CHAPITRE XXXVI
(fin du précédent.)
Le don de conseil en action : cinquième béatitude. — Exemples. — Le don d'intelligence en action : sixième béatitude. — Exemples. — Le don de sagesse en action : septième béatitude. — Exemples. —Contrefaçon sata-
'nique des béatitudes divines. — Les sept dons de l'Esprit du mal, se traduisant par ses sept béatitudes.
Au cinquième degré de l'échelle mystérieuse qui nous conduit à Dieu nous trouvons le don de conseil; il se traduit par la cinquième béatitude. Nous faire courir avec ardeur oti la toIx de Dieu nous appelle, chercher tous les moyens de la connaître, nous dégager autant que les conditions de Texistence terrestre le permettent, de tous les obstacles à notre perfection, et, pour cela, ne reculer devant aucun sacrifice : tels sont les actes béatifiants qui révèlent dans une âme la présence de l'Esprit de conseil. Nous le voyons resplendir dans la conduite des premiers chrétiens. Comme le monde païen l'admirait, il y a dix-huit siècles, dans la conduite de nos pères; le monde moderne, redevenu païen, est forcé de le reconnaître dans celle de nos jeunes frères de la Chine et de l'Océanie.
Or, désirer ardemment de recevoir le Saint-Esprit est déjà un effet du don de conseil. Elle était animée de ce désir la jeune enfant dont parlent nos précieuses Annales de la Propagation de la Foi. « Ma seconde mission.
écrit un des apôtres de la Chine, fut également bénie. Je me souviens avec bonheur d y avoir rencontré une petite fille de dix ans, très-bien instruite de sa religion, ce qui, à cet âge, est extrêmement rare chez les Chinois.
« Cette enfant désirait avec ardeur le sacrement de confirmation quej*hésitais néanmoins à lui accorder, parce que je la trouvais trop jeune. Je voulus m'assurer si son courage égalait son intelligence, et je lui dis : — Après que tu auras été confirmée, si le mandarin te met en prison et qu'il t'interroge sur ta foi, que répondrastu ? — Je répondrai que je suis chrétienne par la grâce de Dieu. — Et s'il te demande de renoncer à TÉvangile, que feras-tu? — Je répondrai : Jamais I — S'il fait venir les bourreaux et qu'il te dise : Tu apostasieras, ou Ton va te couper la tête, quelle sera ta réponse? — Je lui dirai : Coupe! Enchanté de la voir si bien disposée et si fortement résolue, je Tadmis ai^ec joie au sacrement qui faisait l'objet de tous ses vœux (1). »
La vraie religion étant la route royale de la terre au ciel, un des premiers effets du don de conseil est de nous faire rechercher et employer tous les moyens de la bien connaître. Quoi de plus sage? s'enquérir de sonchemin, n'est-ce pas le premier soin du voyageur en pays étranger? et puis, mieux on connaît.la religion, plus on l'aime, plus on est disposé à faire tous les sacrifices qu'elle demandé, et à réaliser le sublime détachement marqué par le don de conseil. Sous ce rapport, voyons ce qu'il inspire, au milieu même de la persécution, aux jeunes chrétiens annamites.
((Mes catéch istes , écri t un missionnaire de Cochinchine, m'avaient souvent parlé d'unconcours général sur le ca-
{{) AnnaL, n. 95, p. 304, an. 1844.
téchisme, qui avait lieu tous les aus à Hê-sin, alors que les fidèles jouissaient d'une liberté parfaite. Toutes les chrétientés voisines étaient invitées à y prendre part. Celle qui n'aurait pas répondu à Vappel se serait couwrte d*unê honte ineflFaçable.
« Un jour je dis aux catéchistes : -^ 11 faut faire un concours. — Père, ce n*est pas possible. — -Je sais qu'un grand concours comme ceux d'autrefois n'est pas possible, maïs un petit concours, où seront appelées quelques chrétientés seulement et qui aura lieu» pendant la nuit, est très-facile et^qui plus est, je compte y assister. Le dimanche suivant on annonça publiquement, dans Téglise, l'ouverture prochaine d'un concours sur le catéchisme; Ce fut Une fièvre d'enthousiasme parmi toute la jeunesse. On avait un mois pour se préparer. Si je n'en avais pas été témoin, je ne me serais jamais fait une idée d'une émulation .pareille. Tous les soirs, les garçons d'un côté, les filles de l'autre, se réunissaient par petites bandes, dans lies maisons des principaux chefs, chargés d'enseigner la lettre du catéchisme. La récitation se prolongeait jusqu'à onze heures, quelquefois plus tard.
« Si vous eussiez traversé par hasard la chrétienté de Hê-sin, vous eussiez été assourdi par un bruit de chants pieux, qui ne manquaient pas d'une certaine harmonie. Comme toutes leurs prières, les Annamites récitent le catéchisme en chantant. Pendant le jour, c'était le même tapage dans les maisons particulières, dans les champs, et jusque sur les chemins, oti ceux qui se préparaient au concours repassaient, en s'interrogeant mutuellement, la leçon de la veille, et le dimanche avait lieu dans l'église une répétition générale, à laquelle tous les' catéchistes assistaient. Chacun des
candidats reconnu, par le conseil de son village, capable de soutenir l'épreuve de Texamen, avait donné son nom.
((Le premier concours eut lieu, pendant une nuit entière, dans la chapelle de Hê-bang. Cette église, quoique assez vaste, ne put contenir la foule des spectateurs. Je dus mécontenter d'être simple assistant. Je fus introduit furtivement dans relise, et caché derrière les tentures du gr-and autel, où l'on avait ménagé une petite ouverture qui me permettait de tout voir sans être aperçu. Un de nos pères annamites, homme grave et très-respecté des chrétiens, présida le concours. U était assis magistralement sur un fauteuil, placé sur le marchepied de l'autel, tandis qu'en bas siégeaient, des deux côtés, les chefs des différentes chrétientés; les examinateurs, choisis parmi les premiers lettrés de chaque village, étaient au milieu : un grand coup de tamtam annonça Touverture de la séance.
« Après une invocation solennelle au Saint-Esprit, un personnage, vêtu d'une longue robe de cérémonie, tira d'une urne les noms des deux premiers concurrents, qu'il appela d'une voix de stentor. Un second personnage, paré du même costume, tira d'une autre urne un billet, sur lequel étaient indiqués les chapitres du catéchisme qui devaient faire la matière de l'examen : ce qu'il proclama aussi à haute voix, et le concours commença. Les deux candidats s'interrogeaient et se répondaient tour à tour, au milieu d'un silence profond, interrompu quelquefois par un petit roulement de tambour : c'était lorsque l'un ou l'autre se trompait sur un mot.
« Alors ils s'arrêtaient jusqu'à ce que les examinateurs eussent jugé si l'erreur devait être considérée
comme une faute ou non. Il y avait seulement deux degrés : celui qui récitait imperturbablement et sans ombre de faute la partie qui lui était échue par le sort obtenait le premier degré. Un seul mot prononcé avec hésitation faisait passer au second degré. A trois fautes, on ne méritait ni blâme ni louanges ; à quatre on était censuré. Les deux personnages à la longue robe proclamaient les noms des vainqueurs, qui étaient conduits en procession et au bruit de la musique, à Tautel de la sainte Vierge. Là, ils faisaient hommage à Marie de leur triomphe, se consacraient à elle par une prière spéciale, et s*en retournaient à leur place au milieu d'un redoublement de musique.
«Le concours, qui avait duré jusqu'au matin, fut terminé par une messe d'actions de grâces, suivie d'une large distribution de croix, de médailles et de chapelets. Mais cette multitude avait faim ; on ne pouvait pas les renvoyer à jeun. D ailleurs, chez les Annamites, une fête religieuse ne serait pas complète, si elle n'était terminée par un repas. Je n'eus garde de déroger à la coutume. Mais ce fut en vain que, d'après mes ordres, on appela au festin les malheureux vaincus ; ils se cachaient si bien, qu'il n'y eut pas moyen de les trouver. La fête étant terminée à la satisfaction générale, chaque groupe regagna joyeux son village, et moi je rentrai dans ma prison (1). »
Au récit de ces pieux concours, nos grands docteurs d'Europe balbutieront, sans doute, le mot de puérilité, et souriront de pitié. Qu'ils gardent leurs sourires pour eux-mêmes et pour leurs concours agricoles. Faire parader devant eux et devant d'autres graves personnages,
(1) AnnaLj etc., d. 146, p. 20 etsuiv., aD. 1853.
des bœufs, des vaches^ des chevaux, des mulets, des ânes, des cochons; puis donner des primes aux plus beaux produits, en vue de procurer 1 amélioration de toutes les races de bêtes, asine, boyine , caprine, porcine : ils trouveront cet exercice très-utile et très-digne d'eux. Ils rappelleront un glorieux progrès du siècle -des lumières ! Et aux yeux de ces mêmes hommes il sera puéril d'exercer, par une noble émulation, des êuxÉes immortelles à la connaissance approfondie des vérités, qui sont la condition de leur bonheur et la base même des sociétés! Vous parlez de puérilité : dites de quel côté elle se trouve. Si vous Tignorez, tant pis pour vous. C'est un signe que vous êtes descendus au niveau de vos concurrents (1).
Cependant les fruits du don de conseil se manifestent chez nos jeunes frères, comme chez nos aïeux. Ne conserver avec la terre que le moins de rapports possibles, afin de marcher d'un pas ferme et rapide vers Téternelle patrie; rompre même pour cela, s'il le faut, les liens les plus chers à la nature : tels sont les exemples qu'ils nous donnent. Écoutons un de leurs apôtres : « Ne pouvant plus rester dans la Nouvelle-Calédonie, sans repousser la force par la force, j'annonçai à nos néophytes, venus de dix lieues à la ronde, la nouvelle de notre départ. Ils avaient le choix ou de retourner chez eux, ou bien de venir à Futuna où ils trouveraient des missionnaires. A cette nouvelle, tous fondirent en larmes ; c'était la foi qui les faisait verser. — Et mon père, disait l'un ; et ma mère, disait l'autre, ne seront donc jamais chrétiens! ainsi s'exhalait leurdou-
(\) Homo cum in honore esset non intellexit; com parât us est jumentis insipientibus et similis faclus est iliis. Ps. 48. — Aniiualis homo. I Cor., 11, 14.
leur. Jenepus tenir à ce spectacle, et je m'éloignai pour leur laisser le loisir de se consulter.
« Quelques instants après je revins; je fis cesser leurs sanglots en leur demandant quel parti ils avaient pris. — Vous suivre partout où vous irez, répondirentils. — Mais si nous retournons en Europe, il y fait froid et TOUS mourriez bientôt. — Tant mieux ; maintenant nous ne désirons plus que la mort. Leur avis unanime fut de se transporter dans une île bien éloignée, où il y aurait des missionnaires, afin de ne plus entendre parler d'une patrie qu'ils regardaient comme réprouvée pour toujours. Nous mîmes à la voile, et pendant la traversée, qui fut d'un mois, nos chers chrétiens étaient si édifiants, que le capitaine et l'équipage, bien que tous protestants, m'ont demandé plusieurs fois d'inviter nos néophytes à faire leur prière sur le pont, pour avoir le loisir d'en être témoins.
« Nous mouillâmes à Futuna un dimanche matin. Le port était désert. — Où sont les habitants de ce village, me répétaient sans cesse le capitaine et les matelots? Ils ignoraient que les naturels de Futuna, catholiques fervents, étaient tous allés à la messe. Les maisons étaient abandonnées; car, dans cette île convertie, on ne sait pas ce que c'est que le vol. Une heure d'attente se passe : alors nous entendons retentir de tous côtés le chant des cantiques. C'étaient les insulaires qui revenaient de l'église en bénissant le Seigneur. Nos pères s'empressèrent de venir nous recevoir, et les premiers chrétiens de la Nouvelle-Calédonie, persécutés pour la foi par leurs compatriotes, étaient reçus comme des frères par les nouveaux fidèles de Futuna (1). »
(1) AnnaleSy d. 138^ p. 383 etsuiv., ao. i85i.