LA CITÉ DU BIEN ET LA CITÉ DU MAL
Influence du monde supérieur sur le monde inférieur, prouvé*» par l'existern e de la Cité du bien et de la Cité du mal. — Ce que sont ces deux cités cousidérées en elles-mêmes. — Tout homme appartient nécessairement à l'une ou à l'autre. — Nécessité de les connaître à fond. — Érendue de la Cité <lu mal. — Réponse à l'objection qu'on en tire. — Le mal ne constitue qu'un désordre plus apparent que réel.— Gloire qu'il procure à Dieu. — Les combats de l'homme. — La puissance du démon sur l'homme vient de l'homme et non pas de Dieu. — Dieu n'est intervenu tians le mal que pour le prévenir, le contenir et le réparer : preuves.
Des quatre mérités qui forment la base de cet ouvrage, trois sont désormais constatées. Deux esprits opposés se disputent l'empire de la création; il y a un monde surnaturel; ce monde se divise en bon et en mauvais.
Les deux esprits sont : d'une part, le Saint-Esprit, l'esprit de Dieu, esprit de lumière, d'amour et de sainteté, ayant h ses ordres des légions d'anges, appelés par saint Paul Esprits administrateurs envoyés en mission, pour prendre soin des élus (1). D'autre part, Lucifer ou Satan, l'archange déchu, esprit de ténèbres, de haine et de malice, commandant à une armée d'esprits pervers , sans cesse occupés à faire de l'homme le complice de leur révolte, pour en faire le compagnon de leurs supplices (2).
{\)Hebr.,i, **.
(2)JS>A., vi, U, 12.
Dans un travail où il sera constamment question des agents surnaturels, il était indispensable d'établir, avant tout, ces dogmes fondamentaux, sur lesquels repose, d'ailleurs, la vraie philosophie de l'histoire.
Il en reste un quatrième : l'influence du monde supérieur, bon et mauvais, sur le monde inférieur. Déjà nous l'avons indiquée, mais une indication ne suffit pas. L'étude approfondie de cette double influence, de ses caractères et de son étendue, est un des éléments nécessaires de l'histoire du Saint-Esprit. Comme, en peinture, l'étude de l'ombre est indispensable à l'étude de la lumière; ainsi, dans la philosophie chrétienne, la connaissance de la rédemption ne peut être séparée de celle de la chute.
Or, la certitude de ce nouveau dogme est affirmée par un fait lumineux comme le soleil, palpable comme la matière, intime comme la conscience : nous avons nommé la Cité du bien et la Cité du mal. « Deux amours, dit saint Augustin, ont fait deux cités (1). »
Les deux esprits opposés, avec les forces dont ils disposent, ne sont pas demeurés oisifs dans les régions inaccessibles du monde supérieur. Leur présence dans le monde inférieur est permanente. S'ils restent invisibles en eux-mêmes, leurs œuvres sont palpables. Telle est leur influence, que chacun d'eux a fait un monde, ou, pour répéter le mot du grand docteur, une cité à son image. Aussi visibles que la lumière, aussi anciennes que le monde, aussi étendues que le genre humain, aussi opposées entre elles que le jour et la nuit, ces deux cités accusent pour auteurs deux esprits essentiellement différents. Ces deux cités sont la Cité du bien
(4) Fecerunt itaque civitates duas amores duo. De Civ. Dei, lib. XIV, c. xxvin.
et la Cité du mal. Pour les connaître, il faut avant tout les considérer en elles-mêmes.
Développement de l'homme, composé d'un corps et d'une âme, toute société présente un côté palpable et un côté spirituel. Dans la Cité du bien, comme dans la Cité du mal, le côté palpable et visible, c'est la réunion des hommes dont elles se composent. Sous le nom de bons et de méchants, ou, comme dit l'Écriture à' enfants de Dieu et à' enfants des hommes, les citoyens de ces deux cités existent depuis l'origine des temps, ils se révèlent à chaque page de l'histoire. Nous les voyons, nous les coudoyons; nous comptons parmi les uns ou parmi les autres. Prouver ce fait serait superflu. Personne d'ailleurs ne le conteste, excepté le sauvage civilisé, assez abruti pour nier la distinction du bien et du mal; mais la négation de la brute ne compte pas.
Le côté invisible des deux cités, c'est l'esprit qui les anime. Nous entendons par là le$ fondateurs et les gouverneurs de l'une ou de l'autre, par conséquent, l'action réelle, permanente et universelle du monde supérieur sur le monde inférieur, du monde des esprits sur le monde des corps.
Des deux cités, l'une s'appelle la Cité du bien. La raison en est que son fondateur et son roi, c'est l'Esprit du bien ; ses gouverneurs et ses gardiens, les bons anges; ses citoyens, tous les hommes qui travaillent à leur déification, conformément au plan tracé par Dieu luimême. Cette cité est l'ordre universel. Elle est l'ordre, parce qu'elle prend pour règle de ses volontés la volonté même de Dieu, ordre souverain. Elle est l'ordre, parce que sa pensée coordonnant le fini à l'infini, le présent à l'avenir, elle tend à l'éternité, objet de tous ses efforts et de toutes ses aspirations. Or, l'éternité, c'est
Tordre ou le repos immuable des êtres dans leur centre. Elle est Tordre universel, parce que dans cette cité tout est à sa place : Dieu en haut et Thomme en bas.
Cette cité est le Catholicisme. Immense et glorieuse famille, née avec le temps, composée des anges et des fidèles de tous les siècles et dont les membres aujourd'hui séparés, mais non désunis, forment TÉglise de la terre, TÉglise du Purgatoire, TÉglise du Ciel, jusqu'au jour où, se confondant dans un embrassement fraternel, ces trois Églises ne formeront plus qu'une Église éternellement triomphante,
L'autre est la Cité du mal. On la nomme ainsi, parce que son fondateur et son roi, c'est TEsprit du mal; ses gouverneurs, les anges déchus; ses citoyens, tous les hommes qui travaillent à leur prétendue déification, conformément aux règles données par Satan. Cette cité est le désordre, le désordre universel. Elle est le désordre, parce qu'elle se prend elle-même pour règle, sans tenir compte de la volonté de Dieu. Elle est le désordre, parce que, brisant dans sa pensée les rapports entre le fini et Tinfini, entre le présent et l'avenir, elle se concentre dans les limites du temps, dont les jouissances forment Tunique objet de ses aspirations et de ses travaux. Elle est le désordre universel, parce que rien n'y est à sa place : L'homme en haut, Dieu en bas.
Cette cité est le Satanisme. Immense et hideuse famille, née de la révolte angélique, composée des démons et des méchants de tous les pays et de tous les siècles, toujours en fièvre de liberté, et toujours esclave, toujours cherchant le bonheur et toujours malheureuse, jusqu'au jour où le dernier coup de tonnerre de la colère divine la fera rentrer violemment dans Tordre, en la précipitant tout entière dans les abîmes brûlants de
l'éternité. Là, pour n'avoir pas voulu glorifier l'éternel amour, elle glorifiera l'inexorable justice (1).
On le voit, comme il n'y a pas trois esprits, il n'y a pas trois cités, il n'y en a que deux; et ces deux cités embrassent le monde inférieur et le monde supérieur, le temps et l'éternité. De là, pour chaque créature intelligente, ange ou homme, l'impitoyable alternative d'appartenir à l'une ou à l'autre, en deçà et au delà du lombeau. « Quoi qu'il fasse, nous crient d'une voix infatigable, la raison, l'expérience et la foi, l'homme vit nécessairement sous l'empire du Saint-Esprit, ou sous l'empire de Satan. Bon gré, mal gré, il est citoyen de la Cité du bien, ou citoyen de la Cité du mal (2). »
Libre de se donner un maître, il n'est pas libre de n'en point avoir. S'Use soustrait à l'action du Saint-Esprit, il ne devient pas indépendant, il tombe, dans une proportion analogue à sa défection, sous l'action de Satan. Ce qui est vrai de l'individu est vrai de la famille, delà nation, de l'humanité elle-même.
Connaître à fond les deux cités, demeure de la vie et demeure de la mort, vestibule du Ciel et vestibule de l'Enfer, est donc pour l'homme d'un intérêt suprême. Les connaître à fond, c'est les connaître dans leur gouvernement, dans leur histoire, dans leurs œuvres et dans leur but. Nous initier à cette connaissance décisive, et
(i) Feceruntitaque civitates duas amores duo; terrestrem scilicet amor sui usque ad contemptum Dei; cœlestem vero amor Dei usque ad contemptum sui. S. Aug., De Civ. Dei> lib. XIX, c. xxvni, et lib. XI, c. xxxni, où se trouve un portrait saisissant des deux cités.
(2) Quisque enim aut Spiritu sancto plenus est, aut Spiritu immundo ; neque utrumque horum caveri potest, quia alterum accidere ne cesse sit. Constit. apostoL, lib. IV, c. xxvi. De là, le mot de saint Hilaire : « Où n'est pas le Saint-Esprit, là est le Diable Ubi non est Spiritus Dei, ibi Diabolus. »
si rare de nos jours, sera l'objet des chapitres suivants. Mais, avant de l'aborder, il est un point qui doit être éclairci.
Deux cités se partagent le monde, et la plus étendue est la Cité du mal. D'après les statistiques les plus récentes, la terre serait peuplée de douze cents millions d'habitants. Sur ce nombre, on compte à peine deux cent millions de catholiques. Tout le reste, extérieurement du moins, vit et meurt sous la domination du mauvais Esprit. Rien ne prouve que cette proportion n'a pas toujours été ce qu'elle est aujourd'hui. (Avant l'Incarnation du Verbe, elle était même beaucoup plus forte en faveur de Satan.
Pierre de scandale pour le faible, cheval de bataille pour l'impie, quel est ce mystère? et comment le concilier avec l'idée de Dieu et les enseignements de la foi ? Afin de ne laisser aucune inquiétude dans les esprits, il nous semble nécessaire d'aplanir dès maintenant cette difficulté, que grandirait encore la suite de notre travail. Tout ce que nous prétendons, et tout ce qu'on est en droit de nous demander, c'est, non d'expliquer ce qui est inexplicable, mais de montrer que le partage du genre humain entre le bon et le mauvais Esprit ne présente aucune contradiction avec les attributs de Dieu et les doctrines révélées. Or, pour faire évanouir la difficulté, cela suffit.
Que la formidable puissancedu démon sur l'homme et sur les créatures soit un mystère, nous en convenons. Mais qu'est-ce que cela prouve? Au dedans de nous, autour de nous, dans la nature aussi bien que dans la religion, tout n'est- il. pas mystère? Nous ne comprenons le tout de rien, a dit Montaigne, et nous ne le comprendrons jamais. Œuvres de Dieu, par tous les points la na-
ture et la religion touchent à l'infini. Comprendre Tinfini est aussi possible à l'homme, que de mettre l'Océan dans une coquille de noix. Mais le mystère du fait n'ôte rien à la certitude du fait. L'incrédule même le plus intrépide le confesse. Chacune de ses respirations est un acte de foi à d'incompréhensibles mystères. L'instant où il cesserait d'y croire, il cesserait de vivre.
Demander pourquoi Dieu a permis cette terrible puissance? pourquoi dans telles limites plutôt que dans telles autres? questions impertinentes. Qui est l'homme pour demander à Dieu raison de sa conduite, et lui dire : Pourquoi avez-vous fait cela? S'il l'ose, malheur à lui, car il est écrit : Le scrutateur de la majesté sera écrasé par la gloire (1). Deux fois malheur s'il osait ajouter : Puisque je ne comprends pas, je refuse de croire. Posée en principe, une pareille prétention est le suicide de l'intelligence. L'intelligence vit de vérité, toute vérité renferme un mystère. Prétendre n'admettre que ce que l'on comprend, c'est se condamnera n'admettre rien. N'admettre rien est plus que l'abrutissement , c'est le néant.
Toutefois, lorsqu'elles sont étudiées sans parti pris, la puissance du démon et la coupable obéissance de l'homme à ses inspirations perverses dépouillent une partie de leur mystérieuse obscurité. On voit d'abord qu'elles constituent un désordre purement passager et plus apparent que réel ; on voit ensuite qu'elles n'ont rien de contraire aux perfections divines.
Désordre passager. La lutte de l'Esprit du mal contre l'Esprit du bien a pour limites la durée du temps. Comparé à l'éternité qui le précède et à l'éternité qui
(l)Qui scrutator est majestatis opprimetur agloria. Prov., xxv, 2.
le suit, le temps est moins qu'un jour. Afin de raisonner juste de Tordre providentiel, il faut donc unir le temps à l'éternité; de même que, pour juger sainement d'une chose, on la considère, non dans un point isolé, mais dans Tènsemble. Selon cette règle de sagesse, le désordre qui se mesure à la durée du temps, est relativement à Tordre providentiel, dans sa généralité, ce qu'est un nuage fugitif sur Thorizon resplendissant de lumière.
Désordre plus apparent que réel. Le but principal de la Création et de TIncarnation, comme de toutes les œuvres extérieures de Dieu, c'est sa gloire (1). Le but secondaire, c'est le salut de l'homme. La gloire de Dieu, c'est la manifestation de ses attributs : la puissance la sagesse, la justice, la bonté. Que la lutte du bien et du mal existe ou non ; qu'elle soit favorable à l'homme ou défavorable; que Thomme se perde ou se sauve, Dieu n'aura pas moins atteint son but essentiel. L'enfer ne chante pas la gloire de Dieu avec moins d'éloquence que le ciel. Si l'un proclame la bonté, l'autre proclame la justice; et la justice n'est pas un attribut moins glorieux à Dieu que la bonté (2).
(\) Un iversa propter semelipsumoperatusestDominus. Prov. xvi, 4. — Propter me, propter me faciam, ut non blasphémer: et gloriam meam alteri non dabo. Is., xlviii, 12.
(2) Divina intentio non frustratur nec in his qui peccant, nec in bis qui salvantur. Utrumque enini eventum Deus praecognoscit, et ex utroque habet gloriam, dum hos ex sua bonitate salvaî, illos ex sua justitia punit. Jpsa veto creatura intellectualis, dum peccat a fine riebito, dtficil. Nec hoc est inconveniens in quacumque creatura sublimi. Sic enim creatura intellectualis. instituta est a Deo, ut in ejus arbitrio positum sit agere propter finem. S. Th., ta p. q. 63, art. 7 ad 2. — Sans doute Dieu a vu et vu de toute éternité la chute des anges et de l'homme, mais cette vision n'a nui eu rien à la liberté des anges et de l'bomme. Les anges et Thomme sont tombés, non parce que Dieu Ta vu, mais Dieu Ta vu parce qu'ils sont tombés. Autrement, il serait l'auteur du mal, il serait le mal. Que la vision éter-
Quant au salut de l'homme, Dieu le rend toujours possible, et l'obtient bien plus glorieusement par la guerre que par la paix. Dans l'ordre actuel, un seul juste qui se sauve, dit quelque part saint Augustin, procure plus de gloire à Dieu que ne peuvent lui en ôter mille pécheurs qui se perdent. Pour se perdre, il suffit à Thomme de s'abandonner à ses penchants corrompus ; tandis que, pour se sauver, il faut les vaincre. Un instant de réflexion montre tout ce qui revient de gloire à Dieu dans une pareille victoire.
Qu'est-ce que Thomme et quels sont ses ennemis? L'homme est un roseau, et un roseau naturellement incliné vers le mal. La nature entière, révoltée contre lui, semble liguée pour l'écraser. Autour de lui, des myriades d'animaux malfaisants ou incommodes, à la dent meurtrière, ou au venin plus meurtrier encore, attentent nuit et jour à son repos, à ses biens et à sa vie. Au-dessus de lui, le ciel qui l'éclairé, l'air qu'il respire, devenus tour à tour glace ou brasier, mettent la conservation de ses jours au prix de soins fatigants et de précautions continuelles. En perspective lui apparaît, au terme de sa douloureuse carrière,* la tombe avec ses tristes mystères de décomposition. En attendant, la maladie sous toutes les formes, avec son in-
nelle de Dieu ne nuise pas à la liberté de l'iiuiiiuie, il est facile de le montrer. Je vois un homme qui se promène. Ma vue ne lui impose nulle nécessité de se promener. Nonobstant ma vue, il peut cesser de se promener. Ainsi, la prescience ou plutôt la vue de Dieu n'impose aucune nécessité aux actes libres. Malgré cette vue, je suis libre de cesser les actes que je fais et même de faire le contraire. En un mot, Dieu a voulu que les Anges et Thomme fussent libres, afin qu'ils fussent capables de mérite et de démérite. Nous sentons tous que nous sommes libres. Donc, la prescience de Dieu n'a gêné en rien la liberté des anges ou d'Adam et ne gêne en rien la nôtre.
noinbrable cortège de douleurs plus vives les unes que les autres, l'assiège dès le berceau et le pousse incessamment à l'irritation, au murmure, quelquefois au blasphème et même au désespoir.
Au lieu d'alléger son fardeau, les compagnons de ses périls et de ses labeurs ne servent trop souvent qu'à l'aggraver. La moitié du genre humain semble crée pour tourmenter l'autre. Condamné à cultiver une terre hérissée d'épines, il mange un pain presque toujours arrosé de sueurs ou de larmes. Comme le forçat, il traîne péniblement, sur le difficile chemin de la vie, la longue chaîne de ses espérances trompées. Aujourd'hui, riche et entouré; demain, pauvre et délaissé. Son existence physique n'est qu'une succession continuelle de mécomptes, de servitudes humiliantes, de travaux et de douleurs, par conséquent de tentations terribles.
Pendant qu'au dehors tout lutte contre lui, il est obligé de soutenir au-dedans une guerre plus redoutable encore. Enveloppé d'ennemis invisibles, acharnés, infatigables, d'une malice et d'une puissance dont les limites lui sont inconnues, pour comble de danger il porte en lui-même des intelligences nuit et jour attentives à le livrer. Des pièges de toute nature sont tendus à chacun de ses sens, et le bien même lui devient une occasion de chute : tel est l'homme (1).
(1) Tel il a toujours été. Sa triste condition, dépeinte par saint Augustin, donnera, il faut l'espérer, une large place à la miséricorde. Vita haec, vita misera, vita caduca, vita incerta, vita laboriosa, 'vita immunda, vita domina malorum, regina superborum, plena miseriis et erroribus... Quam h u mores tumidant, dolores exténuant et et ardores exsiccant, aer morbidat, escae inflant, jejunia macérant, joci dissolvunt, tristitiae consumant, sollicitudo coarctat, securitas hebôlat, dixitiue inflant et jactant. Paupertas dejicit, juventus extollit, seuectus incurvât, infirmitas frangit, mœror deprimit. Et his malis omnibus mors furibunda succedit. Méditât., c. xxi.
Eh bienl cet être si fragile, si combattu, si exposé à périr que l'épaisseur d'un cheveu, une simple mauvaise pensée, le sépare de l'abîme, luttera pendant soixante ans sans tomber; ou, s'il tombe quelquefois, il se|relève, reprend courage et malgré la nature, malgré l'enfer, malgré lui-même, demeure victorieux dans le dernier combat. Répousser l'ennemi n'est qu'une partie de sa gloire. Voyez ce fils de la poussière et de la corruption, prenant l'offensive, et, s'élevant par l'héroïsme de ses vertus, jusqu'à la ressemblance de Dieu ; puis, portant la guerre au cœur même de l'empire ennemi, renversant les citadelles de Satan, lui arrachant ses victimes, plantant l'étendard de la croix sur les ruines de ses temples, guérissant ce qu'il avait blessé, sauvant ce qu'il avait perdu et, au prix de son sang joyeusement versé, faisant fleurir l'humilité, la charité, la virginité dans des millions de cœurs, jusqu'alors esclaves de l'orgueil, de l'égoïsme et de la volupté.
Ce spectacle d'un héroïsme que les anges admirent et dont ils seraient jaloux, si la jalousie trouvait accès dans le ciel, n'aurait jamais eu lieu sans la lutte. Grâce à elle,tous les siècles l'ont vu, tous le verront, et, au jour des manifestations suprêmes, les nations assemblées accueilleront par d'immenses acclamations ce magnifique triomphe de la grâce, que Dieu lui-même couronnera d'une gloire éternelle, en faisant asseoir le vainqueur sur son propre trône (1).
D'ailleurs, il faut bien remarquer que ce n'est pas Dieu qui a donné au démon son terrible empire sur l'homme, c'est l'homme lui-même. La puissance du démon lui vient de l'excellence même de sa nature.
(1) Qui vicerit dabo ei sedere mecurn in throno meo. Apoc, m,
Ange, le péché ne lui a rien fait perdre de ses dons naturels, ni de sa force/ ni de son intelligence, ni de son activité prodigieuse. L'empire naturel qu'il a sur nous, il l'exerce avec plus ou moins d'étendue, suivant les conseils divins, et trop souvent suivant la permission que nous-mêmes avons l'imprudence de lui donner. Dans le premier cas, la puissance du démon, comme on le voit par l'exemple de Job et des apôtres (1), est contrebalancée par celle de la grâce, en sorte que la victoire nous est toujours possible et le combat même toujours avantageux. « Dieu est fidèle, dit saint Paul, et il ne permettra pas que vous soyez tentés au delà de vos forces; il vous fera même profiter de la tentation, afin que vous puissiez persévérer (2). »
Dans le second cas, l'homme doit s'en prendre à lui seul de la puissance tyrannique du démon. Ainsi, Adam connaissait beaucoup mieux que nous le monde angélique (3). Au moment delà tentation, il savait parfaitement quelle était la redoutable puissance de Lucifer et à quel tyran il se vendait en désobéissant à Dieu. Il possédait d'ailleurs tous les moyens de rester fidèle et en connaissait les motifs. Afin de l'honorer à l'égal des anges, Dieu lui avait donné le libre arbitre. Le Créateur, dont la sagesse avait attaché la béatitude surnaturelle des esprits angéliques à un effort méritoire, était-il obligé de créer l'homme impeccable ou de le couronner sans combat? Or, malgré les lumières de sa raison, malgré le cri de sa conscience, malgré le secours de la grâce, Adam désobéit à Dieu pour obéir au démon, et il devient son esclave. Dans tout cela, Dieu n'est pour
(1) Joby i, 12; Luc, xxn, 31.
(2) I Cor., x, 13.
(3) S. Th., i, p. q. xc, art. 2, cor p.
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rien. La puissance tyrannique du démon sur le premier homme est le fait du premier homme.
La tentation d'Adam est le type de toutes les autres. Lorsque nous y succombons, nous donnons volontairement prise sur nous à notre ennemi. Dieu n'y est pour rien, si ce n'est pour l'outrage qu'il reçoit de notre injuste préférence (1). Que dis-je? dans le mal quel'homme se fait à lui-même en se livrant au démon, Dieu intervient pour le prévenir et pour le réparer.
Il le prévient. Afin de mettre Adam et ses fils à l'abri des séductions du tentateur, il les pourvoit de tous les moyens d$ résistance, et leur annonce clairement les suites inévitables de leur infidélité : si vous désobéissez, vous mourrez, morte moriernini. Adam brave cette menace, ses descendants l'imitent. Le déluge vient venger Dieu outragé, et l'homme s'obstine dans sa révolte. A peine la catastrophe passée, les descendants de Noé tournent le dos au Seigneur et de gaieté de cœur se livrent au culte du démon. Malgré de nouvelles menaces et de nouveaux châtiments, Satan devient le dieu et le roi de ce monde. Ce que firent les pécheurs d'autrefois, nous le voyons faire par les pécheurs d'aujourd'hui. A qui doivent-ils s'en prendre de la formidable puissance du démon et de leur déplorable esclavage?
Je vois un père plein de tendresse et d'expérience qui dit à son fils aîné : Ne me quitte pas. Si tu t'éloignes de moi, tu tomberas dans un abîme, au fond duquel est un monstre prêt à te dévorer. Le fils désobéit, tombe dans l'abîme et devient la proie du monstre. L'exemple du frère aîné ne rend pas les autres enfants plus sages,
(i) Dieu n'est pas l'auteur du mal qui souille, mais du mal qui punit. Cet axiome traduit saint Thomas : Deus est auctor mali pœnse, non autem mali culpae. i p. q. xr.vin, art. 6, cor p.
et ils tombent dans l'abîme où le monstre les dévore. Est-ce à leur père que ces enfants peuvent imputer leur malheur? Dans ce père, voyons Dieu; dans ces enfants indociles, voyons Adam, voyons toutes les générations de pécheurs qui se sont succédé depuis la chute originelle. Blasphème donc que de rendre Dieu responsable de nos chutes et de la puissance tyrannique du démon sur le monde coupable.
Il le répare. L'homme s'est à peine vendu, que, pour le racheter, Dieu donne son propre Fils. Régénérant l'homme par son sang, ce Fils adorable devient un second Adam, souche d'un nouveau genre humain, restauré dans tous ses droits perdus. Comme il suffit d'être fils du premier Adam pour être esclavedu démon, il suffit, pour cesser de l'être, de devenir fils du second Adam (1)? Ainsi, dans la puissance laissée au démon par la sagesse infinie, il ne faut voir que deux choses : la première, une condition de l'épreuve, nécessaire à la conquête du royaume éternel ; la seconde, la grandeur de la récompense, qui sera le fruit d'une victoire si chèrement achetée. Reste à savoir comment on devient fils du second Adam, et si tous peuvent le devenir.
L'homme est fils de l'homme par une génération humaine : il devient fils de Dieu par une génération divine. Cette génération s'accomplit au baptême. Ici reparaît, comme une objection insoluble, l'immense empire du démon, à toutes les époques de l'histoire.
D'une part, Dieu veut le salut de tous les hommes, il le veut d'une volonté positive, puisque son Fils est mort pour tous les hommes. Or, le salut n'est pas seulement la possession d'un bonheur naturel après la mort, ni
(1) Sicut in Adam omnes moriuntur, ita et in Christo omnes vivificabuntur. I Cor., xv, 22.
l'exemption des peines de l'enfer, mais bien le bonheur surnaturel, qui consiste dans la vision intuitive de Dieu (1). D'autre part, nul ne peut être sauvé sans être baptisé (2). Comment concilier, avec l'ancien état du genre humain et la statistique, actuelle du globe, la possibilité du baptême pour tous les hommes? Quel moyen ont eu et ont encore d'être baptisées tant de milliards de créatures humaines, complètement étrangères au christianisme? Faut-il admettre, par exemple, que tous les enfants, nés depuis six mille ans hors du christianisme et morts avant d'avoir pu pécher, sont éternellement privés de la vue de Dieu? S'il en est ainsi, comment établir que Dieu a suffisamment pourvu à la réparation du mal ?
Mystère que tout cela. Mais, nous le répétons : pour être mystérieuse, une vérité n'est pas moins certaine. Or, que Dieu ait suffisamment pourvu à la réparation du mal, en donnant à chaque homme tous les moyens
(1) Omnes hommes vult salvos fieri, et ad agnitionem veritatis venire. I Tïm.,xi, 4. — Pro omnibus mortuus est Christus, ut et qui vivunt jam non sibi vivant, sed ei qui pro ipsis mortuus est et resurrexit. Il Cor., v, 15. — Benedictus Deus et pater Domini nostri Jesu Cbristi, qui secundum misericordiam su a m magnam régénéra vit nos in spem vivam, per resurrectionem Jesu Cbristi ex mortuis, in haereditatem incorruptibilem et incontaminatam et immarcessibilem, conservataui in cœlis in vobis. I Petr., i, 3 et 4. — Deus autem omnis gratise, qui vocavit nos in œternam suam gloriam in Christo Jesu. Id., v, 10. — Le but de la rédemption est de rendre à l'homme, avec usure, tout ce qu'il a perdu par le péché originel. Or, Adam, c'est-à-dire tout l'homme, a été créé dans un état de justice surnaturelle dont le terme est la claire vue de Dieu dans le ciel. Donc, le fruit de la rédemption est de rendre à tout l'homme l'état surnaturel et le ciel auquel il aboutil. Conc. Trid., sess. v, De Peccal. orig.
(2) Nisi quis renatus fuerit ex aqua et Spiritu Sancto, non potest inlroire in regnum Dei. Juan., m, 5,
de se sauver, est une vérité aussi certaine que l'existence même de Dieu. Admettre qu'il en est autrement, serait admettre un Dieu sans vérité, sans puissance, sans sagesse, sans bonté infinie ; un Dieu qui veut la fin sans vouloir les moyens; un Dieu qui n'est pas Dieu, un Dieu néant. Cette réponse du simple bon sens est péremptoire, et on pourrait s'en tenir là. Nous essayerons néanmoins quelques explications dans le chapitre suivant.