QUATRIÈME CRÉATION DU SAINT-ESPRIT, LE CHRÉTIEN
Cette quatrième création but des trois premières et pourquoi.— Le chrétien, frère du Verbe incarné, fils de Dieu^ participant de la nature divine. — Principe de cette filiation ou génération divine. — La grâce. — Profond mystère de la grâce. — Comment s'accomplit cette divine génération. — Ses principaux effets : la vie divine» la filiation ou adoption, le droit à l'héritage paternel. — Où s'accomplit cette génération. — Résumé.
Les trois premières créations du Saint-Esprit, dans le Nouveau Testament, se rapportent à la quatrième. Marie pour le Verbe incarné ; le Verbe incarné pour l'Église ; TÉglise pour le chrétien ; le chrétien luimême, pour diviniser la création tout entière et la ramener à son principe, en multipliant partout les frères du Verbe incarné : ut sit Deus omnia in omnibus. Étudions ce nouveau chef-d'œuvre qui résume tous les autres.
Qu'est-ce, en effet, que le chrétien? C'est le frère du Verbe incarné (1), c'est un autre Jésus-Christ. Or, le Verbe incarné est Dieu, fils de Dieu et héritier de tous les biens de son Père, sur la terre et dans le ciel, dans le temps et dans l'éternité. Au sens où nous allons Fex-
(1) Vade autem ad fratres meos et die eis : Adscendo ad Patrem meum et Patrem vestrum. Joan,, xx, 17. — Qui enim sanctificat et qui sanctificantur ex uno omnes, propter quam causam non confunditur fratres eos vocare, dicens : Nunliabo nomen tuum fratribas meis... Undedebuit per omnia /ra/nôus similari, etc., elc. Hehr*i XI, It, 12, 17.
pliquer, le chrétien est tout cela : Dieu, fils de Dieu^ cohéritier de toutes choses avec le Verbe son frère aîné.
Il est Dieu ; Tai dit : vous êtes Dieux et fils du Lieu vivant (1). « Grâce au Saint-Esprit, ajoute saint Basile, les saints sont Dieux (2). » Et saint Athanase : « De même qu'en s'incarnant. Dieu s'est fait homme, de même par le Verbe incarné, Thomme est Dieu (3). » Le Verbe est fils de son Père par une génération éternelle : cette génération est le type de celle du chrétien. De toute éternité, Dieu le Père engendre un Fils consubstantiel et égal à lui en toutes choses. Dans le temps, il engendre des fils qui sont par la grâce, ce que son Fils unique est par nature. Ainsi, le chrétien est un être à part et le résultat d'un fiât spécial (4).
Il n'est fils ni de dieux morts, ni de muettes idoles, ni du sang, ni de la chair, ni de la volonté de l'homme : il est fils du Dieu vivant : Filii Dei viventis. Il est semblable au Verbe dont le Père dit éternellement : Vous êtes mon fils, moi-même je vous ai engendré (5).
Il est cohéritier de toutes choses. Le Verbe incarné, dit saint Paul, est le légataire universel de Dieu (6),
(1} Ego dixi : Diî eslis et filii excelsi otnnes... filii Dei viventis. P».81. — O^ee, ï, 10.
(2) Sanctos propter inhabitantem Spiritum sanctum esse Deos. Hmiil, de Spir. sanct.
(3) Ut enim Dominus, induto corpore factus est homo; ita et nos homines ex Verbo Dei fianoius dii. Serm, iv, Cont, Arian»
(4) Exemplar hujus fîliationis est fiiialio Verbi Dei. Sicut enim I)eas Pater ab œterno geuuit Filium sibi consubslantialem etœqualem per omnia; ita illius ad instar in tempore gignit fîlios, qui per gratiamsintidquod Filius Dei est per naluram. Nostra ergofiliatio 6st imago filiationis divinsB. Corn, a Lap.. in Osée, i, 10.
(5) Hebr., t, 5.
(6) He6r., i, 2.
Tout est à lui au ciel et sur la terre. Il ajoute : Et nous sommes tous les cohéritiers du Verbe (1). Ce n'est ni pour les mauvais anges ni pour les méchants qu'ont été faits le ciel et la terre : c'est pour le chrétien. Le ciel; il est son royaume, son pays, son séjour dans Téternité. La terre ; elle est son lieu de passage. Quand le dernier chrétien aura reçu le baptême, et remis son âme entre les mains de son divin Père, le monde finira ; et il finira parce qu'il aura perdu sa raison d'être : Omnia propter electos : consummaium est.
Ineffable grandeur! plus ineffable bouté! Faire sortir du néant le ciel avec les astres et avec les anges, la terre avec ses richesses et avec ses habitants : c'est une création magnifique, instrument attribué au Père. Il en est une autre plus magnifique et dont la gloire revient au Saint-Esprit : c'est la création du chrétien. (( Une œuvre peut être appelée grande, dit saint Tho* mas, à cause de la grandeur même de Touvrage. Sous cerapportla justification de rhomme, qui a pour but la participation éternelle à la nature divine, est plus grande que la création du ciel et de la terre, qui se termine à la jouissance d'une nature périssable. Aussi, saint Augustin, après avoir dit que faire un juste d'un pécheur est une plus grande chose que de tirer l'univers du néant, ajoute : Car le ciel et la terre passeront, mais la justification et le salut des justes ne passeront pas (2). »
Que l'homme tiré du néant du péché, soit élevé jusqu'à la participation de la nature divine ; que le fils de la poussière devienne Tenfant de Dieu ; que Dieu appelle l'homme son fils ; que l'homme appelle Dieu son
{{)Rom.^ vin, 17.
(2) I, 2», q. H3, corp.
père ; et que cette appellation réciproque soit l'expression de la réalité : <( Voilà, continue saint Léon, la création la plus merveilleuse, le don qui surpasse tous les dons. Chrétien, reconnais donc ta dignité : partici*pant de la nature divine, garde-toi de te dégrader par une conduite indigne de ta grandeur (1). »
Quel est le principe de cette génération, cause de notre iacomparable noblesse ? comment s'accomplit-elle? ^uels sont en particulier les effets qui en résultent ? oîi s'accomplit-elle ? Esprit de lumière, daignez nous éclairer au moment oîi, dans l'intérêt de votre gloire, nous essayons de révéler à vos enfants le ravissant mais profond mystère de leur origine.
Quel est le principe de la génération du chrétien? C'est la grâce. Mais qu'est-ce que la grâce et comment dire son excellence et sa nature intime? « La grâce, dit saint Pierre, est tout ce qu'il y a de plus excellent dans les trésors de Dieu. C'est un don qui rend l'homme participant de la nature divine (2). » L'Ange de la théologie parle comme le Prince des apôtres. Suivant saint Thomas : « La grâce est une participation de la nature même de Dieu. C'est la transformation de l'homme en Dieu ; car c'est le commencement de la gloire en nous (3). » Les catéchismes espagnols ajoutent : «La
(1) Omnia dona excedit boc donum, ut Deus hominem vocet filium, et bomo Deum nominet Pairem. Serm, vi, de Nativit. — Ag- Qosce, o chrisiiane, digaiiatem tuam, et diviDSB consors factus natur», noli in velerem viliiatem degeneri conversation e redire. Id., tU«, Serm» i.
(2) Maxima et pretiosa promissa donavit ; ut per hœc efficiamini divince consortis naturœ. II Petr., i, 4.
(3) ... Ipsum lumen gratiaî quod est participatio divinœ naturse. 1*2» , q. i 10, art. ni, corp. — Gratia nihil aliud est quam quœdam mchoaUo gloriœla nobis. 2*2<b , q. 24, art. 3, ad 2.
grâce est un principe divin qui nous fait enfants de Dieu et de sa gloire (1) . »
Mais quel est, dans sa nature intime, ce don déificateur? La grâce n'est pas seulement, comme on la définit trop souvent, un secours donné de Dieu en vue de notre salut. Le secours est Teffet de la grâce, et non la grâce dans son essence. La grâce n'est pasnon plus un don extérieur à Tâme, elle est dans l'essence même de Tâme. C'est un principe divin, un élément nouveau, surajouté à notre nature, une qualité suréminente qiii réside dans l'essence même de l'âme, qui agit sar l'âme et sur toutes ses puissances ; comme l'âme ellemême agit sur le corps et sur tous ses organes. « Sans doute, continue saint Thomas, la grâce n'est pas la substance même de Tâme ou sa forme substantielle; mais elle est sa forme accidentelle (2). En effet, par la grâce, ce qui est substantiellement en Dieu devient
(1) La gracia es uq ser divino que nos hace hijos de dios y herederos de su gloria.
(2) Oq sait que le mot forme, dans l'ancienne théologie, veutdire principe ou cause qui détermine et perfectionne une chose : comaie l'âme dans le corps. Pars entis quœ est indifferens ad hoc Tel illud constituendum àiciiut mater ia, ut corpus in homine ; quœ vero déterminât et perficit materiam^ dicitur forma, ut anima.
La grâce sanctifiante, c'est un principe divin qui nous fait enfaaU de Dieu et héritiers de sa gloire. La grâce sanctifiante est un don créé, c'est-à-dire que, quelle que soit la perfection de ce don, ce don n'est pas la substance môme de Dieu. En effet, t;e don est inhérent à l'âme, c'est-à-dire qu'il vient modifier l'âme, mais nonU détruire ou la changer à ce point qu'elle cesse d'être âme. U est in* hérent et sous forme d'habitude, c'est-à-dire d'inclination, de propension à faire le bien. Or, si ce don était la substance môme de Dieu, il n'y aurait pas seulement inclination à faire le bien, il y aurait action conUnuclle du bien, parce que Dieu est souverainement et éternellement auteur du bien. La grâce sanctifiante, comme dit saint Pierre^ est une participation à la nature divine ! Ici bas, nulle créature ne peut comprendre le sens ni la nature de cette parole ;
accidentellement dans Tâme, rendue participante des perfections divines (1). »
Or, qu'est-ce qui est substantiellement en Dieu , sinon Dieu lui-même : le Père, le Fils, le Saint-Esprit, l'adorable Trinité. Par la grâce, c'est donc Dieu, le Père, le Fils, le Saint-Esprit, Tadorable Trinité, qui est accidentellement dans le chrétien.
Dieu est substantiellement vie, sainteté, force, lumière, perfection, béatitude éternelle.
Le chrétien est donc accidentellement vie divine, sainteté divine, force divine, lumière divine, perfection divine, béatitude divine.
Tout cela, il Test accidentellement, c'esl-à-dire qu'il peut cesser de l'être, tandis que Dieu ne le peut pas.
L'âme du chrétien est donc la demeure, le temple, le trône de Dieu. Au chrétien. Dieu est donc infiniment plus uni qu'il ne Test aux autres créatures, par son essence, par sa présence, par sa puissance. C'est à tel point que si, par impossible, Dieu n'était pas dans l'âme, ainsi qu'il est avec tous les êtres créés, par es-
Dous la comprendrons au ciel et cette iatelligence fera notre bonheur dans la patrie.
La cause productive de la grâcç, c'est le Saint-Esprit, auteur de tout don naturel et surnaturel. La cause méritoire» c'est le Verbe ÎDcarné. Sa cause instrumentale» ce sont les sacrements» la cause formelle ou la nature de la grâce placée dans Tâme» c*est la vie divine communiquée à cette âme. La cause finale ou la raison pour laquelle Dieu la communique à Tâme : c*est la gloire de Dieu : la gloire du Verbe incarné ; la déification de Thomme qui lui donne droit à la gloire de Dieu et à tous les biens de la grâce et de la gloire.
(i) Quiagratia est supra naturam humanam, non polest esse quod sit substantia aut forma substantialis» sed est forma accidentalis ipsius animée. Id enim quod subbtanlialiter est in Deo, accidentaliter fit in anima participante divinam bonitatem. 1, 2«, q. ilO» art. 2, ad 2. — Voir aussi le texte de saint Basile dans Corn, a Lop,j tnll Petr. i, 4.