‹ Traité du Saint-EspritChapitre 51 sur 106 · II · texte numérisé non relu

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leur nom ? Quel est leur nombre? Quels sont leurs rapports avec le bonheur de chaque homme? Comment procurent^elles le bonheur des sociétés? Quel est leur :/" supériorité sur les vertus? Quel est leur ordre hiérarchique? Quels sont leurs rapports avec les dons da S&mt-Esprit ? Telles sont les questions qui nous semblent embrasser, dans l'ensemble, un sujet aussî peu conna, et non moins intéressant, que les dons du Saiut- Esprit.

V Que faut-il entendre par les béatitudes? Les. béatitudes sont les dons- du Saint-^Esprit en action (1). Il en est du chrétien comme d uiji arbre. Lorsque, dans le baptême, il a reçu la vie divine et avec elle les vertus infuses; lorsque, par ses sept dons, le Saint-Esprit est venu donner le mouvement à toutes ces vertus, comme la chaleur à la sève, le chrétien peut et doit pratiquer certains actes d'une perfection surnaturelle, qui l'acheminent à sa fin dernière (2),

Ces actes sont appelés béatitudes, c'est-à-dire béatifiants. Ils diffèrent des vertus et des dons, comme l'effet diffère de la cause, le ruisseau de. la source, la fleur de l'arbre ; ou, pour parler le langage de la théologie, comme la faculté en acte diffère de la faculté en puisrsance. « Les béatitudes, dit saint Thomas, diffèrent des vertus et des dons, comme les actes diffèrent des habitudes (3). Ainsi, les Béatitudes ne sont pas, comme leur nom semblerait l'indiquer, des habitudes on

(1) Bealitudines distinguuntur a donis et virlutibus, sicut actus ab habitibus. Vig., c. xni, p. 418.

(2) U n'est pas besoin de dire que tout cela se fait en môme temps et par une seule opération.

(3) Bealitudines distinguuntur quidem a virlutibus et donis, non sicut habitus ab eis distinct!, sed sicut actus distinguuntur ab habitibus. 1% 2« , q. 49, art. i, corp.

des états permanents; mais des actes transitoires, produits par des habitudes permanentes, appelées dons du Saint-Esprit.

2** D'où vient leur nom? Le nom si doux et si peu compris de béatitude signifie bonheur parfait, repos final. a La béatitude, dit un grand théologien, est le soutcrain bien, la fin dernière; tous conviennent de cette définition. Nous appelons souverain bien ce qui a toutes les qualités du bien, et qui n'a aucune des qualités du mal, ce à quoi rien ne manque et ce à quoi on ne peut rien ajouter. Tous conviennent encore que ce souverain bien est un, et que c'est Dieu, bien parfait et source de tout bien, qui, s'unissant par adoption les anges et les hommes, les rend participants de sa béatitude infinie (1). »

Or, la béatitude est la fin dernière de la vie humaine(2) . Cette vérité est tellement certaine, ^e l'homme peut bien fausser la loi qui le pousse à la recherche du bonheur, mais il ne peut s'y soustraire. Le sachant ou sans le savoir, par le crime comme par la vertu, nuit et jour il travaille pour la béatitude. Tranquille et content, s'il la trouve ; inquiet et malheureux , s'il la poursuit en Yain. C'est l'aiguille aimantée qui, soumise à une attraction mystérieuse, gravite incessamment vers le pôle, et ne devient immobile qu'après s'être mise en rapport direct avec ce point du ciel.

La béatitude étant le bonheur parfait, et le bonheur parfait étant la pleine possession de Dieu, trois choses sont évidentes. La première que, par rapport à l'homme, la béatitude est tout à la fois imparfaite et parfaite.

(1) Vig„ c. XIV.

(4) Bealitudo est ultimus finis humanœ vilœ. 8. Th.y 1" 2®, q. 69, art, 1, corp.

Imparfaite sur la terre, où nous ne voyons Dieu, le souverain Bien, qu'à travers les ombres de la foi, et ne le possédons que d'une manière imparfaite. Parfaite dans le ciel, où nous verrons Dieu face à face, et le posséderons sans crainte de le perdre jamais. La seconde, que rhomme n'arrive pas tout d'un coup à sa fin. La troisième, que sa fin, ou la béatitude, n'est pas et ne peut pas être de ce monde.

Dans ces vérités de logique et de bon sens se trouve, pour le dire en passant, la preuve sans réplique de trois vérités fondamentales : l'existence d'une autre vie, la liberté humaine, l'obligation pour Fhomme, pendant toute la durée de son passage ici-bas, de tendre à sa fin par des progrès continuels. Le temps ne lui a pas été donné pour un autre usage. Ces progrès, étant un ach^ minement vers la béatitude, sont la béatitude commencée. De là vient fue, dans son langage profondément philosophique, l'Évangile appelle béatitudes^ certains actes de la vie présente, qui conduisent plus directement à la béatitude de l'autre.

Développant le texte sacré, la théologie catholique ajoute qu'on leur donne le nom de béatitudes pour deux raisons. La première, parce qu'ils nous rendent heureux ici-bas. C'est un fait d'expérience universelle que la plus grande somme de contentement, même ^ ce monde, est pour le chrétien fidèle à pratiquer les sept actes sublimes auxquels le Verbe incarné a justement donné le nom de béatitudes. La seconde, parce qu'ils nous conduisent plus directement à la béatitude finale, dont ils nous font jouir en espérance. C'est ainsi qu'on dit d'une personne qu'elle a obtenu l'objet de ses vœux, lorsqu'elle a l'espérance fondée de l'obtenir. L'Apôtre lui-même n'a-t-il pas écrit : Nous sommes

sauvés en espérance^ Or, Tespérance d'obtenir notre fin dernière est fondée sur quelque chose, qui nous y dispose et nous en approche.. Ce quelque chose consiste dans les opérations des dons du Saint-Esprit. De là vient qu'elles sont, appelées béatitudes, ou actes béatifiants (1).

En expliquant les rapports de chaque béatitude avec le don correspondant, nous justifierons d'une manière sensible ce nom de béatitude. Nous le ferons, afin de montrer que les choses dont l'Évangile fait dépendre le bonheur ne sont pas la source d'un simple bonheur mystique^ comme on parle aujourd'hui, c'est-à-dire purement spirituel et presque imaginaire. La vérité est que, sous tous les rapports et dans la plus large acception du mot, les béatitudes produisent ce que leur nom signifie. Pour la vie présente, comme pour la vie future, elles sont réellement la charte.de la félicité.

3** Quel est le nombre des béatitudes? Avec les conciles et avec saint Thomas , nous comptons sept béatitudes. La huitième, énoncée par saint Matthieu, n'est ^ne la confirmation et la manifestation des autres. En

{{ ) Dicitur enim aliquis jam finem habere propter spem finis obtinendi.,.. Spes autem de fine consequendo iosurgit ex hoc quod aliquis convenienter movetur ad finem, et appropinquat ad ipsum; ^uod quidem fit per aliquam actionem. Ad finem autem beatitudinis movetur aliquis et appropinquat per operationes virtutum, et prœcipue donorum, si loquamur de beatitudine seterna, ad quam ratio non sufficit, sed in eam inducit Spiritus sanctus, ad cujusobe- 4ientiam et sequelam per dona perficimur. Et ideo beatitudines distinguuntur quidem a virtutibus et donis, non sicut habitus ab eis dialincti^ sed sicut actus distinguuntur ab habitibus. S. Th.^ 1^2«> q.69^art. 1, corp. — Dons et béatitudes, étant deux mots irès-distincts et très-souvent répétés dans la langue catholique^ ne peuvent avoir le même sens. Pourquoi donc Suarez confond-il les choses qu'ils expriment? Lib. II de Necessitate graiiœ^ c. xxii, ratio in obscuro.

effet, dès que rhomme est afifermi dans la pauvretéspirituelle, dans la douceur et dans les autres béatitudes, la persécution est impuissante à le détacher de ces biens inestimables (I).

Quant aux raisons de ce nombre sept, elles se révèlent d'elles-mêmes. D une part, sept béatitudes suffisent pour constituer le bonheur. Moins, eût été trop peu; plus, serait inutile, D autre part, les béatitudes, ou actes béatifiants, n'étant que les opérations des dons, du Saint-Esprit, ou mieux^ ces dons mis en action, ne peuvent être qu'au nombre de sept. En outre, suivant de profonds théologiens, ces sept béatitudes sont en rapport avec les sept âges de la vie de rhomme, comme ces sept âges eux-mêmes sont en harmouie avec les sept âges du monde, et ceux-ci avec les sept jours de la création. (2).

4^ Quels sont les rapports des béatitudes avec le bonheur de chaque homme? «La vie présente, dit saint Antonin, se divise en sept âges, pendant lesquels le Verbe incarné s'est fait, au moyen des sept béatitudes, notre régulateur universel. Ces béatitudes, qui ne sont que des aiçtes vertueux, Thomme doit les avoir toutes et toujours ; tnais adapter chacune en particulier à Fâge oti il est. Là, se trouve le principe de son bonheur (3j. »

(1) Octava beatitudo est quœdam confîrmatio et manifestatio omnium prœcedentium; Ex hoc enim quod aliquis est confirmatus in paupertate Spiritus et mititate, et aliis sequenUbas, provenit quod ab bis bonis propter aliquam persecutionem non recedit. Unde octava beatitudo quodammodo ad septem praecedentes pertinet. S, Th,, ihid,, art. 3, ad 4. — Tel est aussi le sentiment de saint Augustin, de saint Antonin du concile de Vaures, c. i, an 1368, etc.

(2) S. Anton,, IV p., tit. VU, c. 5.

(3) Vita prsesens distinguitur per septem œtates, lu quibus cm-

Le premier âge, c'est Fenfance, qui s'étend depuis la naissance jusqu'à sept ans. Faiblesse, humilité, détachement , simplicité , candeur , sont les vertus et les charmes de celte période de la vie. Si Tenfant les possède, il exprime en lui-même la ressemblance du Dieuenfant. Il marche vers la fin pour laquelle il a été créé : D est heureux. C'est la première béatitude et évidemment celle qui convient le mieux au premier âge : Beati pauperes spiritu.

Le second âge s'étend de sept ans à quatorze ans. Pratiquer la douceur, l'obéissance, Tamabililé, qui, jointe à la candeur et aux grâces naissantes, gagnent tous les cœurs : voilà bien le devoir propre de cette belle partie de l'existence. L'enfant qui le remplit retrace encore l'image du Verbe incarné ; il marche vers sa fin dernière : il est heureux. C'est la seconde béatitude et évidemment celle qui est le mieux appropriée à cet âge : Beati mites.

Le troisième âge comprend de quatorze ans à vingthuit ans. La période devient double à cause du développement physique et moral de l'homme. L'adolescence est l'âge périlleux. Le monde qui sourit, les passions qui s'éveillent, les sens qui parlent, tout devient occasion de luttes incessantes. C'est alors, ou jamais, que l'homme a besoin de mortification, de vigilance, des saintes tristesses de la pénitence, et des salutaires ennuis de l'exil. S'il le comprend et que sa conduite réponde à sa foi,

nibus régulât nos Christus per septem beatitudines. Omnes istas quse aliud non sunt quam actus Tirtuosi, débet quilibet habere simul habitualiter. Licet quœlibet per se adaptari possit uni œtati hominum. Ubi suprà. — Cette division septénaire de la vie est probablement en rapport avec la révolution cliniatérique^ qui a lieu en nous tous les sept ans, et dont Tancienne physiologie tenait sérieusement compte.

il est heureux. C'est la troisième béatitude : Beati qui lugent.

Le quatrième âge \a de \ingt-huit ans à quarantedeux ans. Cet âge, où la jeunesse déborde, est ardent aux affaires, avide d'argent, d'honneurs, de positions sociales et trop souvent peu délicat sur les moyens de les obtenir. C'est pourquoi, jeune homme, si tu veux éviter la lèpre de Giézi et la soif éternelle du mauvais Riche, excite en toi la soif ardente, la faim continuelle de la justice. A ce prix, et seulement à ce prix, tu seras heureux. C'est la quatrième béatitude; elle est faite pour toi : Beati qui esuriunt.

Le cinquième âge s'étend de quarante-deux ans à cinquante-six ans. C'est l'âge de la virilité et aussi le commencement du déclin. Derrière lui, l'homme voit la vie qui s'enfuit, devant lui, l'éternité qui s'avance. Dans une pareille situation, que peut-il faire de plus sage? Avoir pitié de son âme. Qu'est-ce à dire? D'une part, réparer les pertes qu'il a faites en péchant; d'autre part, mettre sa fortune en sûreté, en la faisant transporter par les pauvres dans le Heu de son éternelle demeure. S'il agit de la sorte, il devient heureux dn bonheur propre à cet âge; il pratique la cinquième béatitude : Beati miséricordes.

Le sixième âge commence à cinquante-six ans et finit à soixante-dix ans. Age de la vieillesse, vénérable par ses cheveux blancs et par son expérience, il peut et il doit l'être plus encore par la sainteté des mœurs. A moins qu'il ne soit de ces vétérans du crime, dont parle le prophète Daniel, rien n'est plus facile au vieillard que d'éviter les souillures du péché. Ses sens sont affaiblis, les roses du visage sont remplacées par des rides, le feu de la concupiscence a perdu ses ardeurs.

Qu'il profite de cette décadence de rhamme extérieur, pour embellir par la pureté de sa conduite Thomme intérieur. Par cotte innocence, qui lui rend en partie les charmes de l'enfauce , il devient pour la jeunesse un conseil obéi, un modèle respecté; pour tout ce qui l'entoure un centre d'attraction, d*où rayonne la bonne odeur de Jésus-Christ. Il est heureux de la béatitude qui est en harmonie ayec son âge. C'est la cinquième : Beati mvndo corde.

Le septième âge part de soixante-dix ans et se prolonge jusqu'à la fin de la vie. C'est l'âge de la décrépitude, l'âge des années qui ne plaisent pas , comme l'appelle l'Écriture. L'affaiblissement des sens, la caducité des crânes, la nécessité de soins inconnus, les infirmités, les souffrances, la dépendance d'autrui, l'éloignement des amis et même des proches, l'oubli et le mépris du monde, les regrets du passé, les tristes prévisions de l'avenir, tous ces ennemis, et d'autres encore, assiègent le vieillard. A moins de le rendre le plus malheureux des hommes, ils le constituent dans la nécessité de diercher sa paix au dedans de lui-même et de là pratiquer à l'égard de tout ce qui l'entoure. Aussi la sagesse infinie lui a réservé la septième béatitude: Beati pacifiez.

Afin de l'encourager au milieu des éléments conjurés pour amener sa destruction finale, elle ajoute aussitôt : Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour s'être conformés à la volonté de Dieu (1).

5"* Comment les béatitudes évangéliques procurentelles le bonheur des sociétés? Puisqu'il est établi que les béatitudes sont la source du bonheur individuel, la

(i) 5. Anton, f ubisnprà.

506 TRAITÉ DU SAir^^ESPRIT.

conséquence inévitable est qu'elles procurent le bonheur des sociétés.

Les sociétés sont heureuses lorsqu'elles sont dans Tordre. Elles sont dans Tordre lorsque, connaissant leur fin dernière, c'est-à-dire leur bonheur, elles y marchent d'un pas assuré. Or, entraînés par leur corruption native, la plupart des fils d'Adam, peuples ou individus, cherchent le bonheur dans les créatures. En détournant l'homme de sa fin, cet entraînement aveugle est la source de tous les maux, qui méritent cent fois à la terre le nom de vallée des larmes.

Dupe de range de ténèbres, le genre humain cherche le bonheur par trois voies différentes : voie des honneurs, voie des richesses, voie des plaisirs. Avec une autorité souveraine, les trois premières béatitudes rectifient cette funeste tendance. Bienheureux^ disentelles, ceux qui sont humbles et détachés, ceux qui sorU doux^ et ceux qui pleurent.

Pourquoi bienheureux? Parce qu'ils sont à l'abri de la fascination générale qui fait le malheur des autres. Bienheureux, parce que, n'attachant qu'un faible prix à la possession des biens terrestres, ils les acquièrent sans passion, les possèdent sans inquiétude et les perdent sans regrets superflus. Bienheureux, parce que chaque acte d'humilité, de détachement , de douceur et de tristesse chrétienne les rapproche du bonheur suprême. Bienheureux, parce qu'ils ont en perspective les biens de l'éternité, magnifique récompense de leur mépris pour les biens du temps.

Pratiquer le détachement chrétien des choses périssables, n'est-ce rien pour le bonheur du monde? En cela consistent les trois premières béatitudes. Les deux suivantes : Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la

justice; bienheureux les miséricordieux^ sont un second pas vers le bonheur. En détachant l'homme des créatures, les trois premières béatitudes font qu'il s'attache au souverain bien : car son cœur ne peut demeurer vide. Ainsi, elles le constituent dans Tordre par rapport à Dieu, c'est-à-dire dans la paix avec Dieu.

Les deux secondes procurent la paix avec le prochain. L'homme est en paix avec le prochain, lorsqu'il accomplit les devoirs de justice et de charité. Il les accomplit avec une rare perfection, lorsque, d'une part, ses paroles et ses œuvres témoignent qu'il est animé de l'amour, ce n'est pas assez, qu'il est dévoré de la faim et de la soif de la justice, en tout et à l'égard de tous; lorsque, d'autre part, il montre pour le prochain, même pour ses ennemis, une charité indulgente, qui excuse les fautes ou les intentions ; compatissante, ^ui secourt tous les besoins ; miséricordieuse, qui pardonne les offenses.

Paix avec Dieu, paix avec le prochain : tels sont les eff'ets des cinq premières béatitudes. Pour compléter le bonheur, même temporel, de l'homme et de la société, quereste-t-il, sinon la paix avec soi-même? Elle résulte des deux dernières béatitudes : Bienheureux ceux qui ont le cœur pur ; bienheureux les pacifiques. En nous faisant pratique^ la pureté de cœur, par la mortification, la vigilance et la prière, la première maintient la subordination nécessaire de la chair à l'égard de l'esprit et nous constitue dans l'ordre. Par la douceur et la patience, la seconde nous fait manifester, dans nos relations de famille et de société, l'ordre qui règne dans notre intérieur, et nous donne le droit de nous appeler les enfants du Dieu qui lui-même s'est appelé le Prince de la paix, Princepspacis.

Que VOUS en semble? Le chrétieû qui pratique les sept béatitudes ou les sept actes béatifiants par excellence, ne jouit-il que d'un bonheur mystiquel Si l'Europe actuelle, si le monde entier, possédaient ce bonheur, pré^ tendu imaginaire, seraient-ils bien malheureux? Insensés qu'ils sont! Les hommes et les gouyernements actuels ont lair de croire que les béatitudes évangfliques ne sont pour rien dans le bonheur temporel des sociétés; et c'est justement l'absence de ces éléments, sociaux au premier chef, qui cause les révolutions dont nous avons été, dont nous sommes et dont nous serons les victimes.

&" Quelle est la supériorité des béatitudes sur les vertus? Par cela même que les dons du Saint-Esprit sont, comme éléments sanctificateurs, supérieurs aux vertus morales, leurs opérations sont plus parfaites que celles des vertus. Voilà pourquoi elles méritent par excellence le nom de béatitudes ou actes béatifiants. La vertu fait que l'homme use avec modération des honneurs et des richesses. Le don fait qu'il les méprise. Par ce mépris sublime, le chrétien devient l'être le plus libre, le plus saintement indépendant, par conséquent le plus heureux qu'il y ait au monde: Bead pauperes.

La vertu empêche l'homme de suivre, contrairement à la raison, les mouvements de la colère. Le don fait mieux : il l'en délivre. Tarissant au fond de l'âme la source du fiel et de l'emportement, il établit le chrétien dans une douceur inaltérable qui lui gagne les cœurs: Beaii mites.

La vertu règle notre affection pour la vie du temps. Le don va plus loin. Il y substilue les saintes tristesses de l'exil : Beati qui lugent.

La vertu nous fait exercer la justice à l'^rddeDieu

et du prochain. Le don la surpasse. Il nous fait rendre à Dieu et à autrui ce que nous leur deTons, non-seulement avec exactitude, mais avec empressement et affection. Suivant le mot de l'Évangile, il nous remplit, pour la justice et pour nos devoirs de justice, d'une ardeur comparable à celle qu ^éprouve pour la nourriture celui qui a faim, pour l'eau celui qui a soif: Beatiquiesurzunt.

La vertu nous fait exercer la charité corporelle et spirituelle à l'égard de ceux que la raison désigne à nos bienfaits : nos amis et nos proches. Le don s'élève plus haut. Il voit le besoin, rien que le besoin; la blessure, rien que la blessure ; le haillon , rien que le haillon ; et pour l'amour de Dieu il donne, il panse, il soulage sans distinction de proches ou d'étrangers, d'amis ou d'ennemis, de Grecs ou de barbares : Beati miséricordes.

De ces cinq béatitudes fidèlement pratiquées résulte une pureté d'affections et de pensées bien plus parfaite que celle dont la simple vertu est la source et la règle : Beati mimdo corde. Eu nous rendant semblables au Dieu trois fois saint, cette pureté nous donne un droit particulier à nous appeler les enfants de Dieu: Beati pacifiez. « De là vient , dit saint Thomas, que les deux dernières béatitudes sont présentées moins comme des actes méritoires que comme des récompenses (1). » Elles sont tout à la fois le commencement de la béatitude parfaite et la liaison qui unit les béatitudes aux fruits, dont nous parlerons bientôt.

En attendant, cette simple esquisse, qui nous montre

{1} Vel sunt îpsa beatitudo, vel aliqua inchoatio ejus: et ideo non ponuntur in beatitudinibus tanquam mérita^ sed tanquam prsemia. Ponuntur autem tanquam mérita efféctus activas viiœ, quibus homo disponitur ad contempiativam vitam. 1* 2« , q. 49, art. 3, corp.

la supériorité des béatitudes, même sur les vertus surnaturelles, MUS aide à mesurer réléyation du chrétien au-dessus de rhonnête homme et du sage païen. Comment, dès lors, ne pas prendre en pitié noç prétendus moralistes du dix-neuvième siècle? Tombés des hauteurs de Tordre surnaturel^ où le baptême les avait placés, ces superbes ignorants, superbus nihil sciens^ osent mettre en parallèle la perfection chrétienne et la perfection païenne; la morale de Socrate et la mforale de Jésus-Christ. Blasphémateurs et parjures, ils ne craignent pas d'appeler la première ; la morale de ce monde et des honnêtes gens ; la seconde : la morale de Tautre monde et des mystiques; puis, sous prétexte qu'ils ne sont pas des vases d'élection, ils n'en pratiquent aucune.

7^Quel est Tordre hiérarchique des béatitudes? Comme les dons du Saint-Esprit qui les produisent, les béatitudes s'enchaînent les unes aux autres, dans un ordre hiérarchique, dont les degrés élèvent le chrétien jusqu'à la perfection de l'être divin, par conséquent jusqu'au comble du bonheur, nous le montrerons plus tard. En ce moment, nous avons à étudier deux choses dignes de la Sagesse, qui fait tout avec mesure, nombre et poids. La première est le rapport qui existe entre chaque béatitude et sa récompense; la seconde, la gradation dans la récompense elle-même.

La récompense. Sans doute, le ciel ou le bonheur parfait est la récompense commune de toutes les béatitudes ; mais cette récompense est présentée sous un aspect différent, en harmonie avec le genre particulier de mérite obtenu par chaque béatitude. Si donc il est vrai que le pécheur est puni par oti il pèche, il est également vrai que le juste est récompensé par où ilmé-

rite. Quoi de plus propre que cette divine équation à exciter notre zèle et à soutenir notre courage, dans les routes différentes qui conduisent au bonheur?

Ainsi, pour ceux qui se font petits et pauvres, le ciel, c'est le pouvoir, l'opulence, la gloire: Regnumcœlorum.

Pour ceux qui sont doux, le ciel, c'est l'empire des cœurs dans la terre des vivants : Possidebunt terrant.

Pour ceux qui pleurent, le ciel, c'est la consolation et la joie sans mélange et sans fin : Consolabuntur.

Pour ceux qui ont faim de la justice, le ciel, c'est le rassasiement parfait : Saturabuntur.

Pour les miséricordieux, le ciel, c'est la miséricorde avec ses ineffables tendresses : Misericordiam cotisequentur.

Pour les purs de cœur, le ciel, c'est la claire vue de Dieu dans l'éclat de sa beauté et dans les magnificences de ses œuvres : Deum videbunt.

Pour les pacifiques, le ciel c'est le nom glorieux et le privilège incomparable d'enfants de Dieu : FiliiDei vocabuntur.

. A cette harmonie s'en joint une autre : la gradation dans la récompense. Un peu d'attention suffit pour l'apercevoir. La première récompense est d'avoir le ciel. C^est le bonheur commun à tous les saints, mais non égal pour tous; car il y a plusieurs degrés dans la béatitude, comme il y a plusieurs demeures dans la maison du Père céleste.

La seconde, c'est de le posséder. Or, posséder le ciel dit plus que de l'avoir. Il y a beaucoup de choses qu'on peut avoir, sans les posséder d'une manière tranquille et permanente..

La troisième, c'est d'être consolé. Être heureux dans la possession du ciel est plus que l'avoir et le posséder.

Combien de choses agréables que nous ne possédons pas sans douleurs !

La quatrième, c'est d'être rassasié. Rassasié est plus que d'être consolé. Le rassasiement implique Tabondance de la consolation et le repos dans la joie.

La cinquième, c'est d'être l'objet de la miséricorde. Le bonheur du ciel ne sera mesuré ni sur nos mérites ni même sur nos désirs, mais sur les richesses infinies de l'infinie miséricorde. Qui peut comprendre ce qu'une pareille faveur ajoute à toutes les autres?

La sixième, c'est de voir Dieu. Cette nouvelle félicité surpasse les précédentes. Voir Dieu est plus que tout le reste et annonce une dignité plus grande. Voir \em intimement et quand on veut, est plus qu'habiter son palais et jouir de ses bienfaits.

La septième, c'est d'être enfant de Dieu: Il n'y a rien au delà. A la cour des rois, la suprême élévation est celle de leurs fils, héritiers de leur trône.

Ainsi, de degré en degré, conduire l'homme jusqu'à la dignité suprême d'enfant de Dieu, de frère et de cohéritier du Verbe incarné, est le dernier mot de toutes les béatitudes et de toutes les opérations du Saint-Esprit (1).

Quand le mystérieux travail de déification est accompli, l'Esprit d'amour envoie au juste le sommeil de la mort. A son réveil, celui-ci trouve toutes les béatitudes qu'il a pratiquées, réunies, immortalisées et magnifiquement agrandies dans une seule, le ciel, la béatitude par excellence.

Tels sont les degrés de l'échelle par lesquels, du fond de la vallée des pleurs, nous montons jusqu'au sommet de la montagne de la félicité. « En descendant sur le

{\) Vid. S. Th., i« 2» , q. 69, art. 4, corp., et ad 3.

Dieu-homme, dit saint Augustin, le Saint-Esprit commence par la sagesse et finit par la crainte, afin de l'abaisser jusqu'à nous. En descendant sur l'homme, destiné à devenir Dieu, il commence par la crainte, afin de l'élever jusqu'au Verbe incarné, la sagesse éternelle. Ayons donc devant les yeux ces glorieuses ascensions ; hâtons-nous de monter les degrés qui nous conduisent au Seigneur. Portons courageusement le fardeau de la vie. Traversons d'un pas ferme, et l'œil fixé sur le but les séductions et les tribulations passagères du temps : au terme du voyage est la paix sans mélange et sans fin. C'est à quoi nous exhorte la huitième béatitude, conclusion de toutes les autres : Bienheureux ceux qui souffrent persécution^ car le royaume des deux leur appartient[i). »

(1) Serm. 317, n. 3, opp. t. V, p. 1988, edit. noviss.

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