CHAPITRE IV
(SUITE DU PRÉCÉDENT
Naclantus. — Nouveau passage de Viguier. — Rupert. — Raisonnement. — Témoignages de saint Cyprien, de saint I renée, de Cornélius à Lapide. — Conclusion.
Un autre membre du concile de Trente, le très-savant évêque de Foggia, Naclantus, s'exprime ainsi : « Dès le principe, Lucifer et Adam lui-même connurent le Christ, au moins parla lumière de la foi ou d'une révélation particulière, comme le Créateur, le Seigneur et F Océan de tous les biens. Mais, égarés par leur propre faute, ils détournèrent les yeux de la lumière; et, comme s'ils ne l'avaient pas connu pour le Seigneur et pour l'auteur de toute grâce et de toute félicité, ils refusèrent de se soumettre à lui. Ils le méprisèrent même de la manière la plus impie ; c'est ce que l'Écriture appelle ne pas le connaître. Quant à Lucifer, la chose est évidente. Non-seulement il prétendit s'élever par luimême jusque dans le ciel, mais encore tuer le Christ, envahir son trône et marcher son égal (1). »
(1) Et mundiis ipsum non cognovit. Sicut tota civitas aliquid fecisse dicitur, cum praecipui fecerunt ex ea; ita et orbis universus dicitur non cognovisse Christum, quia praecipuae ejus partes, Lucifer et protoplastes, non cognoverunt eu m, non quod il lu m ab initio saltem lumine fidei aut revelationis particularis, ut opificem, dominum et omnium bonorum pelagus non cognoverint, sed quia propria ini-
Afin d'établir que la haine du Verbe incarné fut le péché de Lucifer, et qu'elle n'a encore d'autre but que de le combattre, Naclantus montre qu'à son tour, le Verbe incarné n'a d'autre pensée que de combattre Satan et de détruire son œuvre. « Le Christ est venu pour détruire les œuvres du diable. En effet, le Christ meurt, et la tête de Satan est écrasée, et lui-même chassé de son empire. Le Christ descend aux enfers, et Satan est dépouillé ; les armes et les trophées dans lesquels il mettait sa confiance lui sont enlevés. Le Christ triomphe, et Satan, nu et prisonnier, est livré au mépris du monde et laissé en exemple à ses partisans (1). »
Le même enseignement se trouve, mais d'uçe manière bien plus explicite, dans le grand théologien espagnol Viguiero. Partant du texte de saint Thomas (2), il dit : « Lucifer, considérant la beauté, la noblesse, la dignité de sa nature et sa supériorité sur toutes les créatures, oublia la grâce de Dieu, à laquelle il était redevable de tout. Il méconnut, de plus, les moyens de parvenir à la félicité parfaite que Dieu réserve à ses amis. Enflé d'orgueil, il ambitionna cette félicité su-
quitate subversi oculos diverterunt a luce. Et non secus ac si non cognovissent illura, ut Dominum et totius gratias ac felicitatis auctorera, non modo non approbarunt, sed impiissime contempserunt; quod in Scripturis, tropo non insolito, est non cognoscere. Et quidem de Lucifero res est perspicua, eu m non soluni praesumpserit per sese in cœlum conscendere, sed Christum occidere, solium ejus invadere et se illi pertimilem constituera Enarrat. in epist. ad Eph.f cap. i, p. 49, in-fol.
(i) Venit Christus ut dissolvat opéra diaboli. Christo moriente, contritum est caput ejus; et ipse foras est a principatu dejectus. Christo descendente, Tartarus est spoliatus, et arma et trophœa in quibus confidebat sunt direpta. Christo triumphante, nudus et captivus palam est ostentatus, et reliquis ejus membris in exemplum traductus. Enarr. in Epist. ad Eph., xi, p. 100.
(2) Part, i, q. lxiii, art. 3 ; et De malo, q. xvui, art. 3, ad 4.
prême, et le ciel des cieux, partage de la nature humaine qui devait être unie hypostatiquement au Fils de Dieu. Il envia cette place qui, dans l'Écriture, est appelée la droite de Dieu, jalousa la nature humaine et communiqua son désir à tous les anges dont il était naturellement le chef. •
« Comme, dans les dons naturels, il était supérieur aux anges, il voulut l'être aussi dans Tordre surnaturel. Il leur insinua donc de le choisir pour médiateur ou moyen de parvenir à la béatitude surnaturelle* au lieu du Verbe incarné, prédestiné de toute éternité à cette mission. Tel est le sens de ses paroles : Je monterai dms le ciel; je placerai mon trône au-dessus des astres les plus élevés. Je siégerai sur la montagne de l'alliance, aux flancs de T Aquilon. Je monterai sur les nuées; je serai semblable au Très- Haut (1). .!"
« Au même instant, les bons anges, se souvenant de la grâce de Dieu, principe de tous les biens, et connaissant par la foi la passion du vrai médiateur, le Verbe incarné, auquel les décrets éternels avaient réservé la place et l'office de médiateur, dont Lucifer voulait s'emparer, ne voulurent point s'associer à sa rapine, Ils lui résistèrent; et, grâce au mérite de la passion du Christ prévue, ils vainquirent par le sang de l'Agneau. C'est ainsi que la gravitation vers Dieu, que, dès le premier instant de leur création, ils avaient commencée, partie par inclination naturelle, partie par impulsion de la grâce, librement, mais imparfaitement, ils la continuèrent en pleine et parfaite liberté.
« Quant aux mauvais anges, il y en eut de toutes les hiérarchies et de tous les ordres, formant en tout la
(\)Is., xiv, 13, 14.
troisième partie du ciel. Éblouis, comme Lucifer, de la noblesse et de la beauté de leur nature, ils se laissèrent prendre au désir d'obtenir la béatitude surnaturelle, par leurs propres forces et par le secours de Lucifer, acquiescèrent à ses suggestions, applaudirent à son projet, portèrent envie à la nature humaine, et jugèrent que l'union hypostalique, l'office de médiateur, et la droite de Dieu, convenaient mieux à Lucifer qu'à la nature humaine, inférieure à la nature angélique.
« Après cet instant, dont la durée nous est inconnue, de libre et complète élection, le Dieu tout-puissant communiqua aux bons anges la claire vision de son essence, et condamna au feu éternel les mauvais, avec Lucifer, leur chef, auquel il dit : Tu ne monteras pas, mais tu descendras , et tu seras traîné dans l'enfer (1). Aussitôt les bons anges, ayant Michel et Gabriel à leur tête, exécutèrent l'ordre de Dieu, et commandèrent à Lucifer et à ses partisans de sortir du ciel, où ils prétendaient rester. Malgré eux, il fallut obéir.
« Par ce qui précède, il est évident : 1° que Lucifer n'a pas péché en ambitionnant d'être égal à Dieu. Il était trop éclairé pour ignorer qu'il est impossible d'égaler Dieu, puisqu'il est impossible qu'il y ait deux infinis. De plus, il est impossible qu'une nature d'un ordre inférieur devienne une nature d'un ordre supérieur, attendu qu'il faudrait, pour cela, qu'elle s'anéantît. Il n'a pu avoir un pareil désir, attendu encore que toute créature désire, avant tout et invinciblement, sa conservation. Aussi le prophète Isaïe ne lui fait pas dire : Je serai égal, mais, Je serai semblable à Dieu.
« Il est évident, 2° que Lucifer a péché en désirant
(I) Js.,xiv, i.
d'une manière coupable la ressemblance avec Dieu. Il ambitionna d'être le chef des anges, non-seulement par l'excellence de sa nature, privilège dont il jouissait, mais en voulant être leur médiateur pour obtenir la béatitude surnaturelle : béatitude qu'il voulait acquérir lui-même par ses propres forces. C'est ainsi qu'il désira l'union hypostatique, l'office de médiateur et la place réservée à l'humanité du Verbe, comme lui convenant mieux qu'à la nature humaine, à laquelle il savait que le Verbe devait s'unir. Vouloir s'en emparer était donc de sa part un acte de rapine. Aussi Notre-Seigneur Jésus-Christ l'appelle voleur (1). »
Ruard, Molina et d'autres théologiens éminents professent la même doctrine d'une manière non moins absolue, absolute. Bien avant eux le célèbre Rupert avait exprimé le même sentiment. Sur ces paroles du Sauveur : 77 fut homicide dès le commencement, et vous voulez accomplir les désirs de votre Père, îl dit : « Le
(i) Lucifer in secundo instanti pulchritudinem, nobilitatem et dignitatem suœ naturae considerans, et se esse super onines creaturas, non advertens ad gratiam, quam Deus illi dederat, nec considérais média perveniendi ad beatitudinem consummatam et supernaturalem, quam Deus diligentibus se prœparavit, in superbiam elatus,illam, et eminentissimum cœli empyrei locum humanitati Christi Filio Dei hypostaticœ uniendœ prœparatum, qui locus dextera Dei in sacris Litteris nuncupatur, appetiit, et humanae naturae invidit, votumquesive desiderium suum omnibus aliis angelis, quibus naturaliter prœerat, indicavit...
Appetiit prœesse multitudini angelorum... quantum ad hoc quod alii per ejus mediationem consequerentur beatitudinem, quam ipse volebat consequi per suam naturam. Sic appetiit unionem hypostaticam et mediationem et locum humanitatis Christi, tanquam melius ei conveniret, quam naturœ humanse, quam ex fide cognoscebat uniendam. Et sic secundum rapinam voluit eam habere. Ideo vocatur fur a Christo. Joan.t x. — Viguier, cap. in, §11, vers. 15, p. 96, 97.
Fils de Dieu parle ici de sa mort. Ainsi, rien n'empêche d'entendre par cet homicide primitif l'antique haine de Satan contre le Verbe. Cette haine, antérieure à la naissance de l'homme, Satan brûle de la satisfaire» Pour en venir à bout, il emploie tous les moyens de faire mettre à mort ce même Verbe de Dieu, actuellement revêtu de la nature humaine.
« Cela est d'autant plus vrai, que Notre-Seigneur ajoute : Et il ne se tint pas dans la vérité ; ce -qui eut lieu avant la création de l'homme. En effet, à l'instant même où, s'élevant contre le Fils, qui seul est l'image du Père, il dit dans son orgueil : Je serai semblable au Très-Haut, il devint homicide devant Dieu, sauf à le devenir devant les hommes, en faisant mourir par la main des Juifs l'objet éternel de sa haine... Ces paroles, il ne se tint pas dans la vérité, signifient qu'il n'a pas continué d'aimer Celui qui est la vérité, le Fils de Dieu. En effet, demeurer dans la vérité est la même chose qu'aimer la vérité, et demeurer ou se tenir dans le Christ est la même chose qu'aimer le Christ. Satan est donc homicide dès le commencement, parce qu'il a toujours eu pour la vérité, qui est le Verbe, une haine indicible (1). »
(i) Proinde, quoniam et de sui ipsius interfectione nunc loquilur Filius Dei... Nomine homicidse antiquum diaboli odium intelligere nihil vetat, quo et ante homioem conditum se intorsit adversus eumdem Filium Dei, quem nunc homioem factum desiderabat et festinabat interfici... Et rêvera mox ut contra Filium Dei, qui solus similitudo Patris est, superbo tumescens odio, dixit in corde suo : Similis ero Altissimo, quoniam odium illud per manus Judœorum homicidio consummandum erat, jam tune in conspectu Patris et ipsius qui bœc loquitur Filii homicida erat...
Et in veritate non sletit, idem ac si dixisset : Filium Dei, Verbum Dei... non dilexit. Stare namque in veritate, idem est quoi veritatem amare; stare vel esse in Christo, idem est quod Ghristum dili-
Ce remarquable témoignage peut se résumer ainsi : avant sa chute, Lucifer connaissait les adorables personnes de la Sainte-Trinité, et il les aimait (l)w Trop grandes étaient ses lumières pour lui permettre d'être jaloux de Dieu, moins encore d'avoir la prétention de le devenir. Alors il se tenait dans la vérité. Mais, quand il sut que le Verbe devait s'unir à la nature humaine, afin de la diviniser, et, en la divinisant, l'élever au-dessus desangesy au-dessus de lui-même, Lucifer : alors il ne $e tint pas dans la vérité. L'orgueil entra en lui ; l'orgueil amena 4a révolte; la révolte, la haine; la haine, lachutç.
D'ailleurs, pour peu qu'elle réfléchisse, la raison elle-même se persuade sans peine que l'épreuve des anges a dû consister dans la foi au mystère de l'Incarnation. D'abord, le péché des anges a été un péché d'envie : c'est un point incontestable de l'enseignement catholique. Entre tous les Pères, écoutons seulement saint Cyprien, parlant de l'envie : « Qu'il est grand, frères bien-aimés, s'écrie-t-il, ce péché qui a fait tomber les anges; qui a fasciné ces hautes intelligences, et renversé de leurs trônes ces puissances sublimes; qui a trompé le trompeur lui-même ! C'est de là que l'envie est descendue sur la terre. C'est par elle que périt celui qui, prenant pour modèle le maître de la perdition, obéit à ses inspirations, comme il est écrit : Cest par la jalousie du démon que la mort est entrée dans le monde (2). »
gère... Idcirco ver i tas in iilo non est; quia homicida est ab inilio, veritateai, quae est ipse Dei Filius, semper abborrens ineffabili odio. Comment in Joan., lib. VII, ad illa : llle erat homicida, n° 242 à 244.
(1) Voir 5. TA., pars i, q. lxiii, art. I, ad 3.
(2) Quale peccatum, fratres dUectissimi, quo angélus cecidit, quo
Ensuite, la jalousie des anges n'a pu avoir que deux objets : Dieu ou l'homme. A l'égard de Dieu, vouloir être semblable à Dieu, égal à Dieu, considéré en luimême, et abstraction faite du mystère de l'Incarnation, est un désir que Fange n'a pu avoir : « Ce désir, dit saint Thomas, est absurde et contre nature; et l'ange le savait (1) , * L'homme a donc été l'objet de la jalousie de Lucifer. « C'est par la jalousie qu'il eut contre l'homme, dit saint 1 renée, que l'ange devint apostat et ennemi du genre humain (2). » Mais, ainsi que nous l'avons vu, l'ange n'avait aucune raison d'envier la dignité naturelle de l'homme. Cette dignité consiste dans la création à l'image et à la ressemblance de Dieu. Or, l'ange lui-même est fait à l'image de Dieu, et même d'une manière plus parfaite que l'homme (3). Une seule chose élevait l'homme au-dessus de l'ange et pouvait exciter sa jalousie : c'est l'union hypostatique.
Si le dogme de l'Incarnation, considéré en lui-même, suffit pour expliquer la chute de Lucifer ; il l'explique mieux encore, envisagé dans ses relations et dans ses effets. D'une part, ce mystère est le fondement et la clef de tout le plan divin, aussi bien dans l'ordre de la nature que dans celui de la grâce. D'autre part, il exi-
circumveniri et subverti al ta illa et pneclarà sublimitas potuit; quo deceptusest ipse qui decepit! Exinde invidia grassafur iti terris, dum livore periturus magistro perditionis obsequitur, du m diabcluai qui zelat imitatur, sicut scriptum est : Invidia diaboli mors introivit in orbem terrarùm. Opusc. de zelo et livore.
(i) Scivit boc esse impossibiie, naturali cognitione... etdato quod esset possibile, hoc esset contra natu raie desiderium. Parsi, q. lxmi, art. 3, corp.; idi, Petav. de Ang., cap. xi, nf 2S. *
(2) Ex tune enini apostataest angélus et inimicus, ex quo zelavtt plasma Dei et inimicum illum Deo facefe agressus est. Lib. IV, Ad», hceres., cap. lixviii.
(3) S. Âug., De Trinit., lib. XII, cap. vu.
geait des anges, pour être accepté, le plus grand acte d'abnégation : acte sublime en rapport avec la sublime récompense qui devait le couronner.
Descendue de Dieu, toute la création, matérielle, humaine et angélique, doit remonter à Dieu ; car le Seigneur a tout fait pour lui et pour lui seul (1). Mais une distance infinie sépare le créé de l'incréé. Pour la combler, un médiateur est nécessaire, et, puisqu'il est nécessaire, il se trouvera. Formant le point de jonction et comme la soudure du fini et de l'infini, ce médiateur sera le lien mystérieux qui unira toutes les créations entre elles et avec Dieu (2) .
Quel sera-t-il ?• Évidemment celui qui, ayant fait toutes choses, ne peut laisser son ouvrage imparfait : ce sera le Verbe éternel. A la nature divine il unira hypostatiquement la nature humaine, dans laquelle se donnent rendez-vous la création matérielle et la création spirituelle. Grâce à cette union, dans une même personne, de l'Être divin et de l'être humain, du fini et de l'infini, Dieu sera homme, et l'homme sera Dieu. Ce Dieu-homme deviendra la déification de toutes choses, ^principe de grâce et condition de gloire, même pour les anges, qui devront l'adorer comme leur Seigneur et leur Maître (3) .
(i) Universa propter semetipsum operatus est Dominus. Prov., xvi, 4. — Ego Dominus, hoc est nomen meum, et gloriam meam alteri non dabo. i*«, *lu, 8.
(2) Nec pars parti in lapide adhaeret, nec in aliquo creatorum, nisi quia per Ver bu m conservantur, per quod omnia facta sunt. S. Aug.y Soliloq*, cap. vi.
(3) Factus est Deus homo, ut homo fieret Deus. S. Aug., Serm. xiii, de Temp. — Cum Verbum divinum humanam naturam assumpsit, quasi res omnes in summam redactas sibi conjunxit, et ad se quasi ad auctorem et primam origipem, ad Verbum scilicet quo creata sunt, revocavit, sicque Incarnatione sua Christus magnam rébus omnibus attulit dignilatem, omnesque quasi deificavit-
Un homme-Dieu, une vierge-mère, l'élévation la plus haute de l'être le plus bas, la nature humaine préférée à la nature angélique, l'obligation d'adorer, dans un homme-Dieu, leur inférieur devenu leur supérieur ! A cette révélation, l'orgueil de Lucifer se révolte, sa jalousie éclate. Dieu Ta vu. Rapide comme la foudre, la justice frappe le rebelle et ses complices, dans ces dispositions coupables qui, en éternisant leur crime, éternisent leur châtiment. Tel est le grand combat dont parle saint Jean.
Le ciel en fut le premier théâtre : la terre en sera le second.
S. Iren., Adv. ffœres., lib. III, cap. vin, et Corn, a Lap., in Epist. ad Eph., cap. 1, iO.
' CONSÉQUENCES DE CEttÉ DIVISION
Expulsion des anges rebelles. — Leur habitation : l'enfer et l'air. — Passages de saint Pierre 'etde saint Paul, — de iWphyre, — à*Euaèbe; — de'Bède; — de Viguier, — de saint Thomas. — Raison de cette double demeure. — Du ciel, la lutte descend sur la terre. — La haine du dogme de l'Incarnation, dernier mot de toutes les hérésies et, de toutes, les, révolutions», avant et après la prédication de l'Évangile. — Haine particulière de Satan contre la femme. — Preuves et raisons . '
a Et le Dragon, ajoute l' Apôtre, fut précipité sur la terre, projectttsin terram (1). »
Quelle est cette terre? En parlant de la chute de Lucifer et de ses complices, saint Pierre dit que Dieu les a précipités dans l'enfer, où ils sont tourmentés et tenus en réserve jusqu'au jour du jugement (2). Ailleurs, il nous exhorte à la vigilance en nous prévenant que le démon, semblable à un lion rugissant, rôde sans cesse autour de nous pour nous dévorer (3).
De son côté, saint Paul appelle Satan le prince des puissances de l'air, et avertit le genre humain de revêtir son armure divine, afin de pouvoir résister aux attaques
(1) Et postquam vidit Draco quod projectus esset in terram, etc. Apoc, xn, 13.
(2) Rudentibus inferni detractos in tartarum tradidit cruciandos, in judicium reservari. Il Petr., u, 4.
(3) Vigilate quia adversarius vester diabolus tanquam leo rugiens circuit quaprens quem devoret. I Petr., v, 8.
du démon. « Pour nous, dit-il, la lutte n'est pas contre' des ennemis de chair et de sang, mais^contrè les princes et les puissances, contre les gouverneurs de ce monde de ténèbres, les esprits mauvais qui habitent l'air (4). +
Ainsi, les deux plus illustres organes de la vérité, saint Pierre et saint Paul, donnent tour à tour, pour habitation aux anges déchus, l'enfer et l'air qui nous environnent. Malgré une apparente contradiction , leur langage est exact : c'est l'écho retentissant de la tradition universelle.
Sous le nom dé Pluton ou de Sérapis^ les peuples anciens n'ont-ils pas admis un roi des enfers, habitant les sombres demeures1 du Tartare et environné de dieux infernaux, ses satellites et ses courtisans? N'ont-ils pas en même temps proclamé, paf mille sacrifices, mille supplications, mille rites différents, la présence de ces dieux infernaux dans les couches inférieures de notre atmosphère, ainsi que leur action malfaisante1 sur l'homme et sur le monde?
«Ce n*est pas. en vain> dit Porphyre* que nous croyons les mauvais démons soumis à Sérapis, qui est le même dieu que Pluton. Comme ce genre de démons habite les lieux les plus voisins de la terre, afin (^assouvir plus librement et plus, sou vent leurs abominables penchants, il n'est sorte de crimes qu'ils n'aient coutume de tenter et de faire commettre (2) . »
(1) Secundum principe m potestatis aeris bujus. Ai Eph.% h, 2. — Induite vos armaturam Dei, ut possitis stare adversus insidias diaboli. Quoniam non est nobis colluctatio adversus carnem et sanguinem; sed adversus principes et potestates, adversus mundi rectores teaebrarum harum, contra spiritualia nequitiee, in cœlestibus. Id., vi, 11 et 12.
(2) Improbos dœmones Serapi subditos esse haud temere suspicamur... atque idem prorsus qui Pluto deus iste est. Porphyr., apud
Sous ce rapport le langage de l'humanité chrétienne est semblable à celui de l'humanité païenne. Les Pères de l'Église parlent comme les philosophes. S'adressant à Lucifer, voici ce que dit le Seigneur : « Tu fus engendré sur la montagne sainte de Dieu; tu naquis au milieu des pierres resplendissantes de feu. Tu les surpassais en éclat, jusqu'au jour où l'iniquité pénétra dans ton cœur. Ta science s'est corrompue avec ta beauté, et je t'ai précipité sur la terre (1). »
« Par ces paroles et d'autres encore, nous apprenons clairement, dit Eusèbe, lepremier état de Lucifer parmi les puissances les plus divines, et sa chute du rang le plus é minent, à cause de son orgueil secret et de sa révolte contre Dieu. Mais au-dessous de lui nous trouvons des myriades d'esprits du même genre, enclins aux mêmes prévarications, et à cause de leur impiété expulsés du séjour des bienheureux. Au lieu de cette enceinte éclatante de lumière, séjour de la Divinité, au lieu de cette gloire qui brille dans le palais du ciel, au lieu de la société des chœurs angéliques, ils habitent la demeure préparée pour les impies par la juste sentence du Dieu tout-puissant, le Tartare, que les livres saints désignent sous le nom d'abîme et de ténèbres.
« Afin d'exercer les athlètes de la -vertu et de les enrichir de mérites, une partie de ces êtres malfaisants a reçu de Dieu la permission d'habiter autour de la terre, dans les régions inférieures de l'air. C'est elle qui est devenue la cause concomitante du polythéisme, qui
Euseb., Prœp. Evang., lib. IV, cap. xxm, etc. — Hoc genus deemonum, ut in locis terrée vicinioribus cupiditatis explendœ causa libentius frequentiusque versatur, nihil plane sceleris est, quod moliri non soleat. lbid.y lib. IV, cap. xxii. (1) Ezech., xxvm, ik et suiv.
ne vaut pas mieux que l'athéisme ; c'est elle que l'Écriture nomme par les noms qui lui conviennent : d'esprits mauvais, de démons, de principautés et de puissances, de princes du monde, de rois malfaisants des airs. D'autres fois, en vue de rassurer les hommes, ses bien -aimés, Dieu les désigne sous des symboles, par exemple, lorsqu'il dit : Vous marcherez sur l'aspic et sur le basilic ; vous foulerez aux pieds le lion et le dragon (1).»
Pour omettre vingt autres noms, au huitième siècle, Bède le vénérable parlait en Occident, comme Eusèbe, au cinquième siècle, avait parlé en Orient. Voici ses paroles : «Soit que les démons voltigent en l'air, ou qu'ils parcourent la terre, soit qu'ils errent dans le centre du globe ou qu'ils y soient enchaînés, partout et toujours ils portent avec eux les flammes qui les tourmentent : semblables au fébricitant qui, dans un lit d'ivoire, ou exposé aux rayons du soleil, ne peut éviter la chaleur ou le froid inhérent à sa maladie. Ainsi, que les démons soient honorés dans des temples splendides, ou qu'ils parcourent les plaines de l'air, ils ne cessent de brûler du feu de l'enfer (2). »
Plus tard, un autre témoin de la foi universelle s'exprime en ces termes : « Une partie âes mauvais anges, chassés du ciel, est restée dans l'obscure région des nuages, c'est-à-dire dans les couches moyennes et inférieures de l'atmosphère, portant l'enfer avec eux. Ils sont là par une disposition de la Providence pour exercer les hommes. L'autre partie a été précipitée dans l'enfer, dépouillée de toute noblesse et de toute dignité, non pas naturelle toutefois, attendu, comme l'enseigne
(i) Prœp. Evang., lib. VU, cap. xvi.
(2) Comment, in cap. m, epist. Jacob.
saint Denis , que les anges déchus n'ont pas perdu leurs dons naturels, mais bien les dons gratuits, l'amitié de Dieu, les vertus et les dons du Saint-Esprit, appelés par I*aïe les délices du Paradis (1) . »
Avec sa pénétration ordinaire, saint Thomas découvre la raison de ce double séjour :. « La Providence, dit l'angélique docteur, conduit l'homme à sa fin de deux manières : directement, en le portant au bien ; c'est le ministère des bons anges : indirectement, en l'exerçant à la lutte contre le mal. Il convenait que cette seconde manière de procurer le bien de l'homme fût confiée aux mauvais anges, afin* qu'Us ne fussent pas entièrement inutiles à Tordre général. De là, pour eux, deux, lieux de tourments : l'un à raison de leur faute, c'est l'enfer; l'autre à raison de l'exercice qu'ils doivent donner à l'homme, c'est l'atmosphère ténébreuse qui nous environne.
« Or, procurer le salut de l'homme doit durer jusqu'au jour du jugement. Jusqu'alors donc durera le ministère des bons anges et la tentation des mauvais. Ainsi, jusqu'au dernier jour du monde, les bons anges continueront de nous être envoyés, et les mauvais d'habiter les couches inférieures de l'air. Toutefois, il en, est parmi eux qui demeurent dans l'enfer, pour tourmenter ceux qu'ils y ont entraînés ; de même qu'une partie des bons anges reste dans le ciel avec les âmes des saints. Mais après le jugement, tous lés méchants, hommes et anges, seront dans l'enfer, et tous les bons dansleciçl (2).»
(i) Viguier, ch. m, § 2, ver$, 45, p. 97.
(2) Dicendum quod angeli secundum suam naturam medii sunt inter Deum et homines. Habet autem hoc divinse providentiae ratio, quod inferiorum bonum per superiora procuretur. Bonum autem
Le texte sacré continue en disant : a Une fois précipité sur la terre, le Dragon se mit à persécuter la femme, persecutus est mulierem. »
Quelle est cette persécution ? Elle n'est autre chose que la continuation du grand combat de Lucifer et de ses anges contrôle Verbe incarné. Sur la terre comme dans le ciel, aujourd'hui comme au commencement et jusqu'à. la fin du monde : mêmes combattants, mêmes armes, même but. Là est toute la philosophie de l'histoire passée, présente et future. Qui ne comprend pas cela ne comprendra jamais rien à la grande énigme qu'on appelle la vie du genre humain sur la terre. Nous avons "vu, et, empruntant les paroles de Cornélius a Lapide; nous répétons que : « Le péché de Lucifer et de ses anges fut un péché d'ambition. Ayant eu connaissance du mystère de l'Incarnation, ils virent avec jalousie la nature humaine préférée à la nature angélique. De là, leur haine contre le fils de la femme, c'està-dire le Christ. De là, leur guerre dans le ciel : guerre à outrance qtr'ils continuent sur la terre (1). »
N'ayant pu s'opposer au décret de l'union hypostatique de la nature divine avec là nature humaine, Lucifer et ses satellites sont constamment et uniquement occupés à le frustrer de ses effets, Rendre impossible ou inutile la foi au dogme de l'Incarnation : tel est le
hominis dupliciter procuratur per divinam providentiam... Procuratio autem salutis humanae protenditur osque ad diem judicii. Unde et usque tune durât ministerium angelorum, et exercitatio daemonum. Pars i, q. lxiv, art. 4, corp.
(1) Idcirco enirrf insectus est puerum masculum quem peperit millier, puta Christum , ob eu roque in cœlo cum Michaele dimicavit, volons eum morti tradere, quia lovidit ei haric uniooem. Omne enimejus bellum est coptra puerum hune, adeoque duellum quod cum eo inchoavit in cœlo, illud ipsum continuât jugïter in terra. Iq Apoc, xii, 4.
dernier mot de tous leurs efforts. Ouvrons l'histoire : Grâce à la malice du démon, l'homme, qui devait surtout bénéficier de l'Incarnation, commence par devenir prévaricateur. Afin de le retenir éternellement éloigné du Verbe, son libérateur, Satan charge son noble esclave d'une triple chaîne. Jusqu'à la venue du Messie, trois grandes erreurs dominent les nations : le Panthéisme, le Matérialisme, le Rationalisme. Ces trois grandes erreurs se résument dans une seule qui en est le principe et la fin : le satanisme.
Mères de toutes les autres, ces monstrueuses hérésies tendent, comme il est facile de le voir, à rendre radicalement impossible la croyance au dogme de l'Incarnation. Le panthéisme : Si tout est Dieu, l'Incarnation est inutile. Le matérialisme : Si tout est matière, l'Incarnation est absurde. Le rationalisme : Si la suprême sagesse est de croire à la seule raison, l'Incarnation est chimérique. Voilà pour les nations païennes.
Quant au peuple juif, chargé de conserver la promesse du grand Mystère, tous les efforts de Satan ont pour but de l'entraîner dans l'idolâtrie. Aux pieds des idoles, Israël perd jusqu'au souvenir du Verbe incarné, futur libérateur du monde. Alors, Satan règne en paix sur le genre humain vaincu, et l'histoire de l'antiquité n'est que l'histoire de son insolent triomphe.
Lorsqu'arrive la plénitude des temps, que voyonânous? De toutes parts les puissances infernales rugissent. La guerre contre le dogmedel'Incarnation recommence avec un indicible acharnement. Pour l'empêcher de s'établir, Satan déchaîne les persécutions. Pour le ruiner dans Tesprit de ceux qui l'ont accepté, il déchaîne les hérésies. Pendant huit siècles, depuis le temps des
Apôtres jusqu'à Élipand et à Félix d'Urgel, en passant par Arius, l'effort de l'enfer se porte directement sur le dogme de l'Incarnation. Plus ou moins masquée, la même attaque continue pendant les siècles suivants.
Par un retour trop significatif, la divinité de Notre- Seigneur ou le mystère de l'Incarnation, clef de voûte du monde surnaturel, est redevenue sous nos yeux ce qu'elle fut au commencement, le but avoué, le point capital, le dernier mot de l'éternel combat. Arius n'est- il pas ressuscité et embelli dans Strauss, dans Renan et consorts, coryphées de la lutte actuelle?
En attendant la ruine presque totale de la foi au dogme réparateur, funeste victoire qui lui est annoncée pour les derniers jours du monde, Satan multiplie ses efforts, afin dé la rendre inutile à ceux qui la conservent encore. Comme autrefois les Juifs, il pousse aujourd'hui les chrétiens à toutes sortes d'iniquités : c'est ce que saint Paul appelle l'idolâtrie spirituelle , dont l'effet immédiat est d'anéantir en tout ou en partie la salutaire influence de l'auguste mystère (1). »
Ainsi, le Verbe incarné, voilà l'objet éternel de la haine de Satan ; voilà le dernier mot des persécutions, des schismes, des hérésies, des scandales, des tentations et des révolutions sociales; en d'autres termes, voilà l'explication du grand combat qui, commencé dans le ciel, se perpétue sur la terre, pour aboutir à l'éternité du bonheur ou à l'éternité du malheur.
Mais pourquoi l'Incarnation a-t-elleété, est-elle encore, sera-t-elle toujours l'unique objet de la lutte entre le ciel et l'enfer? Cette question est fondamentale. Seule, la réponse peut expliquer l'éternel acharnement
(1) Quod est idolorum servitus. Gai. v. 20.
du combat, ainsi que la nature et l'ensemble des moyens employés par l'attaque et par la défense.
L'Incarnation, c'est tout le Christianisme. Mais quel est le but de l'incarnation ? Déjà, nous l'avons indiqué : c'est de déifier l'homme. Dieu ne s'en est pas caché. Ses paroles, vingt fois répétées, manifestent son conseil., « Je l'ai dit : vous êtes des Dieux et tous fils du Très- Haut. On les appellera : Fils du Dieu vivant. Soyez parfaits comme votre Père céleste lui-même est parfait : car vous participez à la nature divine. Le pouvoir vous a été donné de devenir fils de Dieu. Voyez donc quelle est la charité du Père, il veut que nous ne soyons pas seulement appelés, mais que nous soyons réellement fils de Dieu (1).»
L'homme connaît le conseil divin , il l'a toujours connu. Il sait, il a toujours su, dans le sens catholique du mot, qu'il doit devenir Dieu. Il y aspire de toutes les puissances de son être. Satan le sait aussi, et il prend l'homme par cet endroit. Mangez de ce fruit, et vous serez comme des Dieux, est la première parole qu'il lui adresse (2). Tel en est le sens : «Vous devez être des Dieux, je le sais et ne le conteste pas. Je vous propose seuler ment un moyen court et facile de le devenir. Pour être des Dieux, on vous a dit : Humiliez-vous ; obéissez ; abstenez-vous ; reconnaissez votre dépendance. Vous soumettre à de pareilles conditions, c'est tourner le dos au but. L'ahaissement ne peut conduire à l'élévation.
(i) Ego dixi r.Dii estis et fil i i Excelsi; onines, Ps. lxxxi, 6. — Dicetur eis : Filfi Déi viventis. Osée, i, 10.— Estote ergo vos perfecti, sicut et Pater Tester cœlestis perfectus est. Màtth., y, 48. — Dîvinse consortes naturœ.U Petr., i, 4» — Dédit eis potestatem ftlios Dei ûeruJoan., i, 42. — Videte qualem charitatem dédit nobis Pater, ut filii Dei nomjneraur etsimus. I Joan., ht, \.
(2) Gen., m, 5.
Voulez-vous y arriver? Brisez vos entraves. Le premier pas vers la déification, c'est la liberté. »
Comme dans toute hérésie, il y a du vrai dans cette parole. Le vrai est que l'homme doit être déifié. Le faux, est qu'il puisse l'être en suivant la voie indiquée par Satan. Aussi, • remarquons-le bien, si étrange qu'elle soit, cette promesse de déification n'excite, dans les pères du genre humain, niétonnement, ni indignation, ni sourire de mépris. Us l'accueillent ; et, pour Favoir prise dans le sens du tentateur, ils se perdent en l'accueillant. Aussi, saint Thomas remarque avec raison que le principal péché de nos premiers parents ne fut ai la désobéissance ni la gourmandise, mais bien le désir dérêgié de devenir semblables à Dieu. La désobéissance et la gourmandise furent les moyens ; l'ambition illégitime d'être comme des Dieux, le but final de leur prévarication.
« Le premier homme, dit le grand docteur, pécha principalemerrt par le désir de devenir semblable à Dieu, quant à la science du bien et du mal,, suivant la suggestion du serpent : de manière à pouvoir, par les seules forces de sa nature, se fixer à lui-même les règles du bien et du mail ; ou connaître d'avance et par luimême le bonheur ou lelM&lheur qui pouvait lui arriver. 11 pécha secondairement par le désir de devenir semblable à Dten, quant à la puissance d'agir, de manière à arrivera la béatitude par ses propres forces (1). »
Saint Thomas n'est ici que l'écho de saint Augustin, qui dit nettement: « Adam et Eve voulurent ravir la divinité , et ils perdirent la félicité (2), » Que certains
(1) 2» 2», q. Lxiii, art. 2, corp.
(2) Adam et Eva rapere voluerunt divinitalem et perdiderunt felicitatem. Gloss. in Ps. umi.
anthropologues, dont l'audace va jusqu'à nier l'unité de l'espèce humaine, expliquent l'influence magique de cette parole sur tous les habitants du globe : Vous serez comme des Dieux. Victorieuse des pères de notre race, il y a six mille ans, cette parole, Satan la répète constamment à leur postérité, et en obtient le même succès. Il n'en sait pas d'autre. Celle-là, en effet, lui suffit. Étudiée avec soin, la psychologie du mal démontre qu'un désir de divinité est au fond de toutes les tentations : les victimes de Satan ne sont ses victimes que pour avoir voulu être comme des Dieux.
En résumé, de la part de l'Esprit de lumière et de la part de l'Esprit de ténèbres, tout roule sur la déification de l'homme. Le premier veut l'opérer par l'humilité ; le second, par l'orgueil. L'un dit à l'homme, sur la terre, le mot déificateur qu'il dit à l'ange, dans le ciel : Soumission. L'autre répète à l'homme le mot radicalement corrupteur , que lui-même prononça dans le ciel : Indépendance. De ces deux principes opposés découlent, comme deux ruisseaux de leurs sources, les moyens contradictoires de la déification divine et de la déification satanique. Inutile d'ajouter que la première est la vérité; la seconde, une contrefaçon ; que l'une rend l'homme vraiment fils de Dieu, image vivante de ses perfections, héritier de son royaume, compagnon de sa gloire ; et l'autre, fils de Satan, complice de sa révolte et compagnon de son supplice.
Toutefois, entre ces moyens opposée, il existe un parallélisme complet. Nous le ferons connaître plus tard; car il n'est pas le moindre danger de la grande persécution de l'ange déchu. « Lucifer et ses suppôts feront de grands prodiges et des choses étonnantes, de manière à séduire, s'il était possible, les élus mê-
mes (1) » : tel est l'avertissement trop oublié du Maître divin. Vrai dans tous les temps, il semble le devenir aujourd'hui plus que jamais, et demain il le sera plus encore qu'aujourd'hui.
L'Apôtre termine la grande histoire du mal en disant : « Et le Dragon persécuta la femme qui enfanta le fils : Persecutus est mulierem quœ peperit filium. »
La persécution nous est connue; mais quelle femme en est l'objet? C'est la Femme par excellence, mère du Fils par excellence. C'est la femme dont il fut dit au Dragon lui-même*, aussitôt après sa première victoire : « J'établirai la guerre entre toi et la femme, entre ta race et la sienne; elle t'écrasera la tête, et toi tu tendras des pièges à son talon (2). » Voulez-vous la connaître? Prêtez l'oreille à la voix des siècles passés et des siècles présents : tous répètent le nom de Marie.
Mais comment Marie, dont le passage sur la terre s'est accompli en quelques années, dans un coin obscur delà Palestine, peut-elle être l'objet d'une persécution aussi durable que les siècles, aussi étendue que le monde? Marie est la femme immortelle. Quarante siècles avant sa naissance, elle vivait dans Eve; et Satan le savait. Depuis dix-huit siècles, elle vit dans l'Église; et Satan le sait encore.
Marie vivait dans Eve. Elle y vivait comme la fille dans sa mère, ou plutôt comme le type dans le portrait. Suivant les Pères, Adam fut. formé sur le. modèle du Verbe incarné, et Eve sur le modèle de Marie. Dès l'origine, Marie fut, dans Eve, la mère de tous les vivants,
0). Matth., xxiv, 24.
(2) Inimicitias ponam inter te et mulierem, et semen tuum et semen illius : ipsa conteret caput tuum, et tu insidiaberis calcaneo ejus. Gen., m, 15.
parce qu'elle devait enfanter la vie : Mater cunctorum viventium. Ce mystère, connu de Satan, explique sa haine particulière contre la femme. Sans doute la femme coupable a été condamnée à la domination de l'homme et à des douleurs propres à son sexe. Mais cette condamnation suffit-elle pour expliquer sa triste condition, dans tous les siècles et sur tous leà points du globe? Que sont les souffrances de l'homme, comparées aux humiliations, aux outrages, aux tortures de la femme? D'où vient cette différence?
Croire qu'elle a sa cause uniquement dans la culpabilité plus grande de la femme primitive, nous semble une affirmation hasardée, pour rie pas dire une erreur. Il est vrai, suivant saint Thomas, que le péché d'Eve fut, sous plusieurs rapports, plus grand que celui d'Adam; mais il est vrai aussi, suivant le même docteur, que, sous le rapport de la personne, le péché d'Adam fut plus grand que celui d'Eve (1). Comment prouver qu'aux yeux de la justice divine, il n'y a pas une sorte de compensation qui ramène les coupables à l'égalité? S'il resté une différence défavorable à la femme, suffit^ elle pour justifier l'énorme aggravation de sa peine? Suffit-elle surtout pour expliquer la préférence incontestable qu'elle a toujours eue dans la haine de Satan?
Dans tous les pays où il a régné, où il règne encore, la femme est la plus malheureuse créature qu'il y ait sous le ciel. Esclave-*née, bête de somme, battue, vendue, outragée de toute manière, accablée des plus rudes travaux, son histoire ne peut s'écrire qu'avec des larmes, du sang et de la boue. Pourquoi cet acharnement du Dragon contre l'être le plus faible, et dont il semble
(I) 2a '2m, q. clxiii, arl. 4, corp.
TRAITÉ DU SAINT-ESPRIT. 8l
par conséquent avoir moins à craindre? D'où vient cette prédilection à choisir la femme, et surtout la jeune fille, pour médium, pour organe de ses mensonges, pour instrument de ses manifestations ridicules ou coupables (1)? Nous n'en saurions douter, c'est une vengeance du Dragon,
Dans la femme, dans la vierge surtout, il voit Marie. 11 voit celle qui doit lui écraser la têle; et, à tout prix, il veut torturer la femme, l'avilir, la dégrader, soit pour se venger de sa défaite, soit pour empêcher le monde de croire à l'incomparable dignité de la femme, et ébranler ainsi jusque dans ses fondements le dogme de l'Incarnation : Persecutus est mulierem (2).
A ce compte, ne semble-t-il pas que c'est l'homme, et non la femme, qui devrait avoir la préférence dans la haine de Satan? Car enfin, ce n'est pas la femme, mais l'homme-Dieu qui a détruit l'empire du démon. Sans doute,. le vainqueur du Dragon est le fils delà femme; mais il est vrai aussi que sans la femme, sans Marie, ce vainqueur n'aurait pas existé, et que Satan continuerait paisiblement d'être, ce qu'il fut autrefois, le Dieu et le roi de ce monde. L'observation est d'autant plus juste, que le vainqueur de Satan n'est pas venu de l'homme, mais de la femme, sans aucune participation de l'homme.
(1) L'histoire est pleine de ces honteuses préférences.
(2) Cette préférence de haine, dit Camerarius, se remarque jusque dans Tordre purement physique. L'opinion est que les serpents, cruellement ennemis de l'homme, le sont encore plus de la femme; qu'ils l'attaquent plus souvent et que plus souvent ils la tuent de leurs morsures. Un fait évident le confirme, c'est que dans une foule d'hommes, s'il y a une seule femme, c'est elle que le serpent cherche à mordre, « ïd enim in eo maxime perspicitur, quod etiam in turba frequentissima virorum,serpens unius mulieris, etiam si sola fuerit, calcibus insidiari consueverit. » Médit. /ws*., pars i, cap. ix, p. 3).
C est donc à juste titre que le Dragon s'en prçnd de sa défaite, non à l'homme, mais à la femme. C'est donc à juste titre que Dieu même lui annonça que la femme, et non pas l'homme, lui écraserait la tête. C'est donc à juste titre que l'Église fait hommage à Marie de ses victoires, et qu'elle lui redit de tous les points du globe : Réjouissez-vous, Marie; vous seule avez détruit toutes les hérésies d'un bout de la terre à l'autre (1). C'est donc à juste titre que la femme est l'objet préféré de la haine de Satan : Persecutus est mulierem. C'est donc à juste titre, enfin, qu'à tous les triomphes de Marie correspondent les rugissements du Dragon, et que ces rugissements deviennent d'autant plus affreux, que le triomphe est plus éclatant.
Comme ces idées à la fois si rationnelles et si mystérieuses, si sublimes et si simples, expliquent à merveille la lutte acharnée, inouïe, dont nous sommes aujourd'hui témoins! Pour soulever tant de fureurs, qu'a fait l'Église? Ne le demandons pas. En proclamant le dogme de l'Immaculée Conception, elle a glorifié l'éternelle ennemie de Satan d'une gloire jusqu'alors inconnue. Or, en élevant jusqu'aux dernières limites le triomphe de Marie, elle a fait tomber sur le Dragon le dernier éclat de la foudre, dont il fut menacé il y a six mille ans. C'est vraiment aujourd'hui que le pied virginal de la femme pèse de tout son poids sur la tête du serpent. Que Pie IX souffre des angoisses inouïes : il les a méritées.
Persécutée dans Eve, sa mère, et dans toutes les femmes, ses sœurs, avec une rage dont l'histoire peut à peine retracer le tableau, Marie fut persécutée dans
(\) Gaude, Maria Virgo, cunctas hœreses sola interemisti in universo mundo. Brev. Rom., oflic.B. M. Viry.
sa personne. De la crèche à la croix, quelle fut sa vie? Femme des douleurs, comme son Fils fut l'homme des douleurs, à elle appartient le droit exclusif de répéter de génération en génération : « Vous tous qui passez par le chemin, regardez et voyez s'il est une douleur comparable à la mienne (1) ! » A nulle autre, par conséquent, ne convient, comme à elle, lé titre de Reine des martyrs.
Marie meurt, et la persécution ne s'arrête pas devant sa tombe. En effet, comme Marie avait vécu dans Eve, sa mère et sa figure, elle vit dans l'Église, sa fille et son prolongement. Nous disons sa fille; car le sang divin qui a enfanté l'Église est le sang de Marie (2). Nous disons son prolongement ; comme Marie , l'Église est vierge et mère tout ensemble. Vierge, jamais l'erreur ne Ta souillée; mère, elle enfante autant de Christs qu'elle enfante de chrétiens : Christianus alter Christus. Marie fut l'épouse du Saint-Esprit; l'Église a le même privilège. C'est lui qui la protège, qui la nourrit, qui en prend soin et qui la rend mère d'innombrables enfants (3).
Ainsi, la femme, objet de la haine éternelle du Dragon, c'est Eve, c'est Marie, c'est l'Église, ou plutôt c'est Marie toujours vivante dans Eve et dans l'Église. Femme par excellence, en qui un privilège sans exemple réunit les gloires les plus incompatibles de la femme, l'intégrité de la vierge et la fécondité de la mère ; femme de la Genèse et de l'Apocalypse, placée au com-
(1) 0 vos ompes, qui transi lis per via ai attendite et videte si est dolor sicut dolor meus. Thren., i, 12.
(2) Beata Virgo Maria, ait Ambiosius, mater est, imo avia Ecclesiae; quia eu m peperit, qui caput et parens est Ecclesiae. Apud Corn. aLap. in Apoc.y ni, i.
(3) Corn, a Lapid. in Gen., m, 14; et in Apoc, xiu, 1.
iuencemejut el à la fia de toutes choses : soyez bénie ! Votre existence nous donne le dernier mot de la grande lutte que, sans vous, nul ne saurait comprendre; de même que votre mission, immortelle comme votre existence, explique l'immortalité delà haine infernale dont vous êtes l'objet et nous avec vous : Persecutus est mulierem quœpcperit masculum.