‹ Traité du Saint-EspritChapitre 40 sur 106 · LE DON DE PIÉTÉ · texte numérisé non relu

LE DON DE PIÉTÉ

Ce qa'est le don de piété. ' — En quoi il diffère de la vertu de religion et de la charité. — Deux objets du don de piété : Dieu et Thomme. — Ses effets à regard de Dieu. -^ A Tégard du prochain : œuvres de miséricorde eorporelle et spirituelle. ~ Nécessité du don de piété : opposé à l'esprit d'enTie. •— Ce qu'est Tenvie.

Le don de crainte est le premier degré de Téchelle mystérieuse, que nous devons parcourir pour retourner à Dieu : le don de piété est le second. La crainte qui vient du Saint-Esprit, ayant quelque chose de filial, contient en germe le don de piété; il en sort comme sa première fleur et son premier fruit. Afin de donner la connaissance pratique de ce nouveau bienfait, nous répondrons à trois questions : Qu'est-ce que le don de piété? quels en sont les effets? quelle en est la nécessité?

1® Qu'est-ce que le don de piété? La piété est un don du Saint-Esprit qui nous remplit d'affection filiale envers Dieu^ et nous le fait honorer comme un père (1). Saint Paul chante ce don délicieux, lorsqu'il dit : «Vous n'avez point reçu Tesprit de servitude, pour vous conduire

(i) DoDum pietatis est habitus in voiuoiate hooiinis infusus, ad prompte et faciliter sequendum specialem instinctum Spiritus saQCti, qui in repentinis movet eam, ut aifectu filiali feratur in Deum ut Patrem, et exhibeat cultum et honorem Deo ut Patri. Vtgvier, c. xii, p. 413.

encore par la crainte; mais vous avez reçu l'esprit d'adoption des enfants, dans lequel nous crions : Mon père, mon père (1). » Ainsi, comme le don de crainte, le don de piété opère dans Tâme une nouvelle création. Si rhomme est peu sensible à la crainte de Dieu, il l'est moins encore à son amour. L'insensibilité du cœur est un des plus grands obstacles au salut ; mais quand sur^ vient l'esprit de piété, le cœur change à l'instant ; cet esprit tait sur le cœur ce que le feu opère sur la cire. Le feu amollit la cire et la rend propre à recevoir toutes sortes d'empreintes, de plus, il la liquéfie et la fait couler comme l'eau et l'huile (2).

Ce miracle du don de piété le distingue de la vertu de religion et constitue sa supériorité. Par la vertu de religion, l'homme honore Dieu, comme créateur et souverain maître de toutes choses; par le don de piété il l'honore, comme père. En Dieu, la vertu de religion voit la majesté; outre la majesté, le don de piété y voit la paternité: La vertu de religion fait l'adorateur qui respecte ; le don de piété fait le fils qui respecte et qui aime, et qui respecte parce qu'il aime (3).

Ainsi, entre nous et Dieu, le don de piété crée un nouvel ordre de rapports d'une douceur et d'une noblesse infinies. De créatures, il nous élève à la dignité d'enfants; et dans notre cœur il verse les sentiments de cette glorieuse filiation, comme il nous en donne tous les droits. A peine soupçonnée du Juif, et complé-

(1) Rom,, vm, lo, 16.

(2) FactuDi est cor meum lanquam cera liquescens io medio ventris mei.Ps. 21.

(3) Gonsiderando Deum ut Creatorem et ut patrem , exceUeotius est exhibere ei honorem filiali a£fectu tanquam patri^ quam utcreatori et Domino, quasi servi|i affectu : et ideo donum pietatis est poilus quam virtus religionis. Vig., ubi suprà.

tement inconnue du gentil, cette faveur ravit d'admiration lapôtre saint Jean. « Voyez, nous dit-il, quelle charité nous a faite le Père, de vouloir que nous ne soyons pas seulement appelés, mais que nous soyons réellement les enfants de Dieu (1). »

Le don de piété diffère aussi de la charité sous deux rapports : Tesprit de piété est l'excitateur de la charité, comme le vent est Timpulseur du navire. La charité nous fait ^imer Dieu, parce qu'il est infiniment parfait et infiniment bienfaisant; le don de piété nous le fait aimer, parce qu'il est père, père des chrétiens et de tous les hommes que nous aimons comme des frères (2).

2' Quels sont les effets particuliers du don de piété ? On compte deux effets principaux ou actes particuliers du don de piété, suivant les objets à l'égard desquels il s'exerce. Ces objets sont: Dieu, et tout ce qui lui appartient, ses temples, ses ministres, sa parole; le prochain, soa corps et son âme (3). Dieu étant le principal objet du don de piété, il en résulte que l'acte principal de ce don est le culte filial, intérieur et extérieur, que nous rendons à Dieu.

Culte intérieur. 11 se compose de tous les sentiments de foi, d'espérance, de charité, imprimés dans un cœur amolli par le feu de la piété filiale. Tous revêtent un caractère particulier qu'il est difficile d'exprimer. En effet, comment dire les élans d'amour, les résolutions héroïques, les larmes délicieuses, les saintes voluptés, les douces familiarités, la confiance et les confidences enfantines, les plaintes mêmes et les tendres reproches

(1) I t/oan., m, 1.

(2) S. Anton., XV, c. i, p. 288.

(3) Id,, ibid.

de Tâme, qui se sent la fille et Tépouse de son DieaT Prêtons l'oreille à quelques-uns de ses accents. Dans ses tendresses, elle lui dit : Vous êtes mon bien-aimé, vous êtes à moi, je suis à vous, je vous tiens et je ne vous laisserai point aller (1). Dans ses générosités : Moi cœur est prêt. Seigneur, mon cœur est prêt; voas êtes mon partage; hors de vous, il n'y a rien pour moi an ciel ni sur la terre (2). Dans ses aridités : Jusqu'à quand m'oublierez- vous? vous voyez bien que je suis devant vous comme une terre sans eau, comme une bête de somme, comme une outre gelée (3).

Dans ses tristesses : Pourquoi détournez^vons demoivi^trevisage?pourquoi vous endormez-vous? est-ce que vous n'entendez pas que ma voix est devenue rauque à force de vous appeler? Mais vous avez beau faire, je ne m'en irai pas que vous ne m'ayez bénie (4). Dans ses déooiH ragements : Quand vous me tueriez, j'espérerais encore en vous (5). Dans ses souffrances : 11 faut avouer que vous êtes merveilleusement habile à me tourmenter; est-ce donc que je suis dure comme les pierres, ou ma chair est-elle d'airain? Vous sied-il de décharger votre puissance sur une feuille que le vent emporte (6)î Dans ses revers de fortune ou dans la perte de ses proches : Je me suis tuée et n'ai pas ouvert la bouche, parce qoe c'est vous qui l'avez fait: oui, père, qu'il soit ainsi, puisque vous l'avez trouvé bon (7). Dans ises fautes mêmes : Vous êtes mon père et mon rédempteur, vous

(1) CantiCj m, 4.

(2) Ps. 56, 72.

(4) Ps. 43, 68; Gen.^ xxxii, 20.

(5) /o6,xiii, 15.

{6)/o6, X, 16; VI, 12;xiii,25.

(l)Ps. 38;i/a«A., II, 26.

me pardonnerez mon péché, parce qull est bien grapd(l).

^(n\h quelques-uns des sentiments que le don de piété forme dans l'âme, et qui donnent la mesure de la supériorité morale dont le monde chrétien est redevable au Saint-Esprit (2) . .

V, .Culte extérieur. A ces sentiments de piété filiale corl'espojid un ordre de faits, privés et publics, empreints du nQême caractère. Faits privés : entre le Père céleste et rhomme.son fils, tout devient commun; mêmes joies, mêiQes tristesses, mêmes intérêts, mêmes pensées, même but. Pénétré de tendresse, cet enfant aime parrdessus tout la gloire de son père. Afin de la procurer ou de la réparer, prières, mortifications, aumônes, bans exemples et bons conseils, travaux, dévouements; rien ne lui coûte. A la vue des outrages faits à son père et des âmes que le paganisme moderne lui ravît, la vie lui pèse« Pour en alléger le fardeau, il s'associe avec

(l)/5., LXiii, 16; Ps.24.

(2) Enfant de Dieu, le chréden, grâce au don de piété^ apporte dans ses rapports avec son Père céleste une familiarité qui nous étonne, mais qui n*en est pas moins de bon aloi. Elle. éclate surtout dans ses prières, u En voici une que nous ne résistons pas au plaisir de traduire. L'original, écrit grossièrement, avec des fautes d'orthographe et de prononciation, est tombé du livre d'heures d'un paysan de Colle Berardi, près de Casamari, venu à Rome pour les lêtes de Pâques en 1858. Un Français a ramassé, sans trop de scrupule, ce papier. Les traces évidentes d'un long usage permettaient de croire que le contenu ne sortirait pas de la mémoire du propriétaire. « Père éternel 1 je vous présente deux lettres de change. — « Une est l'amère passion de votre cher Fils unique, mort pour nous « sur la croix. — L'autre est la douleur de sa très-sainte Mère, qui, « par amour pour moi et par ma faute, a dû souffrir de si acerbes « passions. — Donc, sur ces deux lettres de change, Père éternel, « payez-vous de ce que je vous dois, et, je vous prie, refaites-moi le m reste, rifatemi il resto. »

ardeur à toutes les œuvres réparatrices. La plus précieuse de toutes, la Propagation de la foi^ n'a pas plus de zélés partisans. Pas une nouvelle conquête de l'Évangile, dont le récit ne le comble de joie; pas une persécution qui ne l'émeuve jusqu'aux larmes.

S'il aime la gloire de son père, il aime aussi sa maison. Le son de la cloche qui l'y appelle, fait vibrer toutes les fibres de son cœur et amène sur ses lèvres les paroles des vrais Israélites : Quel bonheur! voilà qu'on me dit : Nous irons dans la maison du Seigneur. Son maintien traduit le respect filial dont il est pénétré. La pompe des cérémonies, la magnificence des ornements sacrés, l'éclat des vases de l'autel, forment son plus doux spectacle. Loin de trouver, comme les Judas anciens et modernes, que les splendides étoffes, l'argent, le marbre, les pierres précieuses, offerts à Notre-Seigneur dans ses temples, sont une perte, il voudrait avoir les richesses du monde entier pour en faire hommage à son père. Tels sont les dispositions et les faits qui, dans Tordre privé, traduisent l'esprit de piété filiale.

Faits publics. La plus haute expression du don de pieté filiale est le culte catholique; il nage comme dans un océan d'amour. Dans ses fêtes, dans ses sacrements, dans ses cérémonies, rien de sombre, de sec ou d'effrayant; tout, au contraire, respire la douceur et porte à la confiance. L'amour seul chante, et le catholicisme chante toujours. Il chante ses joies et ses tristesses; ses craintes et ses expiations même les plus dures; il chante même et la mort et les mystères de la tombe. Or, il chante toujours, parce qu'il aime toujours et que son amour est toujours plein d'immortalité. Que disent tous ses chants, ses hymnes, ses proses, ses préfaces? Une seule chose, l'amour. Que sont-ils, en effet, sinon la

traduclion,sous mille formes variées, delà divine prière de l'amour filial : Notre Père quiètes aux deux? Rien de semblable ne s'est vu et jamais ne se verra, ni chez les païens ni chez les hérétiques. La raison en est que l'esprit de piété ne se trouve que dans l'Église.

Aussi père que vous, mon Dieu, personne ; aussi tendre, personne : Tampater, nemo; tam pius, nemo (1). Voilà ce que le don de piété est venu mettre dans le cœur et sur les lèvres du genre humain ; du genre humain qui, depuis quatre mille ans, disait : Je mourrai, fai vu Dieu (2). Et en face' de cette révolution, profonde comme l'abîme, éclatante comme le soleil, inexplicable comme Dieu, il en est qui viennent demander la preuve de la vérité du christianisme et de la divinité du Saint- Esprit!

Cependant le feu n'amollit pas seulement la cire, il la liquéfie et la fait couler : même action de l'esprit de piété sur les âmes. L'amour filial qu'il nous inspire pour Dieu se répand d'abord sur ce qui appartient de plus près à Dieu : les anges les saints, les prêtres (3). Pour ne parler que des ministres du Seigneur, le don de piété donne le sens pratique de cette parole : « Celui qui vous écoute m'écoute; et celui qui vous méprise me méprise (4) . » Et dé cette autre : «Que celui qui est catéchisé, fasse part de tous ses biens à celui qui le catéchise (5). »

Pour celui qui en est éclairé, le prêtre n'est plus ce qu'il est malheureusement pour le monde actuel, ni un homme comme un autre, ni un étranger, ni un ennemi

(1) TeriulL, de Pœnitent., c. vin.

(2) yMrfiC.,xiii, 22.

(3) S. Anton, ^ ubi suprà.

(5) Galat., \u 6.

des lumières et de la liberté ; c'est Tambassadetir de Dieu, le bienfaiteur de Thumanité, le docteur le plus sûr, le meilleur des amis. De là, dans le cœur des. vrais catholiques, une tendresse filiale pour les pères de }eurs âmes; la docilité à leurs conseils, la sollicitude de leurs besoins, le bonheur de recevoir leur visite, de leur offrir rhospitalité, de leur faire partager les joies de la famille, comme ils en partagent toutes les douleurs ; les prières pour leur conservation ; le zèle à prendre leur défense ou Tempressement à étendre sur leurs fautes le manteau de la charité. Embrassant toute la hiérarchie sacrée, depuis le souverain pontife jusqu'au plus humble clerc, l'esprit de piété filiale assure le bonheur de la société, car il sauvegarde la loi fondamentale de son existence : Père et mère honoreras^ afin que tu vive$ longuement.

L'enfant qui aime son père n'aime pas seulement ses (envoyés, il aime encore sa parole (1). Aux yeux du chrétien, animé de l'esprit de piété, la parole de Dieu, comprise ou non, est également chère et respectable. Il sait qu'elle vient de son Père et qu'elle est vérité, cela lui suffit. S'il la comprend, il l'accepte sans discuter. S'il ne la comprend pas, il en demande l'interprétation, non pas à sa raison particulière, mais à l'Église. L'impie qui blasphème l'Écriture sainte, l'hérïétique qui la dénature, le mauvais chrétien qui dédaigne, qui critique ou qui tourne en dérision la parole divine, lui font horreur.

Comme le fils bien né jamais ne lit sans attendrissement le testament de son père chéri ; le vrai catholique ne lit jamais l'Ancien et surtout le Nouveau

(i) Tertiusactus pietatis, quse est donum, est Scriplurae sacrœiiitellecte non contradicere^ cum sint verba Dei. S. Anton,, ubi suprà.

Testament, sans que cette lecture parle à son cœur. Comme saint Charles, c'est à genoux et tête nue qu'il lit le texte sacré. Comme saint Antoine, il s'étonne, non qu'un empereur écrive au dernier de ses sujets, mais que Dieu lui-même ait daigné écrire à Thomme. Souvent même, à l'exemple des premiers fidèles, il porte rÉvangile avec lui : et en voyage comme en repos, chaque jour il en nourrit son esprit et son cœur.

Un autre objet du don de piété, c'est le prochain (1). La vertu naturelle qu'on nomme la piété filiale nous porte à aimer non-seulement notre père selon la chair, mais encore tout ce qui lui est uni par les liens du sang. L'esprit de piété produit l'accomplissement du même devoir, d'une manière bien plus parfaite et bien plus étendue. Plus parfaite, la grâce et non la nature en est le principeet le mobile ; plus étendue, tous les hommes en sont l'objet j Du cœur oîiil réside, le don de piété s'épanouît en sept œuvres de miséricorde corporelle, et en sept œuvres de miséricorde spirituelle. C'est le chandelier d'or qui, se développant en sept branches, illuminait le temple de Jérusalem et l'embaumait des plus doux parfums. Filles du don de piété, ces œuvres embrassent tous les besoins' de l'humanité. Qu'elles soient fidèlement accomplies, et les sociétés atteignent leur perfection : le ciel est sur la terre. Pour le prouver, il suffit de les nommer.

Les sept œuvres de miséricorde corporelle sont :

1** Donner à manger à celui qai a faim^ à boire à celui

qui a soif. La nourriture, étant le premier besoin de

l'homme, est aussi le premier objet et le premier acte

du don de piété. Un frère peut-il voir son frère souffrir

(\) Quarlus actus ejus est conslitulis in miseria subvenire. S. AnL, ubi suprà.

la faim ou la soif, sans lui donner à manger et à boire? Mais entre Thomme qui soulage son semblable et le chrétien qui exerce la charité, grande est la différence.

Le premier agit par le mobile ton t humain de la fraternité naturelle; le second, par l'impulsion supérieure de la fraternité divine. Le premier peut donner, le second seul se donne. Le premier donne à ceux qu'il aime; le second donne même à ses ennemis. Le premier est inconstant; le second, persévérant, comme le principe qui le fait agir. Avoir donné le pain et leau, suffit au premier; le bonheur du second est d'ajouter, au strict nécessaire, certaines douceurs, compatibles avec ses ressources et en rapport avec les besoins du pauvre.

2** Héberger le pèl&rin. L'homme peut n'avoir besoin ni de pain pour apaiser sa faim, ni d'eau pour étancher sa soif, mais il est voyageur et étranger. La nuit approche; il n'a ni abri ni moyen d'en avoir. L'Esprit de piété veut qu'il en ait un, et il Taura. Bien différente de l'hospitalité naturelle qui, avant d'ouvrir sa porte, regarde aux haillons et à la mine du pauvre, l'hospitalité chrétienne reçoit, les^yeux fermés et les bras ouverts. Elle sait que dans le pauvre, quel qu'il puisse être, c'est le divin mendiant qu'elle accueille, qu'elle abrite et qu'elle réchauffe : Christus est qui in universitaie pauperum mendicat.

3^ Vêlir celui qui est nu. L'Esprit de piété filiale, et luiseul, adonné, il donne encore, chaque jour, sur tous les points de la terre où il se fait sentir, des langes au nouveau-né, au pauvre le vêtement pour se couvrir et la couche pour se reposer. A toutes les oreilles chrétiennes il fait retentir ces paroles d'un grand docteur de l'Église : « A l'affamé appartient le pain que vous retenez chez vous; au nu, ce vêtement que vous laissez

enfoui dans votre garde-robe: au déchaussé, ces chaussures qui sont mangées aux vers; à l'indigent, cet argent que vous avez enfoui. Aussi nombreux sont les pauvres que vous pouvez soulager et que vous ne soulagez pas : aussi nombreuses sont les injustices que vous commettez (1). »

4® Visiter le malade. Le monde païen, qui comptait ses théâtres par centaines de mille, n'avait pas un hôpital. Mais l'Esprit de piété a soufflé, et le monde s'est couvert de palais pour recevoir les victimes des infirmités humaines. De génération en génération, ces palais se sont peuplés d'anges visibles, dont le visage souriant a consolé le malade, dont l'industrieuse charité lui a procuré mille douceurs, et dont la main tour à tour douce et forte a pansé ses plaies ou retourné la paille de son lit. Chaque jour encore le même esprit conduit la dame de charité, Tassocié de Saint- Vincent de Paul, dans le réduit de la souffrance; et, en abaissant ainsi le fort vers le faible, contribue plus efficacement que tous les discours à raffermir les liens sociaux.

5** Consoler le prisonnier. Le pauvre ordinaire, le malade lui-même, peuvent en bien des circonstances exposer leurs besoins et attirer la compassion. Cette ressource manque au prisonnier. Une double barrière éloigne de lui la charité : les murs de sa prison et la répulsion qu'il inspire. Grâce au don de piété, les affreux cachots du paganisme, les bagnes pourrisseurs du mahométisme ont fait place à des prisons moins meur-

(1) Esurientis est panisille quera ta apud te detines. Nudi, vestisiUa quam in cella tibi servas. Discalceati, calceus ille qui domi tuae putredine corrumpitur. Egeni, argentum quod humi defossum babas. Itaque tôt injuria afficis, quot luis rébus, dum licet, non juvas. S. Basil., conc. iv de Eleemosyn.

trières. Le prisonnier n'est plus seul à dévorer ses larmes, seul il ne portera pas ses fers ; et, s'il doit monter à Téchafaud, il aura, pour le soutenir, un bras fraternd, et, pour le consoler, un ami dévoné, qui lui ouvrira le ciel en récompense de son sacrifice. «

6** Racheter le captif, Rome païenne donnait au créancier le droit de mettre en pièces le débiteur insolvable. En soufflant sur le monde, l'Esprit de piété n'a pas seulement aboli ce droit barbare, il a inspiré des fondations consacrées au rachat du débiteur. Tonte l'antiquité païenne faisait la guerre pour conquérir du butin et des esclaves : rarement on rachetait les soldats prisonniers. Être veiidus conâmé des bêtes de^ somme; immolés sur la tombe des vainqueurs, ou réservés pour lesjeux homicides de l'amphithéâtre, était le sort ordinaire qui les attendait. Grâce aii don de piété, la guerre s'est humanisée ; la vie des prisonniers est respectée, leur échange ou leur rachat est devenu une loi sacrée des nations chrétiennes. Quel que soit son nom, sa condition ou son pays, le captif chrétien est devenu pour le chrétien un frère et un ami. Les annales de Marec^ de Tanger, jde Tunis^ d'Alger'et de cent autres villes rediront éternellement les miracles de rédemption, aceonn plis, pendant plusieurs siècles, en faveur des captifs chrétiens. . . : » ; f • :•

7*" Ensevelir les morts. Mettre au nombre des œuvres les plus excellentes tout ce qui répugne le plus à la nature, est le chef-d'œuvre de l'Esprit de piété. Or, le monde chrétien a vu ce que le monde païen n'aurait jamais soupçonné, des associations nombreuses, telles que les Cellites, consacrées à l'ensevelissement et à la sépulture des morts. Dans les soins religieux qui, aujourd'hui encore, doivent entourer la dépouille mor-

telle du pauvre, non moins que celle du riche : quelle leçon de respect pourThomme ! Quelle prédication incessante de ce dogme, consolation de la vie et base de la société, lé dogme de la résurrection de la chair ! C^edt ainisi que le cœuf du chrétien, fondu par le Saint- Esprit, cqmme la cire par le feu, se répand sur tous les besoins corporels de l'homme, depuis le berceau jusqu'à k tombe. Avec non moins d'abondance, il se répandu sur ses besoins spirituels : sept genres de dévouement OU' sept œuvres de miséricorde les soulagent, i 1^. Instruire les ignorants. Le premier besoin de Tàfoe^ c'est la vérité. La faire briller à ses yeux, est aussi le premier besoin qu'inspjre l'Esprit de piété< Lia belie antiquité n'était qu'un troupeau de brutes. Composés xl'esclaves, les trois quarts du genre humain, et au'^elà; vivaient sans Dieu, sans foi, sans espérances, sans'cotisolation, sans autre loi que les oapricesde leurs m€iitres*oCes maîtres eux-riiêmes, esclavei dei'Esprit de ténèbres, bu dédaignaient,' ou ignoraient, om combattaient, ou travestissaient la véritéi-» Inspiré par F'Esprit de piété, .Kamôur fraternel des âmes a changé la face du monde. Il l'a tiré de la barbarie Jet l'empêche d'y retomber^ C^est lui qui d'un pôle, à l'autre multiplie les organes de la vérité, et depuis le berceau jusqu'à la tombe alluma les phares, destinés à > éclairer la route ténébreuse de l'humanité. C'est lui qui chaque jour transporte au delà des mers, et fixe au milieu des tribus saunages, le missionnaire catholique t et la sœur de charité*

2® Reprendre ceux qui font mal. A peine l'homme s'est éveillé à la raison, qu'il sent en lui la loi des membres; par mille sollicitations cette puissance funeste l'entraîne au mal. L'avertir, afin de prévenir la

chute; le relever, lorsqu'il tombe : tel est, dans Tordre spirituel, le second bienfait de TEsprit de piété. Qui pourrait en mesuser l'étendue? Préserver ou guérir rhomme d'une maladie mortelle, est un bienfait, donner la vue à un aveugle, est un bienfait; remettre dans son chemin le voyageur égaré qui marche au précipice, est un bienfait.

Mais préserver Tâme ou la guérir de la lèpre mortelle du péché ; dessiller les yeux du pécheur qui ne voit pas son mal, qui ne veut pas le voir; lui faire accepter le conseil qu'il repousse, la correction qui l'irrite, la main qui l'arrête sur le bord de l'abîme : n'est-ce pas un bienfait incomparablement plus grand? Pour le réaliser, quelles touchantes industries, quelles douces paroles, que de sacrifices coûteux à la nature et que de moyens ingénieux sait inspirer l'Esprit de piété! Mais aussi, jamais on ne connaîtra le nombre des âmes, âmes déjeunes gens et de vieillards, âmes de parents et d'enfants, qu'il a préservées ou retirées du mal, qu'il en préserve ou qu'il en retire encore chaque jour.

'è'^ Donner conseil à ceux qui en ont besoin. Qui n'a pas besoin de ce nouveau bienfait de l'Esprit de piété? L'homme naît enveloppé de ténèbres. Il n'a, pour se conduire, que les lueurs incertaines de sa vacillante raison. Avec l'âge, il devient le jouet de son imagination et de ses sens. Dans ses rapports avec ses semblables, il est trop souvent exposé à être victime des artifices d'autrui ou de ses propres perplexités. Malheur à lui s'il demeure abandonné à lui-même. Malheur plus grand s'il ne veut pas de conseil. Se prendre soi-même pour maître^ cest se faire le disciple dun sot (1). Or,

(i) Qui se sibi magislrum constituit^ se stulto discipulum subdit. 5. Berii.

c'est un fait d'expérience, que la sottise, fille deForgueil, conduit à la ruine. Ainsi, d'un conseil peut dépendre la fortune, l'honneur et même le salut, par conséquent nulle aumône plus utile qu'un conseil inspiré par l'Esprit de piété. Quand le tribunal de la pénitence n'aurait d'autre but que de la distribuer, il serait encore digne de toutes les bénédictions de la terre.

4^ Consoler les affligés, La souffrance sous tous les noms et sous toutes les formes : telle est la vie de l'homme dans cette terre d'épreuve. Tandis que la foule se presse autour des heureux du siècle, trop souvent l'homme affligé est laissé seul avec ses chagrins. En inspirant à l'homme une véritable compassion pour l'affligé, l'Esprit de piété prévient cet acte de cruel égoïsme. Grâce à lui, (,uclle différence entre le malheur sous l'empire du paganisme, et le malheur sous le règne du christianisme! Là, une insensibilité stoïque et presque barbare; ici des cœurs émus et des yeux qui pleurent. Là, tout au plus quelques mots, froids comme l'inexorable destin; ici, des paroles pleines d'espérance, qui relèvent le courage abattu, rendent la croix légère et vont quelquefois jusqu'à la faire préférer aux plus douces jouissances. Du moins, que de larmes rendues moins amères, que de désespoirs prévenus, que de suicides empêchés !

5® Souffrir patiemment les injures et les défauts d autrui. La consolation nous aide à nous supporter nousmêmes, la patience nous fait supporter le prochain. Fais à ton frère, dit au chrétien l'Esprit de piété, ce que tu veux qu'il te fasse. 11 a ses défauts, tu as les tiens. Si tu veux qu'il te supporte, supporte-le toi-même. En portant mutuellement votre fardeau, vous l'allégerez, surtout vous le rendrez méritoire. 11 a parlé, et

les caractères les plus opposés peuvent vivre ensemble : et des familles qui, autrement, seraient un enfer anti* cipé, deviennent le séjour delà concorde et le vestibule ducieL : *. i 'r}[,

6** Pardonner de bon c(eur les offenses. Entrô supporter patiemment une injure et la pardonner de bon cœur, grande est la différence. Iol bouchei peut se taire, etrâme être profondément ulcérée. De là, les longues et noires rancunes qui font de la vie: unenhonte et «m supplice. Mais voici FEsprit de piété qui dit à' M reille du cœur- Idessé : Pardonnea-nous nos offenses, conune nous pardonnons ai ceux qui nous ont oSënsé^. De ces mots tout-puissants sont sortis de$ millionsrtdfc miracles plus grands que- la résuitreclion d'un mort Le bras se désarme ; ifc. ressentiment s apaise ; le pitiv don cesse d.'être une lâcheté; et, au lieu de passer pout une gloire, la vengeance répugne comme nn^honteui forfait* . ij; - • > .' >:. ^ '

7^ Prier pour tous et pour œua: gui nous persécutent. Être oublié pendant la vie et surtout après la morbv'OU n'être Fobjet que d'un souvenir stérile, est un des plus cruels crucifiements du cœur. L'Esprit de piété e$t venu nous l'épargner.. Vous n'oublierez, nous dit-il^ni les morts ni les vivants, pas même ceux qui vous persécutent. Pour tous vous aurez des souvenirs utiles; vos prières leur obtiendront les biens que votre cteur désire, mais que votre impuissance ne vous permet pas de leur donner. Ce qu'ont obtenu de faveurs et soulagé d'infortunes sur la terre et au purgatoire ces simples paroles, nul ne le saura, si ce n'est au jour des grandes manifestations, où il nous sera donné de voir dans toute son étendue la fécondité inépuisable de l'Esprit de piété.

3*" Quelle est la nécessité du don de piété? Nous en

appelons maintenant à tout homme impartial, et nous lui demandons s'il est possible, même au point de vue purement humain, d'injaginer quelque chose déplus fécond et de plus nécessaire que le don de piété? Si, par impossible, il hésitait à répondre, qu'il considère le don de piété sous un autre aspect. L'hommîe, nous ne cesserons de le ^répéter, est placé centre deux esprits opposés ; quoi 'qu'il fasse, il obéit à Tun ou à lautre. S'il a'est pas inspiré par l'Esprit de piété, il est poussé par l'Esprit contraire. Quel est-il? C'est l'Esprit d^Envie{l). S'attristerdu bien des autreb, se réjouit- dé leur mal : voilà TenVîe len elle-miême (2) . ' ^

Se peut-il imaginer rien de plus pervers, de plus honteux et de plus antisocial ? Non, si ce n'est Tenvie considérée dans ses effets. Quels sont-ils? Tandis que le don de piété attendrit le cœur, l'ennoblit, le dilate et le répand en effusions d'amour sur Dieu et sur l'homme; l'envie endurcit le cœur, le dégrade, le resserre, le rend méchant et malheureux. Ver dans le bois, rouille dans le fer, teigne dans l'étoffe : voilà l'envie dans le cœur. Elle le ronge et le remplit de toute espèce de mal et le dépouille de toute espèce de bien. Les autres vices sont opposés à une vertu particulière ; l'envie est opposée à toutes. Comme ces oiseaux de nuit que la lumière offusque, l'envieux ne peut supporter l'éclat d'aucune vertu, d'aucune supériorité, d'aucun avantage, d'aucune affection qui ne s'adresse pas à lui.

Delà vient que l'envie est appelée, non une mauvaise

(1) DoDum pietatis expellit Spiritum iavidiae, quœ crudelis est, et Don potest pati alios bona habere, sed potius appétit sui malum cum priori malo proximi. S. Anto7Uf VI p., lit. X, c. i.

(2) lovidia est aliense felicitatis tristitia, et ia adversilate lœtitia. S. Bonav.j Diœta saliitis, c. iv.

bête, mais une bête très-mauvaise (1). C'est l'envie qui a perdu les anges dans le ciel. C'est l'envie qui a perdu nos premiers parents au paradis terrestre. C'est l'envie qui a rendu Caïn fratricide. C'est l'envie qui a vendu Joseph. C'est l'envie qui a crucifié le Fils de Dieu. Si on voulait rapporter toutes les noirceurs, les empoisonnements, les calomnies, les haines, les injustices, les divisions, les actes de cruel égoïsme, c'està-dire les hontes, les malheurs enfantés par l'envie, il faudrait citer presque toutes lespages.de l'histoire des peuples et des familles. Délivrer l'humanité d'un pareil fléau, est le bienfait réservé à l'Esprit de piété. N'estce rien? Comme tous les autres, le don de piété est donc un élément social, que nulle invention humaine ne saurait remplacer.

(1) Unde non tanlum djcitur mala, sed pessima. Hœc est fera pessima quœ devoravit Joseph. 5. Bonav., ubisuprà.

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