‹ Traité du Saint-EspritChapitre 52 sur 106 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

(suite du précédent.) •

Hapports des béatitudes avec les dons. — Les béatitudes smit les dons eo action. — Chaque béatitude traduit un don. 7-; Importance de cette étode pour estimer la richesse et pour apprécier la nécessité des béatitudes et des dons. — Le don de crainte en action : première béatitude : exemple. — U don de piété en action : seconde béatitude : exemple. — Le don de science en action : troisième béatitude : exemple. — Le don de force en action: quatrième béatitude : exemple.

S"" Quels sont les rapports des béatitudes avec les dons du Saint-Esprit? Nous l'avons indiqué : ces rapports sont les mêmes que ceux qui existent entre Tefifet et la cause, entre le fruit et Farbre qui le porte. Les béatitudes sont les dons du Saint-Esprit en action. Or, tout ce qui a été dit pour faire comprendre la beauté, renchaînement, la nécessité de ces éléments sanctificateurs et, par conséquent, béatificateurs de Thomme et de la création, ne nous semble pas suffire. Aujourd'hui surtout, les vérités catholiques ne se connaissent bien, ne s'aiment et ne s'admirent, que lorsqu'elles prennent un corps palpable à nos mains, visible à nos yeux. Ainsi, rien ne fait mieux apprécier la charité catholique, dans le monde entier, que la fille de Saint- Vincent de Paul. Il en est de même des dons du Saint-Esprit et des béatitudes. C'est pourquoi nous allons les montrer vivant et agissant • dans les chrétiens, en qui ils se personnifient.

Afin qu'il soit bien démontré que l'Esprit du cénacle continue d'être avec l'Église, nous choisirons nos exemples dans les annales contemporaines du catholicisme. Une exception sera faite en faveur de saint François d'Assise, dont la vie devrait être le manuel de notre époque. Le premier don du Saint-Esprit se traduit par la première béatitude, et donne lieu à des actes admirables d'humilité, de regret et d'horreur du péché.

« Un jour d'hiver, saint François d'Assise se rendait de Pérouse à Sainte-Marie des Anges, par un froid trèsrigoureux. Chemin faisant, il appelle frère Léon, son compagnon de voyage : « Frère Léon, lui dit-il, chère petite brebis de Dieu, si les frères mineurs parlaient la langue des anges, s'ils connaissaient le cours des astres, la vertu des plantes, les secrets de la terre et la nature des oiseaux, des poissons, des hommes et de tous les animaux, des arbres, des pierres et de l'eau, fais bien attention que là n'est pas la joie parfaite. »

Et un peu plus loin : « 0 frère Léon, quand les frères mineurs convertiraient, par leurs prédications, tous les peuples infidèles, fais bien attention que là n'est pas la joie parfaite. »> Et il continua à parler ainsi l'espace de plusieurs milles.

Enfin frère Léon, étonné, lui demanda : « 0 Père, je vous en prie au nom de Dieu, dites-moi en quoi consiste la joie parfaite. » Saint François répondit : «Quand nous arriverons à Sainte-Marie des Anges, bien mouillés, bien crottés, transis de froid, mourant de faim, et que, frappant à la porte, le portier nous dira : « Qui êtes-vous? » Nous répondrons : « Nous sommes deux de vos frères. — Vous mentez, dira-t-il, vous êtes deux vagabonds qui courez le monde et enlevez les aumônes aux véritables pauvres ; partez d'ici. »

« Et il refusera de nous ouvrir et il nous laissera à la porte pendant la nuit, exposés à la neige, au froid et mourant de faim. Si nous souffrons ce traitement avec patience^ sans trouble et sans murmure, si même nous pensons humblement et charitablement que le portier nous connaît bien pour ce que nous sommes, et que c'est par la permission de I)ieu qu'il parle ainsi contre nous, ô frère Léon, crois bien que c'est en cela que consiste la joie parfaite. ...

« Si nous continuons de frapper à la porte et que le portier courroucé nous chasse comme des fainéants importuns, nous accable d'injures, de soufflets et qu'A nous dise : « Partirez-vous d'ici , misérables filons? « Allez à l'hôpital : il n'y a rien à manger ici pour vous.» Si nous supportons ces mauvais traitements avec joie et avec amour, ô frère Léon 1 crois-le bien, c'est en cela que consiste la joie parfaite.

« Si, enfin, dans cette extrémité, la faim, le froid, la nuit, nous contraignent de faire instance avec des larmes et des cris pour entrer dans le couvent, et que le portier irrité sorte avec un gros bâton noueux, nous tire par le capuchon, nous jette dans la neige et nous donne tant de coups qu'il nous couvre de plaies; si nous supportons toutes ces choses avec joie, dans la pensée que nous devons participer aux humiliations de notre béni Seigneur Jésus-Christ, ô frère Léon, crois-*le bien, c'est là que se trouve la joie parfaite. Et maintenant écoute la conclusion, frère Léon : De tous les dons du Saint- Esprit, le plus considérable est de se vaincre soi-même et de souffrir volontiers, pour l'amour de Jésus, les peines, les injures et les opprobres (1). »

(I) Fiorettij ch. viii.

Au spectacle de cette admirable humilité, il ne reste qu'à élever les yeux au ciel et à répéter leà paroles de la Sagesse étemelle : Je vous remercie, Père, qui avez caché ces choses aux sages et aux prudents et quî les avez révélées aux petits.

Voyons le don de crainte à l'égard du péché. Une mère ne ressent pas tant de douleur de la mort de son fils, que Fâme inspirée du don de crainte en ressent de ses plus petites fautes. Le frère Alphonse Rodriguez était rempli de ce don divin. Chaque fois qu'il passait dans un certain endroit delà maison, il se jetait à genoux, demandait pardon à Dieu en pleurant, se faisait de vifs reproches et se tirait les cheveux, et cela pendant de longues années. Avait-il commis; dans cet endroit, quelque péché énorme? Non, il s'était permis une petite légèreté de regards, par laquelle il croyait avoir offensé Dieu (1).

Le même Esprit de crainte qui inspir)3 le regret du péché en inspire l'horreur. En 1841, un mandarin fait arrêter plusieurs chrétiennes et les presse d'apostasier. A la fermeté de leur réponse, il comprend l'impossibilité de réussir. Les enchaîner toutes, c'était faire plus de bruit et de victimes qu'il n'en voulait. Dans son dépit, il se borne à décrire avec un bâton un cercle autour d'une jeune fille qui était à genoux devant lui, car c'est l'usage en Chine de se tenir à genoux devant le juge qui vous interroge. « Si tu sors de ce cercle, lui dit-il, ce sera une preuve que tu as apostasie. » Et il partit.

Après lui, chacun se retira du prétoire, excepté la jeune fille, que la crainte d'abjurer sa foi retenait à genoux, immobile dans l'étroit espace où la verge du man-

(1) Pergmayery Médit, sur les sept dons, etc., p. 11.

darin venait de l'enfermer. Le secrétaire de ce magistrat, curieux de savoir quel parti aurait pris l'innocente captive, revint sur ses pas, et, la trouvant encore à la même place, dans la même attitude, il l'invita à se lever et à sortir. « Non, répondit-elle, je mourrai plutôt que de faire un pas. — Ce n'est pas sérieusement que le mandarin a parlé. — N'importe, j'ai entendu ses paroles et je ne connais pas ses intentions. » Le secrétaire insista longtemps sans obtenir d'autre réponse. Alors, il efTaça lui-même le cercle que son maître avait tracé et en tira la jeune fille (1).

Citons un dernier trait qui nous montrera l'Esprit de crainte de Dieu et l'Esprit contraire, se disputant une àme dans une lutte terrible. Dans le cours de rannée 1840, le gouverneur du Tong-kin, nommé Trinh-Quang- Kanh, fît arrêter un catéchiste nommé Toan, âgé de soixante-quatorze ans. Livré à d'affreux supplices, le malheureux vieillard eut la faiblesse d'apostasier. Quelques jours après, le gouverneur le fait ramener au prétoire avec quelques autres renégats et leur dit à tous : « Puisque vous avez entendu raison, le roi vous pardonne et moi aussi. — Que les autres te remercient, répond le vieillard repentant ; pour moi, je déplore ma faute et je reste en prison pour l'expier. »

A ces paroles, le mandarin, transporté de colère, vomit contre lui mille injures, qu'il fait accompagner d'une rude bastonnade. Comme la fermeté du martyr n'en paraît pas ébranlée, il ordonne aux soldats de l'enfermer dans un cloaque affreux et de le décider, n'importe par quels moyens, à revenir sur sa rétractation. Deux jours après, il le rappelle à son tribunal. « Main- Ci) Annales de la Propag, de la Foi, n. 83, p. 304. — Voir aussi le trait de saint Basile, Gudescard, <4 juia.

tenant, lui dit-il, es-tu disposé à fouler aux pieds la croix? — Non, mandarin, c'est déjà trop d'avoir une seule fois outragé mon Dieu. — Écoute; tu méprises mes ordres; peut-être goûteras-tu mieux les conseils de ceux qui ont partagé tes erreurs, je t'abandonne à leur zèle. S'ils te ramènent à de meilleurs sentiments, je leur ferai grâce ainsi qu'à toi ; sinon, vous monterez tous à l'échafaud. »

Les renégats n'entrèrent que trop dans les vues du tyran. Us s'ingénièrent à pousser à bout la patience de leur victime. Les uns l'accablaient de malédictions, les autres lui crachaient au visage. Tous, devenus éloquents par lâcheté, le pressaient d'obéir, sinon pour conserver sa vie^ du moins pour sauver du supplice des pères de famille, dont le sort était compromis par son entêtement. Pendant quatre jours, il fut mis à cette horrible épreuve. Le cinquième, quand il était déjà à demi vaincu, le gouverneur le fit amener au prétoire et torturer avec tant de violence, que le malheureux succomba de nouveau.

Sa rechute fut accueillie par les éclats de rire du mandarin. « Va te reposer, lui dit-il, en attendant que tu aies la force de jouir de la liberté. » Les soldats le félicitèrent à leur tour. Mais les remords du coupable le rendaient sourd à tous ces éloges. La nuit se passa dans des larmes et des sanglots qui tenaient du désespoir. Heureusement il se trouvait dans la prison, un prêtre, honoré depuis de la palme du martyre. L'infortuné vieillard, tout couvert de plaies, se jette à ses pieds, lui fait avec d'inconsolables gémissements l'aveu de sa dernière chute, et se relève doublement fortifié par la parole du prêtre et par la vertu du sacrement de pénitence.

o20 TRAITÉ DU SAINT-ESPRIT.

Dès le lendemain, le gouverneur le fait comparaître afin de s'assurer, par de nouvelles profanations, de la sincérité de son apostasie. « Ni tes tourments ni la mort ne me feront désormais abjurer la foi, dit-il au persécuteur. Par mon repentir, j'espère avoir recouvré l'amitié de mon Dieu; il est bien temps que je lui reste fidèle. » -

Cette fois les tortures n'ont plus de limites. Étendue par terre, la victime est rouée de coups de bâton ; pieds et poings liés, on la traîne dans la salle d'audience en l'accablant d'une grêle de coups; on la charge d'une cangue garnie de fer> on la jette en prison et on l'en retire pour l'exposer aux ardeurs brûlantes du soleil; on la dépouille de ses habits, on lui attache un crucifix à chaque pied et on le garrotte à une colonne. Ses bras, étendus en forme de croix, sont liés aux deux bouts de sa cangue, fixée en travers sur ses épaules et on la laisse cinq jours et cinq nuits dans cette horrible position. Tant que dure ce supplice, les soldats l'insultent, lui crachent au visage, lui donnent des soufflets, lui arrachent la barbe. Enfin, on reporte en prison le malheureux vieillard, à moitié mort et comme paralysé de tous ses membres. Le mandarin ordonne de le laisser.mourir de faim.

Son agonie dura plusieurs jours. Lorsqu'une personne venait le visiter, il profitait de sa présence pour s'humilier de ses fautes : « Je me suis égaré, disait-il ; j'ai eu la faiblesse d'imiter l'apostasie des chefs de mon village; mais à présent que je suis revenu sincèrement à Dieu, je veux mourir dans son amour. Je vous conjure de prier pour moi. » Sentant sa fin approcher, il lègue ses vêtements à un sous-officier qui lui avait donné quelques morceaux de pain; lui promet, ainsi que ce militaire

Ten priait, de se souvenir de lui dans le paradis, tombe en défaillance, porte les doigts à sa bouche comme pour les sucer, tant il était pressé par la soif, et quelques instants après il expire, victorieux dans le dernier combat (1).

Tels sont les effets du don de crainte de Dieu et les vestiges que les saints nous ont laissés en retournant dans la patrie : Hœc sunt vestigia quœ sancti quitus no-bis reliquerunt in patriam rêver tentes.

Au don de crainte de Dieu suecëde le don de piété. Principe d'amour filial, il se traduit parla seconde béatitude, dont les actes respirent la tendresse et le respect envers Dieu et tout ce qui lui est consacré, envers le prochain et tout ce qui lui appartient, dans Tordre spirituel, comme dans Tordre temporel. Voyons-le s'épanouissant chez les jeunes chrétiensd'outre-mer.

« Tout le temps que nous avons passé à Wallis, écrit un missionnaire, a été un temps de fête pour nous et pour les habitants. Nous y sommes restés un mois et demi. Combien on est édifié et confus en voyant la piété de ces bons insulaires ! A toutes les heures du jour et de la nuit, on est sûr de trouver des adorateurs devant le saint Sacrement. Chaque matin, prière en commun et concours à la sainte messe, pendant laquelle le chant des cantiques ne discontinue pas. A la nuit tombante, ou, pour parler comme les naturels, lorsque la cigale a chanté^ on se réunit de nouveau au pied des autels pour la prière du soir. Alors les fidèles rentrent chez eux.

« Mais à peine la famille est réunie, que dans toutes les cases, sans exception, commence la récitation du

(d) Annales de la Propag,^ etc., n. 85, p. 429 et suiv.

chapelet, suivie du chant des cantiques et de la répétition du catéchisme. En ce moment, on n'entend plus dans nie entière qu'un concert de louanges, durant lequel il est impossible de ne pas se sentir ému et attendri jusqu*aux larmes (1). »

Quelques années plus tôt, le voyageur égaré dans cette île n'aurait entendu, à la même heure, que les vociférations des anthropophages revenant de leurs horribles festins.

L amour filial dont ces chrétiens d'hier sont pénétrés pour Notre-Seigneur, renfermé dans le tabernacle, se manifeste hautement lorsqu'il en sort. « Que vous auriez été édifié, écrit le missionnaire de Futuna, lorsque, dans cette chrétienté naissante, le saint viatique fut porté pour la première fois à un malade ! Pendant que le prêtre marchait à Tombre des bananiers, des cocotiers et des arbres à pain, de pieux néophytes quittaient leurs cases et venaient, respectueux et recueillis, s'agenouiller dans les endroits où passait le saint Sacrement (2) . »

Même piété pour tout ce qui tient à la religion. « L'affluence au tribunal de la pénitence est si grande, que, depuis l'enfant qui commence à balbutier jusqu'au vieillard déjà courbé vers la tombe, tout le monde veut se confesser... Ils ont un si grand respect pour le tribunal de la pénitence, qu'un jour un père^e famille vint en larmes me demander si sa fille, qui avait eu la curiosité d'ouvrir un confessionnal de la vallée, s'était rendue bien coupable (3). »

Le chrétien qui aime Dieu aime la maison de Dieu,

(i) Annales de la Propag., etc., n. 120, p. 346, an. 1848.

(2) /rf.,n. 96, p. 369, an. 1844.

(3) Id., id.

comme un fils aime la maison de son père. A cet amour filial, la vieille Europe fut redevable des magnifiques édi fices qui la couvraient comme d'un manteau de gloire. Chez les peuples nouvellement convertis^ le même amour produit des miracles. « Le travail principal, écrit Tapôtre de Mangaréva, celui qui met en mouvement toute la population, est la construction d'une église. Comme Tîle ne fournit pas de pierre, la plupart des pères de famille sont occupés depuis longtemps à exploiter des îlots de rochers, situés à près de cinq lieues en mer.

«Une fois déposées sur le rivage, les pierres sont roulées à force de bras jusque sous la main des ouvriers. Les jeunes gens se partagent les diverses corvées, de manière à ce qu'une peuplade relève l'autre tous les huit jours. Ceux-ci vont pêcher le corail pour faire de la chaux, ceux-là apportent d'une demi-lieue le sable nécessaire. Les femmes elles-mêmes suspendent leurs occupations habituelles, pour aller cherchera la montagne les roseaux destinés à alimenter le feu du four à chaux. De plus, aidées des petits enfants, elles font, avec les filaments (Ju cocotier, les cordes dont les ouvriers ont besoin.

« Le roi a fait un appel à la générosité de son peuple. Il fallait beaucoup de bois pour la charpente, la menuiserie, et ces îles ne produisent guère que l'arbre à pain, végétal précieux d'où la population tire sa subsistance. Néanmoins, il n'y eut personne qui ne se montrât disposé à donner plus qu'on ne voulait recevoir.

<( Si nous disions à celui-ci : Ta terre est trop petite ; à celui-là : Ton arbre est trop beau, nous ne le prendrons pas. — Qu'importe, répondaient-ils, coupez toujours, c'est pour le bon Dieu. N'est-ce pas lui qui nou

les a donnés ? N'est-ce pas lui qui nous en donnera d'autres? Nous avons dû veiller à ce que la générosité de ces bons et chers chrétiens neleurportât pas préjudice. Vous ne sauriez vous faire uneidéede Tardeur avec laquelle ils poursuivent leur entreprise. Le roi et les chefs nourrissent à leurs dépens tous nos travailleurs. Les pêcheurs se sont chargés de fournir également tous les jours du poisson aux ouvriers, aussi longtemps qu'ils seront occupés à ce qu'ils appellent le travail du Seigneier (I). »

« Celui qui est de Dieu écoute laparolede Dieu, disait le Sauveur du monde; la raison pour laquelle vous ne l'écoutezpas, c'est que vous n'êtes pas de Dieu (2). » Aimer la parole de Dieu, écrite ou parlée, est donc un nouvel effet du don de piété. Pour nous encourager et nous confondre, admirons-le dans les nouveaux chrétiens. « Ce qui entretient dans les habitants de Wallis, continuent les Annafe^, lesentiment et l'amour du devoir, c'est qu'ils sont très-avides de la parole de Dieu. Outre les instructions des missionnaires, il y a dans chaque village et dans chaque petit hameau des catéchismes d'hommes, de femmes et d'enfants. Les plus instruits enseignent les autres; chacun se confesse et communie environ tous les mois. Partout on récite le soir le chapelet en commun , suivi d'un cantique à la sainte Vierge (3) . »

Même ardeur sous les glaces de l'Amérique septentrionale. « Nos sauvages ne pouvaient être plus avides de la parole sainte. Les catéchumènes surtout se distinguaient par leur zèle à s'instruire, afin d'avancer l'heureux moment oîi, par le baptême, ils seraient enfin admis au nombre des fidèles. Nous les tenions à l'élise

(1) Annales de la Propag.y etc., n. 82, p. 216, an. 1842.

(2) Joan,, VIII, 47.

(3) Annales de laPropag., etc., n. 104, p. 14, an. 1846.

plus de six heures par jour, La plus grande partie de ce temps était destinée au catéchisme et à des instructions familières, où tout le monde assistait. Bien loin d*êtfe fatigués de ces exercices, ils n'étaient pas plutôt sortis de la chapelle, que, se réunissant en divers groupes, ils tâchaient de se rendre compte entre eux des choses que nous leurs avions dites, et cela durant des heures entières, quelquefois même bien avant dans la nuit. Dans leurs doutes, ils venaient consulter les missionnaires. Alors, que nous fussions couchés ou non, endormis ou éveillés, il fallait leur donner audience et répondre à toutes leurs questions (1). »

Cqntinuant ses divins enseignements, le Verbe incarné disait de ses apôtres et de ses prêtres : « Celui qui vous écoute m'écoute, celui qui vous méprise me méprise ; celui qui vous reçoit me reçoit, et celai qui me reçoit reçoit celui quim'aenvoyé (2). » Cette parole alraversé les siècles. Objet de vénération et de tendresse filiale de la part des vrais chrétiens, tel a été, tel est, tel sera toujours le prêtre., Sur ce point, deux faits, entre mille, représentent toute la tradition.

Au seizième siècle vivait à Naples la vénérable Ursule Benincasa, fondatrice desThéatines et institutrice inspirée du Scapulaire de r Immaculée Conception. DèsTâge le pluSî tendre, cette enfant de bénédiction avait un tel respçct pour les prêtres, qu'en les voyant, elle se mettait à genoux, leur embrassait les pieds, se faisait bénir par eux et baisait jusqu'à la trace de leurspas. Telle était la joie que lui causait leur présence, que souvent elle se mettait à la fenêtre seulement pour les voir passer. Aus^ sitôt qu'elle les apercevait, elle s'inclinait profondément

fi) Annales de la Propag,, etc., r. 400, p. 269. (2) Luc.yji, 16; IX, 48.

et donnait toutes les marques de la plus affectueuse vénération, comme si c'eût été la personne même de Notre-Seigneur.

Plus tard, elle disait naïvement à son confesseur: « Quand j'étais toute petite, je désirais impatiemment les jours de fêtes pour deux raisons : la première, parce que, ne travaillant pas, je pouvais vaquer librement à tous mes exercices de piété; la seconde, parce que je pouvais tout à mon aise me mettre à la fenêtre et voir passer les prêtres dans la rue. Je les regardais comme des anges du paradis, tandis que les autres hommes me déplaisaient souverainement. » Telle était son estime pour les prêtres, qu'elle ajoutait : « Quand je verrais de mes propres yeux un prêtre tomber dans quelque faute, plutôt que de le croire, je croirais que mes yeux m'ont trompée (1). »

Écoutons maintenant un des apôtres des îles Gambier : « Un jour j'étais assis sur une grosse pierre, au fond d'une large baie, occupé à instruire des personnes d'un âge un peu avancé. Quelques insulaires s'aperçurent qu'il y avait longtemps que j'étais là; ils jugèrent que je devais avoir faim. Us ordonnèrent aussitôt à un enfant d'aller cueillir un coco. L'enfant était bien jeune, et les cocotiers sont fort élevés. Imaginez-vous une tige parfaitement droite, au sommet de laquelle un gros bouquet de feuilles, de quinze pieds de long, se développe en parasol. « Ces bons sauvages m'adressèrent la parole : « Prie, père, me dirent-ils; prie, de peur que l'enfant ne tombe et ne se tue. » Quand le coco fut préparé, on me le présenta en me disant : tiEn quelque part que tu sois, père, si tu as faim, dis : J'ai faim, et nous te donnerons à manger...

(1) Vitay etc., p. 282.

« II m*est impossible de donner une idée du respect que Ton a pour nous et des attentions dont nous sommes l'objet. Au moindre mot de notre bouche, tous voyez un empressement universel . Avons-nous besoin d'aller d'une île à l'autre , des rameurs sont toujours prêts. Si nous leur faisons observer que le voyage leur causera une absence de quelques jours et que nous craignons de les gêner: « Non, non, répondent-ils, parle, loi, père, et nous ferons. » Cette déférence de nos néophytes est l'effet naturel de l'amour filial, par lequel ils répondent à Tamour vraiment paternel que nous ressentons pour eux (1). »

Ces démonstrations ne sont pas de vaines formules. Regardant avec raison le missionnaire comme leur père et leur meilleur ami, les nouveaux chrétiens savent, dans le besoin, s'imposer en sa faveur les plus grands sacrifices. « Deux missionnaires du Tong-kin se trouvaient réunis dans une maison. La nouvelle en vint aux oreilles des persécuteurs. Aussitôt arrive le maire delà commune, suivi de trois satellites armés de bâtons. « Qui êtes-vous? » dit-il au père Lac qu'il rencontra le premier; « sans doute un maître de religion?» Et, sans faire attention à sa réponse : « Où est le chef des chré- « tiens? » demanda-t-il en entrant dans le presbytère pour arrêter le père Thi. On pressait André Lac de prendre la fuite; mais le saint prêtre, immobile et résigné, se contenta de répondre : « Que la volonté de « Dieu soit faite ! S'il leur plaît de m'arrêter, ce sera la « seconde fois que je serai captif pour Jésus-Christ. »

(( Le maire fit monter les deux confesseurs dans sa barque et les conduisit dans sa demeure. Quelques

(1) Annales de la Propag.j etc., n. 56, p. 195, an. 1838.

chrétiens suivaient en le suppliant de relâcher ses innocents prisonniers. « J'y consens, leur dit^-il, pourvu que '(VOUS m'apportiez six barres d'argent . » Aussitôt ces bons néophytes retournent chez eux, vident leur bourse, empruntent à leurs voisins et reviennent avec tout ce qu'ils ont pu recueillir, soixante ligatures et trois grandes marmites, qui valaient à peu près les deux tiers delà somme exigée. « Voilà tout ce que nous possédons, is'écrient-ils, en déposant leur trésor aux pieds du maire; rendez-nous au moins le père Lac« Il les rendit tous deux, et nos chrétiens se retirèrent, trop heureux d'avoir sauvé leurs pasteurs au prix de leur fortune (1). »

L'Esprit de piété, avons-nous dit, fait couler le cœur en effusions de charité pour le prochain. Agapes, soins des pauvres et des malades, avertissements charitables, toutes les merveilles qu'il opérait dans les premim chrétiens, il les renouvelle parmi les idolâtres nouvellement convertis. Passons sous silence toutes les œuvires de miséricorde corporelle, pour citer un trait de miséricorde spirituelle. La persécution sévissait au ToDgkin. Un vieillard, âgé de soixante -neuf ans, fut jeté en prison avec un grand nombre d'autres chrétiens. Parmi ces derniers était son gendre, jeune homme dans la force de Tâge* Tremblant quelquefois à la vue de la mort, ce bon vieillard dut son invincible courage aux exhortations de son gendre.

« Mon père, lui disait celui-ci, considérez votre âge. Deux espèces de morts sont placées tout près de vous : l'une naturelle, dont les suites sont incertaines); l'autre donnée par les persécuteurs, dont une éternité de bonheur estia récompense. Comment balancer dansunchoix,

{{) Annales de la Propag., etc., n. 85, p. 412, an. 1842.

OÙ le meilleur parti est si facile à connaître? S'il était permis de regretter la vie dans une telle circonstance, c'est à moi, jeune encore et vigoureux, que cela conviendrait : cependant vous voyez que je Tabandonne gaiement pour Dieu. Je laisse mon épouse à la fleur de son âge, avec quatre enfants encore incapables de gagner leur vie; mais Dieu qui me les a donnés saura pourvoir à leurs besoins. Est-ce la douleur des coups de verge qui vous épouvante ? Ne craignez rien, mon père; je recevrai à votre place ceux que les mandarins vous destineront ; soyons donc contents et courageux. »

«Quand les juges recouraient auxcoup&de verge, ladmirable jeune homme se couchait par terre pour recevoir d'adord ceux qui lui étaient destinés; et, lorsqu'on se préparait à frapper son beau-père, il se relevait tout sanglant, et disait aux mandarins : « Mon père est âgé et faible, je vous prie d'en avoir pitié, et de permettre que je sois frappé à sa place. » Alors il se couchait de nouveau devant les mandarins, et subissait une seconde flagellation avec un courage héroïque.

«Pendant que le futur martyr soutenait son beau-père, lui-même recevait de la part des siens des encouragements et de bien douces consolations. Sa femme vint le voir plusieurs fois avec son dernier enfant encore à la mamelle, Texhortaà ne point s'inquiéter d'elle, et à se tenir tranquille sur le sort de ses quatre petits enfants ; ajoutant qu'avec la grâce de Dieu, elle espérait pouvoir les nourrir et les élever, quoique seule. Vraiment celle femme forte s'est montrée la digne épouse d'un martyr, et sa fille la digne enfant de sa mère. Cette jeune enfant, âgée de onze ans, s'échappa un jour furtivement de la maison paternelle, pour aller voir le saint confesseur dans sa prison. Elle fit toute seule une demi-

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