n'y suis jamais allé. C'est dire aux témoins de ces phénomènes : Vous êtes trompés ou trompeurs. Or, ce compliment s'adresse, non pas à quelques individus, faciles à séduire, ou complices intéressés d'un grossier mensonge ; mais à des milliers d'hommes, sérieux et honorables, de tous les pays, qui ne se connaissant pas, qui ne s'étant jamais vus, se trouveraient hallucinés le même jour, à la même heure^ ou s'entendraient, pour affirmer comme vrai un fait matériellement faux. C'est dire enfin: Je nie, parce que je nie. Or, niais venant de nier^ la négation sans preuve est une niaiserie. Laissons-la pour le compte de celui qui se la permet et passons.
Dire comme plusieurs : « Ces phénomènes existent, mais ils n'ont rien de surnaturel. Tours de physique, jongleries, tout au plus résultats de certaines influences fluidiques : ils ne sont pas autre chose. »
(1) Revue Spirite, janvier 1864, p. 10 et li.
Tours de physique ! Et la preuve? « Ah ! la preuve, c'est qu'on en voit de semblables chez notre grand prestidigitateur, Robert-Ho\idm. » Vous avez donc vu chez Robert-Houdin ce que des milliers de témoins affirment avoir vu chez les Spirites, des tables qui tournaient, qui se soulevaient, qui battaient la mesure au contact du petit doigt d'un enfant ! Vous avez donc vu des tables intelligentes qui répondaient h vos questions et qui écrivaient elles-mêmes leurs réponses ! Vous avez donc vu Robert-Houdin vous dire ce qui se passait à cent lieues de vous i vous découvrir des choses. connues de vous seul. Atteint d'une maladie interne, libelle aux efforts de l'art, vous l'avez entendu vous décrire avec exactitude, au simple contact de vos cheveux, la nature de votre mal; et lui, qui n'est ni médecin ni chimiste, vous nommer avec précision,, et par leur nom scientifique, les médicaments nécessaires à votre guérison ! Non, rien de pareil ne se fait chez Robert-Houdin.
Jongleries! Et la preuve? «Ah! la preuve, c'est qu'aujourd'hui les charlatans sont si nombreux et si habiles, qu'on ne sait plus à qui se fier. » Qu'aujourd'hui les charlatans soient habiles et nombreux, rien n'est plus vrai; que vous vous teniez sur vqs gardes, rien n'est plus sage. Mais la question n'est pas là. Elle est de savoir quelles raisons vous avez de croire que les Spirites sont des charlatans, et les témoins de leurs phénomènes, des compères ou des dupes ? Gomme on ne peut discuter l'inconnu, nous attendons vos motifs,
«Mes motifs, répondez-vous, je les ai dits: je ne puis admettre l'intervention des esprits dans cet ordre de phénomènes. » Dire que vous ne pouvez pas, c'est dire que vous ne pouvez pas. Ce n'est pas justifier votre négation, c'est affirmer votre impuissance, rien de plus, rien de
moins. Or, votre impuissance est écrasée sous la puissance du témoignage, mille fois répété, de milliers de témoins oculaires, sains de corps et d'esprit, et doués comme vous de raison, de science, d'expérience, de sang-froid et de méfiance. Elle est écrasée, plus encore, par le témoignage du monde entier, depuis six mille ans ; car il y a six mille ans que le monde voit des Spirites. Or, de ces deux témoignages sort une voix qui domine toutes les autres et qui dit : Non, les phénomènes spirites ne sont pas des jongleries (1).
Influences fluidiques! Et la preuve? «Ah ! la preuve, c'est que les fluides sont des agents mystérieux, capables de produire des effets surprenants et qui nous paraissent surnaturels, bien qu'ils n'aient rien que de trèsnaturel. » Admettons les fluides ; mais avant tout , veuillez médire au juste ce que c'est qu'un fluide. L'avezvous vu? L'avez-vous louché? L'avez-vous analysé? Quelle est sa couleur? Quels sont ses éléments ? Est-ce quelque chose de matériel ou de spirituel? Si c'est quelque chose de matériel, expliquez-moi comment un agent matériel peut produire des effets qui ne sont pas matériels : me faire lire les yeux fermés, voir à distance, connaître ce qui se passe dans des pays éloignés, que je n'ai jamais vus, où je ne connais personne. Si le fluide est quelque chose d'une nature spirituelle, nous sommes d'accord. Ce que yous appelez fluide , nous l'appelons esprit.
Mais donner une définition exacte du fluide vous embarrasse ; car vous dites vous-même que c'est un agent. S'il est mystérieux, vous ne le connaissez
(1) Voir les savants ouvrages de Delrio, Disquisitiones magicœ; de Pignatelli, Novissimœ (Xonsultationes; de MM. Desmousscaux, de Mireille, Bizouard, Les rapports de l'homme avec le démon, 6 vol. in-8, etc.
donc pas, ou vous le connaissez trop imparfaitement, pour lui attribuer avec certitude tels ou tels effets. Cette manière de raisonner n'est ni neuve ni nouvelle. Toute la secte matérialiste d'Épicure en faisait usage contre les oracles et les prestiges, c'est-à-dire contre le Spiritisme de l'antiquité. Suivant eux; tous ces phénomènes étaient dus à des exhalaisons souterraines dont la nature n'était pas connue. C'est ainsi que la peur du surnaturel les conduisait au contradictoire et à l'absurde : prenons garde d'y tomber. Or, nous y tomberions en nous payant de mots mal définis, pour les mettre à la place des choses.
En résumé, à moins de donner dans le pyrrhonisme universel, on est contraint d'admettre, dans leur .ensemble, la réalité des phénomènes spirites et la spiritua lité des agents qui les produisent.
Mais quels sont ces esprits ? Us ne peuvent être que des anges bons ou mauvais, des âmes saintes ou des âmes réprouvées. Or, ils ne sont ni de bons anges, ni des âmes saintes. D'une part, les bons anges et les saints ne sont pas aux ordres de l'homme , en ce sens qu'ils viennent d'une manière sensible à l'appel du premier venu, pour satisfaire sa curiosité et lui servir de passe-temps : pareille chose ne s'est jamais vue, jamais dite, jamais crue. D'autre part, Dieu défend, sous les peines les plus sévères, d'interroger les morts (1). Les prétendus morts qui répondent désobéissent donc à Dieu; ils ne sont donc pas des saints.
(I) Nec inveniatup in te... qui quœrat a mortuis veritalem. Deuter., xvm, il ; Exod.j xxn, 8. — C'est un usage criminel pratiqué parmi les Gentils : Numquid non populus a deo suo requirit, pro vivis a mortuis? ls., vin, 19. — Omnia hœc abominatur Domious. Deuter., ibid.
Que sont-ils donc? des damnés ou des démons. Mais, pas plus que les saints, les damnés ne sont aux ordres des évocateurs. Quels Esprits répondent donc à leur appel? Les démons qui habitent autour de nous, qui sont toujours prêts à nous tromper et qui ont mille moyens d'y réussir. C'est le raisonnement péremptoire de Monseigneur l'évêque de Poitiers.
« S'il n'est pas permis, dit le savant Prélat, d'interroger les morts, et par conséquent si Dieu refuse aux morts la faculté de répondre aux questions que les vivants ne peuvent leur adresser licitement, de quelle source peuvent émaner ces réponses, que Ton se flatte d'obtenir et que l'on obtient quelquefois? Manifestement nul Qutre que l'Esprit de ténèbres ne peut obéir à ces interpellations coupables. La communication avec les Esprits est donc, ni plus ni moins, le commerce avec les démons. C'est, par conséquent, le retour à ces monstrueux désordres et à ces superstitions damnables, qui ont placé pendant tant de siècles et qui placent encore les nations païennes, sous la honteuse servitude des puissances infernales (1). »
Les spirites, niant la personnalité des démons, protestent contre ce raisonnement ; mais, par une inconséquence qui les confond, ainsi que nous le verrons bientôt, ils soutiennent que les communications avec les Esprits sont un fait connu de toute antiquité. « La réalité des phénomènes spiriles, écrivent-ils, rencontra de nombreux contradicteurs. Les uns n'y virent qu'une jonglerie. .. Les matérialistes rejetèrent l'existence des Esprits au rang des fables absurdes... D'autres, ne pouvant nier les faits, et sous l'empire d'un certain
(i) Instr. past., t. III, p. 43 et 45.
ordre d'idées (1)* attribuèrent ces phénomènes à l'influence exclusive du Diable, et cherchèrent par ce moyen à .effrayer les timides- Mais aujourdhui la peur du Diable a singulièrement perdu de son prestige. On ena tant parlé, on l'a peint de tant de façons, qu'on s est familiarisé avec cette idée; et que beaucoup se sont dit qu'il fallait profiter de l'occasion, pour voir ce qu'il est réellement. Il en est résulté, qu'à part un petit nombre: de femmes timorées, l'annonce de l'arrivée c^u vrai diable. avait quelque chose de piquanlr pour ceux qui ne l'avaient vu qu'en peinture ou au théâtre; elle a été pour beaucoup de gens un puissant stimulant (2). »
Après avoir fait, sans s'en douter, le portrait fidèle des dispositions générales du monde moderne à l'égard du démon, l'oracle du Spiritisme. dit ailleurs : « Bien que les phénomènes spirites se soient produits dans ces derniers temps d'une manière plus générale^ tout prouve qu'ils ont eu lieu dès les temps les plus reculés. Ce dont nous sommes témoins, aujourd'hui n'est donc point une découverte moderne : c'est le réveil de l'antiquité ; mais de l'antiquité dégagée de l'entourage mystique qui a engendré les superstitions, dç l'antiquité éclairée par la civilisation et le progrès dans les choses positives (3)... » . ' . . ■•'; a -
« Le fait descommunications avec le monde in visible se trouve en termes non équivoques dans lies récits bi-
(t) Lisez : le clergé et les catholiques, fidèles aux enseignements de là révélation.
(2) Àllan Kardec, le Spiritualisme à sàplus simple expression, p. 56.
(3) Cela veut dire de l'antiquité telle qu'elle était avant le christianisme, telle qu'elle revient à mesure que le christianisme perd du terrain : M. Allan Kardec parle d'or. Nous l'aurions payé pour soutenir notre grande thèse du paganisme moderne, qu'il n'aurait pas mieux dit.
bliques, dans saint Augustin, saint Jérôme, saint Chrysostôme, saint Grégoire de Nazianze. Les plus savants philosophes de l'antiquité l'ont admis : Platon , Zoroastre, Confucius, Pythagore. . . Nous la trouvons dans les mystères et les oracles... dans les devins et les sorciers du Moyen Âge... dans toute la phalange des nymphes, des génies bons et mauvais, des sylphes, des gnomes, des fées,* des lutins, etc. (1).»
Telle est donc l'honorable généalogie du Spiritisme. De l'aveu de leur organe le plus accrédité, les spirites modernes ont pour ancêtres et pour collègues, toutes les pythonisses, toutes les sorcières, tous les Esprits des temps anciens. Cette antiquité, leur plaît, et ils s'en font gloire. Ainsi les protestants se flattent d'avoir pour ancêtres les Hussites, les Vaudois, les Albigeois, et par eux de remonter aux premiers siècles de l'Église.
Dans le prospectus d'une magnétiseuse,établie dans un des beaux quartiers de Paris, nous lisons (mars 1864) : « La science dont nous allons entretenir nos lecteurs est certainement une des plus anciennes et des plus intéressantes pour l'espèce humaine. Avant le seizième siècle, cette science était connue sous le nom d'Esprit de sortilège et de magie. Deux siècles après, le docteur Mesmer reconnut, dans cette science nom définie, un agent puissant qui s'insinue par influence céleste, près des nerfs, dont il développe l'activité, etc. »
Le généalogiste a raison : les phénomènes Spirites d'aujourd'hui sont bien les mêmes que ceux de l'antiquité païenne et du monde actuel soumis à l'idolâtrie. Quelle différence, en effet,, sinon peut-être dans la forme, trouvez-vous entre les évocations, les oracles,
(1) Revue spirite,. 8 janvier 1858.
les consultations, les prestiges que nous voyons, après dix-huit siècles de christianisme, reparaître en Europe, et ce qui se faisait, il y a deux mille ans, à Claros, à Dodone, à Préneste, dans toutes les villes des Grecs et des Barbares, comme dit Plutarque, et ce qui se pratique encore en Afrique, aux Indes, auThibet, en Chine, partout, enfin, où l'Évangile n'a pas été prêché?
Si l'auteur n'avait pas été aveuglé par le parti pris, il aurait conclu en disant : l'identité des effets démontre l'identité de la cause. Or, toute l'antiquité attribue aux démons, et non aux âmes des morts, les phénomènes spirites. La cause n'est donc pas plus contestable que le fait lui-même (1).
Que toute l'antiquité attribue aux démons les phénomènes dont il s'agit, c'est un fait que nul ne peut nier sans tomber dans le scepticisme. Puisque nous l'avons déjà prouvé, contentons- nous de citer ici Tertullien. Il y a dix-sept siècles, que, arrachant le masque aux prétendus morts d'Allan Kardec et des spirites modernes : «La magie, disait-il, promet d'évoquer les âmes des morts. Qu'est-ce donc que la magie? Une tromperie. Mais l'auteur de la tromperie n'est connu que de nous seuls chrétiens, initiés aux mystères des mauvais esprits. Les démons sont les auteurs de la magie, au moyen de laquelle ils se donnent pour des morts. On invoque donc les morts jeunes, les morts de mort violente; mais ce sont les démons qui opèrent sous le masque des âmes (2) . »
(1) Les catholiques se souviendront qu'il serait aussi dangereux qu'il est absurde, de nier, dans leur ensemble, l'authenticité des manifestations démoniaques actuelles. La négation du surnaturel satanique conduit à la négation du surnaturel divin.
(2) Magia... quse animas... evocaturam se ab inferûm incolatu pollicetur. Quid ergo dicemus magiam ? quod omnes pêne, fallaciam. Sed ratio fallaciae solos non fugit christianos, qui spirttualia
Au témoignage de la tradition les Pères ajoutaient l'autorité des faits. Preuves en main, ils mettaient à décquvert la nature de ces prétendus morts, en rappelant les erreurs et l'immoralité de leur doctrine: rien n'est changé. Malgré tous ses artifices, nulle part le démon ne se trahit avec plus d'évidence que dans les enseignements qu'il donne aux spirites contemporains, avec mission de s'en faire les organes. Aujourd'hui comme autrefois, mélange devrai et de faux, ses enseignements finissent par des erreurs radicales. En effet, le catholicisme est la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Toute affirmation opposée est erreur, et vient évidemment du Père du mensonge.
Or, les Esprits enseignent six erreurs, c'est-à-dire six négations qui vont à la ruine complète du catholicisme. Ils nient: 1° l'existence des démons; 2° l'éternité des peines; 3° la résurrection des, corps; 4° le péché originel ; 5° la révélation chrétienne ; 6° par conséquent la divinité même de Notre-Seigneur.
Venons aux preuves. « Le Spiritisme, disent-ils, combat l'éternité des peines, le feu matériel de l'enfer, la personnalité du diable. D'après la doctrine des Esprits sur les démons, le diable est la personnification du mal ; c'est un être allégorique, résumant en lui toutes les mauvaises passions des esprits imparfaits. Les Esprits ne sont autres queles âmes.
« Les Esprits revêtent temporairement un corps matériel. Ceux qui suivent la route du bien avancent plus vite, sont moins longs à parvenir au but et y arrivent dans des conditions moins pénibles... Le perfectionne-
nequitiae novimus... la qua se dœmones péri n de mortuos fingunt... itaque invocantur quidem Ahori et Biothanati, sed dœmones opérant ur sub obtentu earuni (animarum). De Anim., c. lvii.
ment de l'Esprit est le fruit de son propre travail. Ne pouvant, dans une seule existence corporelle, acquérir toutes les qualités morales et intellectuelles qui doivent le conduire au but, il y arrive par une succession d existences à chacune desquelles il fait quelques pas en avant dans la voie du progrès... Lorsqu'une existence a été mal employée, elle est sans profit pour l'Esprit, qui doit la recommencer dans des conditions plus ou moins pénibles en raison de sa négligence et de son mauvais vouloir. . . '
« Les Esprits, en s'incarnant, apportent avec eux ce qu'ils ont acquis dans leurs existences précédentes. Les mauvais penchants naturels sont les restes des imperfections de l'Esprit, dont il ne s'est pas entièrement dépouillé ; ce sont les indices des fautes qu'il a commises et le véritable péché originel... En disant que l'âme apporte en renaissant le germe de son imperfection, de ses existences antérieures, on donne du péché originel une explication logique que chacun peut comprendre et admettre...
« Dans ses incarnations successives, l'Esprit s'étant peu à peu dépouillé de ses impuretés et perfectionné par le travail, arrive au terme de ses existences corporelles, appartient alors à l'ordre des Esprits purs ou des anges, et jouit à la fois de la vue complète de Dieu et d'un bonheur sans mélange pour l'éternité.
« Le Spiritisme est indépendant de tout culte particulier... 11 n'en prescrit aucun, il ne s'occupe pas des dogmes particuliers... On peut donc être catholique grec ou romain, protestant, juif ou musulman... et être spirite; la preuve est que le Spiritisme a des adhérents dans toutes les sectes... Hommes de toutes castes, de toutes sectes et de toutes couleurs, vous êtes tous
frères ; côr Dieu yous appelle tous à lui. Tendez-vous donc la -main, quelle que soit votre manière de l'adofer; et ne vous lancez pas l'anathème; car l'anathème est la violation de la loi de charité proclamée par le Christel);»
Croirait-on que, pour les faire plus facilement accepter, lé Spiritisme a l'audace de mettre ses erreurs monstrueuses dans les bouches même les plus catholiques? Saint Jean l'Évangéliste, saint Paul, saint Augustin, saint Louis, saint Vincent de Paul, nos prédicateurs célèbres et jusqu'au vénérable curé d'Ars reviennent de l'autre monde, pour dire aux vivants que nos dogmes les plus sacrés sont des fables, et eux, par conséquent, des dupes ou des imposteurs. N'est-ce pas la négation du catholicisme la plus radicale et sans contredit la plus perfide qu'on ait vue chez les nations baptisées?
Toutefois, détruire la religion du Verbe incarné n'est que le côté négatif de l'œuvre, lui substituer la religion des Esprits, c'est-à-dire des démons, en est le côté positif. « Lés Esprits annoncent, dit Allan Kardec, que les temps marqués par la Providence pour une manifestation universelle sont arrivés, et qu'étant les ministres de Dieu et les agents de sa volonté, leur ipission est d'instruire et d'éclairer les hommes, en ouvrant une nouvelle ère pour la régénération de l'humanité (2) . . .
« Plusieurs écrivains de bonne foi, qui ont combattu à outrance le Spiritisme, renoncent à une lutte reconnue
(1) Le Spiritisme à sa plus simple expression, p. 15, 16, 18, 19, 2i, 22, 28, 5° édit. 1863.; et Instructions pratiques sur les manifestations $pirites9pas$im. Paris, 1838.
(2) Le Livre des esprits, Prolégomènes.
inutile. C'est que la nécessité d'une transformation morale se fait de plus en plus sentir. La ruine du vieux monde est imminente, parce que les idées qu'il préconise ne sont plus à la hauteur où est arrivée l'humanité intelligente. On sent qu'il faut quelque chose de mieux que ce qui existe, et on le cherche inutilement dans le monde actuel. Quelque chose circule dans l'air comme un courant électrique précurseur, et chacun est dans l'attente ; mais chacun se dit aussi que ce n'est pas l'humanité qui doit reculer (1). »
Ailleurs ils déclarent sans détour que « le spiritisme sera la religion de l'avenir (2). » Il faut l'avouer, si le clergé n'oppose au Spiritisme une ligue puissante et si Dieu n'intervient d'une manière souveraine -dans cette lutte décisive, rien n'empêchera le nouveau culte de prendre, avant la fin de ce siècle,, des proportions inconnues (3) . L'affaiblissement actuel de la foi ne conduit pas le monde à l'athéisme : le croire serait une erreur. L'athéisme, comme on l'a dit, ne sera pas la dernière religion de l'humanité. L'athéisme est une négation. Le monde ne peut vivre de négations, il n'en a jamais vécu. De toute nécessité, il lui faut une affirmation religieuse. Or, nous ne cessons de le redire : Entre la Religion de Jésus-Christ et la Religion de Bélial ; entre le Christianisme et le Satanisme, il n'y a pas de milieu. Le monde moderne, qui tourne le dos au Christianisme, où va-t-U? Il va au Satanisme, et il y va au pas de charge.
0) Revue spirite,]mv, 1864, p. 4 et 5.
(2) Voir le journal spirite la Vérité.
(3) La première condition de cette ligue, est d'instruire solidement les fidèles sur la puissance des anges bons et mauvais. En ce point toute notre éducation esta faire ou à refaire.
Et, déjà, quel nom donner à ce que nous voyons? L'évocation, la consultation orale, l'hydromancie, la nécromancie, l'ornithomancie, la divination, le magnétisme, et autres pratiques spirites, exercées publiquement, sans scrupule et sans frayeur, sont-elles autre chose qu'un acheminement au culte du démon, sinon ce culte même? Propagé d'abord comme une traînée de poudre dans l'ancien et dans le nouveau monde, ce culte avait semblé disparaître. On le croyait mort, il n'était qu'endormi. Avec la guerre d'Italie, il s'est réveillé plus vivace que jamais. Rien n'égale l'activité de ses adeptes pour l'organiser et le répandre. Leurs efforts n'ont pas été vains.
Le Spiritisme a pris un corps. Il s'est authentiquement constitué sous le nom de Société parisienne des études spirites , à laquelle viennent se rattacher les groupes spirites de la France et de l'étranger. D'après l'avis du ministre de l'intérieur et de la sûreté générale, le gouvernement, qui a déclaré la franc-maçonnerie société d'utilité publique, a reconnu et atitorisé le spiritisme, par arrêté du préfet de police en date du 13 avril 1858 (1). En parfaite harmonie avec Y Esprit moderne et le principe athée de la liberté des cultes, cette so-^ ciété forme le noyau d'une religion nouvelle, qui admet dans son sein des hommes de toute caste, de toute secte, de toute couleur, à la seule condition de croire aux Esprits et d'accepter leurs doctrines.
Concentrer toute notre attention- sur les questions de gallicanisme, de liturgie, de politique de rez-de-chaussée, et laisser passer inaperçu ce fait inouï , sous prétexte que le temps fera bonne et prompte justice des Spirites actuels,
(1) Règlement de la Société parisienne des études spirites, p. i. I. 33
comme il l'a faite de leurs devanciers, ce serait une déplorable illusion. Nous disons, au contraire, que le spiritisme est une puissance avec laquelle il faut sérieusement compter. D'une part, il est X incarnation religieuse de la révolution, comme le socialisme en sera Y incarnation sociale ; d'autre part, de grandes différences le distinguent du mesmérisme, du. somnambulisme, du magnétisme et autres pratiques démoniaques des siècles passés. Ces différences sont entre autres : \\é tendue ti la rapide propagation du phénomène, la publicité , l'autorisation légale, la négation avouée , du christianisme, et ['établissement de la religion des Esprits. Arrêtons-nous à cette dernière différence.
Quoi qu'en disent les adeptes, cette société n'est pas une simple école de philosophie, une réunion purement psychologique : c'est une religion. Toute religion se propose de mettre l'homme en rapport direct avec le monde surnaturel, par des moyens surnaturels, en vue d'obtenir des effets surnaturels . Le but avoué des Spirites est de se mettre en communication immédiate avec les Esprits. Le moyen qu'ils emploient, c'est la prière. La prière est l'acte fondamental de toute religion, dont il détermine le caractère. Le catholicisme est la vraie religion, parce que sa prière s'adresse au vrai Dieu. Le paganisme est une fausse religion, parce que sa prière s'adresse au démon. Le Spiritisme, qui adresse sa prière aux démons cachés sous le musqué des morts, est donc une religion, et une religion fausse (i ). Cela est d'autant plus vrai, qu'ils ont pour but d'obtenir le don de guérir les malades et le pouvoir de chasser les démons.
(1) Jusque dans leur langage les Spirites affectent leur prétention religieuse. En se parlant ou en décrivant, ils s'appellent : Chers frères en spiritisme.
«Nos médiums guérisseurs, disent-ils eux-mêmes, commencent par élever leur âme à Dieu... Dieu, dans sa sollicitude, leur envoie de puissants secours... Ce sont les bons Esprits qui viennent pénétrer le médium de leur fluide bienfaisant, que celui-ci transmet au malade. Aussi, est-ce pou r cela que le magnétisme employé par les médiums guérisseurs est si puissant et produit ces guérisons gratifiées de miraculeuses, et qui sont dues simplement à la nature du fluide déversé sur le médium. Puisque ces fluides bienfaisants sont le propre des esprits supérieurs, c'est donc le concours de ces derniers qu'il faut obtenir : c'est pour cela que la prière et Vinvocation sont nécessaires (1 ) .
Ils ajoutent que la prière est surtout nécessaire dans le cas d'obsession, parce qu'il faut avoir le droit d'imposer son autorité à l'esprit (2). Us annoncent que sous peu les possessions démoniaques deviendront très-fréquentes, et qu'elles seront le triomphe du Spiritisme. «Ces cas de possession, selon ce qui est annoncé, doivent se multiplier avec une grande "énergie, d'ici à quelque temps, afin que l'impuissance des moyens employés jusqu'ici pour les combattre soit bien démontrée. Une circonstance même, dont nous ne pouvons encore parler, mais qui a une certaine analogie avec ce qui s'est passé au temps du Christ, contribuera à développer cette sorte d'épidémie démoniaque. Il n'est donc pas douteux qu'il surgira des médiums spéciaux, ayant le pouvoir de chasser les mauvais Esprits, comme les apôtres avaient celui de chasser les démons... pour donner aux incrédules une nouvelle preuve de l'existence des esprits (3).» «
(1) Revue spirite, janv. 1864, p. 8-10.
(2) JW.,p. 12.
(:j) lbid.y p. 12. Puisque les Spirites n'admettent pas de mauvais
En attendant l'invasion de l'épidémie démoniaque, les Spirites se trouvent déjà en présence de quelques obsessions particulières et de maladies réputées incurables. Les adeptes guérisseurs écrivent à leurs chefs : « Nous donnons en ce moment nos soins à un second épileptique. Cette fois la maladie sera peut-être plus rebelle, parce qu'elle est héréditaire. Le père a laissée ses quatre enfants le germe de cette affection. Enfin, avec l'aide de Dieu et des bons Esprits, nous espérons la réduire chez tous les quatre. Cher maître, nous réclamons le secours de vos prières et celles de nos frères de Paris. Ce secours sera pour nous un encouragement et un stimulant à nos efforts. Puis, vos bons esprits peuvent venir à notre aide.
«M. G.... de L... doit nous amener son beau-frère, qu'un Esprit malfaisant subjugue depuis deux ans. Notre guide spirituel Lamennais nous charge du traitement de cette obsession rebelle. Dieu nous donnerait-il aussi le pouvoir de chasser les démons? S'il en était ainsi, nous n'aurions qu'à nous humilier devant une si grande faveur (1).»
Afin de l'obtenir, les maîtres répondent, conformément aux oracles d'outre-tombe : «Pour agir sur l'esprit obsesseur, il faut l'action non moins énergique d'un bon Esprit désincarné... Ceci vous démontre ce que vous aurez à faire désormais, dans le cas de possession manifeste. Il est nécessaire d'appeler à votre
anges, ce qu'ils appellent démon ne peut être qu'une âme impurifiée: Idée et langage, tout est nouveau.
(i) Lettre d'un officier de chasseurs qui dit : «Nous profitons de nos longues heures d'hiver pour nous livrer avec ardeuv au développement de nos facultés médianimiques. La triade du 4e chasseurs, toujours unie, toujours vivante, s'inspire de ses devoirs. » Ibid., p. 6 et 7.
aide la personne d'un esprit élevé, jouissant en même temps d'une puissance morale etfluidique, comme par exemple l'excellent curé d'Ars, et vous savez que vous pouvez compter sur l'assistance de ce digne et saint Vianney... Quand on magnétisera Julie, il faudra d'abord procéder par la fervente évocation du curé d'Ars et des autres bons Esprits qui se communiquent habituellement parmi vous, en les priant d'agir contre les mauvais Esprits qui surexcitent cette jeune fille, et qui fuiront devant leurs phalanges humaines (1). »
Excepté le ricanement sans exemple et sans nom, par lequel Satan prétend avoir pour complices de ses prestiges les apôtres et les saints de Dieu , n'est-ce pas à la lettre ce que faisaient les païens d'autrefois et ceque font encore les idolâtres d'aujourd'hui? Ne les* voit-on pas à chaque instant évoquer les bons génies, contre les mauvais?
Jusqu'ici les bons Esprits des Spirites se sont contentés, publiquement du moins, de demander des prières. Mais si, pour prix de leurs faveurs, ils exigeaient autre chose : une génuflexion, un grain d'encens, un vœu, une offrande quelconque, est-il bien sûr qu'un pareil hommage leur serait refusé? Est-il bien sûr qu'ils ne l'exigeront point, qu'ils n'exigeront même pas beaucoup plus? En ce genre, il ne faut jurer de rien. Quand on sait ce que le démon a exigé et ce qu'il a obtenu des anciens païens, ce qu'il exige et ce qu'il obtient encore des modernes idolâtres; quand on songe que sous l'influence de Y esprit de «/.-C, qui n'était pas le Saint-Esprit, la France officielle a adoré une courtisane et que Paris a bâti un temple à Cybèle, rien n'est impossible. Pour nous, il nous reste la triste
(1) Revue spirite, p. 16-17.
conviction que si le Spiritisme parvenait à dominer la société et qu'il prît fantaisie aux Esprits de demander, comme autrefois, des combats de gladiateurs, ces combats leur seraient accordés, et il y aurait foule au spectacle. Mesurons maintenant le chemin que le Spiritisme a fait depuis quatorze ans. A son origine il n'était qu'un amusement, une mode, un jeu, tout au plus un objet de curiosité plus ou moins vaine : aujourd'hui il se traduit en culte et devient une religion. Malheur à l'Europe, si jamais il venait à s'étendre et à sortir des calacombes ténébreuses dans lesquelles il est renfermé !
En attendant, cette religion formule son symbole. Dicté par les Esprits eux-mêmes et rédigé.par leur grand prêtre Allan Kardec, il est, comme nous avons vu, la négation radicale du christianisme et l'affirmation dogmatique des erreurs fondamentales de l'ancien paganisme.
Elle a ses finances. L'article 1& du règlement porte: « Pour subvenir aux dépenses delà Société, il est payé une cotisation annuelle de 24 francs, pour les titulaires, et de 20 francs pour les associés libres. Les membres titulaires, lors de leur réception, acquittent en outre un droit d'entrée de \ 0 francs une fois payé. » Ces cotisations, qui mettent des sommes considérables à la disposition des chefs de la Société, deviennent entre leurs mains un puissant moyen de propagation.
Elle a ses réunions périodiques. Art. 17 : « Les séances de la Société ont lieu tous les vendredis à 8 heures du soir. Nul ne peut prendre la parole sans l'avoir obtenue du président. Toutes les questions adressées aux Esprits doivent l'être par l'intermédiaire du président. » Art. 21 : <• Les séances particulières sont réservées aux membres de la Société. Elles ont lieu le premier, le
troisième, et, s'il y a lieu, le cinquième vendredi de chaque mois. »
Art. 22 : «Les séances générales ont lieu le deuxième et le quatrième vendredi de chaque mois. »
Comme il vient d'être dit, dans ces réunions toutes les questions doivent être adressées par le président aux esprits, et chacun doit les écouler avec un religieux silence. Dans quelques-unes, on évoque les esprits par cette formule : « Je prie le Dieu tout-puissant de prêter l'oreille à ma supplique, de permettre à un bon Esprit (ou à l'esprit d'un tel) de venir jusqu'à moi, de me faire écrire sous son influence. » L'évocateur prend une plume ou un crayon, dont il appuie légèrement la pointe sur le papier, attendant que l'esprit vienne luimême conduire sa main. « Cette main, disent les spirites, est une machine que l'Esprit désincarné maîtrise à volonté. »
Dans le fait, les médiums peuvent causer sur des choses tout à fait étrangèresà ce qu'ils écrivent, avec les personnes qui les entourent, et cela pendant que leur bras marche avec une vitesse souvent surprenante. C'est la continuation; sous une forme différente, des anciennes pythonisses.
Elle a ses prédicateurs et ses apôtres. En Amérique vingt-deux grands journaux sont devenus ses organes. Elle en compte cinq en France : la Revue spirite, la Revue spiritualiste, à Paris; la Vérité, à Lyon; la Ruche et le S auveurMes peuples, à Bordeaux. Naples à le sien ; Londres le sien ; l'Allemagne les siens (1).
Outre ces publications. périodiques, des ouvrages de
(i)La Revue spirite paraît tous les mois. Elle s'imprime à 1,800 exemplaires; la Revue spiritualisie, à 600. Comparés à ceux des meilleures revues catholiques, de la môme périodicité, ces chiffres sont énormes.
tout prix et de tout format, les uns savants, les autres populaires, avidement lus, activement colportés, vulgarisent les réponses des Esprits, ainsi que leurs doctrines dont les prestiges sont donnés comme la preuve irrécusable. Ce n'est pas au hasard que nous parlons ainsi. Nous avons sous les yeux plus de. soixante ouvrages spirites, récemment publiés et qui sont les uns à leur troisième, les autres à leur cinquième, à leur sixième, à leur douzième édition. Un des plus dangereux, à raison de son prix et de son format, est, pour l'Europe, traduit en allemand, en portugais, en polonais, en italien, en espagnol; et, pour l'Orient, en grec moderne. En 1863, cet ouvrage comptait déjà cinq éditions. Un mouvement analogue se manifeste en Angleterre, et l'Allemagne est inondée de publications spirites.
Elle a ses disciples, recrutés dans toutes les classes de la société. Les ateliers, la bourgeoisie, la noblesse, la médecine, l'armée surtout, lui fournissent leur contingent. D'année en année, ce contingent augmente d'une manière effrayante. Paris, Tours, Bordeaux, Metz, Nancy, Lisieux, Oléron, Marennes, Le Havre, Saumur,Marseille, Alger, Constantine, Bruxelles, Turin, Smyrne,les grands centres de population comptent par milliers les nouveaux démonolâtres.
D'après les renseignements que nous avons pu recueillir, Paris jouirait de vingt-cinq à trente-mille Spirites, ou personnes de toutes conditions, adonnées habituellement, comme acteurs ou comme spectateurs, aux pratiques du Spiritisme. Sans garantir la rigoureuse exactitude de ce chiffre, nous pouvons affirmer qu'il existe dans tous les quartiers de Paris des médiums évocateurs et guérisseurs ; des réunions nombreuses, périodiques ou non périodiques, dans lesquelles on fait
ce que faisaient les païens à Dçlphes et à Claros ; qu'un bon nombre de médecins ont à leur service, pour consulter les maladies, des somnambules, filles ou femmes ; que le magnétisme ou le somnambulisme devient une carrière comme une autre, au point que les somnambules ne se gênent pas plus que les autres professions, de répandre leurs prospectus et d'appeler les clients.
Une preuve, entre toutes, c'est la pièce suivante jetée dans Paris (mars 1 864) : « Des merveilles du magnétisme et du somnambulisme et de leurs applications régénératrices. — Madame F., après avoir suivi avec succès plusieurs cours et subi les examens des professeurs-mé*decins magnétiseurs, exerce depuis dix ans cette merveilleuse science, à la satisfaction des personnes qu'elle a complètement guéries. A toute heure on la trouve chez elle rue S. -H. où l'on est assuré d'avoir une somnambule du premier degré de lucidité, avec laquelle on se met en rapport et qui satisfait à toute demande.
« On peut faire toutes questions possibles à la somnambule, sans toutefois sortir des bornes de la bienséance; on peut demander tous avis ou consultations sur l'issue probable d'un mariage, d'un procès, d'une espérance de succession à venir ou à prétendre; sur tout détournement d'effets ou d'argent même enfouis ou cachés. La somnambule répondra ad rem avec lucidité et présence d'esprit sur les résultats des choses lointaines, fussent -elles éloignées de douze cents lieues. Si la personne qui consulte est affectée d'une maladie quelconque, la consultée ressentira par elle-même l'endroit affecté et pourra donner ses conseils, sans avoir jamais appris la manière de guérir. »
Si ces promesses n'avaient d'autre garantie que la parole de la somnambule, il serait très-permis de s'en
moquer ; mais il n'en est pas ainsi. Les demandes énumérées sont littéralement les mêmes qu'on allait proposer aux oracles de; l'antiquité. C'est à tel point qu'en Jes lisant, on croit lire une page de Porphyre. Inspirées par le même esprit, résolues par des procédés analogues, les unes et les autres ont donc la même autorité. Or, rien n'est mieux établi que l'autorité des oracles : en d'autres termes, rien n'est plus faux que de croire que tout était faux d?ms lètirs réponses.
A l'instar de Paris marchent la province et les pays étrangers. Dans son numéro du 21 mars 1864, un journal italien, il Movimento, contient cette annonce : « Depuis quelquesjoursestà GênesM. FrancescoGuidi, professeur de magnétologie. Depuis onze ans, il parcourt l'Europe donnant des séances publiques de magnétisme. Il donnera une séance de magnétisme, samedi soir, au théâtre national de Saint-Augustin* »
D'autre part, Allan Kardec écrit : « Cette année est surtout marquée par l'accroissement du nombre des groupes ou sociétés qui se sont formés dans une multitude de localités, où il n'y en avait point encore, tant en France quà l'étranger, signe évident de l'augmentation du nombre des adeptes et de la diffusion de la doctrine. Paris, qui était resté en arrière, cède enfin à l'impulsion générale et commeneeà s'émouvoir. Chaque jour voit se former des réunions particulières dans un but éminemment sérieux et dquis d'excellentes conditions; la société que nous présidons voit avec joie se multiplier autour d'elle des rejetons vivaces, capables de répandre la bonne semence. Si un instant on a pu concevoir quelques craintes sur l'effet de certaines dissidences dans la manière d'envisager le Spiritisme, un fait est de nature à les dissiper complète-
ment : c'est lé nombre, toujours croissant des sociétés qui, de tous les pays , se placent' spontanément sous le patronage de celle de Paris et arborent son drapeau (1).»
Entre toutes, la ville de la sainte Vierge,Lyon,se distingue par sa ferveur pour le nouveau culte et par le nombre des adhérents qu'elle lui donne. » C'est à tel point, nous écrit de cette ville une personne bien informée, que le chef du Spiritisme, Allan Kardec, qui, à son passage à Lyon, eh 1861, y comptait à peine quatre à cinq mille spirites, ne craint pas, en 1862, d'en élever le nombre à vingt-cinq mille. Je crois qu'on est plus près de la vérité, en réduisant ce nombre à quinze ou vingt mille. »
Fondés sur des faits que nous connaissons et sur d'autres que nous connaissons moins, mais qui nous paraissent authentiques , les Spirites proclament avec orgueil leurs progrès toujours croissants. «Depuis son apparition, écrivent-ils, le Spiritisme n'a cessé de grandir, malgré les attaques dont il a été l'objet, et aujourd'hui il a planté son drapeau sur tous les points du globe. Ses partisans se comptent par millions ; et, si l'on considère le chemin qu'il a fait depuis dix ans, à travers les obstacles sans nombre qu'on a semés sur sa route, on peut juger de ce qu'il sera dans dix ans d'ici, .d'autant plus que les obstacles s'aplanissent à mesure qu'il avance (2) . »
Enfin des calculs, venus d'une autre source, et aussi exacts qu'il est possible de les faire, portent le nombre des spirites à cinq millions (3) .
(i) État du Spiritisme en 1863. Revue spirite, janv. 1864-, p. 3.
(2) Discours du président de la Société spirite de Marennes. Revue, etc., p. 22.
(3) Voir l'excellente revue napolitaine La scienza e la fede, juin 1 863, p. 374.
Si, à cette armée de spirites, vous ajoutez l'armée bien plus nombreuse des sociétés secrètes, et celle des Solidaires, dont les adeptes s'obligent par serment à détruire le christianisme, comment douter qu'aujourd'hui l'Église ne se trouve enveloppée dans la Cité du mal, et que l'ordre social, «n Europe , miné jusque dans ses fondements, ne soit menacé de quelque catastrophe inconnue?
Un pareil spectacle rappelle ce mot de saint Augustin : « De même que l'esprit de vérité a toujours porté les hommes à s'uniraux bons anges ; ainsi l'esprit d'erreur les porte toujqurs à s'unir aux démons (1). » Ne semble-t-il pas rappeler aussi et vérifier la prédiction de l'Apôtre : « L'Esprit dit ouvertement que dans les derniers temps, il en est qui abandonneront la foi, pour donner croyance aux esprits trompeurs et aux doctrines des démons (2) ? » *
(1) Sicut veritas hortatur hommes fieri socios sanctorum angelorum, ità seducit impietas ad societatem dœmoniorum. Epis t. eu, n. 19.
(*2) Spiritus autem manifeste dicit, quia in novissimis temporibus discedent quidam a fide, attendentes spiritibus erroris et doctrinis dœmoniorum. I ad Tim., iv, i .