‹ Traité du Saint-EspritChapitre 24 sur 106 · IG · texte numérisé non relu

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sence, par présence et par puissance, il y serait réellement par la grâce. Comme le corps du Verbe incarné devient présent sous Tespèce du pain, par les paroles de la consécration ; ou comme sa divinité devint présente à Thumanitéau moment de Tincarnation, en sorte que, si jusque-là elle en avait été absente, ellç eût alors commencé de lui être présente et d'exister personnellement en elle : ainsi il en est de l'union de Dieu avec Fhomme par la grâce. Cette union est tellement intime, qu'elle est la plus parfaite à laquelle puisse prétendre une pure créature (1).

Comment s'accomplit en nous cette union déifîque, à laquelle nous devons d'être non-seulement appelés, mais d'être réellement les fils de Dieu? La réponse à cette question nous fait sonder un des abîmes de l'amour infini. En nous communiquant la grâce , l'Esprit sanctificateur aurait pu nous rendre seulement justes et saints, sans nous faire ses enfants. Une pareille faveur eût mérité une reconnaissance éternelle. Il aurait pu nous honorer de cette adoption, en se contentant de nous donner la grâce et les dons créés; car la grâce, nous l'avons vu, est la participation à la nature divine. Cette seconde faveur eût été plus grande que la première : le Saint-Esprit ne s'en est pas contenté.

Avec ses dons il a voulu se donner lui-même ; et, par lui-même, en personne, nous déifier et nous adopter. Dans cette vue, il s'est volontairement uni à ses dons. De manière que, lorsqu'il les répand dans Tâme, luimême s'y répand par eux et avec eux, personnellement, substantiellement, afin de contracter avec nous une

(i) Est enim summa Dei unio inter Deum et animam sanctam^ qua Dullse creaturse purse potest dari major. Corn, a Lap,,inAcU aposL, II, 4.

union, surpassée seulement par Funion hypostatique de Dieu et de rhomme dans le Verbe incarné. Tel est donc Famour immense du Saint-Esprit, et la suprême élévation du chrétien : au moment de notre génération divine, ce n'est pas seulement la grâce et les autres doDS du Saint-Esprit qui sont répandus en nous, c'est le Saint-Esprit lui-même, don incréé et auteur de tous les dons. Mêlé et comme identifié avec ses dons, ce divin Esprit en personne habite en nous, nous vivifie, nous adopte et nous divinise (1).

Veut-on quelque chose de plus grand encore? En descendant personnellement dans le chrétien, le Saint- Esprit est accompagné du Père et du Fils, dont il ne peut être séparé. Ainsi, toute Fauguste Trinité, personnellement et substantiellement habite en lui, aussi longtemps qu'il persévère dans la justice. Si quelquun garde ma parole y disait le Verbe incarné, nous viendrons i lui et nous établirons noire demeure chez lui (2). Ainsi, par la grâce. Dieu demeure personnellement en nous, et nous demeurons personnellement en Dieu (3).

Gardons-nous de comparer cette habitation de Dieu en

(i) Quocirca Spiritus sanctus sponte sua se annexuit donis suis^ graiiœ et charitati, ut quandocumque ea infundit animœ, simul CQm eis et per ea infundal seipsum personaliter ac substantialiter, JQZta iUad Apostoli : Charitas Dei diffusa est in cordibus nostris per Spi» ritum sanctum, qui datus est nobis, Rom,, v, 5. — ... Hsec ergo est somma Dei nostri dignatio œque ac nostra summa dignitas et exal- Ulio, ^ua recipientes charitatem et gratiam^ simul recipimus ipsam personam Spiritus sancti qusese sponte charitati et gratise inscrit et umectit^ ac per ea nos inhabitat, yivificat, adoptât, deificat, agitque ad omne bonum. Corn, a Lap., in Osée i, iO.

(2) Joan,, XIV, 13.

(3) Tota ergo Trinitas personaliter et substantialiter yenit ad animam quse justificatur et adoptatur, in eaque quasi in suo templo manet et inhabitat, quamdiu illa in justitia perdurai. Ibid.

nous, àrhabîtation d'un roi dans un palais, ou même à la présence de Dieu dans toute autre pure créature : ce serait une erreur. L'habitation de Dieu dans l'âme juste est une union active, qui tend à la transformation de rhomme en Dieu. Telle fut Timmense gloire demandée et obtenue par le Verbe, notre frère aîné, dans la prière qu'il fit au Père avant de mourir. « Qu'ils soient tons un : comme vous, mon Père, êtes en moi et moi en vous, qu'eux aussi soient un en nous (1). »

Quels sont les principaux effets de cette union, on plutôt de notre génération divine? Le premier, c'est la vie. «Je suis venu, disait le Rédempteur, afin qu'ils aient la vie, et qu'ils l'aient plus abondamment (2). » Au Saint-Esprit successeur et continuateur du Verbe appartient le droit de tenir le même langage. Mais quelle vie nous donne-t-il? Il y a quatre sortes de vies: La vie végétative, qui est celle des plantes ; la vie sensilive, qui est celle des animaux; la vie raisonnable, qui est celle des hommes ; la vie divine, qui est celle de Dieu même et des anges. Quand le Saint-Esprit descendit sur la terre, la vie végétative, la vie sensitivô, la vie de la simple raison, coulaient à pleins bords. Ce n'est donc pas pour les rendre plus abondantes, que l'Esprit d'amour et de vérité quittait les hauteurs des cieux. Mais la vie divine était presque éteinte. Qui en vivait? qui même la connaissait? Les sages, les savants, les vertueux s'étaient dégradés, au point de ne vivre plus que de la vie des bêtes (3).

C'est donc la vie de Dieu, que le Saint-Esprit nous communique par la grâce. Cette vie dominant, absor-

(i)t/ban.,xviT, 21.

(2)/kr/.,x. iO.

bant toute autre yie, expulse de l'âme le péché, principe de mort, et surnaturalise ce qui est purement naturel. «La grâce, dit saint Thomas, guérit l'âme, lui fait vouloir le bien et pratiquer le bien qu'elle veut ; la fait persévérer dans le bien et parvenir à la gloire. Elle ennoblit toutes ses puissances et les rend capables d'actes sublimes, en rapport avec le principe divin qui les met enjeu (1). »

A cette vie divine les nations chrétiennes ont dû, elles doivent encore, toute la supériorité intellectuelle et morale qui les distingue. Qu^elles aient le malheur de la perdre, et il ne leur restera, comme au monde païen, que la pauvre vie delà raison, bientôt dominée par la rie de la plante et de la bête. Si TEurope ne se hâte de rentrer en état de grâce, cette nouvelle chute de l'humanité est infaillible : entre l'homme ancien et Thomme moderne, la seule différence est celle que le christianisme y a mise.

Le second effet de la génération déifîque, cest t adoption divine, ^olre adoption divine ne ressemble en rien à Tadoption qui a lieu parmi les hommes. Dans celle-ci, les enfants ne reçoivent rien de la nature physique de leur père adoptif. Ils lui doivent seulement un nom qui leur donne droit à l'héritage. Autre est l'adoption divine. « Voyez, dit saint Jean, la charité, que le père nous a faite, elle est telle que nous ne sommes pas seulement appelés, mais que nous sommes les enfants de Dieu (2). » En effet, avec la grâce, le chrétien

(1) Sicut ab essentia animse efUuunt ejus potenlise, quse sunt ejus operum principia, ita eliani ab ipsa gratia effluunt virtutes in potentias animse^ per quas potentiœ moventur ad aclus. 1* 2« , q. 110^ arl. 4, adl.

i2) I Joan., m, 1 .

reçoit de Dieu la nature divine elle-mêmey à laquelle il participe non- seulement par accident, mais comme substantiellement. Nous sommes donc fils de Dieu et comme des dieux, puisque Dieu nous communique réellement sa nature (1 ) .

Si nous sommes vraiment Fils de Dieu, Dieu aussi est vraiment notre Père. En effet, celui-là est vraiment Père qui communique sa nature à son Fils, c'est donc ajuste titre que Dieu est appelé non-seulement le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, mais notre Père, puisqu'il nous communique sa nature par la grâce, comme il la communique par l'union hypostatique à Notre-Seigneur, dont il nous fait véritablement frères (2). C'est l'enseignement formel du Saint-Esprit lui-même. «Ceui

(1) Qua adoptione accipimus sumtnam dignitatem filîationis divinœ, ut reipsa non tantum accidentaliter per gratîam, sed et quad substantialiter per naturam simus filii Dei, et quasi Dii. Deos enim suam naturam realiter nobis communicat et donat. Corn, a Lap., in Osée, i, 10. — Dans un autre endroit^ le savant commentateur explique les deux mots accidentellement et substantiellement. Accidentellement, le chrétien est participant de la nature divine, par la grâce sanctifiante qui est un don accidentel répandu dans râme,ea vertu duquel il participe de la manière la plus élevée et la pluspa^ faite de la nature divine. Substantiellement, parce qull participe réellement à la nature divine qui lui est communiquée; caria grâce de l'adoption ne peut pas plus être séparée du Saint-Esprit, que l'adoption du Saint-Esprit ne peut être séparée de la grâce. C'est ainsi que le rayon ne peut pas plus être séparé du soleil, quelesoleil du rayon. Nec enim gratia adoptans a Spiritu sancto, nec Spiritus sancti adoptio a gratia divelli potest: sicut radius a sole, et sol a radio diveUi nequit. In II Petr., i, 4.

(2) Recipimus a Deo gratiam, et cum gratia ipsam Dei naturam, ut sicut apud homines pater proprie dicitur , qui alteri communicat suam naturam humanam, generatque hominem: ita Deos dicatur pater non tantum Christi, sed et noster ; quia naturam suans nobis communicat per gratiam, quam Ghristo communicavit per unionem hypostaticam^ ut ejus fratres nos efficeret, juxtaillud, etc« Corn, a Lap.^ in Osée, i^ 10.

que Dieu a connus dans sa prescience, dit saint Paul, il les a aussi prédestinés pour être conformes à l'image de son Fils, afin qu'il fût lui-même le premier-né entre une multitude de frères (1). » Et saint Jean : « Il leur a donné le pouvoir de devenir fils de Dieu, à ceux qui croient en son nom et ne sont nés ni du sang, ni de la volonté de l'homme, ni de la volonté de la chair, mais qui sont nés de Dieu (2). »

Que dire d une pareille gloire? Fils de Dieu, prêtons l'oreille aux paroles du même apôtre, ravi d'admiration en présence de tant de grandeur : « Bien-aimés,nous sommes maintenant les enfants de Dieu, mais ce que nous serons un jour ne paraît pas encore. Nous savons que, quand il se montrera dans sa gloire, nous lui serons semblables (3).» 0 Chrétien, être sublime, si tu sais te comprendre! Être fils de Dieu, héritier de Dieu, c'est infiniment plus que d'être roi, empereur, pape, monarque de tout l'univers; plus que d'être ange, archange, chérubin, séraphin. Être fils de Dieu, être Dieu sur terre, terrenus Deus ; s'assimiler par la nourriture toutes les créatures inférieures; se nourrir de la chair et du sang de Dieu lui-même et participer réellement de sa nature : voilà le panthéisme catholique. La raison en est éblouie. Faut-il s'étonner de l'immense succès de Satan, lorsqu'il le contrefait et qu'il présente à l'homme la contrefaçon à la place de l'original?

Qu'elle est donc digne d'envie la filiation divine! homme ! comme tu dois l'aimer! avec quelle sollicitude tu dois la conserver ; et, si, par malheur, tu viens à la

(1) Rom., Yiii, 29.

(3) I Joan,, III, 2.

perdre, avec quelle promptitude tu dois la recouvrer ! Comme un fils avec son père, ainsi tu dois agir avec Dieu. Vis de confiance, d'amour et de respect filial. A l'exemple de tes aïeux, Noé, Enoch, Abraham, sois parfait dans toutes tes voies. Que les anges plutôt que les hommes forment ta société. I\ien n'attire, rien n'éblouit les regards de celui qui sait être Fils de Dieu. 11 se dégraderait si, après Dieu, il pouvait admirer quelque chose (1).

Le troisième effet de la génération ou filiation divine, c'est le droit à l héritage paternel. Cet héritage, auquel nul autre ne peut être comparé, se compose de la grâce et de la gloire : trésors infinis qui comprennent tous les biens de notre père sur la terre et dans le ciel; Pour en nommer seulement quelques-uns : au moment de son adoption, le chrétien reçoit, avec la rémission de ses péchés et la parfaite purification de son âme, les trois vertus théologales: la foi, l'espérance, la charité; les quatre vertus morales surnaturelles : la prudence, la justice, la force, la tempérance, les sept dons du Saint-Esprit, qui descendirent primitivement sur le Verbe son frère aîné.

Mieux encore : en lui descendent, à lui viennent se donner le Saint-Esprit auteur de tous lesdons, le Fils elle Père,toute l'auguste Trinité substantiellement et p.ersonnellement (2). Tous ces dons répandus jusque dans les profondeurs del'âme, font du chrétien un être nouveau, néà une vie nouvelle, et capable d'œuvres déifiques.En

(1) Nunquam humana opéra mirabîtur, quisquis se cognoverit Filium Dei. Dejicit se de culmine generositatis suas qui admirari aliquid post Deum polesl. S. Cypr., De SpectaciiL

(2) S. Th., 1* 2» q. 63, art. 3 corp.; Conc. Trid.; sess. vi, c. vn. Falluntur qui in justificatione et adoptione censent dari Spiritum sanctum duntaxat quoad sua dona, non aulem quoad suam substantiara et personam. Corn. aLap., in Osée, i, 10,

travaiUant jusqu'à la mort, rhomme non adopté peut gagner de l'or et de l'argent, qui périssent avec lui; mais le chrétien peut gagner chaque jour, à chaque heure, une augmentation de grâce, dont le moindre degré vaut mieux que ^u^ivers entier (1). La raison en est que ses œuvres sont les œuvres d'un fils, en quelque sorte, substantiel de Dieu, procédant de Dieu même et du Saint-Esprit, qui en est le moteur et le coopérateur(2). .

Ce n'est là toutefois qu'une partie de nos trésors et le commencement de notre noblesse. Toutes les œuvres du chrétien sont des semences de gloire. Comme l'arbre et le fruit naissent de la graine, ainsi la gloire et le bonheur éternel naissent de la grâce. Pour calculer toute la dignité du chrétien, il faut donc ajouter que son adoption, commencée sur la terre, se consommera dans le ciel. Là, en possession d'un royaume dont rien ici-bas ne saurait donner l'idée, au sein de la vision béatifique, il sera transformé en Dieu d'une manière si parfaite, uni d'une union si intime, qu'elle ira, sans confondre les substances, jusqu'à la consommation dans runité(3).

A la vue de tant de grandeur, la parole expire sur les lèvres. Il ne reste de force que pour dire au chrétien : Noblesse oblige; et aux prêtres : Faites connaître à ce fils de Dieu sa dignité et les obligations qui e?! découlent.

(1) BoDumgratiœuniusmajusestquambonum naturœ totiusuni- Tersi. S. Th., 1« 2» q. 113, art. 9, ad 2.

(2) Per eamdem nanciscimur miram dignitatem operum et meritorum, ut scilicet opéra nostra quasi filiorum Dei substautialium, utita dicam, maximse smt dignitatis... utpote procedentia ab ipso Deo Spirituque divino, qui nos iiihabitat, ad eaque nos impellit, iisque cooperatur. Corn, a Lap., in Osée, i, 10.

(3) t/oan., xviu, 23.

Aujourd'hui surtout que Thomme tend à se mépriser, jusqu'à s'assimilera la bête, criez-lui : En haut lescœurs. Race divine, la terre est indigne de toi ; que les grossiers instincts de la nature, que Ie$ pâles lueurs de la raison soient les guides des autres hommes ; pour toi la règle de tes pensées, de tes afiTections et de tes œuvres est la parole de ton divin frère, le Verbe incarné : Soyez parfaits comme votre Père céleste lui-même est parfait.

Les mystérieuses opérations qui viennent d'être décrites, étant la base de la formation du chrétien, nous croyons utile de les résumer en quelques mots. Bien comprises, elles rendront facile l'étude détaillée de la quatrième et magnifique création du Saint-Esprit.

L'homme est fils de l'homme par la génération humaine. Il est Fils de Dieu par une génération divine. Cette génération, qui le rend participant de la nature même de Dieu, se fait par la grâce. La grâce est un don, un élément divin qui fait l'homme enfant de Dieu et héritier de sa gloire. Le mystère s'accomplit ainsi : le Saint- Esprit descend personnellement dans l'homme, et se l'unit de l'union la plus intime après l'union hypostatique. En vertu de cette union, la charité, dont le Saint- Esprit est la source, se répand aussitôt dans l'essence de l'âme. Elle y porte toutes les vertus, tous les principes constitutifs de la vie surnaturelle ou divine, puisqu'elle même est cette vie. Sans perdre sa nature, l'ânK au contact de l'élément divin, se divinise; c'est ains que, tout en restant fer, le fer plongé dans le feu 6] prend toutes les qualités.

Par la grâce sanctifiante ou habituelle^ devenu enfant de Dieu, l'homme est capable de tout bien surna turel. Néanmoins, pour l'accomplir, il a besoin d'un impulsion, qui doit se renouveler aussi souvent que l'o

bligation d'agir. Ainsi la sève, qui est dans l'arbre et qui est sa vie, doit être mise en mouvement par les rayons du soleil, pour circuler dans les rameaux et former les fleurs et les fruits. Dans l'homme, cette impulsion est la grâce actuelle. Comme son nom l'indique, la grâce actuelle est un mouvement, une impulsion, une inspiration transitoire du Saint-Esprit, qui, au moment voulu, met en action la grâce habituelle, et communique à l'âme suivant le besoin, la lumière, la force, le remords, le désir, nécessaires pour accomplir le bien qui se présente (1).

(1) Hujusmodi gratiœ actuaiis auxiiium necessarium est ad eas omnes exercendas operationes quœ aliquo modo naturœ vires excedunt. Montagn,, De gratta, quœst. proœm.^ p. 53, edit. in-4. — Quoties bona agimus, dum in nobis et nobiscum est, ut operemur, operatur. Conc, arausic,, xi, c. ix. — Hac gralia agitur, non solum ut facienda noverimus, verum etiam ut cognita faciamus; nec solum nt diligenda credamus, verum etiam ut crédita diligamus. 5. Aug.^ Lih. de Grat. ChrisH, c. xti.

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