‹ Traité du Saint-Esprit (volume 2)Chapitre 8 sur 55 · LE ROI DE LA CITÉ DU BIEN · texte numérisé non relu

LE ROI DE LA CITÉ DU BIEN

Le Saint-Esprit, roi de la Cité du bien : Pourquoi. — Réponse de la théologie. Différents noms du roi de la Cité du bien : Saint-Kaprit, Don, Onction, Doigt de Dieu, Paraclet. — Explication détaillée de chacun de ces noms.

L'ordre visible n'est que le reflet de Tordre invisible. Dans les gouvernements de la terre, Tordre se compose essentiellement d'une autorité suprême et d'autorités subalternes, chargées d'exécuter les volontés de la première. Nulle société ne se peut concevoir sans ces deux éléments : de même en est-il de la Cité du bien et de la Cité du mal. Dans Tune comme dans l'autre, le gouvernement se compose d'un roi, et de ministres de puissance inégale soumis à ses ordres. Or, ainsi que nous lavons indiqué, le Roi de la Cité du bien, c'est le Saint- Esprit.

Pourquoi attribue-t-on au Saint-Esprit, et non au Fils ou au Père, la glorieuse royauté de la Cité du bien ? La théologie catholique répond : « Quoique toutes les œuvres extérieures de la Sainte-Trinité, opéra ad extra, soient communes aux trois personnes, cependant, par appropriation, la langue divine attribue au Saint-Esprit les œuvres, où Tamour de Dieu se manifeste avec un éclat plus marqué. Ainsi, la puissance est attribuée au Père, la sagesse au Fils, la bonté au Saint-Esprit. Toutefois ,

112 TRAITÉ DU SAINT-ESl'lUT.

dans ces trois personnes, la puissance, la sagesse, la bonté est une et indivisible : comme est une et indivisible, la divinité, l'essence et la nature (I). »

La Cité du bien étant la plus magnifique création de l'amour de Dieu, c'est à juste titre que la royauté en est attribuée au Saint-Esprit, amour consubstantiel du Fils et du Père. Le fondement ou, comme parle l'Écriture, la pierre angulaire de cette Cité, est le Verbe incarné. Or, le Verbe incarné est l'œuvre du Saint-Esprit. Avec sa profondeur ordinaire, l'Ange de l'école montre l'exactitude de ce langage. « La conception du corps de Jésus-Christ, dit le grand docteur, est sans doute l'œuvre de toute la Trinité. Néanmoins, elle est attribuée, au Saint-Esprit, et cela pour trois raisons. La première, parce que cela convient à la cause de l'Incarnation, envisagée du côté de Dieu. En effet, le Saint-Esprit est l'amour du Père et du Fils. Or, c'est un effet de l'immense amour de Dieu, que le Verbe se soit revêtu de chair dans le sein d'une Vierge. De là, le mot de saint Jean : Dieu a aimé le monde, au point de M donner son Fils unique.

« La seconde, parce que cela convient à la cause de l'Incarnation, envisagée du côté de la nature humaine. On comprend par là que la nature humaine a été prise par le Verbe et unie à sa personne divine, sans aucun mérite de sa part ; mais uniquement par un effet de la grâce qui est attribuée au Saint-Esprit, suivant le mot

(1) Indivisa quippe sunt opéra Trinitatis ad extra. Verum consuetudo estsacri eloquii, interdum appropriare uni personœ quod proprie et verissime dicitur de utraque : si eut Patri attribuitur potentia, Filio sapientia, bonitas Spiritui Sancto. Et tamea una et indivisibilis potentia et sapientia et bonitas in iis tribus, sicut una deitas, una essentia, una natura. Conc. Vaur., c. i, an. 1368.

de l'Apôtre : Les grâces sont diverses, mais elles viennent du même Esprit.

« La troisième, parce que cela convient au but de l'Incarnation. En effet, le but de l'Incarnation étail que l'homme qui allait être conçu fût saint et Fils de Dieu. Or, la sainteté et la filiation divine sont attribués au Saint-Esprit. D'abord, c'est par lui que les hommes deviennent fils de Dieu , comme l'enseigne l'apôtre saint Paul aux Galates : Parce que vous êtes fils de Dieu, Dieu a envoyé F Esprit de son Fils dans vos cœurs, criant ; Salut, Père. Ensuite, il est l'Esprit de sanctification, comme le môme Apôtre l'écrit aux Romains. Ainsi, de même que c'est par le Saint-Esprit que les autres hommes sont sanctifiés spirituellement, afin d'être les fils adoptifs de Dieu; de même le Christ, l'homme par excellence, le nouvel Adam, a été conçu dans la sainteté, par le Saint-Esprit, afin d'être le Fils naturel de Dieu.

« Tel est l'enseignement de l'Apôtre. En parlant deNotre-Seigneur, il dit : Qui a été prédestiné Fils de Dieu en puissance ; puis , il ajoute immédiatement : Suivant F Esprit sanctificateur ; c'est-à-dire parce qu'il a été conçu du Saint-Esprit. Enfin l'archange, annonçant l'effet de cette promesse : Le Saint-Esprit surviendra m vous, conclut : C est pourquoi l'être saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu (1). »

Roi de la Cité du bien, parce qu'il en a formé la base vivante, le Saint-Esprit lest encore parce qu'il en est l'âme et la vie. En circulant dans toutes les parties de ce grand corps, comme le sang circule dans nos veines et la lumière dans l'air, sa charité l'inspire, sa sagesse le

0) S. Th., \}. ni, q. xxxn, art. 1 , corp.

ili TRAITÉ DU SAINT-ESPRIT.

régit, sa beauté l'embellit, sa puissance le protège (1). Afin de connaître la nature et le mode de ces communications divines, en d'autres termes, le gouvernement du Roijiela Cité du bien, approchons avec un respect mêlé d'amour du trône où il est assis, et voyons quel est en lui-même ce divin Roi. Le connaître est tout ce qu'il y a de plus capable de nous faire désirer de vivre sous son empire.

Connaître un être, c'est savoir son nom. Qui nous dira les noms propres du Roi de la Cité du bien ? Lui seul ; car l'Être infini peut seul se nommer. Or, il s'appelle : Saint-Esprit, Bon, Onction, Doigt de Dieu, Paraclet. Que la plus vaste intelligence créée prenne ces mots divins dans leur signification la plus haute, et se souvienne que, malgré tous ses efforts, elle restera toujours infiniment au-dessous des sublimes réalités qu'ils expriment. Tel est son devoir en étudiant I'Ineffable.

Il s'appelle Saint-Esprit, Spiritus sanctus.

Esprit. Les deux autres personnes divines, le Père et le Fils, sont aussi des Esprits et des Esprits saints. Tous les anges du ciel et toutes les âmes bienheureuses le sont également. Pourquoi donc attribuer à un seul le nom commun à plusieurs? « Il est vrai, répond saint Thomas, la Trinité, dans sa nature et dans ses personnes, est Saint-Esprit. Néanmoins, comme la première personne a un nom propre, qui est celui de Père; et la seconde, celui de Fils, on a laissé à la troisième le nom de Saint-Esprit, pour la distinguer des deux autres et pour faire entendre la nature de ses opérations. Ce nom la distingue : car il désigne la personne divine qui pro-

(i) Omnipotens sempiterne Deus, eu jus Spiritu totum corpus Ecclesise sanctifleatur et regitur. Oral. Eccl. inter divers.

cède par voie d'amour. Il indique la nature de ses opérations : car, dans les choses corporelles, le mot Esprit signifie une certaine impulsion. De là vient que nous appelons esprit, le souffle et le vent. Or, le propre de l'amour est de pousser la volonté de celui qui aime vers l'objet aimé , et la sainteté s'attribue aux choses qui tendent à Dieu. C'est donc avec une grande justesse de langage, qu'on appelle Saint-Esprit, la troisième personne de la Trinité, qui procède par voie d'amour, amour par lequel nous aimons Dieu (1). »

Il est vrai encore que les anges et les âmes béatifiées sont des esprits saints; mais, étant de pures créatures, ils ne sont saints que par grâce, tandis que le Saint- Esprit est saint par nalure et la sainteté même. C'est donc encore très-justement qu'on l'appelle par excellence le Saint-Esprit. Comme celui du Père et du Fils, le nom du Saint-Esprit vient, non pas des hommes, mais de Dieu lui-même. Nous en devons la connaissance à l'Écriture qui le répète plus de trois cents fois , tant dans F Ancien que dans le Nouveau Testament.

Saint. Saint veut dire pur, exempt de mélange (2). Le Roi delà Cité du bien est appelé saint, parce qu'il est l'être proprement dit; l'être pur de tout mélange et la source de toute pureté. Ce qu'est l'Océan à la pluie qui féconde la terre, et aux rosées qui la rafraîchissent, le Saint-Esprit l'est à la sainteté, et plus encore. Il n'en est pas seulement le réservoir inépuisable, il en est le principe éternel et éternellement fécond.

Or, c'est une vérité de l'ordre moral comme de l'ordre matériel, que la cause du mal, par conséquent, de

(1) S. Th., i p. q. xxxvi, art. i, corp.

(2) En grec fyoç, quasi sine terra, dit S. Thomas, 2a 2", q. lxxxi, art 8, corp.

la honte et de la douleur, c'est le mélange, le duajisme, ou, pour dire le mot, Yim-pureté. En se communiquant aux créatures, que fait l'Esprit de> sainteté ? 11 élimine les éléments étrangers qui les déshonorent et les font souffrir. Plus cette communication est abondante, plus les créatures se simplifient. Plus elles se simplifient, plus elles se perfectionnent ; car plus elles se. rapprochent de leur pureté native, et de la pureté ineffable de leur Créateur et de leur modèle. Mais plus elles se perfectionnent, plus elles deviennent belles et heureuses. De ces notions, fondées sur l'essence même des choses, il résulte que la sainteté est le principe unique de la beauté et du bonheur. Puisque le Roi de la Cité du bien est la sainteté même, on peut juger s'il est glorieux, s'il est doux de vivre sous ses lois.

Les créatures matérielles elles-mêmes nous révèlent quelques-unes des richesses renfermées dans ce nom mystérieux du Saint-Esprit. On peut dire que de tous les éléments le souffle ou le vent est le plus nécessaire. C'est par lui que vit tout ce qui respire^ Il est le plus fort; nous l'avons vu déraciner, m moins de sept minutes, cent mille pieds d'arbres séculaires, sur un étendue de trois lieues (1). Chaque jour les navigateurs le voient mettre à nu les abîmes de la mer, en soulevant jusqu'aux nues la pesante masse de leurs eaux. Il est le plus caressant; qui n'a pas appelé avec ardeur son action bienfaisante au milieu des brûlantes chaleurs de l'été, et ne l'a pas sentie avec délices? Il est le plus indépendant, le plus utile, le plus mystérieux. Le vent est le principe toujours actif qui purifie nos villes, nos campagnes et nos demeures : nul ne peut

(1) Trpnibe de Fuans (Doubs), H juillet 1855.

l'enchaîner. Il est le véhicule de la parole, et par elle le lien nécessaire de la société.

Dans un ordre plus élevé, c'est-à-dire plus réel, le Saint-Esprit est tout cela. Il est vie, il est force, il est douceur, il est purificateur, il est lien universel. En lui tout est un; et, bien qu'habitant le ciel, la terre et le purgatoire, l'immense Cité dont il est roi ne forme qu'un même corps, obéissant à la même impulsion. De là vient que saint Cyprien l'appelle l'âme du mondé. « Ce divin Esprit, dit le glorieux martyr, âme de tout ce qui est, remplit tellement les êtres de son abondance, que les créatures inintelligentes comme les créatures intelligentes, en reçoivent, chacune dans son genre, et l'existence et les moyens d'agir conformément à leur nature. Ce n'est pas qu'il soit lui-même substantiellement l'âme de chacune d'elles, et qu'il demeuré substantiellement en elles; mais, distributeur magnifique de sa plénitude, il communique à chaque créature et lui rend propres ses divines influences : semblable au soleil, qui donne la chaleur et la vie à toute la nature sans diminution ni épuisement (1). »

Il s'appelle don. Tel est le nom propre, le vrai nom du Roî de la Cité du bien. Qui en dira les incompréhensibles richesses? Le don est ce qu'on donne sans intention dé retour : ce qui emporte l'idée de donation

(1) Hic Spiritus Sanctus omnium viventium anima, ita largitate sua se omnibus abundanter infundit, ut babeant omnia rationabilia et irrationabiiia secundum genus suum ex eo, quod sunt, et quod in suo ordine s use naturœ competentia agunt, non quod ipse sit substantialis anima singulis et in se singulariter manens : de plenitudine sua distributor magnificus, proprias efficientias singulis dividil et largitur, et qua>i sol omnia calefaciens subjecta omnia nutrit et absque ulia sui diminutione integritatem suam de inexbausta abundantia, quod" sa ti s est et su f fi ci t omnibus commodat et impertil. Scrm. de Pentecost.

gratuite. Or, la raison d'une donation gratuite, c'est l'amour : nous ne donnons gratuitement une chose à quelqu'un que parce que nous lui voulons du bien. Ainsi, la première chose que nous lui donnons, c'est notre amour. D'où il suit manifestement que l'amour est le premier don, puisque c'est par lui que nous donnons gratuitement tout le reste.

Il suit encore que le Saint-Esprit, étant l'amour même, est le premier de tous les dons, la source de tous les dons, le don par excellence. A nul autre ne convient, comme à lui, ce nom adorable, et il lui convient tellement, qu'il est son nom personnel. Qu'on ne croie pas, du reste, que ce nom implique dans le Saint- Esprit une infériorité quelconque à l'égard du Père et du Fils : le penser serait une hérésie, le dire un blasphème. 11 indique seulement la relation d'origine du Saint-Esprit, dans ses rapports avec le Père et le Fils qui nous le donnent. Mais ce don est le Saint-Esprit lui-même, et le don est égal au donateur, éternel, infini, tout- puissant, Dieu, en un mot, comme lui (1). <( Lors donc, dit saint Augustin, que nous entendons appeler le Saint-Esprit don de Dieu, nous devons nous souvenir que cette expression ressemble à cette autre de l'Écriture, Notre corps de chair. De même que le corps de chair n'est autre chose que la chair ; ainsi le don du Saint-Esprit, c'est le Saint-Esprit lui-même.

(1) DoDum secundum quod person aliter sumitur in divinis, est proprium nomen Spiritus Sancti... Donum secundum quod est domen personale in divinis non importât subjectiouem, sed origineru tantum in comparatione ad dantem... Si eut corpus carnis nihil aliud est quam caro, sic donum Spiritus Sancti nihil aliud est quam Spiritus Sanctus... Sed Spiritus Sanctus est nomen personale : ergo et donum. S. Th., i p. q. xxxvm, art. 2, corp. et art. i ad 3 ; et ad Contra, 2. S. Basil., lin. De Spir. Sancto^. xxtv.

Il est don de Dieu seulement en tant qu'il nous est donné. Mais, parce que le Père et le Fils le donnent, que lui-même se donne, il n'est point inférieur à eux ; car il est donné comme le don d'un Dieu, et lui-même se donne comme Dieu. Nul, en effet, ne peut dire qu'il n'est pas mattre de lui-même et parfaitement indépendant, puisqu'il est écrit de lui : L Esprit souffle où il veut. L'Apôtre ajoute : Toutes ces choses, cest le seul et même Esprit qui les fait, distribuant ses faveurs à chacun comme il r entend. En tout cela il ne faut donc voir ni infériorité dans celui qui est donné, ni supériorité dans ceux qui donnent, mais l'ineffable concorde du donné et des donateurs (1). »

Ainsi, amour donné, amour même, amour infini amour vivant, amour principe, amour Dieu : tel est le Saint-Esprit. Or, le propre de l'amour est de tendre à l'union. Le propre de l'amour infini est de tendre à l'union infinie. L'union infinie, c'est l'unité. Faire, suivant le vœu du Verbe incarné, que tous les hommes soient un, un entre eux, un avec Dieu, d'une unité semblable à celle des trois personnes de l'auguste Trinité; procurer, par cette unité universelle, la paix, le bonheur, la déification universelle : voilà l'unique pensée du Roi de la Cité du bien, le but suprême auquel se rapportent toutes les lois, tous les rouages de son gouvernement.

0 homme! qui que tu sois, néant et poussière ; si tu considères ton dénûment, ton impuissance, ta triple nullité d'esprit, de cœur et de corps, quel amour irré-

(1) S. Aug., De Trinit., lib. XV, c. xvn, n° 36. — • Utique Spiritus Sanctus Dei donum est, quod quidem et ipsum est œquale donaoti > et ideo Deus est etiam Spiritus Sanctus, Pâtre filioque non min or. 7<if Enchirid. de Fide, spe et charit., c. xxxvn, n° 1 i . r

sistible ne doit pas éveiller en toi ce titre adorable de don, sous lequel le Roi de la Cité du bien se présente à ta pensée ! Quelle énergique volonté de vivre sous ses lois ! Tu n'as rien et tu as besoin de tout; le Saint- Esprit est le don qui renferme tous les dons : don de la foi qui éclaire, don de l'espérance qui .console, don de la charité qui déifie; don de l'humilité, de la patience, de la sainteté ; don de la conversion et de la persévérance ; don de tous les biens de l'âme et du corps.

Au nom de tes .besoins, au nom de tes dangers, au nom de tes peines; au nom des besoins, des dangers et des peines de tes proches, de tes amis, de la société et de l'Église, sois le sujet fidèle du Roi de la Cité du bien. De toute Ja vivacité de ta foi invoque l'Esprit Dieu, don et donateur, qui désire lui-même ardemment se communiquer à toi. En lui seul tu trouveras tous les biens, unum bonwn in quo sunt oninia bona. Hors de lui tous les maux*: indigence pour ton. cœur, vanité pour ton esprit, malaise pour ta vie, terreurs pour ta mortr supplices pour l'éternité.

Il s'appelle onction, unciio. Entre un grand nombre de significations ^ mi râbles, onction veut dire sagesse et lumière. Comme il est l'amour par essçnçe, le Roi de la Cité du bien est la sagesse même, la lumière sans ombre, la lumière éternelle, le soleil sans éclipse. De sa plénitude il communique à ses sujets, il inonde son empire. En y participant, ses sujets deviennent tout ce qu'il y a de plus grand parmi les hommes : Rois, Prêtres et Prophètes.

Rois : au lieu d'être dominés, ils dominent; au lieu d'être asservis à la matière, aux créatures, aux sens, passions, aux anges rebelles, ils les tiennent enés à leurs pieds. Ni les promesses, ni les menaces,

ni les revers, ni les maladies, ni les tentations ne font tomber la couronne de leur tête, le sceptre de leurs mains. Dirigée par la sagesse éternelle, leur autorité a pour caractères l'équité, la douceur et la force (1) .

Prêtres : ils se servent de leur royauté sur les créatures et sur eux-mêmes, pour faire de tout ce qui est créé, de tout ce qu'ils possèdent, de tout ce qu'ils sont, une grande victime au Dieu, de qui tout est descendu et à qui tout doit remonter. Royal sacerdoce, peuple chéri entre tous les peuples, partout où régnent les. (ils de la Cité du bien, la lumière se fait, l'ordre s'établit, la civilisation se développe, les nations prospères marchent tranquillement dans leur voie. En voulez-vous la preuve? interrogez l'histoire et regardez la mappemonde.

Prophètes : leurs paroles, et leurs œuVres.plus éloquentes que leurs paroles, font rayonner sur la terre la lumière divine dont ils sont inondés. Elles proclament incessamment les lois éternelles de l'ordre, l'existence du monde futur, le grand jour de la justice et le double séjour du bonheur et du malheur sans fin, au delà du tombeau. « Bien plus, s'écrie un Père de l'Église, ce que l'œil humain peut à peine démêler à travers d'épais nuages, ce que tous les sages païens n'ont fait qu'entrevoir, les citoyens de la Cité du bien le voient clairement. Leur corps est sur la terre, leur âme lit dans les cieux. Ils voient, comme Isaïe, le Seigneur assis sur son trône éternel. Comme Ézéchiel, ils voient celui qui repose sur les chérubins. Comme Daniel, ils voient les millions d'anges qui l'environnent. Un petit homme, exiguus homo, voit d'un seul regard le commencement et la fin du monde, le milieu des

(1) 5a/?., vi ii, \,e\ ix, 23.

temps, la succession des empires. Il sait ce qu'il n'a point appris ; car en lui est le principe de toute lumière. Tout en demeurant homme, il reçoit du Roi de la Cité du bien une science puissante, qui va jusqu'à lui découvrir les secrètes actions d'autrui.

« Pierre en personne n'était pas avec Ananie et Saphire, lorsqu'ils vendaient leur champ; mais il y était par le Saint-Esprit. Pourquoi, dit-il, Satan a-t4l tenté votre cœur, au point de vous faire mentir au Saint- Esprit? Il n'y avait ni accusateur ni témoin. Comment donc le savait-il? N'étiez-vous pas libres, ajoutet-il, de garder votre champ, et ce que vous avez vendu ne vous appartenait-il pas! Pourquoi donc avez-vous formé ce mauvais dessein! Ainsi, cet homme sans lettres possédait, par la grâce du Saint-Esprit, une science que tous les sages de la Grèce ne connurent jamais. Ne trouvez-vous pas la même science dans Elisée? Absent, il voit Giezi recevoir les présents de Naaman ; et à son retour il lui dit : Est-ce que mon esprit ne voyageait pas avec toi? fnon corps était ici ; mais l esprit que Dieu ma donné connaît ce qui se passe au loin. Voyez comme le Roi de la Cité du bien éclaire, quand il veut, ses sujets, enlève leur ignorance et les enrichit de science (I). »

Il s'appelle : doigt de Dieu, digitus Dei. D'une richesse incomparable, ce nom indique tout à la fois la procession du Roi de la Cité du bien, sa puissance infinie, ainsi que la diversité de ses dons et de ses opérations dans l'éternelle unité de l'amour. Qu'un instant

(1) Cui Spiritus Sanctus donatus est, anima illîus iliustratur et plus quam homo cernit. In terra erit corpus, et anima cœlos contemplabitur... Exiguus homo cernit principium et finem mundi, et médium temporum,etregumsuccessiones... Cernisquomodo illuminât animas Spiritus Sanctus, tollit ignorantiam, et scientiam reponit S. CyrilL Hier,, Catech., xvi.

l'homme s'étudie, et, image de Dieu, il contrôlera sur lui-même la justesse de ce nom divin.

Les doigts procèdent de la main et du bras, sans en être détachés : le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, auxquels il demeure inséparablement uni (i ) . Dans toutes les langues, le bras, la main, les doigts signifient la puissance et l'action, dont ils sont les instruments nécessaires. De là, le nom de doigt de Dieu, employé si souvent par l'Écriture, pour marquer l'action toutepuissante de Dieu sur les créatures, matérielles ou spirituelles. Bien qu'en Dieu la force agissante soit unique, elle est cependant multiple et multiforme dans ses œuvres. De là encore, l'Écriture parlant tour à tour des doigts et du doigt de Dieu. Ainsi, le prophète Isaïe nous représente le Tout-Puissant soulevant le globe avec trois doigts (2). David dit au Seigneur que les deux sont l ouvrage de ses doigts (3). Moïse annonce que les Tables de la loi sont écrites par le doigt de Dieu; et les magiciens de Pharaon, impuissants à contrefaire certains miracles opérés par Aaron et son frère, s'écrient : Le doigt de Dieu est ici (4).

Quel nom pouvait mieux que celui-là convenir au Saint-Esprit? nous le demandons à l'homme lui-même. Ne fait-il pas tout par ses doigts? Si le genre humain n'en avait pas eu, aucun des merveilleux ouvrages dont il a couvert la face du globe n'existerait. Qu'il cesse aujourd'hui d'en avoir, et demain tous ces monuments ne seront que des ruines : lui-même mourra.

(1) Sicut digitus a brachio et manu; ita Spiritus Sanctus a Pâtre et Filio procedit. Cor. a Lap., in Exod., vm, 19.

(2) 75., xl, 12.

(3) Ps. vin, 4.

(4) Exod.y xxx, 18, et vm, 49.

C'est aussi par ses doigts ou par le Saint-Esprit, que Dieu opère toutes ses merveilles, car toutes sont l'œuvre de l'amour.

Les doigts de nos mains ne servent pas seulement à créer; ils servent encore à partager, à diviser, à distribuer. Leur longueur et leur force inégale les constituent dans une dépendance mutuelle et forment la beauté de la main. t)e môme, c'est par le Saint-Esprit que Dieu partage et distribue à chaque créature les dons qu'il lui réserve ; et cela dans des proportions inégales : à l'une plus, à l'autre moins, suivant les règles de son infaillible sagesse. Inégalité nécessaire d'où résulte la subordination mutuelle des êtres entre eux, la base de tout ordre, le principe de toute harmonie dans le ciel et sur la terre.

Malgré la multiplicité de leur nombre, la diversité de leurs formes, la variété de leurs mouvements, les doigts, inséparablement unis entre eux, obéissent à la même impulsion. Si variés qu'ils soient, les dons et les ouvrages du Saint-Esprit procèdent du même principe. Considérez les cieux et la terre; interrogez les unes après les autres les innombrables créatures qu'ils renferment : étoiles ou soleils, montagnes ou vallées, cèdres ou violettes,- toutes vous diront : c'est, un seul et même Esprit qui nous a faites : Hœc autem omnia operatur unus atque idem Spiritus.

Élevez vos regards sur une création plus magnifique ; contemplez les ordres et les hiérarchies, de beauté et de puissance inégale, du monde angélique, elles vous diront encore : c'est un seul et même Esprit qui nous a faites : Hœc autem omnia operatur unus' atque idem Spiritus.

Abaissez votre vue sur le ciel de la terre, l'Église,

mère et modèle de toutes les sociétés civilisées. D'où lui viennent les dons intérieurs et extérieurs, qui par leur brillante variété font sa puissance et sa gloire? Une voix répond : « Il y a diversité de dons, mais il n'y a qu'un même Esprit; diversité de ministères, mais il n'y a qu'un même Esprit; diversité d'opérations, mais il n'y a qu'un même Dieu qui opère tout en tous. L'un possède le don de parler avec sagesse; l'autre; avec science. Un autre, le don de la foi; un autre, le don de guérison; un autre, le don des miracles; un autre, le don de prophétie; un autre, le don de parler diverses langues ; un autre, le don de les interpréter. Or, c'est un seul et même Esprit qui opère toutes ces choses : Hœc autem omnia operatur unus atqtue idem Spirùus (1) . » c

En travaillant, chacun dans sa sphère, tous nos doigts tendent au même but, la perfection de l'ouvrage qu'ils oat entrepris. De même tous les doigts de Dieuv toutes les merveilles du Saint-Esprit, tendent à un. but unique : réaliser dans la Cité du bien la plus, parfaite concorde, la plus complète unité qui se puisse; concevoir, l'unité même du corps humain et la coicorde de ses membres. Comme notre corps, qui est un f est composé de plusieurs membres, et que tous les (membres du corps, bien que nombreux, ne sont tous qu'un seul corps : de même dans la Cité du bien ,i qui est le royaume du Saint-Esprit et le corps du Verbe incarné. Comme tous les membres du corps travaillent les uns

(1) I Cor.j xii, 4 et seqq. Ideo dicitur Spiritus San et us digitus Dei, propter partitionem donorum, quae in eo dantur, unicuique propria, sive hominum, sive angelorum. In nullis enim membris nostris magis apparet partitio, quam in digitis. S. Aug., Qwest. Evang. lib. Il, q. xvii, opp.. t. III, 1624.

126 TRAITÉ DU SAINT-ESPRtT.

pour les autres, et qu'aucun ne peut souffrir, sans que tous les autres souffrent; ni recevoir de l'honneur, sans que tous les autres s'en réjouissent : ainsi en est -il parmi les membres de la grande Cité, dont l'Esprit d'amour est l'artisan, le roi, l'âme et le lien (1). Quel magnifique idéal! et cet idéal, imparfaitement réalisé sur la terre, le sera complètement dans l'éternité.

Sous quel titre plus en rapport avec nos besoins pouvons-nous invoquer le Saint-Esprit, que celui de doigt de Dieu? Puissance, bonté, instrument de miracles, Esprit-Saint, doigt de Dieu, mêlez-vous activement de nos affaires et des affaires du monde actuel. Jugez votre propre cause; réparez, relevez les remparts de votre cité; dissipez les armées qui l'assiègent; faites taire les blasphémateurs qui l'outragent et vous avec elle. Que l'éclat de vos œuvres déconcerte vos ennemis, dessille les yeux des aveugles, réveille les indifférents, amollisse les endurcis, force les modernes magiciens à s'avouer vaincus, afin que le champ des âmes, rendu aux ministres de la vérité, reçoive enfin la culture qui seule peut remplacer, par des fruits de vie, les fruits de^moit dont l'odeur infecte va solliciter jusqu'au ciel de redoutables catastrophes. Doigt divin, gravez profondément dans notre cœur la loi royale de la Cité du bien : la foi puissante, l'espérance immuable, l'immortelle charité ; donnez à chacun de nous l'armure impénétrable dont nous avons besoin, pour repousser les traits enflammés d'un ennemi plus audacieux que jamais.

11 s'appelle Paraclet, Paracletus. Attrayant à l'égal des autres, ce nom veut dire, avocat, exhortateur, consolateur. Quels noms pour un Roi (2) ! Quand l'Esprit du

(1) S. Auç; Qiuest. Eoang., lib. Il, etc.

(2) Consolator ergo ille vel advocatus (utr unique eiiim interpréta-

bien n'en aurait pas d'autres, ceux-là ne suffiraient-ils pas, pour appeler sous ses lois tous les peuples, toutes les tribus, tous les membres de la malheureuse famille humaine?

Avocat, et il plaide. Que plaide-t-il?La cause à laquelle aboutissent toutes les causes, tous les procès, la cause des âmes, la cause des peuples, la cause de l'Église et du monde, la cause de laquelle dépend l'éternel bonheur ou l'éternel malheur. Où la plaide-t-il ? Il la plaide au double tribunal de la justice et de la miséricorde. De la justice, afin de la fléchir et de la désarmer; de la miséricorde, afin d'en obtenir de larges effusions de grâces, de forces, de lumières, de secours de tout genre, soit pour préserver les citoyens de sa Cité des attaques de l'ennemi, soit pour les guérir de leurs blessures. Tribunaux de la justice et de la miséricorde divine, cours souveraines, devant lesquelles il n'est personne, roi ou sujet, peuple ou particulier, qui, ehaque jour, et à chaque heure, n'ait une cause actuellement pendante.

Gomment plaide-t-il? Comme l'amour sait plaider. Toute son éloquence est dans ses soupirs. Le Saint-Esprit, écrit l'Apôtre, aide notre infirmité; car nous ne savons ni ce que nous devons demander ni comment nous devons le demander; mais F Esprit lui-même demande pour nous par des gémissements ineffables (1). Qu'elle est donc profonde, grand Dieu ! ma misère, la misère du genre humain ! Privé de tout et mendiant dans cette vallée de larmes, je ne connais pas mes véritables besoins, je les soupçonne à peine, je les sens

tur) quod est graece paracletus, Christo abscedente fuerat necessarius. S. Aug., in Joan., traci. cxiv, n° 2. — Exhortator, incitator, impulsor. Cor. a Lap., in Joan., xiv, 15. (1) Rom., vin, 26.

encore moins. Si je les vois, j'ignore la manière d'eu demander le soulagement. Quelle nécessité plus grande d'avoir un maître habile qui m'apprenne à mendier ; charitable, qui mendie pour moi; tout-puissant, qui mendie avec succès. Le Roi de la Cité du bien en personne me rend ce charitable office : il le rend à tous. Oui, il est de foi, le Saint-Esprit prie pour moi, se fait mendiant pour moi.

« Que yeux -je dire par là? demande saint Augustin. Est-ce que le Saint-Esprit . peut gémir, lui qui jouit de la souveraine félicité avec le Père et le Fils? Assurément non. Le Saint-Esprit en lui-même et dans la bienheureuse Trinité ne gémit point; mais il gémit en nous, parce qu'il nous apprend à gémir. Et certes, ce n'est pas peu de chose que le Saint-Esprit nous apprenne à gémir. En nous insinuant à l'oreille du cœur que nous sommes voyageurs dans la vallée des larmes, il nous apprend à soupirer pour l'éternelle patrie, et cç désir produit nos gémissements. Celui qui est bien, ou plutôt qui se croit bien dans cette terre d exil, celui qui s'enivre de la joie des sens et qui, nageant dans l'abondance des biens temporels, se repaît d'une, vaine félicité, celui-là ne fait entendre que la voix du corbeau ; car la voix du corbeau est criarde et non gémissante. ».

« Au contraire, celui qui sent le fardeau de la vie, qui se voit encore séparé de Dieu et privé de la béatitude infinie qui nous est 'promise, qu'il possède en espérance, mais qu'il ne possédera en réalité que le jour où le Seigneur viendra dans l'éclat de sa gloire, après être venu dans l'humilité ; celui qui connaît cela gémit; et, tant qu'il gémit pour cela, il gémit bien: c'est le Saint-Esprit qui l'apprend à gémir çt à imiter la colombe. Beaucoup, en effet, gémissent lorsqu'ils

sont frappés de quelques adversités, ou en proie aux douleurs de la maladie, ou sous les verrous d'une prison, ou dans les chaînes de l'esclavage, ou sur les flots entrouverts pour les engloutir, ou dans les embûches dressées par leurs ennemis ; mais ils ne gémissent pas du gémissement de la colombe : ce n est ni l'amour de Dieu qui les fait gémir, ni le Saint-Esprit qui gémit en eux. Aussi, quand ils sont délivrés de leurs maux, vous les entendez se réjouir à haute voix : ce qui montre qu'ils sont des corbeaux et non des colombes (1). » "

Il est exhorlateur. Tout le bien, digne de ce nom, qui s'est accompli depuis le commencement du monde, qui s'accomplit encore, qui s'accomplira jusqu'à la consommation des siècles, est dû aux fils du Saint-Esprit, aux citoyens de la Cité du bien. Qui leur en donne le vouloir et le faire? Leur Roi. Sans son secours, nul ne peut même prononcer d'une manière utile pour le ciel le nom du Rédempteur (2). Abel offre généreusement au Seigneur ses agneaux les plus gras. Je vois le sacrifice : où est l'âme qui l'inspire? quel en est l'exhortateur? Le Roi de la Cité du bien.

Pendant cent ans, Noé brave les railleries de ses contemporains et construit lentement l'arche qui. doit sauver l'espèce humaine. Je vois le courage du patriarche, je vois le navire : quel est le soutien de l'un et l'inspirateur de l'autre? Le Roi de la Cité du bien. Je vois Abraham liant sur le bûcher son fils unique, Isaac, et levant Ja main pour l'immoler : quel est l'ex-

(!) Ideo laies cum ab ipsis pressuris fuerint liberati, exsuUant ia grandibus vocibus : ubi apparet quod corvi suât, noa coluntfiœ. S. A.ug., in Joan., tract. vi,.n° "2, opp., t. III,, 1737.

(2) Et nemo potest dicere: Dominus Jésus, nisi in Spiritu eanclo. ICor., xii, 3. ■ '

hortateur et le guide de l'héroïque père dçs croyants ? Le Roi de la Cité du bien. Je vois dans la suite des siècles anciens, les patriarches, les prophètes, les rois et les guerriers d'Israël accomplir mille actions d'éclat, triompher de mille difficultés, affronter sans crainte d'innombrables douleurs : quelle fut l'âme de ces grandes âmes? quel fut leur exhortateur ? Le Roi de la Cité du bien.

Dans les temps nouveaux, demandez aux pêcheurs de Galilée qui les a poussés aux quatre coins du monde, afin de répandre partout, comme des nuées bienfaisantes, les rosées divines de la grâce ; qui leur a donné l'intelligence et la force nécessaires pour entreprendre leurs rudes travaux, porter la guerre jusqu'au cqeur de la Cité du mal, battre en brèche cette Cité colossale, la démanteler, la miner; et à sa place bâtir la Cité du bien? Quand il faut défendre l'œuvre divine, au prix de tous les sacrifices, quel est l'exhortateur des martyrs et le soutien de leur courage en face des tribunaux, des chevalets, des bûchers et des bêtes de l'amphithéâtre? Le Roi de la Cité du bien.

Ce qu'il fut pour les apôtres et pour les martyrs, le divin Roilé fut, et il continue de l'être, pour les solitaires, les vierges, les missionnaires, les saints et lés fidèles qui, dans toutes les conditions et dans tous les pays, entreprennent chaque jour et conduisent à une heureuse fin, l'œuvre héroïque de leur sanctification et de la sanctification des autres. Comptez, si vous le pouvez, le nombre des bonnes pensées, des résolutions salutaires, des sacrifices d'inclinations, de goûts, d'intérêt, d'humeur, de penchants et dépassions qui doivent, pour sauver une âme, remplir une vie de cinquante ans; calculez-en l'étendue, et vous verrez quel bon, quel

infatigable, quel puissant exhortateur est le Saint-Esprit.

Il est Consolateur. Mes bien-aimés, jusqu'ici je vous ai enseignés, dirigés, consolés : voilà pourquoi mon prochain départ vous attriste. Prenez courage, à ma place je vous enverrai un autre Consolateur qui demeurera avec vous, non pas un peu de temps, comme moi, mais toujours. Il vous instruira, vous dirigera, vous consolera dans vos peines, dans vos doutes, dans vos tentations, dans vos luttes incessantes. Tel est le sens des paroles du Verbe incarné, annonçant le Saint-Esprit à ses apôtres, à l'Église et à nous-mêmes (1).

Consolateur. Il fallait bien connaître l'humanité, pour donner ce nom au Roi de la Cité du bien. La voyezvous, cette pauvre humanité, ruine vivante, traversant depuis soixante siècles une terre de misères, trop justement appelée la vallée des larmes ; enveloppée de ténèbres, environnée d'ennemis, brisée de travaux, accablée de douleurs, rongée de soucis; laissant aux pierres dix chemin les tachés de son sang et aux ronces les lambeaux de sa chair; traînant après elle une longue chaîne d'espérances trompées : apercevant dans le lointain, comme dernière perspective, une tombe entr'ôuverte avec des mystères de décomposition qu'elle n'ose fixer ; et, par delà, les abîmes insondables d'une double éternité? Il faut en convenir, si l'humanité a besoin de quelqu'un, c'est, avant tout, d'un consolateur.

Digne de ce nom vraiment royal, le Roi de la Cité du bien est le consolateur par excellence, Consolatoroptime.

(1) Joan., xiv, 16. — Ab operatibne nomen impouit : reddit enim perturbatione alienos, et incredibile gaudium tribuit ; sempiterna enim laetitia in eorum corde versatur, quorum Spiritus Sanctus habitator est. Didym., Lib.de Sp. Sancto.

Sa royauté n'a d'autre but que de sécher les larmes de ses sujets, ou de les transformer en perles d'immortalité. Consolateur puissant, ses consolations ne sont pas de vaines paroles qui se brisent à la surface du cœur, mais des soulagements efficaces, des joies intimes. Consolateur universel, pas une souffrance du corps, pas une douleur de l'âme, pas un revers de fortune, pas un doute, pas une perplexité, pas même une faute, pour lesquels il i^ait un remède, une lumière, une espérance. •

Que l'homme, le peuple, le siècle qui n'a aucune affaire à traiter au tribunal de la justice et de la miséricorde divine, qui n'a besoin ni de lumières pour connaître le bien, ni de courage pour l'entreprendre, ni de persévérance pour l'accomplir, ni de soulagement dans ses misères, ni de consolation dans ses peines, en un mot, que le néant orgueilleux qui a la prétention de se suffire à lui-même, ou de trouver dans des bras de<;hair un appui suffisant pour sa faiblesse, dédaigne, oublie l'Avocat divin, l'Exhortateur surnaturel, le Consolateur suprême : nous n'avons rien à lui dire. Une profonde pitié, des prières et des larmes, c'est tout ce qui nous reste à lui donner. Quant à l'homme, au peuple, au siècle qui a la conscience de ses besoins, il trouve au fond de son âmef mille motifs, de jour en jour plus pressants, d'invoquer le Saint-Esprit et de vivre sous ses lois.

Tel est, d'après les principaux noms qui le caractérisent, Je Roi de la Cité du bien. Si à tant de titres qui lui sont propres, on ajoute ceux qu'il partage avec le Père et le Fils, il nous apparaîtra comme le plus grand, le plus magnifique, le plus sage, le meilleur de tous les monarques; sa Cité, comme le royaume le plus glorieux,

le plus libre, le plus heureux que l'homme puisse rêver ; ses sujets, comme une famille de frères, comme une assemblée de dieux, commencés par la grâce, et en voie de devenir des dieux consommés dans la gloire. Si un pareil spectacle vous laisse la force de parler, ce sera pour dire avec le prophète : Cité de mon Dieu, que vous êtes belle ! heureux ceux qui vous habitent (1).

(1) Gloriosa dicta suât de te, civitas Dei...Sicut lœtantium omnium habitatio est in te. Ps. lxxxvi, 3, 7.

Page 1