II
mais le Saint-Esprit lui-même, principe nécessaire, éternellement actif et éternellement fécond de la yie surnaturelle. De là vient qu'ils sont appelés, non les fruits de Thomme, mais les fruits du Saint-Esprit.
Nous connaissons la greffe, passons à la taille. Dans Tordre matériel, la taille des arbres est un des meilleurs moyens d'obtenir abondance et qualité. Il en est de môme dans Tordre moral. « Tout rameau d'arbre fruitier, mon père le taillera, disait Notre-Seigneur, afin qu'il rapporte plus de fruit (1). » La vie entière est le temps de la taille divine. Nulle part nous ne l'avons trouvée représentée d'une manière plus frappante, que dans la célèbre vision de sainte Perpétue. « Un jour, écrit cette jeune et inimitable héroïne, mon frère me dit : Ma sœur, demandez au Seigneur qu'il vous fasse connaître, dans une vision, si vous devez souffrir la mort. Je répondis pleine de confiance à mon frère : Demain vous saurez ce qu'il en sera. Je demandai donc à mon Dieu de m'envoyer une vision, et voici celle que j'eus.
« J'aperçus une échelle toute d'or qui touchait delà terre au ciel, mais si étroite, qu'on ne pouvait y monter qu'un à un. Les deux côtés de Téchelle étaient tout bordés d'épées tranchantes, d'épines, de javelots, de faux, de poignards , de larges fers de lance, en sorte que qui y serait monté négligemment et sans avoir toujours la vue tournée en haut, ne pouvait éviter d'être déchiré par tous ces instruments et d'y laisser une grande partie de sa chair. Au pied de Téchelle était un effroyable dragon, qui paraissait toujours prêt à s'élancer sur ceux qui se présentaient pour monter. Sature toutefois l'entreprit; il mentale premier. Heu-
(i) Joon., XV, 2.
reusement arrivé en haut de réclielle, il se lourna vers moi et me dit: Perpétue, je vous attends, mais prenez garde au dragon. Je lui répondis : Je ne le crains pas, et je vais monter au nom de Notre-Seigneur Jésus- Christ.
«Alors le dragon, comme craignant lui-même, détourna doucement la tête, et moi, ayant levé le pied pour monter, elle me servit de premier échelon. Étant parvenue au sommet de l'échelle, je me trouvai dans un jardin spacieux, au milieu duquel je vis un homme d'une beauté ravissante. Vêtu en berger, ses cheveux étaient blancs comme la neige. Il y avait là un troupeau de brebis dont il tirait le lait, el il était environné d'une multitude innombrable de personnes habillées de blanc. Il m'aperçut et, m'appelant par mon nom, il me dit : Ma fille, soyez la bienvenue ; et il me donna du lait qu'il tirait ; cela était fort épais. Je le reçus en joignant les mains, et je le mangeai:. Tous ceux qui étaient là présents répondirent : Amen. Je me ré^ veillai à ce bruit, et je trouvai en efifel que j'avais dans la bouche je ne sais quoi de fort doux que je mangeais. Dès que je vis mon frère, je lui racontai mon songe, et nous en conclûmes tous que nous devions bientôt endurer le martyre (1). »
Une échelle d'or qui va de la terre au ciel, étroite et toute bordée d'instruments tranchants : voilà bien la vie, chemin du ciel, avec les épreuves plus ou moins douloureuses, mais continuelles, qui accomplissent à l'égard de Thomme la salutaire opération de la taille, en lui enlevant tout ce qu'il a d'exubérant ou de mauvais dans ses pensées, dans ses affections et dans ses actes.
(i)AcL sincer.,apudRuinart, t. I^ p. 212, ediU in-S, iSIS.
Greffés et taillés, les arbres produisent des fruits, et de bons fruits, chacun suivant son espèce. Arrêtonsnous un instant à contempler Fimméfnse verger du Saint-Esprit, à compter les arbres humainement divins dont il est planté, et à jouir de la beauté ravissante de leurs fruits (1). Pour ne parlw que des temps postérieurs au Messie, nous voyons Tarbre devie,'doQt les racines plongent daps la grotte de Bethléeni, couvrir la terre de son ombre. Que sont ses rameaux innombrables? Des greffes, des marcottés divinement attachées à son trône indestructible^. Due sont les millions d'apôtres des temps anciens et des tenïps actuels? Des marcottes divines, chargées de fruits dé grâce d d'honneur. Que sont les légions de' martyrs, de solitaires, de vierges, de saints de tout âge, de tonte condition et de tout pays? Des marcottes divines, chargées de fruits de grâce et d'honneur.
Chacune produit des fruits suivant son espèce : fruits de foi, d'espérance, de charité, de piété, d'humilité, de virginité. Toutes ensemble les produisent mille et mille fois, sous tous les climats, dans toutes les saisons, à chaque heure du jour et de la nuit, en sorte que le verger du Saint-Esprit ne cesse pas de présenter, à Tœil de la foi, le spectacle d'une magnifique campagne dans les beaux jours du printemps et de l'été. Que dis-je? Près du verger divin, que sont les prairies, les champs, les vergers avec leur innombrable variété de fleurs et de fruits? Une ombre vaine. Qu'est-ce que le monde païen, ancien et moderne,' avec ses prétendues vertus? Un vaste hallier, indigné du nom de jardin et de verger. Comparés aux fruits du Saint- Ci) Et flores mei^ fructus honoris et graiiœ. Eccli.^ xxiv, 23.
£]sprît, qije sont les fruits de la raison, les fruits des sages les plus vantés, les fruits d'Aristide, de Socrate, de Platon^ de Scipion, de Sénèque, les fruits des prêtres de TÉgypta, des brahmanes de riaide,des bonzes de la Chiney des lamas du Thibet et des rationalistes d*Europe?. Produits de l'orgueil, de l'ambition, du caprice, ces fruits ne sont la plupart que des avortons, semblables à ces. excroissances parasites qui naissent à l'écorce des arbres vieillie, tout au plus des productions jsans saveur )et sans utilité réelle.
Ne serait-ce pas le lieu^ pour vous qui lisez ceci, et pour moi qui l'écris, de nous demander : Greffe divine par la grâce du baptême, quels fruits ai-je portés? quels sont ceux que je porte? Grave question, car il est écrit : « Toutiarbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu (1). » Mes prières vocales, mes oraisons, mes confessions, mes communions, mes actions journalières, que sont-elles? Si jusqu'ici j'ai été un arbre à peu près stérile, à plus forte raison si j'avais eu le malheur d'être un mauvais arbre, une épine, une ronce, unchardop, que je sois désormais un bon arbre, une bonne marcotte féconde en fruits de vie, dignes de la sève divine qui m'abreuve, du soleil divin qui m'échauffe, du tronc divin sur lequel je suis enté, du Jardinier divin qui me cultive de ses mains et m'arrose de son sang.
En étudiant les rapports très-fondés entre l'homme et l'arbre, nous venons de voir de quelle manière se produisent les fruits du Saint-Esprit. Parmi ces rapports, il en est un de plus que nous devons signaler. La greffe matérielle ne produit des fruits que d'une
(!) Matlh.y vil, 19.
seule espèce, tandis que la greffe divine a la propriété, il faut ajouter, le devoir d'en produire simultanément de bien des espèces différentes, car la sève qui la nourrit est multiforme. De cette manière Font compris et pratiqué tous les vrais chrétiens de tous les temps. L'exemple du grand saint Antoine leur sert de règle.
Comme les enfants maraudeurs qui, s'introduisant dans les vergers, prennent sur tous les arbres les meilleurs fruits, le patriarche du désert se livrait à la pieuse maraude, en cherchant dans chacun des solitaires, dont la nombreuse armée peuplait les deux Thébaldes, les vertus les plus belles, afin de les imiter. Dans l'un, il cueillait le fruit de la douceur; dans un autre, le fruit de la patience; dans celui-ci, le fruit de l'oraison; dans celui-là, le fruit de la mortification. Ainsi devons-nous faire, afin qu'à l'arrivée du divin Jardinier nous soyons reconnus pour de bons arbres et, comme tels, transplantés dans le verger éternel du Saint-Esprit.
3** Pourquoi les fruits du Saint-Esprit sont-ils ainsi nommés? La principale raison est que chaque œuvre complètement bonne procure à l'âme une jouissance, semblable à celle que procure au palais la manducation d'un fruit excellent. Quel est ce mystère? Ressembler à Dieu est la fin de l'homme. Tous les actes vraiment vertueux sont autant de degrés qui l'en approchent. Cette approximation successive le constitue dans des rapports de plus en plus intimes avec Dieu ; et ces rapports eux-mêmes acquièrent, en se perfectionnant, une suavité plus grande, résultat du voisinage de plus en plus prochain de Dieu, la suavité par essence. Telle est la raison pour laquelle à chaque progrès correspond une suavité, et pour laquelle encore les actes les meilleurs de tous portent à juste titre le nom de fruits, et de
fruits du Saint-Esprit, qui seul nous aide à les produire.
Ainsi, Dieu nous révèle d une manière sensible notre ressemblance avec lui ; il nous traite comme il s'est en quelque sorte traité lui-même. Il veut que le dieu de la terre crée ses œuvres, comme lui-même crée les siennes, et qu'il éprouve, en créant son bonheur , ce que lui-même a éprouvé en créant l'univers. Après chacun de ses ouvrages Dieu dit qu'il était bon : Et vidit quod esset bonum. Sept fois il répète la même, parole. Dans cette approbation mystérieuse est tout ensemble le témoignage rendu à la perfection relative de la nouvelle créature, et l'expression de la joie qu'elle causait à son auteur.
Au dernier jour seulement de la création, et après la dernière main mise à toutes ses œuvres. Dieu modifie ses expressions et prononce la parole de satisfaction suprême et universelle. Il vit que toutes les choses qu'il avait faites étaient souverainement bonnes, après quoi il se reposa : Vidit Deus cuncta quœ fecerat^ et erant valde bona, et requievit. Souverainement bonnes en elles-mêmes, elles étaient le dernier mot de la puissance, de la sagesse et de la bonté créatrice. Bonnes dans leur ensemble, elles étaient en état de chanter jusqu'à la fin des siècles, sans jamais faire une fausse note, les gloires du Créateur. Bonnes à l'égard de Dieu, leur perfection même lui procurait un contentement indicible.
Ainsi de l'homme. Après chaque bonne œuvre, dignement accomplie, il peut dire, sans rien s'attribuer à lui-même : Cela est bon Vidit quod esset bonum ; et il goûte la suavité particulière du fruit qu'il vient de produire. Sept fois il répète la même parole, parce que les
sept dons du Saint-Esprit sont les principes de toutes ses bonnes œuvres. Comme le Créateur, il ne pourra prononcer la parole de satisfaction suprême qu'après avoir cueilli son dernier fruit', en achevant l'cfeuvre de sa déificaition. Alors seulement il pourra dire, en jetant un regard sur Tensemble de sa vie : J'ai achevé mon ouvrage, grâce à Dieu, il est très-bon; il ne me reste plos qu'à entrer dans le repos de Tétefuité^.: Vzditamda quœfecerat^ et erant valde bona^ eVteqvievit.
Nous révéler un des plus nobles traits de notre res« semblance avec Dieu, n'est que la première, raison de là suavité attachée à (thàqtre bonne œuvre. Il en est une autre. Pour empêcher Israël de regretter "la gros* sière nourriture de l'Egypte, lui adoucir les fatigues du voyage à travers les sables du désert, le fortifier contre ses ennemis et lui donner'un avant-goût des délices de la terre promise, le Seigneur dans sa paternelle bonté lui envoya la manne. Cette nourriture céleste avait tous les goûts et satisfaisait à tous les besoins. Israël est Fimage du chrétien. En attachant une suavité à chaque bonne œuvre. Dieu en fait une manne, et que veut-il par là ? Aujourd'hui, comme autrefois, il veut dégoûter l'homme des perfides suavités du fruit défendu. Il veut adoucit' les profondes amertumes de son eocistence; et, en lui faisant trouver le plaisir dans le devoir, l'encourager aux combats de la vertu.
Sans ces diverses suavités, qui ne défaudrait au mi^ lieu du désert de la vie ? Qui n'abandonnerait le service d'un maître dont la main, comme dit l'Écriture, ne donne à ses serviteurs qu'un pain de larmes et de gravier ? Mais avec ces suavités, voyez ce qui se passe. A elles sont dus le courage héroïque des pénitents et des martyrs ; la sainte ivresse au milieu des tourments;
la résignation dans la douleur ; Tinsensibilité aux attraits du vice et le mépris constant de tontes les joies, que peuvent promettre le démon, la chair et le monde. Parce qu-ellessont nécessaires à tous, aux pécheurs pénitents^ plus eiicorequaux justes affermis, elles sont atitachées, dans certaines proportions, non-seulement aucs béatitudes ou actes béatifiants par excellence, mais à tous les actes Vertueux, dignement accomplie. ' Nous 'comprenons maintenant et la raison pour laquelle le nom de fruits est donné dans la langue divine aux œuvres opérées sous Timpulsion de l'Esprit sanctificateur, et la place nécessaire de ces suavités divines dans le travail de notre déification.
4'' En quoi les fruits diffèrent-ils des béatitudes? Que les fruits diffèrent des béatitudes, la preuve en est dans la différence des noms donnés aux unes et aux autres, et dans Ténumération qui en est faite. Toutes les cho* ses qui sont appelées par des noms différents, diffèrent entre elles. Or, les nomsdes fruits ne sont pas les noms des béatitudes. De plus, l'Évangile nomme sept béatitudes, et Tapôtre compte douze fruits. La différence devient* sensible si on les étudie dans leur nature intime^
Les fruits diffèrent des béatitudes, comme le moins diffère du plus. Pour mériter le nom de fruit, c'est assez qu'un acte vertueux soit final et délectable, e^ d autres termes, qu'il soit le dernier effort du principe naturel ou surnaturel duquel il émane, et qu'il cause à l'homme la satisfaction résultant du devoir accompli. Mais, pour mériter le nom de béatitude, il faut que cet acte soit quelque chose de parfait et d'excellent (1).
(1) Plus requiritur ad rationeoi beatiludiais quam ad rationem frucius. Nam ad rationem frucius sufficit quod sit aliquid habens rationem ultimi et delectabilis.'Sed ad rationem beatitudinis^ ulte-
Ainsi, acte vertueux et suavité dans Tacte, la béatitude suppose tout cela. Elle suppose de plus, comme principe de l'acte, une grâce supérieure; comme objet, une cho§e excellente ; comme résultat une suavité plus grande.
De ces notions il résulte : 1^ Que toutes les béatitudes, c'est-à-dire, comme nous l'avons expliqué, tous les actes béatifiants accomplis sous Tinfluence des dons du Saint-Esprit, peuvent être appelés /m/^ ; mais tous les fruits ne peuvent pas être appelés béatitudes. « En effet, dit saint Thomas, les fruits sont toutes les œuvres vertueuses dans lesquelles l'homme se complaît ; mais le nom de béatitudes est réservée certaines œuvres parfaites qui, à raison même de leur perfection, sont plutôt attribuées aux dons du Saint-rEsprit qu'aux simples vertus (!)• »
11 résulte : 2^ Que, dans Tordre hiérarchique, les béatitudes sont supérieures aux fruits, et le terme le plus élevé de la perfection du chrétien. En effet, on peut goûter les fruits en dehors des béatitudes, puisqu'ils entrent dans la nature de tout acte vertueux ; mais on ne les goûte pleinement que dans la pratique des béatitudes, qui sont les actes vertueux par excellence. Ainsi, dans un verger, les arbres d'espèces différentes produisent des fruits, dont chacun a sa bonté particulière, qui lui mérite le nom de fruit ; mais, comme les arbres qui les produisent, ces fruits sont entre eux de qualités inégales.
rius requiritur quod sit aliquid perfectum et excellens. S. 27*., !• 2œ , q. 70, art. 2, cor.
(1) Unde omnes beatitudin^s possunt dici fructus, sed non convertitur. Sunt enim fructus qusecumque virtuosa opéra in quibus hooiD delectatur; sed beatitudines dicuntur solum perfecta opéra, quœ etiam ratione suse perfectionis magis attribuuntur donisquam Tirtutibus. Ihid..
Il résulte : 3** qu'en se rappelant la définition des béatitudes et des fruits, on saisit parfaitement la différence qui les distingue. Les béatitudes, ou actes béatifiants, sont les bonnes œuvres produites par les dons du Saint- Esprit : Beatitudo est operatio doni. Les fruits sont ces mêmes œuvres accomplies avec la dernière perfection, et produisant la satisfaction intime de l'âme : Fructus est aliquid habens rationem ultimi et delectabilis.
Le chapitre suivant nous fera connaître le nombre de ces fruits divinement doux, et la place qu'ils occupent dans le parallélisme, tant de fois remarqué, entre l'œuvre du Verbe incarné et la contrefaçon de Satan.