LE DON DE FORCE
Ce qu'est le don de furce. — Différence entre la vertu de force et le don de force* — La place qu'il occupe au milieu des sept dons. — Deux objets du don de force : agir et souffrir. — Ce que rhomme doit faire : reconquérir le ciel. ^ Trois ennemis à vaincre : le démon, la chair, le monde.— Ce que i'homme doit souffrir. — Faiblesse de Thomme. — Effets du don de. force soit pour agir, soit pour>ouffrir. — Parole de saint Paul. — Nécessité du don de force. — Opposé à la paresse. — Ce qu'est Tesprit de paresse.— Ce qu'il opère. —Portrait du monde, esclave de l'esprit de paresse.
Le don de science est un magnifique supplément à la raison. Il est h l'âme ce que le télescope est à l'œil. Par la connaissance certaine et raisonnée de la vérité, il nous communique la simplicité de la colombe et la prudence du serpent, déjoue les sophismes de l'impiété, illumine toutes les sciences humaines et les relie dans une vaste synthèse. Par la rectitude qu'il donne au jugement, il dégage le vrai du faux, le bien du mal. Par la juste appréciation des choses, il nous préserve des charmes fascinateurs du monde et du démon, des illusions de l'esprit, des erreurs du cœur, source de tourments et de colères, de divisions et de désespoirs. Il en résulte que le don de science sur la terre, c'est la paix; ce don de moins, c'est la guerre. Deux raisons surtout devraient le rendre plus précieux aujourd'hui que jamais : l'ardeur pour la science, et la fascination de la bagatelle.
Sans ce don nécessaire, le savant est une taupe que la lumière offusque, ou un enfant qui bégaye, et Thomme, quel qu'il soit, un filateur de toiles d'araignées, un constructeur de châteaux de cartes.
Toutefois, connaître clairement la vérité, soit dans Tordre surnaturel, soit dans Tordre naturel, ne suffit pas : il faut à Thomme le courage d'être conséquent avec lui-même. Grand doit être ce courage ; car la vérité exige souvent de rudes combats, et la vertu de coûteux sacrifices. A ce besoin, le Saint-Esprit pourvoit par un nouveau don : la Force. La connaissance de ce nouveau bienfait nous sera donnée par la réponse à nos trois questions : Qu'est-ce que le don de force? quels en sont les effets? quelle en est la nécessité?
1® Qu'est-ce que le don de force ? Di force est un dm du Saint-Esprit qui nous communique le courage denr treprendre de grandes choses pour Dieu et la confiance à les accomplir malgré tous les obstacles (i). Entre le don de force et la vertu de force, saint Antonin énumère quatre différences.
1*" L'un et Tautre supposent une certaine fermeté d'âme soit pour agir, soit pour souffrir ; mais la vertu de force a sa sphère d'action dans les limites de la puissance humaine et ne s'étend pas au delà. Le don de force a la sienne dans la mesure de la puissance divine, sur laquelle il s'appuie, suivant le mot du prophète : En mon Dieu Je traverserai le mur y c'est-à-dire je renverserai tous les obstacles insurmontables aux forces naturelles.
(1) DoDum fortitudinis est babitus in appetitu irascibiii infasos, c]uo disponitur animus ad hoc quod perveniat ad fiaem cujusiibet operis iachoati et évadât qusecumque pericula imminentia : quod quidem excedit naturam humanam. Vig.^ c. xii^ p. 413.
2^ La vertu de force donne à Tâme le courage de braver les dangers, mais non la confiance dé les braver et de les éviter tous. Le don de force opère lun et l'autre, soit qu'il faille affronter de graves périls, ou surmonter de grandes difficultés.
3^ La vertu de force ne s'étend pas à tout ce qui est difficile. La raison en est que la vertu de force s*appuie sur la puissance humaine. Or, la puissance humaine n'est pas une en face de toutes les difficultés. Mais elle se divise, suivant les difficultés, en facultés différentes. Ainsi, les uns ont la force de vaincre les concupiscences de la chair, mais n'ont pas celle de braver les supplices et la mort. Il en est autrement du don de force. S'appuyant sur la puissance divine comme sur la sienne propre, il s'étend à tout et suffit à tout. Job le proclame par ces généreuses paroles : Placez-moi près de vous et vienne m' attaquer qui voudra.
4® La vertu de force ne conduit pas toujours ses entreprises à leur fin, parce qu'il ne dépend pas de l'homme d'atteindre le but de ses œuvres et d'éviter tous les maux et tous les dangers : la preuve en est qu'il finit par y succomber en mourant. Le don de force accomplit toutes ces consolantes merveilles. En effet, parles œuvres généreuses qu'il lui fait accomplir, il conduit l'homme à la vie éternelle : ce qui est la fin de toutes les entreprises et la délivrance de tous les dangers. Glorieux résultat dans lequel il le remplit d'une confiance qui exclut la crainte contraire, et que Paul chantait en disant : Je puis tout eîi celui qui me fortifie (J). Tel est le don de force en lui-même. Il reste à le montrer dans ses rapports avec les autres^dons et dans les effets qu'il produit.
(1) s. Anton.y iv p.,tit. XIII, c. i, p. 2iO. —S. Th., 2, 2, q. 139, art. i, cor; Vig.,ubi suprà.
2® Quels sont les effets du don de force? Soit qu'on Ténumère en montant ou en descendant, le don de force occupe le quatrième rang parmi les dons du Saint- Esprit. Il est placé au centre de ce brillant cbrt^e, comme un roi sur son trône, ou comme un générai d'armée au milieu de ses officiers. Deux raisons expliquent la place qui lui est assignée. D'une part, entre toutes les œuvres divines, celles qui frappent le plus sont les œuvres de force; d'autre part, le don de force- protège tous les autres dons et les réduit en actes. C'est pour eux, pour leur conservation et pour leur gloire qu'il livre de continuels combats. Si le repos intérieur est surtout leur partage, l'action extérieure est le sien (1). Or, agirîX souffrir sont les deux objets du don de force : faire l'un et l'autre avec courage et persévérance, ce sont sefr eflfets.
Agir. Le don de force, avons-nous ditj conununique le courage d'entreprendre de grandes choses. Quelles sont-elles ? S'il ne s'agissait que de certaines actions d'éclat, en dehors de la vie ordinaire de la plupart des hommes, le don de crainte ne serait pas d'un très-grand prix, car il serait rarement nécessaire. Cependant, comme tous les autres, le don de force est indispensable au salut. Quelles sont les grandes choses auxquelles il s'applique? Pour les connaître, il suffit d'étudier celte question : qu'est-ce que l'homme?
L'homme est un roi déchu qui cherche son trône. Que l'homme ait été créé roi et qu'il soit déchu de sa royauté, c'est la vérité qu'on trouve écrite en tête de
(1) Quartus idemque médius septem spirituum Dei, et velul in quodam sedens principatu, prsedicatur Spiritus fortitudinis. Et recte. Naoi iDtercœtera Spiritus sancti opéra, opus fortitudinis magnum et miri6cum est... Spiritus fortitudinis magis est in actii, et forisoperatur sive prsBliatur, prœliando sancta illis otia componit. Rupert,, Le oper. Spir. sanct,, lib.VI, c. i.
l'histoire de tous les peuples. C'est le dogme que révèle chaque jour et à chaque heure du jour, même à celui qui le nie, la lutte intestine du bien et du mal, la coexistence dans le même cœur, de sublimes instincts et d'ignobles penchants. Que l'homme soit appelé à reconiquérir sa royauté, c'est une seconde vérité non moins certaine que la première. Sur elle reposent et la religion et la législation de tous les peuples, car sur elle repose la distinction du bien et du mal. Le bien est ce qni conduit l'homme à sa réhabilitation, le mal est ce qui l'en éloigne. Remonter sur son trône, est donc la grande œuvre que Fhomme doit accomplir.
Or, les moyens étant toujours de la même nature que la fin, grands sont les moyens donnés à l'homme pour arriver à sa fin dernière. Les employer avec courage et persévérance, c'est donc accomplir une grande chose, pour laquelle le don de force est indispensable (2) . Quels sont ces moyens de réhabilitation et de conquête? Ils sont au nombre de dix, appelés par excellence le Décalogue ou les dix paroles. Ces dix paroles, ou ces dix verbes, sont comme dix incarnations de Dieu. En les pratiquant, l'homme devient un décalogue vivant, il se réhabilite, il devient roi, il devient Dieu, Accomplir le décalogue est donc la grande chose que l'homme doit faire, et Tunique pour laquelle le temps lui soit donné.
Cette entreprise est aussi difficile qu'elle est grande. Trois puissances redoutables sont liguées pour la faire échouer : le démon, la chair et le monde. Le démon : ce que nous avons dit dans la première partie de notre ouvrage nous dispense de parler de la ruse, de la cruauté,
(1) Ad magna prœmia perveniri non potest, nisi per magnos labores. S. Grég,, ùi Evang. HomiL, xxxvii.
de la haine de ce premier ennemi, et, par conséquent, des dangers qu*il nous fait courir. Pharaon, qui, joignant rhypocrisie à la cruauté, entreprend d'exterminer le peuple d'Israël; Nabuchodonosor, qui fait jeter les jeunes Hébreux dans la vaste fournaise, chauffée sept fois plus que de coutume et dont la flamme s'élève jusqu'au ciel; Hérode, le bourreau des enfants de Bethléem, représentent imparfaitement le démon, sa haine, ses ruses et son insatiable soif des âmes.
La chair : foyer incandescent où fermentent nuit et jour, depuis le berceau jusqu'à la tombe, la délectation, l'amour, la vanité, la colère, le désir, l'aversion, la haine, la tristesse, l'audace, l'insubordination, Tespérance, la crainte, le désespoir. Comment représenter cette chair qui conspire perpétuellement contre l'esprit? C'est Eve, qui offre le fruit défendu à son mari et l'engage à se délecter avec elle dans le mal. C'est la femme de Putiphar , qui sollicite au crime le beau et chaste Joseph. C'est Thamar, qui, parée des vêlements delà courtisane, s'assied à l'angle du carrefour, pour attendre Juda et l'enlacer dans ses honteux filets. C'est Dalila, qui endort Samson sur ses genoux, lui coupe la chevelure résidence de sa force , et le livre aux Philistins, c'est-à-dire aux démons qui lui crèvent les yeux et en font leur jouet.
Habile à porter au mal, la chair ne l'est pas moins à détourner du bien. Pas un genre de guerre contre luimême que l'homme ne doive connaître, pas un sacrifice qu'il ne doive être prêt à s'imposer. Tantôt, c'est une passion longtemps nourrie qu'il faut dompter, une liaison pleine de charmes séducteurs qu'il faut rompre; tantôt un bien mal acquis dont il faut se dépouiller; mais que de réclamations, que d'objections, que d'impossi-
bilités et de déchirements ! D'autres fois, Dieu appelle à une vocation sublime : il veut un prêtre, un missionnaire, une carmélite, une Sœur de charité. C'est Abraham qui doit quitter la terre de ses pères, sa famille, ses amis et partir pour une région lointaine. Ici encore, qui dira les larmes, les prières, les prétextes, les obstacles que la chair et le sang opposent à l'appel divin ? Et pourtant, sous peine de mort, il faut tout surmonter.
Le monde : foule immense de renégats qui tourbillonne au milieu de plaisirs insensés et dont les provocations, les ricanements, les maximes, les mœurs, les fêtes, les théâtres, les modes, les tableaux, les gravures, les statues, les danses, les chants, les écrits sont autant de traits enflammés : il faut que l'homme vive au milieu de cet incendie de luxure sans brûler, comme les trois enfants dans la fournaise de Babylone, sans perdre un de leurs cheveux. Vaincre le démon, vaincre le monde, se vaincre lui-même, telle est Tœuvre que l'homme doit accomplir : œuvre immense et bien au-dessus de ses forces. Toutefois, ce n'est que la première et la moins difficile partie de sa tâche : souffrir est la seconde.
Souffrir. Saint Antonin et saint Thomas donnent plusieurs raisons pour montrer qu'il faut plus de force pour souffrir que pour agir. « Sans doute, disent-ils, attaquer et se jeter dans le péril précède, quant au temps, supporter et souffrir. Néanmoins, supporter et souffrir est plus essentiel à la force, plus noble, plus difficile et plus parfait. D'abord, il est plus difficile de combattre contre un plus fort que contre un plus faible. Or, celui qui attaque se pose en plus fort, tandis que celui qui soutient le choc se présente comme plus faible. Ensuite, celui qui supporte et qui souffre sent actuellement le mal et le danger, tandis que celui qui attaque ne les voit
que dans l'avenir. Or, il est bien plus difficile de n*ètre pas touché du mal présent que du mal futur. Enfin, supporter implique une certaine longueur de temps, tandis que attaquer peut se faire en un clin d'œil. Mais pour demeurer longtemps inébranlable à l'attaque, aa danger et à la douleur, il faut bien plus d*énergie que pour se porter subitement à une œuvre difficile (!)>» De là, ce mot d'un grand capitaine : Les meilleures troupes ne sont pas les plus ardentes au combat, mais les plus dures à la fatigue.
Que l'homme doit-il souffrir? Mieux serait de deman* der ce qu'il ne doit pas souffrir. Douleurs physiques et douleurs morales, douleurs nées au dedans, douleurs venues du dehors, foris pugnœ^ intus timorés; oialadies de tout genre et de tous les organes, pauvi:eté, contradiction, calomnie, injure, injustice, attaques du côté du démon, de la chair et du monde, ei;! un mot, la peine du corps et la peine de Fâme sous toutes les formes :td est le cortège qui l'entoure depuis le berceau jusqu'à la tombe. Nous ne parlons que de la condition commune à toutes les existences. Souvent l'homme et surtout le chrétien est prédestiné à des souffrances exceptionndles. Sa vertu irrite le monde et le démon. Pour lui, sont leur haine, leurs sarcasmes, leurs mépris. Pour lui, aujourd'hui comme autrefois, sur une grande partie du globe, se forgent les haines, s'ouvrent les prisons, se dressent les potences, s'aiguisent les sabres et s'allument les bûchers. 11 faut que l'homme, l'enfant et le vieillard, la vierge timide bravent tout cet appareil de mort et la mort elle-même : l'apostasie serait l'enfer.
Mais qu'est-ce que l'homme? La faiblesse même.
(1) 5. 7^., s» 2», q. 123, art. 6, ad 1. S. Anton., iv p., lit. XIII, c. I, fol. 210.
Cherchez tout ce qu'il y a de plus faible dans la nature, une feuille que le vent emporte, c'est Thomme. Ainsi le définit le Saint-Esprit lui-même : Folium qxiod vento rapitur (1). Incapable d'avoir une bonne pensée, il ne peut de lui-même ni agir ni youloir au bénéfice de sa fin dernière. Inconstant, il forme de bonnes résolutions qu'il ne tient pas. Lâche, la moindre peine l'effraye ; sensuel, la mortification lui est en horreur; insoumis, le joug de l'obéissance lui pèse. A la moindre violence qu'il est -obligé de se faire pour Dieu, le mécontentement est au fond de son cœur, la résistance dans sa Tolonté, l'opposition dans son esprit, la plainte et le murmure sur ses lèvres. Voilà, et plus nulle encore, la feuille sèche qu'on appelle l'homme.
Et pourtant, il faut que cet être si faible devienne la force ^vivante ; il faut que cet enfant de Dieu devienne parfait comme son père. Malgré tous les obstacles que nous avons signalés, malgré le démon, malgré le monde, malgré lui-même, il faut que ce roi tombé reconquière le trône qu'il a perdu. Mesurez sa faiblesse, mesurez la grandeur de l'entreprise, et vous aurez la mesure du besoin continuel qu'il a du don de force.
Grâce à ce don divin, le monde, depuis dix-huit cents ans, a vu d'incroyables merveilles. Il a vu des millions d'âmes, âmes de riches et âmes de pauvres, âmes de savants et d'ignorants, âmes de vieillards, de femmes et d'enfants, âmes vivant dans le cloître et dans le siècle, en Orient et en Occident, sous toutes les latitudes, fortes, courageuses et constantes dans Texécution de leurs saints propos; fortes et courageuses, pour vaincre les tentations, fortes, magnanimes etgénéreuses,
(1) Job y xiii, 25.
pour supporter les adversités et les douleurs. Le Saint- Esprit lui-même leur rend cet hommage. « Ils ont vaincu les royaumes, accompli la justice, obtenu l'efifet des promesses, fermé la gueule des lions, ont été guéris de leurs maladies, sont devenus forts dans les combats, ils ont mis en fuite les armées étrangères, ont rendu aux femmes leurs enfants, les ressuscitant après leur mort (1). »
Nous connaissons ce qu'ils ont fait : qu'ont-ils souffert? « Les uns ont été cruellement tourmentés, ne voulant point racheter leur vie présente, afin d'en trouver une meilleure dans la résurrection. Les autres ont souffert les outrages et les fouets, les chaînes et les prisons; ils ont été lapidés, ils ont été sciés, ils ont été mis aux plus rudes épreuves; ils sont morts par le tranchant du glaive ; ils ont mené une vie errante eouverls de peaux de brebis et de peaux de chèvre, abandonnés, affligés, persécutés ; eux dont le monde n'était pas digne, errant dans les déserts et les montagnes, et se retirant dans les antres et dans les cavernes de la terre. Puisque nous sommes environnés d'une si grande nuée de témoins, dégageons-nous de tout ce qui appesantit, et des liens du péché; et courons par la patience dans la carrière qui nous est ouverte (2). »
Voilà ce que le monde a vu ; et voici ce qu'il a entendu. Au nom de tous ces élèves de la force, il a entendu Paul jetant ce sublime défi à toutes les puissances ennemies : « Je ne crains rien ; car je peux tout en celui qui me fortifie. Qui nous séparera de l'amour de Jésus-Christ ? La tribulation ? ou l'angoisse ? ou la faim? ou la nudité? ou le péril? ou la persécution? ou le
(1) Hehr., xi, 33, 35.
(2) Ibid., 35 et suiv.
glaive?... Je suis assuré que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les puissances, ni les choses présentes, ni les futures, ni la violence, ni tout ce qu'il y a de plus haut ou de plus profond, ni aucune autre créature, ne pourra jamais nous séparer delamour de Dieu qui est dans le Christ Jésus (1). »
Il a entendu Térèse, prenant pour devise : Ou souffrir ou mourir; il a entendu une des filles de Térèse, Magdeleine de Pazzi, plus sublime encore, s'il est possible, que sa mère, disant : Souffrir et ne pas mourir. Il a entendu Jean de la Croix, résumant tous ses vœux dans ces mots : Souffrir et être méprisé pour Dieu. Combien d'autres accents, non moins inconnus du monde païen, n'ont pas retenti dans l'humanité chrétienne, depuis le jour où TEsprit de force est descendu sur elle ! Et pour croire au christianisme, il en est encore qui demandent des miracles !
S"" Quelle est la nécessité du don de force? Après ce qui vient d'être dit, une pareille question semble superflue. Il n'en est rien. A l'égard du don de force, comme à l'égard des autres dons du Saint-Esprit, l'homme se trouve dans l'alternative impitoyable que nous avons signalée : Ou vivre sous l'empire de l'Esprit de force, ou vivre sous la tyrannie de l'Esprit contraire. Quel est-il? l'Esprit de paresse (2). Voyons en quoi il consiste et ce qu'il fait de Thomme et du monde. La paresse est un engourdissement spirituel qui nous empêche d'accomplir nos devoirs (3). C'est le chloroforme
(0 Act,^ M, 24; PAfa>p., iv, 13; jRom., vin, 35-39.
(2) Spiritus fortitudinis illuminât Spiritum tristem accidiœ, quse propter lœdium laboris subterfugit viriliter bona operari infirmitate victus sensualitatis. S. Anton., iv p., lit. X, c. i, p. 153.
(3) Acedia est torpor mentis bona spiritualia inchoare abhorrentis et inchoata perficere fastidientis. Ferraris, v<» Acedia.
de Satan. Â peine ce virus est répandu dans Fâme, qn*il l'appesantit et lui donne des nausées pour tout ce qui est bien spirituel. Sa fin suprême, Tamitié de Dieu en ce monde, sa gloire dans l'autre, les moyens d'y par^ venir : les devoirs, les vertus, les instructions chrétiefines, les fêtes, les sacrements, la prière, les bonnes (envres, la religion tout entière lui est à châtrge et à dégoût.
De là natt, suivant l'explication de saint Gr^oîre, la pusillanimité, joM«7/amm«V(W, espèce d'abattement et de mollesse en face d'une obligation tant soit peu coûteuse: telle que le jeûne, l'abstinence, la mortification des sens ou de la volonté ; la tiédeur, torpor^ qui omet le devoir ou qui ne l'accomplit qu'imparfaitement et par manière d'acquit; la divagation del'esprit, mentis^vagatio^ qui dans les-raercices de religion, est partout ailleurs qu'en la présence de Dieu ; l'instabilité du cœur, mstabilitas cordzs^ dont les inconstances dans le bien sont moins faciles à compter, que les mouvements du roseau agité par les vents contraires ; la malice, malttia^ à la pensée des devoirs imposés à l'homme et au chrétien, le paresseux se prend à regretter d'être né, et surtout né au sein du christianisme ; la haine, rancor^ du prêtre et de quiconque lui prêche ses obligations, ou même des objets matériels qui lui en rappellent le souvenir: la fomentation de tous les vices, car il est écrit de l'oisiveté, fille de la paresse, qu'elle enseigne toute sorte de mal; enfin, le découragement, le désespoir et l'impénitence finale (1).
On comprend ce que doit devenir un homme, un peuple, un monde, sous la tyrannie d'un pareil démon.
(i) Apud Fcrram, \« Acedia.
Si rien n'est plus brillant que le tableau tracé par le Saiut-Esprit lui-même, des élèves du don de force, ï^en n'est plus triste que le portrait des esclaves de l'Esprit.de paresse. Être dégradé, sans énergie pour le bien, stupidement indifférent pour ses intérêts éternels, oon-r» fondant toutes les religions dans un commun mépris, afin de n'en pratiquer aucune, enfoncé dans la matière : liB paresseux spirituel, homme, peuple ou monde, veut et ne veut pas. Il a des oreilles, et il feint de ne pas entendre; des yeux, et il feint de ne pas voir ; des pieds, et il ne marche pas ; des mains, et il ne travaille pas. Il ressemble à la porte qui vingt fois le jour s'ouvie et se ferme, et que le soir trouve toujours à la même place. Il cache sa main sous son aisselle, et c'est pour lui une fatigue de la porter à sa bouche (1).
Non-seulement cet homme, ce peuple, ce monde, se dégrade, mais encore il s'appauvrit en vérités et en vertus. Écoutons encore le Saint-Esprit : « Le lion est sur le chemin, dit le paresseux; si je sors, je serai dévoré. Aussi j'ai passé parle champ du paresseux, et je l'ai trouvé tout plein d'orties, tout couvert d'épines, et la clôture renversée. Va donc à la fourmi, paresseux; instruis-toi à son école. Pendant l'été, elle amasse pour l'hiver. Jusqu'à quand, paresseux, dormiras-tu, jusqu'à quand bâiller as- tu?
« Voici venir à toi l'indigence, comme un voyageur, et la pauvreté, comme un homme armé. Verjus aux dents, fumée aux yeux : tel est le paresseux pour celui qui l'emploie. S'il est tel pour les hommes, qu'est-il pour Dieu ? Épée immobile qui se rouille, pied inactif qui s'engourdit, vêtement non porté que la teigne dé- Ci) Prov,, XXXVI, 13, 15.
vore, eau croupissante où se forment et grouillent les insectes les plus dégoûtants, aliment affadi que la bouche rejette et qu'elle ne reprend jamais. Ce n*est pas avec des pierres qu'il faut lapider le paresseux, il n'en est pas digne, c'est avec de la fiente de bœuf (1). »
(ODestercore boum lapidatus est piger; et omnLs qui tetigerit eum excutiet manum éjus. EccL, xxii, *Z;xuii, 29; Prov., vi, i i ; id., X, 26; id., xui, 4; id., xxiv, 30. — De stercore boum, disent les commentateurs, parce que le bœuf est le modèle du travail.