CHAPITRE XXV
Définition. — Explication détaillée de chaque mot. — Ce qa'il y a de commun et de distinct entre les vertus et les dons. — Fonction propre des dons du Saint-Esprit. — Ils sont nécessaires au salut. — Nécessaires comme principes généraux du mouvement surnaturel. -7- Nécessaires comme éléments de lumière, de force et de défense. — Us sont tous nécessaires, et d'une égale nécessité.
Une cinquième merveille de la confirmation est le développement des dons du Saint-Esprit. Nous disons le développement, attendu que, par le baptême, tous les dons du Saint-Esprit, avec le Saint-Esprit lui-môme, résident déjà dans le chrétien, fidèle conservateur de la grâce. C'est ainsi que tous les éléments de la vie naturelle sont dans Tenfant, encore au berceau. Parla confirmation, les dons du Saint-Esprit participent au développement général, imprimé à la vie divine, en vertu de ce sacrement si bien nommé le sacrement de la force. Afin de donner une idée plus juste de ces nouvelles richesses de la grâce, il faut avant tout répondre à plusieurs questions d'un intérêt fondamental.
Que faut-il entendre par les dons du Saint-Esprit? Qu'y a-t-il de commun entre les dons et les vertqs? Qu'y a-t-il de distinct? Les vertus et les dons tendent-ils au même but? Quel est l'objet spécial des dons? Sont^ls aussi nécessaires que les vertus? Le sont- ils tous?
La réponse découlera de la définition détaillée des dons du Saint-Esprit en général, et de chacun en particulier.
D'après saint Thomas : Les dons du Saint-Esprit sont des habitudes surnaturelles qui nous disposent à obéir promptement au Saint-Esprit (1). Chaque mot de cette définition veut être expliqué ; car il renferme un trésor de lumières.
Dons. Pour caractériser les grâces dont il est ici question, la langue catholique les appelle dons du Saint-Esprit, c'est-à-dire faveurs par excellence de la troisième personne de Taugusle Trinité. Mais quoi? Les brillantes qualités des anges et des hommes, les magnificences de^la terre et des cieux ne sont-elles pas, sans exception, des bienfaits du Saint-Esprit? Assurément. « il n'y a pas, dit saint Basile, une créature visible ou invisible, qui ne doive au Saint-Esprit ce qu'elle possède. » Et saint Cyrille de Jérusalem : « Le Saint- Esprit est le maître, le directeur et le sanctificateur universel. Tous ont besoin de lui, Élie et'Isaïe parmi les hommes, Gabriel et Michel parmi les anges (2). » Pourtant, aucune de ces faveurs n'est appelée don du Saint-Esprit. Qu'est-ce à dire , sinon que les dons du Saint-Esprit surpassent en excellence toutes les merveilles créées, humaines et angéliques, visibles et invi-
(i) Dona Spiritus sancti sunt quidam habitus quibas bomoperfintur ad prompte obediendum Spiritui sancto. 1* 2», q. 68, art. 3^ ;orp, — Dona suntqusedam bominis perfectioDes,quibus bomo dis- ^nitur ad boc quod bene sequalur instinctum divioum. Ibid.^ irt. 2, corp. — Eq développant un peu cette définition, on peut dire : Les dons du Saint-Esprit sont des babitudes ou des inclinations inbérentes à Tâme^ distinctes des vertus surnaturelles infuses^ nécessaires pour opérer le bien^ et inséparables les unes des autres.
(2) Catech., xv.
sibles, toutes les vertus naturelles infuses ou acquises, et toutes les vertus morales surnaturelles. Ils appartiennent donc, dans le degré le plus élevé, à un ordre de richesses dont la moindre parcelle vaut mieux que luni vers entier (1).
Expliquons ce mystère. Le don de Dieu par excellence, le don principe de tous les dons, c'est le Saint- Esprit lui-même. De là vient qu'il est appelé Don de Dieu : Donum Dei. Une fois communiqué personnellement à rhonime,ce don-Dieu s'épanche et se distribue dans toutes les puissances de Tâme, comme le sang dans toutes les veines du corps. 11 les anime, il les divinise; il devient le principe générateur d'une vie aussi supérieure à la vie naturelle, que le ciel est élevé audessus delà terre. La raison en est que la vie naturelle nous est commune avec les animaux, avec les païens et avec tous les pécheurs; tandis que la vie dont nous sommes redevables au Saint-Esprit nous assimile aui saints, aux anges, à Dieu.
Comment mesurer retendue d'un pareil bienfait? Donner la vie naturelle à un ange et à des millions d'anges, à un homme et à des millions d'hommes, à un être quelconque et à des millions d'êtres ; rendre la vue à un aveugle et à des millions d'aveugles ; l'ouïe à un sourd et à des millions de sourds ; le mouvement à un paralytique et à des millions de paralytiques : voilà, sans contredit, des bienfaits, d'immenses bienfaits. Mais, ramasser dans la poussière souillée où il rampe ce vermisseau qu'on appelle l'homme; puis, à cet être-néant, communiquer la vie même de Dieu, remplir son entendement de lumières divines, son cœur de sentiments
(1) Bonum gratiee unius majus est^ quam bonum naturœ tolios univers!^. S, TA,, «• 2«, q. 113, art. 9, ad 2.
divins, sa volonté de forces surhumaines, pour accomplir le bien et pour vaincre le mal : voilà encore des bienfaits, et des bienfaits supérieurs aux premiers.
A ces éléments de vie divine, à ces forces surnaturelles, imprimer une impulsion puissante et soutenue qui, pendant une longue suite d'années et de combats, leur fasse produire des actes parfaits de toutes les vertus, tels que Dieu lui-même peut montrer aux hiérarchies angéliques le chrétien qui les accomplit et leur dire avec une sorte d'orgueil : C'est là mon fils bien-aimé, l'objet de toutes mes complaisances : n'est-ce pas le bienfait des bienfaits, le don qui couronne tous les dons? En le décrivant, nous venons de décrire les dons du Saint-Esprit et leur excellence incomparable. Ils sont plus que la vie naturelle, plus que la vie surnaturelle,.plus que les grandes vertus de prudence, de justice, de force, de tempérance surnaturelle : ils en sont les divins moteurs (1).
Dons du Saint-Esprit; et non du Père ou du Fils. Chefs-d'œuvre de la charité, les dons ne peuvent être attribués qu'au Saint-Esprit, la charité même de Dieu, l'amour consubstantiel, l'amour en personne, éternellement vivante et éternellement infinie. Comme il n'y a dans la nature physique qu'un seul soleil, principe de chaleur et de vie ; ainsi dans le monde moral, il n'y a qu'un principe sanctificateur, le Saint-Esprit. Moyens supérieurs de sanctification, les dons venus de lui nous conduisent à lui. Or sanctifier, c'est unir. Si, analysant les conseils de Dieu, vous les réduisez à leur plus simple expression, vous trouverez un but unique : ramener toutes choses à l' unité .
(1) s. Th., !• 2«, q. 68, art. 4, ad. 3; et art. 8, corp.
D'une part, Dieu étant un et uniquement bon, ne peut avoir dans ses œuvres d'autre but que Tunité et r unité béatifiante. D'autre part, Thomme, composé d'une double nature, est la mystérieuse soudure du monde spirituel et du monde matériel. En unissant l'homme à lui d'une union surnaturelle. Dieu le sanctifie; car il l'unit de la manière la plus intime à la sainteté par essence. Du même coup, il sanctifiel'universalité de ses œuvres et redevient tout en toutes choses, Ainsi se trouve rétablie, avec une gloire nouvelle, l'unité primitive, brisée par la révolte de l'ange et par la désobéissance de l'homme. Quils soient un, comme nom svmmes un. Ce mot divin, d'une profondeur infime, résume dans ses causes, dans ses moyens et dans soe but l'incarnation du Fils, la mission du Saint-Esprit, toutes les riches combinaisons du plan divin, dans l'ordre surnaturel et dans Tordre naturel, dans le monde des anges et dans le monde des hommes, dans le temps aussi bien que dans l'éternité (1).
La définition ajoute que les dons du Saint-Esprit sont des habitudes^ c'est-à-dire des qualités ou inclinations inhérentes à l'âme. Si quelque chose peut encore rehausser à nos yeux le prix de ces dons. divins, c'est de savoir qu'ils ne sont ni des grâces passagères ni des mouvements transitoires et de circonstance, mais bien des habitudes, c'est-à-dire des qualités permanentes. Inséparables du Saint-Esprit, ils sont dans l'âme aussi longtemps que le Saint-Esprit lui-même y réside, et il y réside tant qu'il n'en est pas banni par le péché mortel.
(I) Ad consummationem sanctorum, in œdificationem corporis Christi. Eph.^ iv, \2, — Donec occurramusomnes in unilatem fidei, et agnitionem Fiiii ûei, in virum perfectum^ in mensuram œtatis plenitudinis Chi'isti. //)i(/.^ 13.
De cette consolante vérité nous avons Tinfaillible assurance. Parlant à ses frères de tous les lieux et de tous les siècles, le Verbe incarné disait : « Si vous m'aimez, gardez mes commandements, et le Saint-Esprit demeurera chez vous et il sera en vous (1). » Or, le Saint- Esprit n'est pas dans les hommes sans ses dons. Il y est avec tous ses dons, ou il n'y est pas : semblable au soleil, foi ^e peut être nulle part sans sa lumière, sa chaleur et ses principes de fécondité (2). Posséder les dons du Saint-Esprit et avec eux tout ce qu'il y a de plus riche daijis les trésors de lagrâce,quel bonheuret quelle gloire ! Les perdre, quelle honte et quel malheur ! Où trouver un motif plus puissant de garder à tout prix la grâce sanctifiante et de la recouvrer promptement, quoi qu'il puisse en coûter d'efforts et de larmes, si on venait à la perdre ?
Surnaturelles^ par conséquent qui nous perfectionnent. Tout ce quiest divin perfectionne ce qui ne Test pas. Les dons du Saint-Esprit, étant divins, perfectionnent Tâme humaine et toutes ses puissances. Mais quel est le genre de perfection qu'ils lui communiquent? Comme lès dons, les vertus théologales et les vertus cardinales sont aussi des habitudes, des habitudes permanentes, venues du Saint-Esprit et perfectionnant l'homme. Ainsi, sous le rapport de l'origine et de la fin, nulle différence entre les dons et les vertus surnaturelles, pas plus qu'entre les feuilles, les fleurs et les fruits, considérés dans l'arbre qui les porte, dans la sève qui les abreuve, dans la cha-
(1) Apud vos manebil et in vobis erit./oan., xiv, io-17. . (2) Spîritus autem sancVus non est in hoaiinibus absque doais ejus. Ergo dona ejus manent ia bomiaibus. Ërgo non solum sunt aclus vel passiones ; sed etiam habitus permanentes. S. TTi., 1* 2® » q. 68, art. 3, corp.
leur qui les mûrit. Mais, comme il y a différence de fouctions entre les feuilles, les fleurs et les fruits, de même en est-il entre les dons et les vertus. Reste à dire en quoi consiste cette différence.
Les vertus surnaturelles : la foi, Fespérance, la charité , la prudence, la justice, la force, la tempérance, sont des forces divines, communiquées à Tâme pour opérer le bien surnaturel. Le don est l'impulsion qui met ces forces en mouvement. Telle est la manière dont il nous perfectionne, par conséquent la différence radicale qui le distingue des vertus. Ce point de doctrine est capital. Écoutons saint Thomas : « Afin de bien saisir la distinction qui existe entre les dons et les vertus, il faut nous reporter au langage de FÉcriture. Elle désigne les dons du Saint-Esprit, non pas sous le nom de dons, mais sous le nom à' Esprits. Sur lui reposera, dit Isaïe, l'Esprit de sagesse et d'intelligence. Ces paroles font comprendre très-clairement que les sept dons du Saint-Esprit sont en nous, par Feffet d'unç inspiration divine, ou plutôt sont le souffle même du Saint-Esprit en nous. Or, inspiration veut dire impulsion venue du dehors (1).
« Riche de vertus surnaturelles, Fâme a besoin d'un moteur qui les mette en action. Des forces surnaturelles ne pouvant être mises en mouvement par un moteur naturel, il en résulte que le Saint-Esprit est le moteur nécessaire des forces surnaturelles, déposées dans Fâme par le baptême. Or, c'est par les sept dons ou les sept
(1) Spiritus ergo in génère est incitatus animi motus, impetus et ardor immissus \el a natura et cupiditate^ vel etiam a doemonei tumque dicitur furor et insana cupido; sic vocatur spiritus super* biœ, irœ, acediœ, etc.; vel a Deo, tumque dicitur Spiritus Domini, utque aliquando permanens, aliquando cito transiens. Corn, aLap^ inJs.zi, 2.
esprits que se traduit Timpulsion de TEsprit sanctificateur. Aussi ses dons sont appelés dons, non-seulement parce qu'ils sont répandus en nous par ce divin Esprit ; mais encore parce qu'ils ont pour but de rendre Thomme prompt à agir sous Tinfluence divine. Il s'ensuit que le don, en tant qu'il diffère de la vertu infuse, peut se définir : ce qui est donné de Dieu pour mettre en mouvement la vertu infuse (1). »
Une comparaison rend sensible cette distinction fondamentale. Ce que la sève est à Tarbre, les vertus infuses le sont à l'âme baptisée. Pour qu'un arbre croisse et porte des fruits, il est nécessaire que la sève soit mise en mouvement par la chaleur du soleil, afin de circuler dans toutes les parties de l'arbre, depuis les racines jusqu'à l'extrémité des branches. Il en est de même à l'égard du chrétien. Par le baptême, il possède la sève des vertus surnaturelles ; mais, [s'il veut croître et porter des fruits , il faut que cette sève divine soit mise en mouvement et circule dans toutes les puissances de son être. Quel est le soleil dont la vive chaleur peut seule
(i) Ad distiDguendum dona a virlulibus debemus sequi modurn loquendi Scripturse^ in qua nobis traduntur^ non quideai sub Domine donorum, sed magis sub nomine Spirituum. Sic enim dicilur {!$., XXI, 2): Requiescet super eum Spiritus sapientiœ et intellectus^ etc. Ex quibus verbis maaifeste datur ioielligi, quod ista septem enumeraotur ibi, secundum quod sunt in nobis ab inspiratione divina. Inspiratio autem significat quamdam motionem ab exteriori... vocantur dona non solum quia infunduntur a Deo, sed quia secundum ea homo disponiiur ut efficiatur prompte mobiiis ab inspiratione divina... Donumprout distinguitur a virtute infusa potesl dici id quod datur a Deo in ordine ad motionem ipsius... dona sunt qusedam homiois perfectiones, quibus bomo disponitur ad boc quod bene sequatur inslinctum divinum... Dona autem Spiritus sancti sunt quibus omnes vires animœ disponuntur ad hoc quod subdantur motioni divinœ. !• 2«, q. 68, art. 1, corp.; id., ad 3 ; id,, art. 2, corp.; id.j art. 8, corp.
mettre en activité cette sève précieuse? Nous Favons dit, c'est l'Esprit aux sept dons. Maintenant la question delà supériorité des dons sur les vertus, ou des vertus sur les dons, s'explique d'elle-même. Les dons •Sont inférieurs aux vertus théologales. Ces vertus, en efifet, attachent l'âme à Dieu, tandis que les dons ne font que la mouvoir vers lui. Mais les dons sont supérieurs anx vertus morales, parce que les vertus morales ne font qu'enlever les obstacles qui éloignent de Dieu, tandis que les dons dirigent véritablement et meuvent vers Dieu (1).
La définition finit en disant : Qui nous disposent à obéir promptement au Saint-Esprit. L'ignorance ou la connaissance imparfaite du bien, la pesanteur naturelle, les liens des affections terrestres, quelquefois la crainte de la peine, le respect humain, la dissipation de l'esrprit, la faiblesse du cœur, l'égarement de la volonté et mille autres obstacles, nous rendent sourds ou indociles aux inspirations du Saint-Esprit. De là, un cercle infranchissable d'imperfections et de lâchetés, le sommeil des forces divines cachées au fond de Tâme, comme des sucs latents dans le sein de la terre. Toutes ces choses, humiliantes et coupables, qui peuplent l'Église de petites âmes, pleines de petites pensées, caractérisent tristement la vie et préparen t des angoisses pour la mort.
Vienne le Saint-Esprit avec ses dons. C'est le feu dont la vive lumière éclaire l'entendement, dont la chaleur échauffe le cœur; c'est le vent véhément du cénacle qui brise toutes les résistances; c'est l'électricité divine qui, circulant dans toutes les facultés de l'âme, les anime, les ébranle, les pousse vers le monde supérieur, et, rendant le chrétien supérieur à lui-même, le fait tra-
(0 5. Th., la 2» , q. 68, art. 4, ad 3; et art. 8, corp.
vaillerà sa perfection personnelle, ainsi qu'au salut de ses frères, non pas lentement, mais activement; non pas superficiellement, mais solidement; non pas accidentellement, mais constamment. Â cette impulsion le mondé doit les apôtres, les martyrs, les missionnaires, les saâdits et les saintes de toutes les conditions, comme il lui devra les nobles vainqueurs ou les nobles victimes des derniers temps.
Définir les dons du Saint-Esprit, c'est en montrer la ': nécessité : nous venons de le faire. Insistons néanmoins sur ce point essentiel, et établissons par des preuves directes que les dons du Saint-Esprit sont absolument L nécessaires au salut.
i Voilà, il faut le dire, ce qu'il importe plus que jamais
^ desayoir et, par conséquent, d'enseigner, attendu que
J les gens du monde ne le savent nullement et que la
ii plupart même des fidèles ne le savent guère. A cette
y ignorance il faut attribuer le peu de cas qu'on fait des
^ dons du Saint-Esprit, le peu d'importance qu'on attache
,. au sacrement de confirmation et le peu de soin qu'on
j apporte à en conserver les fruits. L'Esprit de sagesse
» et de vie ainsi méconnu, faut-il s'étonner que le nionde
- nïoderne aille à la dérive et à la mort ?
, Afin de rendre sensible l'indispensable nécessité des
dons du Saint-Esprit, les Pères de l'Église emploient
diverses comparaisons. A celle de l'arbre, que nous
avons développée, ils ajoutent les suivantes : « De
même, dit quelque part saint Augustin, que l'œil le plus
sain ne peut voir, si un rayon de lumière ne vient le
frapper; ainsi l'homme parfaitement justifié ne peut
accomplir les actes de la vie chrétienne, s'il n'est poussé
parle mouvement du Saint-Esprit (1). »
(1) Sicut oculus corporis plenissime sanus, nisi candore lucis ad-
Saint Basile, déjà cité, ajoute : « On peut comparer l'homme à un navire. Si parfaitement construit qu'on suppose un navire et si bien pourvu qu'il soit d'agrès et de matelots, il ne peut marcher sans le souffle du vent. Ainsi de l'homme. Possédât-il la grâce sanctifiante et toutes les vertus infuses à un haut degré, il ne peut, sans le mouvement du Saint-Esprit, faire un seul acte surnaturel, pas môme prononcer le nom de Jésus. » Or, le mouvement du Saint-Esprit est l'effet de ses dons. Ainsi, ce que le vent est au navire, les dons du Saint-Esprit le sont à l'âme.
Résumant la doctrine des Pères, saint Thomas donne la raison fondamentale de cette nécessité. « Dieu, dit-il, perfectionne les œuvres de l'homme de deux manières: par la lumière naturelle, qui est la raison, et par la lumière surnaturelle venue des vertus théologales. Mais cette seconde manière est imparfaite, puisque même avec ces vertus nous ne connaissons et n'aimons Dieu qu'imparfaitement. La raison en est que nous ne les possédons que d'une manière incomplète et non pas de nous-mêmes. Or, tout être qui ne possède pas complètement et de lui-même un principe d'action ne peut agir de lui-même, suivant ce principe : il faut qu'il soit mu du dehors.
« Ainsi, le soleil, qui est pleinement lumineux, peut éclairer par lui-même. Mais la lune, dans laquelle lalumière ne réside que d'une manière imparfaite, ne peut éclairer si elle-même ne l'est pas. Ainsi encore, le médecin qui connaît parfaitement son art peut agir de lui-même, tandis que l'élève, imparfaitement instruit,
jutus non potest cernere; sic et homo perfectissime etiam justifiestus, nisi seterna luce justitiœ divinitus adjuvetur, recte non potest \ivere. Vid. L»6. de natura et gratia.
Be le peut pas. Il faut qu'il reçoive la direction de sou mattre (1). Telle est la condition de rhomme. En tout ce qui est du domaine de la raison et qui tend à une fin natarelle, Thomme, aidé de Dieu, peut ^gir de luimôme par les lumières de la raison.
(cIl en est autrement s'il est question de sa fin surnaturelle. N'étant informée qu'imparfaitement par les vertus théologales, la raison nous y fait tendre; mais son impulsion ne suffit pas. 11 faut le mouvement du Saint-Esprit. L'Écriture l'enseigne clairement : Ceux qui sont conduits par le Saint-Esprit, dit saint Paul, ceux-là sont les fils de Dieu et ses héritiers. Et le prophète royal : C*est votre Esprit gui me conduira dans la terre du bonheur. Ainsi, nul ne peut entrer dans l'héritage du ciel, à moins d^y être poussé et conduit par le Saint-Esprit. 11 suit de là que les dons du Saint-Esprit sont absolument nécessaires au salut (2). »
Toute cette belle et profonde doctrine de l'Ange de l'école doit se résumer ainsi : par les vertus théologales et morales, l'homtne n'est pas tellement perfectionné dans <ses rapports avec sa fin dernière, qu'il n'ait toujours besoin d'être poussé par le mouvement supérieur du Saint-Esprit (3).
(1) C'est un axiome des sciences physiques, comme des sciences morales^ que le second agent ne peut agir que par la vertu du premier : nullum agens secundum agit, nisi virtute primi.
(2) Sic igitur quantum ad ea quse subsunt humanse ration!, in ordBne scilicet ad finem coonaturaiem homini, homo potest operari fer jodicinm rationis... sed in ordine ad finem ultimum supernaturaiem, ad quem ratio movet, secundom quod est aliqnaliter et imperfecte informata per viitutes theologicas, non sofficit ipsa motio rationis, nisi desuper adsit instinctus et motio Spiritus sancti... Et ideo ad illum finem assequendum, necessarium est homini habere donum Spiritus sancli. 1% 2« , q. 68, art. 2, corp.; et ad 2.
(3) Per virtutes theologicas et morales non ita perficitur homo in