‹ Traité du Saint-EspritChapitre 53 sur 106 · II · texte numérisé non relu

II

journée de chemin, traversa sans crainte ]es soldats et les gardes, et pénétra jusqu'à son père, qu'elle encouragea à mourir, plutôt que de fouler la croix aux pieds. Quelques jours après les courageux athlètes reçurent la couronne du martyre (1). »

Dans Tondre ascendant, le troisième don du Saint- Esprit est le don de science. Au premier rang de notre estime, le don de science nous apprend à mettre notre âme et celle du prochain : De quoi sert à Thomme de gagner le monde, s'il vient à perdre son âme ? Cette vérité capitale s'affirme par les actes de la troisième béatitude. Un seul jour des siècles chrétiens a produit plus de ces affirmations héroïques, que le monde païen n'en avait vu pendant deux ou trois mille ans. Ce quia été fait continue de se faire.

« En France, écrit un missionnaire de la Chine, on serait plus qu'étonné, si on voyait de pauvres malades, qui n'ont plus que deux ou trois jours de vie, venir en barque, de quinze, vingt, trente lieues, pour recevoir les derniers sacrements. Ici, c'est la chose la plus commune. Un jour on m'en a apporté neuf de différents endroits dans la même chapelle : c'était un vrai hôpital. J'entendis leurs confessions, jeles communiai, je donnai l'extrême- onction à plusieurs d'entre eux et les renvoyai tous, remplis de consolation ; mais mon contentement était bien aussi grand que celui de ces bons néophytes. Que diraient de cette pieuse coutume les chrétiens indifférents d'Europe, surtout si on ajoutait que ces héroïques fidèles meurent assez souvent dans leurs barques au milieu de leur route?

« Un petit fait, arrivé il y a peu de jours, vous fera

(I) Annales de laProp.y n. 73, p. 518, an. 1840.

mieux admirer la foi de nos chrétiens. J'avais été appelé par un malade à Tune des extrémités de mon district. Après la messe, je vis entrer deux courriers qui me prièrent d'aller visiter un infirme dans une chrétienté éloignée de dix lieues ; vite, je me remets en route avec eux. Chemin faisant, nous rencontrons une barque, c'étaient des fidèles qui m'apportaient un malade. Ne reconnaissant pas le batelier qui me conduisait, ils continuèrent de se diriger vers la paroisse que je venais de quitter, tandis que je me rendais dans une autre voisine de la leur. Ces pauvres gens, après avoir ramé toute la journée, arrivent enfin sur le soir bien fatigués. Point de missionnaire; que faire? Ils se remettent en route, espérant me rejoindre avant mon départ ; nouvelle déception : j'avais poussé plus loin après avoir dit la sainte messe : nos barques se rencontrèrent encore ; mais cette fois nos bateliers se reconnurent.

« Le malade me fit compassion plus encore que ses gens. Ne pouvant revenir sur mes pas^ je lui offris d'entendre sa confession dans sa misérable barque, et puis de lui administrer Textrême-onction. Mais ce brave homme me répondit que depuis fort longtemps il n'avait pas eu le bonheur de communier, et que, puisqu'il était près de moi, il ne me quitterait point sans avoir été muni de tous les sacrements. 11 lui fallut donc revenir jusqu'à notre chapelle et faire avec moi près de huit lieues (1). »

Au même degré d'estime que la nôtre, le don de science met l'âme du prochain, et surtout de ceux qui nous sont unis parles liens du sang. Tandis qu'aujourd'hui, chez les chrétiens dégénérés de la vieille Europe,

(i) Annales, etc., d. 116, p. 53, an. 1848.

le mariage semble n'être, pour lesépoux, qu'une école de scandale réciproque, une espèce d'entreprise de damnation à frais communs; parmi les fidèles nouYellement convertis, la grande préoccupation du mari est le salut de sa femme, et réciproquement. Grâce à l'Esprit de science, ils comprennent combien est misérable une union de quelques jours, que là mort devrait briser éternellement ou rendre éternellement malheureuse.]

(( En 1840 fut arrêté dans le Tong-kin occidental, un vertueux père de famille nommé Martin Tho. A dater du jour de son arrestation, il n'avait paru s'occuper que de son sacrifice, bien qu'il laissât une épouse et huit enfants. Admirable famille tout animée de l'esprit de son chef, loin de chercher à amollir son courage, elle faisait des vœux pour qu'il restât fidèle.

(( Quatre ou cinq jours après qu'on leur eut enlevé leur père, les fils, demandèrent» à leiîr mère la permission d'aller le voir en prison, « Mes enfants, leur dit-elle, votre père est sur le champ de bataille, on ne sait pas encore s'il sera assez heureux pour confesser l'Évangile. La seule idée des tourments qu'on lui prépare suffit bien à ses épreuves, sans que vous y ajoutiez encore. Si vous allez le visiter, peut-être que la vue de ses enfants, le souvenir de sa maison, lui causeront une émotion funeste à sa foi ; peut-être sa tendresse pour vous lui fera-t-elle oublier la gloire qui l'attend. Cependant, si quelqu'un d'entre vous veut pénétrer dans sa prison, je ne m'y oppose pas, pourvu qu'il aille auparavant consulter le catéchiste du grand père Doan ; s'il acquiesce à votre demande, j'y souscris ; s'il la trouve imprudente, vous reviendrez. »

«Mais, quand on eut appris que le saint confesseur avait triomphé de toutes ses tortures, cette bonne mère

dit alors à ses enfants : « Votre père, avec la grâce de Dieu, a gloirieusement confessé le nom du Seigneur ; ainsi allez le voir, consolez-le dans ses peines, encouragez-leà soufiTrirpour lamour de Dieu,» Les deux plus âgés, un fils et une fille, partent aussitôt ; le héros chrétien les serre dans ses bras. «Mes enfants, leur dit-il, votre père va bientôt mourir. Pour vous, c'est ma dernière recommandation, et vous la redirez en mon nom à tous vos frères : souvenezrvous que vous n'avez qu'une âme; priez Dieu qu'il vous fasse la grâce de rester fidèles à votre religion ; suHout conservez-vous purs de la contagion du mondei(l). »

La force est te quatrième don du Saint-Esprit : agir et souffrir en sont les deux objets. Il se manifeste par la qualrièmebéatitude, c'est-à-dire par des actes d'indomptable àmour« pour k justice, pour l'expulsion de Satan . des domaines qull a usurpés, et pour l'établissement du règnOj du' Verbe rédempteur, soit en nous-mêmes, soit dans les autres. En fait d'entreprise héroïque, je ne sais s'il est rien de comparable à l'introduction d'un de nos missionnaires dans la presqu'île de Corée.

Depuis plusieurs années, M. Maistre tentait vainement d'entrer par terreau par mer dans ce pays idolâtre. Repoussé de toutesparts, mais non découragé, il forma l'audacieux projet de se fairejeter sur la côte avec un vieux guide, et d'attendre du ciel le succès de son généreux dessein. Mais le plan était plus facile à concevoir qu'à

(1) Annales j etc., n. 83, p. 263, an. 1842. Les précieuses Annales de la Prop, de la Foi sont émaillées d'exemples qui prouvent chez nos jeunes frères d^Asie, d'Afrique et d'Orient, la plénitude du don de science, appliqué soit au nnépris des faux biens, soit à Testime de la pauvreté, soit au discernement de la vérité et de l'erreur, et produisant pour résultat la fermeté dans la foi et la concorde dans les familles.

exécuter. Â défaut de jonque ou de navire, il fallait une barque, et il n'en avait point; un pilote, et il en manquait. Demandés avec instance aux hommes qui se vantent d'être intrépides, barque et pilote lui furent refusés. Loin de se laisser abattre, le missionnaire redoubla de confiance en Dieu : il ne fut pas trompé.

Un père Jésuite, missionnaire en Chine, qui avait quelques connaissances nautiques, vint s'offrir ppur pilote dans cette défection générale. On parvint à trouver une petite jonque païenne et quelques rameurs. Pour protéger autant que possible la petite expédition, le consul de France, à Chang-Haï, remit au père Hélot, établi commandant de la flotte, une commission d'aller visiter les débris du naufrage d'un navire français, échoué sur les côtes de Corée. Tout étant ainsi oi^nisé, la petite jonque leva son ancre de bois, déploya ses voiles de paille et cingla sur la mer Jaune, vers l'Ue inconnue du camp français. Â peine avait-elle pris le large qu'il s'éleva soudain une furieuse tempête. Satan l'avait soulevée pour déjouer la sainte entreprise. Longtemps la barque lutta contre les flots qui, avec un affreux mugissement, s'amoncelaient devant elle pour lui barrer le passage et l'engloutir. Après d'inutiles efforts, il fallut virer de bord et aller chercher un abri derrière une île voisine.

Loin d'abattre le courage des deux missionnaires, devenus pilotes, ce fâcheux contre-temps ne servit qu'à l'augmenter. Quarante-huit heures après, le frêle esquif remit à la voile. Déjà le rivage avait disparu et il était prudent de s'assurer de la direction à tenir. On interrogea les instruments qui ne donnèrent pas de réponse certaine. Huit jours s'étaient écoulés, et rien encore sur l'horizon n'était venu réjouir les regards inquiets des

intrépides nautonniers. Enfin, le neuvième jour, on se trouva devant un petit groupe d*îles, vers lequel on dirigea joyeusement la barque. Les missionnaires descendirent au village bâti sur la côte, pour prendre langue avec les habitants.

Tout à coup voilà le mandarin du lieu qui arrive, lui aussi, pour faire aux étrangers des questions embarrassantes; on lui donne rendez-vous à bord i LepèreHélot, qui cumule la fonction de pilote, de capitaine et de chargé d'affaires, s'empresse de prendre la parole le premier et de présenter ses lettres au mandarin, en le priant de lui indiquer le lieu du naufrage. Le rusé magistrat refuse de répondre . On lui dit de partir et, à peine a-t-il tourné le dos, qu'on remet à la voile. Quelques heures de séjour auraient tout compromis.

Après une navigation au milieu de dangers de toute espèce, on découvrit le point désiré du débarquement. Lorsque la nuit fut venue, M. Maistré revêtit à la hâte son pauvre costume coréen, au milieu du religieux étonnement des gens de l'équipage ; après quoi il descendit avec son vieux guide dans un petit canot, ayant un bambou pour mât et unenatte pour voile. Portant sur son dos un petit paquet des choses les plus nécessaires, l'intrépide missionnaire se mit à gravir le sentier escarpé des montagnes derrière lesquelles il disparut bientôt, pour aller, au péril de sa vie, se dévouer aux dangers imminents de l'apostolat (1).

Affronter la mort sur un champ de bataille, c'est être brave, bien qu'on soit entouré de milliers d'autres hommes qui l'affrontent également, et qu'on soit pourvu de toutes les armes nécessaires pour se défendre. Mais

(1) Annales, n. 148, p. 233 et suiv., an. 1853. — M. Maistre est devenu un des illustres marlvrs de Corée.

quel nom donner à celui gui, seul et sans armes, va la braver au milieu d'un peuple entier, dont le bonheur sera de l'immoler et de se repaître' de son supplice? L'Esprit de force peut seul opérer un pareil prodige. La preuve en est que le monde païen d'autrefois ne l'a jamais vu, pas plus que le monde psden d'aujourd'hui, ]^ plus que le schisme ou l'hérésie. SoufTrir est plus héroïque encore, et c'est un nouveau miracle de V Esprit de force. Deux exemples seulement de cette force surhumaine, dans les épreuves et au milieu des plus violentes tentations.

« EnCochinchine, deux petites filles d'un chrétien appelé Nam, âgées Tune de quatorze ans, l'autre de dix, avaient été conduites à la préfecture avec leur mère, leur père et leur grand-père. Sur leur refus d'apostasier, le mandariti ordonna de les frapper sur les pieds et sur les jambes, pour les faire avancer et marcher sur la croix. Ce cruel supplice trompa l'attente du mandarin.

« Les deux enfants se laissèrent horriblement meurtrir, plutôt que de faire un pas en avant. Prises et placées de force sur l'instrument de leur salut, elles ne cessaient de protester contre la violence qui leur était faite, et se dédommageaient de cette involontaire profanation par les témoignages du plus profond respect. Le juge ne put refuser son admiration et ses éloges à leur courage, et les renvoya avec leur mère (1). »

L'Esprit de force qui fait deux héroïnes de deux petites Annamites, naturellement si timides, opère le même miracle en Chine. «Voici quelques détails sur la constance dont une jeune Chinoise, nommée Anne Kao, a fait preuve dans la persécution. Surprise au moment où

(1) AnnaleSyU. 73, p. 555, an. 1840.

elle faisait sa prière, elle fut arrêtée par les satellites qui lui proposèrent de choisir entre Taposlasie et la mort. Elle n'hésita pas un instant et leur répondit avec fet^meté qu'elle préférait mourir. Us la conduisirent doQic au tribunal pour la faire comparaître devant les grands mandarins. Ceux-ci lui ordonnèrent de se mettre à genoux sur une chaise de fer; deux soldats tirèrent leurs sabres et les placèrent sur son cou pour TefiFrayer. Dans cet état on lui commanda de fouler la croix : elle résista à cette nouvelle épreuve avec la même constance.

0 Alors les mandarins, qui savaient qu'elle était exténuée de faim, lui firent présenter des aliments et lui dirent de manger en signe d'apostasie. Elle répondit aussitôt : Si c'est à vos yeux une apostasie de majiger^ je vous déclare que je mourrai de faim, plutôt que de prendre lamoindre nourriture; mais, si vous n y voyez qu une action ordinaire et indifférente, je mangerai. Le mandarin confus lui dit avec colère : Tu es une entêtée, mange comme il te plaira.

« La femme et la fille du mandarin, touchées de compassion pour la vierge chrétienne, unirent leurs instances à celles des juges, et Texhortèrent vivement à renoncer à la foi; mais elle résista à cette nouvelle tentation, comme elle avait résisté aux menaces. Conduite dans la ville métropole, elle soutint à diverses reprises les mêmes combats et toujours avec une constance inébranlable. Elle est encore en prison (1). »

Près de semblables épreuves que sont les nôtres, sinon des jeux d'enfants? Si nous succombons, c'est que le don de force nous manque. Lorsqu'il est dans une âme

(0 Annal, n. 76, p. 261, aD. 1841.

il opère ce que nous venons d*admirer, et ce que dit un pieux auteur : « Le bois recollé avec de la colle forte se brise plutôt ailleurs qu'à la soudure. Il en est ainsi de l'âme unie à vous^ mon Dieu, par le don de force : témoin les martyrs. Il était plus facile de séparer le pied de la jambe et la tête du cou, que de les séparer de votre amour. En eux, la crainte avait formé ce double cordeau de la charité difficile à rompre. Ils vous aimaient de tout leur cœur, sans erreur; de toute leur âme, sans résistance ; de tout leur esprit, sans oubli. Seigneur, accordez-moi un pareil amour, afin que je ne sois jamais séparé de vous (l).»

(i) Idiotœ contemplât. y c. xiv.

Page 1