LES FRUITS
Ce que sont les fruits du Saint-Esprit : rapports avec les fruits des arbres. — Qualités qui constituent le fruit. — Gomment sont produits les fruits da Saint-Esprit. — La greffe, la taille. — Explication donnée par la vision de sainte Perpétue. ~ Variétés d'espèces dans le yerger du Saint-Esprit. — Pourquoi le nom de fruits. — Il nous rappelle notre ressemblance avec Dieu et la bonté de Dieu pour nous. — Différence des fruits et des béatitudes.
Nous avons expliqué la grâce, les vertus, les dons et les béatitudes. Sous nos yeux a passé tout le magnifique système d'éléments déificateurs qui , s'enchaînant les uns aux autres, conduisent Thomme à la ressemblance du Verbe incarné. La mine toutefois n'est pas épuisée. A tant de richesses s'ajoutent d'autres richesses.
« Des bons travaux, dit l'Écriture, glorieux est le fruit (1). » Quels travaux plus nobles que ceux de notre déification! Quels fruits plus délicieux que les fruits dont ils sont récompensés ! Chaque béatitude ou acte béatifiant nous approche de Dieu. Or, Dieu est tout ensemble perfection absolue et bonheur suprême. Il en résulte qu'à chaque pas que nous faisons vers Dieu, est attachée une jouissance, c'est-à-dire que les fruits sortent des béatitudes, comme le fruit sort de l'arbre. Complétant l'œuvre de notre création divine, ces nouvelles faveurs du Saint-Esprit font du chrétien
(i) BoDorum enim laborum gloriosus est fructus. Sap,^ m, 15.
le Dieu d'ici-bas, terrenus deus^ et de sa \ie terrestre un ciel anticipé, conversatio in cœlis.
Pour le comprendre, il suffît de connaître la réponse aux questions suivantes : Qu'entend-on par les fruits du Saint-'Esprit? Comment sont-ils produits? Pourquoi sont-ils ainsi nommés? En quoi diffèrent-ils des béatitudes ? Quel en est le nombre? A quoi sont-ils opposés?
1** Qu'entend-on par les fruits du Saint-Esprit? Dans Tordre naturel on appelle fruit le produit des plantes et des arbres. La pomme est le fruit du pommier; Forange, de l'oranger; la fraise, du fraisier; ainsi des autres. Aussi variés que les plantes, les fruits ont cela de commun qu'ils renferment quelque cho^è! agréable suivant leur espèce, et qu'ils sont le dernier effort de la plante (1). Être agréable et le dernier effort de la plante, sont les deux conditions nécessaires pour constituer le fruit proprement dit. Pour cette raison, les feuilles et les fleurs ne sont pas appelés fruits.
Avant maturité, le fruit lui-même ne porte pas le nom de fruit, simplement et par excellence. Pour le nommer, on y joint une épithète qui qualifie son imperfection. On dit : fruit acide, fruit vert. La raison en est encore qu'il n'a pas les qualités essentielles du fruit : la couleur, la sapidité, la douceur, dont la réunion, constituant la beauté et la bonté, forme un produit parfait. Lorsque l'arbre a donné son fruit, sa tâche est finie. Il
(1) Fruitio et fructus ad idem perUnere videntur^ et unum ex altero derivari. . . Unde a sensibilibus fructibus nomen fruitionis derivatum \idetur. Fructus autem sensibilis est id quod ultimum ex arbore exspectatur, et cum quadam suavitate percipilur. 5. Th», 1*2«, q. XI, art. 1, cor^p, — Ad notionem fructus sufficitquod «t aliquid habens rationem ultimiet delectabilis. Id.^id., q. 70^ art. 2, corp.
se repose et se prépare à produire de nouveaux fruits dans leur temps.
De là,cette définition de TAnge de l'école : « On appelle fruit le produit de la plante, arrivé à sa perfection et renfermant une certaine douceur (1). »
Suivant une comparaison familière à l'Évangile, l'homme est un arbre. Ses actes sont ses fruits. De Ih, cette autre définition de saint Thomas : « Les fruits sont tous les actes vertueux dans lesquels Thomme se délecte (2).» Comme ceux des plantes, les fruits de rhomme difTèrent de qualités, suivant la nature de la sève qui circule dans les veines de cet arbre vivant. Beaux et bons d'une beauté et d'une bonté purement naturelles, s'ils sont le produit de la raison et des vertus purement humaines. Beaux et bons d'une beauté et d'une bonté surnaturelles, s'ils sont le produit de la grâce et des vertus surnaturelles.
Pour mériter le nom de fruit, nous venons de voir que le produit des plantes doit être le dernier effort de la plante et renfermer une certaine douceur. Ces deux conditions ne sont pas moins nécessaires pour constituer le fruit spirituel. D'abord, afin d'être appelé fruit, tout acte vertueux doit être parfait dans son genre, c'est-à-dire le dernier effort du principe qui le produit. L'acte imparfait est indigne de ce nom. Ainsi, les velléités du bien, les actes de n'importe quelle vertu, lâchement accomplis ou viciés par des intentions mauvaises, ne sont pas plus des fruits spirituels que les
(i) Dicitur fructus id quod ex planta producitur cum ad perfec- Uonem pervenerit et qaamdam in se suavitatem habet. S,Th,, 1*2», q.70, art. 1, corp,
(2)Sunt enim fruclus quœcumque virtuosa opéra in quibushomo delectatur. Ibid., art. 2, corp.
avortons, les fleurs et les feuilles ne sont des fruits naturels (i).
Il faut de plus que Tacte vertueux renferme une certaine douceur. Quelle est cette douceur? C'est le témoignage de la conscience et le contentement intime que procure le devoir complètement et noblement accompli. Sans être toujours sensible, elle n'est pas moins réelle. On peut appliquer ici la parole de l'Apôtre: « Toute correction paraît, à la vérité., dans le moment présent, un sujet non de joie, mais de tristesse; mais ensuite elle se transforme pour ceux qu'elle exerce en fruit délicieux de justice (2). » Devenue habituelle dans l'âme, cette douceur constitue le festin délicieux dont parle le Saint-Esprit, qui remplace toutes les joies et que nulle joie ne peut remplacer (3) . D'où vient que le devoir dignement accompli procure la joie? De ce qu'il est un pas de plus vers Dieu, notre fin dernière et la suavité'infinie.
On voit, d'après ces explications, que les Fridts du Saint-Esprit sont toutes les bonnes œuvres^ dignes de ce nom, faites sous r inspiration du Saint-Esprit et dans lesquelles F homme trouve sa joie (4). Cette définition distingue les fruits du Saint-Esprit des actes vertueux, en général. En effet, il y a dans l'homme deux principes d'action : l'un naturel, la raison; l'autre surnatu-
(1).... Fructus hominis id quod bomo adipiscilur, non autem omne id quod adipiscitur homo, habet rationem fructus ; sed id quod est ultimum et delectationem habens. S. Th., ut supra
{^)Héhr.Tiu, li.
(3) Secura mens quasi juge convivium. Prov.j xv, 15.
(4) Si operatio hominis procédât ab homine secundumfacultatem suœ rationis^ sic dicitur esse fructus rationis ; û vero procédât ab homine secundum aitiorem \irtutem, quse est virtus Spiritus saocti sic dicitur operatio hominis fructus Spiritus sancti, quasi cujasdam divini seminis. 5. JA., !• 2*, q. 70, art. 1, corp.
rel, la grâce. Les bonnes œuvres accomplies suivant les lumières de la raison sont les fruits de la raison. Les bonnes œuvres faites sous l'impulsion de la grâce sont les fruits du Saint-Esprit, auteur de la grâce. Entre les uns et les autres, grande est la différence. Les premiers sont des œuvres naturellement bombes, des actes de vertus purement humaines, et par conséquent inutiles pour le ciel. Les secondes possèdent, avec toute la bonté naturelle des premières, une bonté surnatureUe qui les rend dignes du ciel ; car la grâce ne détruit pas la nature, elle la perfectionne : Gratia non tollit naturam^ sedperficit.
2* Comment se produisent les fruits du Saint-Esprit? C'est ici unQ question de la plus belle théologie. Demander comment le Saint-Esprit produit ses fruits dans l'homme, c'est demander comment l'arbre produit les siens. L'arbre produit ses fruits par la greffe, par la taille et suivant son espèce. Par des moyens analogues, l'homme, arbre misérable, vicié, rachitique, produit des fruits d'une beauté impérissable et d'une saveur délicieuse.
. Le Saint-Esprit forme le nouvel Adapi, véritable arbre de vie, planté au milieu du véritable Ëden, la sainte Église catholique. Sur cet arbre divin sont greffés, par le baptême, les rameaux du sauvageon qu'on appelle le vieil Adam (1). Nourries, comme d'une sève surn8[turelle, de la grâce du Saint-Esprit qui habite dans Notre-Seigneur dans toute sa plénitude, ces greffes participent à la vie de l'arbre divin, et produisent des fruits de la même nature que les siens. Ainsi, ce n'est pas, à proprement parler, l'homme qui les produit,
(l)/îom.,xi, 17-24.