CHAPITRE XXXVIII
(SUITB DU PRÉCÉDENT.) .,
Nombre des fruits du Saint-É8t)rit. — Il eèt ineaicttidblë et pdnrqaoL — Nombre douze, dpfiné par salut Paul. -^ Raison de ce nombre. — Raison de Tordre dans lequel ils sont énumérés. -: Exp|ication pratique des œuf premiers fruits. — La Charité: exemple.— La' Joie : exemple. — La Paixexemple. — La Patience : exemple. — La Bénignité : exemple. — La Bonté exemple. — La Longanimité : exemple.— La Douceur: exeoiple. — La Foi exemple.
Quel est le nombre des fruits du Saint-Esprit? Les fruits du Saint-Esprit sont aussi itombreux et aussi i^riés que les fruits matériels, qui charment nos yeux et qui flattent si agréablement notre goût. Pourquoi cette immense variété de fruits dans la nature? Pourquoi la même variété dans le jardin spirituel du Verbe incarné? La raison est la même. Dieu a écrit deux grands livres : le livre de la nature et le livre de la grâce; ou, pour continuer la comparaison, il a planté deux magnifiques jardins : le jardin de la nature et le jardin de la grâce. Le premier, pour les besoins et pour les yeux du corps; le second, pour les besoins et pour les yeux de l'âme. Si vous demandez pourquoi ces deux jardins, l'Apôtre répond : Pour faire briller la sagesse multiforme de Dieu : Ut innotescat multiformis sapientia Dei (1).
Pourquoi le firmament avec ses armées d'étoiles, si
L\)Eph,,ui, 10.
magnifiques dans leur ensemble, si prodigieuses par leur nombre, si différentes dans leur clarté, si régulières dans 'leur mouvement? Pour faire briller la sagesse multiforme de Dieu. Pourquoi la terre avec ses productions d'une richesse qui suffit à tout , d'une beauté qui épuise l'admiration , d'iihe variété qui échappe à tous lescalculs? Pour faire- brfller la sai^esse ipultiformë de Dieu. Poutqtkôi Ib mer avec ses intiombrablës habitants, ses ablmeisf insondables, ^s lois aussi invariables qu'elles sont mystérieuseis? Afin de faire briller la sagessemultifortae de Dieu: Potifqtfoi, enfin, ce vaste univers, composé de tant de millions dé créatures dont aucune ne ressemble à l'autre? Pour faire briller aux yeux corporels de l'homme la sagesse ihultiforme de Dieu : Utinnotescat multiformis sapientia Dei.
Tous les actes, tous les mouvements, toutes les productions de ces créatures du firmament, de la terre et des mers, sont, dans l'ordre naturel, les fruits du Saint- Esprit; attendu, comme dit saint Basile, que tout ce que les créatures possèdent, elles le doivent au divin
Mais, isi éloquent qu'il soit pour raconter la sagesse multiforme du Créateur, le monde matériel n'est qu'uti écho, une ombre, un reflet. Pour redira 'cette sagesse dans toute sa gloire, il fallait un autre monde, mille fois plus réel, plus magnifique et plus varié : c'est le monde de la grâce. Ce inonde se compose des anges et dès hommes, créatures supérieures à toutes celles que nous voyons, élevées à la participation de la nature même de Dieu, destinées à partager sa gloire, et produisant, chacune suivant son espèce, des fruits d'une beauté incom-
(1) Lib. de Spirit, sanct, p. 65, edit noviss.
parable et d'une variété infinie. Si doi>s demandons pourquoi tant d'arbres à fruits dans ce nouveau jardin de l'Esprit sanctificateur, l'Apôtre nousrépond encore : C'est pour faire briller la sagesse multiforme de Dieu : ut innotescat multiformis sapientia Dei.
C'est, en particulier, pour révéler l'inépuisable fécondité de l'Arbre divin, sur lequel tous ces arbres sont entés. C'est pour distinguer, de tous les arbres empoisonnés, la vigne franche, plantée par le Verbe luimême, arrosée de son sang et vivifiée par son Esprit. C'est pour préparer, à toutes les générations qui se succèdent , une nourriture suffisante; car les fruits de l'arbre ne sont pas seulement la gloire de l'arbre, ils sont l'aliment des passants. Chaque rameau du grand Arbre porte les siens, et tout voyageur peut . choisir. Comme nous l'avons indiqué, l'histoire cite une multitude de ces gourmands spirituels qui s'en allaient, cueillant sur tous les arbres, les fruits de leur goût, dont ils se composaient une nourriture exquise. Oh! la belle maraude à faire en parcourant la vie des saints : Ut innotescat multiformis sapientia Dei!
Venons maintenant aux actes particuliers que l'Écriture elle-même désigne sous le nom de fruits du Saint- Esprit. Ils sont au nombre de douze. Pourquoi ce nombre et non pas un autre? N'est-ce pas trop ou trop peu? Trop, s'il est vrai que les fruits naissent des béatitudes; trop peu, si tous les actes vraiment vertueux sont des fruits du Saint-Esprit : expliquons ces mystères. Le nombre douze est un nombre sacré qui, comme nous l'avons vu, exprime l'universalité. Dans ce chiffre se trouvent donc compris tous les fruits du Saint-Esprit, qui se confondent avec les douze nommés par l'Apôtre. Douze n'est pas trop, puisque, suivant les explications
antérieures, la môme béatitude peut produire plusieurs fruits : il n*est pas trop peu, puisque le nombre douze exprime l'universalité complète.
Ces notions rappelées, quatre choses nous restent h faire : donner Ténumération apostolique des fruits du Saint-Esprit; rendre raison de cette énumération; expliquer chaque fruit en particulier ; montrer l'opposition des fruits du Saint-Esprit avec les œuvres du mauvais Esprit; car jusqu'au bout se continue la contrefaçon satanîque du plan divin.
Énumération des fruits du Saint-Esprit. «Voici, dit saint Paul, dans sa lettre aux Galates, les fruits du Saint-Esprit : La Charité, la Joie, la Paix, la Patience, la Bénignité, la Bonté, la Longanimité, la Douceur, la Foi, la Modestie, la Continence, la Chasteté (1). » Comment concilier ces noms apostoliques, qui sont des noms de vertus, avec les fruits du Saint-Esprit, qui ne sont pas des vertus, mais des actes de vertus? « Pour cela, répond saint Antonin, il sufGt de se rappeler qu'il est d'usage de prendre le nom des vertus pour leurs actes mêmes (2). » Ainsi , de quelqu'un qui a rendu à son prochain un service signalé, nous disons qu'il lui a fait' une grande charité ou même la charité. Il suit de là que la charité et la foi, nommées parmi les fruits du Saint-Esprit, ne sont pas les vertus théologales du même nom, mais seulement leurs actes ou leur application particulière, accompagnés de la douceur qui en est la récompense (3).
(2) Non obstat quod Apostolus ponit inler fructus nomina virtutum quœ sunt babilus, ut paUentia et cbaritas et hujusmodi, cum tamen fructus siut actus. IV p., Ut. Y, c. xxi.
(3) Primus itaque fructus ventris Mariœ mentalis dlcitur cbaritas
Raison de cette énumération. Tout fruit vient d'une plante, toute pl9,nte vient d'une amenée ou d'une racine. Le Saint-Esprit est la semence des fruits qui portent son nom; et le Saint-]Ssprit est la charité onème. Faut-il s'étonner que son premier fruit soit la: charité (1)? <( Voyez, dit saint Chrysostome, quel soin dans les paroles deTÂpôtre, quelle convenance dans la doctrine 1 Avant tout, il met la charité, ensuite tous les actes qui en découlent : il fixa la racine, puis il en montre les fruits; il établit le fondement, et il consti?iiit l'édifice; il commence par la source, et il arrive iaui ruisseaux (2). » .
Traitant la même question, saint Thomas ajoute que Tordre et la distinction des fruits du Saint-Esprit se tire de la manière dont le Saint-Esprit procède à Tégard de l'homme (3). Or, le Saint-rEsprit prpcède i regard de l'homme de manière à Télever graduellôment à la perfection, et à lui en faire goûter le bonhenr. Ce bonheur, au-dessus de tout bonheur, l'homme le goûte, quand il est pleinement dans l'ordre. 11 est pleinement dans l'ordre lorsqu'il y est : à l'égard de ce qui est au-dessus de lui; à l'égard de ce qui est en lui ; à l'égard de ce qui est autour de lui ; à Ter gard de ce qui est au-dessous de lui. Daos ces conditions , l'homme possède la paix au dedan§, la paix an dehors, la paix affermie de toutes parts ; et la vie, malgré ses inévitables amertumes, est à l'âme ce que le fruit est à la bouche.
quœhicnon importât virtulem, sed actum ejus. 5. Anton, , IV p., lit. XV, c. XXVI.
(4) Fructus Spirilus sancti, quasi cojusdam diTini seminis. S. Th.f 1*2»,q. 70, art. i,cùrp.
{^)Desanct. Pentecoste, homil. 44, b. 3, opp. t. U, p. 560.
(3)4*2«,q. 70, art. 3, corp.
Les trois premiers fruits ordonnent le chrétien à Tégard de ce qui est au-dessus de lui (1). Ces fruits sont : la (Charité, la Joie, la Paix.
La Charité^ C^an/a^.C'^taTecelle, en elle et par elle que le Saint-Esprit se oommunique à n&m^ puisque lui* même est charité. Comme la flamme tend en faairt, la charitë tend à Dieu, à Tunion avec EHeu, à la transformation en Dieu. Où est notre trésor, là aussi est notretcoeuT (2). Pas plus que la flamme, la charité n'est inerte ; rien, au -eointraire, de plus actif. Mille exemples ie prouvent. Un seul suffira pour montrer en action ce premier fruit dû Saint-Esprit , et la suavité dont il remplit le chrétien qui a le bonheur de le manger.
€*était en Chine, dans Tannée 1848, plusieurs chrétiens arrêtés pour la foi étaient réunis au pied du tribunal. « A Fim d'eux, le mandarin demande à «quoi servait un surplis, trouvé parmi les objets confisqués. — On s'en revêt pour prier, répond hardiment 'le confesseur. — Voyons, comment faiton? Prends-le et prie cixmme si tn étais dans ton église. Aussitôt dit, aussitôt fait. Yoilà .mon homme qui en plein tmbunal se met à chanterle/^/ï/er, le Cr^rfo, etc., et les mandarins d'écouter. — C'est bien, disent-ils, mais sais-tu comment jusqu'ici on a «traité ceux qui ont adoré ton Dieu? ^— Je le «aïs. — Si tu le sais, pourquoi es-tu venu du Sutchuen.pour prêcher ici cette religion? — C'est parcs
(1) Ex, bis dirigitur a Spiritu saocto tota conversatiohdmiQis ut sit virtuosa. Et per prima tria dirigitur quoad eum, qui est supra se. Per secunda tria dirigitur quoad animum suum, qui est intra 96. Per tertia tria dirigitur quoad proximum^ qui est juxta se. Per uUima tria quoad corpus suam^ quod est infra se. S. AnJton.y IV p., tit. V, c.xxi.
(2) Dicitur autem caritas quasi charilas seu chara unitas, quia faci t unionem aniuise cum Deo. Ibid,
que je ne crains pas de mourir pour elle. — Ah ! tu n as pas peur ; eh bien, foule cette croix. — Je ne le puis. — Si tu ne la foules pas, je vais te faire crucifier comme ton Jésus. — Oh! non, mandarin, ce serait trop d'honneur , reprit en souriant le généreux athlète ; il vaut mieux me faire mourir autrement.
« En ce moment, il fut soumis à une horrible bastonnade. — Eh bien ! es-tu mieux comme cela? — Ce n*est pas assez; ni la bastonnade ni le crucifiement n'empêcheront la religion de se prêcher à Kouci-yang. — Que faut-il donc pour qu'à Tavenir on ne vienne plus du Su-tchuen faire ici des chrétiens? — Pour cela, il faut me couper la tête et la suspendre aux portes de la ville. Les prédicateurs qui la verront n'oseront peutêtre pas y entrer ni prêcher notre sainte religion. — Impertinent, tu oses braver ainsi ma colère ! et la bastonnade recommença tout de suite. Cet homme a près de soixante ans (1)! »
Conserver la tranquillité de son esprit en face des bourreaux, et la gaieté de son cœur au milieu des tortures, n'est-ce pas le dernier effort de la charité, par conséquent un fruit délicieux du Saint-Esprit ?
La Joie, Gaudium. Tout cœur se réjouit d'être uni à l'objet aimé. La charité est toujours unie à son objet qui est Dieu, suivant le mot de saint Jean : « Celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu, et Dieu en lui (2). » La joie est donc la première conséquence de la charité. Récompense de la victoire remportée sur les passions, elle n'est pas seulement, au fond de l'âme, comme un festin continuel ; elle brille encore sur le visage dont elle épanouit les traits. Le premier fait re-
(1) Annales, etc., n. 132, p. 360, an. 1850. (t>) IJoan., IV, 16.
ligieux suffît pour la faire éclater en démonstrations d'autant plus douces, qu'elles sont plus spontanées et plus naïves. Ce nouveau fruit nous apparaît dans le trait suivant.
Décrivant une ordination, au milieu des nègres de l'Afrique occidentale, un missionnaire s'exprime ainsi : « Dès le soir qui précéda l'ordination, on vit de tous côtés arriver des pirogues. A huit heures , on ouvrit l'église; en un moment, elle fut pleine. M. Warlop et moi, nous étions prosternés en aube au pied de l'autel, avec nos dalmatiques sur le bras, et nos flambeaux allumés à la main. M. Warlop frappait singulièrement nos bons noirs. Sa taille avantageuse, sa longue barbe noire qui lui retombait jusque sur la poitrine, sa blanche aube, son maintien modeste et pieux, tout les jetait dans un prodigieux étonnement.
« Mais ce fut bien autre chose quand ils virent Monseigneur revêtu de ses ornements pontificaux. Alors, vous auriez mis sous leurs yeux l'Afrique entière et toutes les merveilles du monde, que vous n'auriez pu les distraire. Son ornement d'or, sa croix d'or, sa mitre d'argent et son long bâton tout d'or, et surtout l'air angélique qui brillait sur son visage , les plongeaient dans une admiration extatique dont ils ne pouvaient revenir. Le silence le plus profond régnait dans toute l'assemblée ; mais, à peine la cérémonie terminée, éclatent des transports impossibles à dépeindre : Jalla^ Jalla l Dieu, Dieu, Dieu seul est dieu. Dieu seul est grand, puissant, miséricordieux. Dieu seul est dieu, ô prodige ! Dieu est là.
« On vit surtout une pauvre femme qui en était hors d'elle-même. Elle s'écriait : Jalla, Jalla, Jalla! à n'en plus finir. Jamais, disait-elle, elle n'avait rien contem-
plé de si beau , et elle commandait impérieusement quon la menât au ciel, et sur-le-champ. Le jeune S(h leyman était au fond de relise, et des larmes coulaient de • ses yeux. « Je pleurais un peu , disait-^-il , ensuite ma tête commençait à tourner , et mon coeur roulait dans ma poitrine (1). »
Puisque la joie est un fruit du Saint-Esprit, il en résulte que , oti le Saint-Esprit n'est pas , il n'y a point de joie. La joie des peuples et des hommes, séparés du Saint-Esprit, est une grimace qui fait peur ou pitié (2).
La. Paix, Pax. La perfection de la joie, c'est la paix. Aussi la paix est le troisième fruit du Saint-Esprit. Pourquoi la paix est-elle la perfection de la joie? Parce qu'elle suppose et garantit la tranquille jouissance de l'objet aimé. Nul n'est heureux, s'il est troublé dans son bonheur, ou si l'objet de ses affections ne suffit point à ses désirs. « 0 paix, s'écrie saint Augustin, doux nom, mais plus douce chose I Toutes les créatures crient : La paix ; et, plus fort que toutes les autres, la créature raisonnable. Mais combien la paix s'est éloignée de toi, ô monde I tu le vois, de toutes parts, les guerres frémissent. Pourquoi? Parce que tu ne veux pas avoir la paix avec Dieu, mais la guerre par tes péchés (3).»
La paix du Saint-Esprit surpasse tout sentiment connu : Saperai omnem sensum ; elle rayonne dans la sérénité du front, dans la limpidité du regard, dansje
(1) Annales, n. 1*20, p. 333, an. 1848.
(2) Illud est verura gaudium quod non de creatura, sed de Créatore concipitur> cujus coipparatioDe omne pulchrum^ fœdum; omne dulce^ amarum; omne quod delectari potest^ molestam. S, Anton. y ubi suprà,
{Z)De Civ.DeiyMh.XlX.
sang-froid du courage, dans la modestie des mouve-^ ments et dans la douceur et , le calme des paroles^ Pour le bien connaître, Tegardonfe' ce nouveau fruit sur une des m£^rcotles de TArbre de vie.
c( Le vendredi saint, un grand iuombre de chrétiens cochinchinoLs se rendaient à l'église. Un mandarin les aperçiHt et se met à leur suite avec plusieurs centaines de soldats. Arrivé ai)i Jieu du rendez-vous, il forme avec sa troupe une haie hérissée de piques autour du peuple fidèle. Un soldat, le sabre à la main, se précipite dans l'église, se place sur le premier degré du marchepied deTautel, et^ mettant la pointe de son arme sur le cou du prêtre célébrant, il lui crie : Si tù bouges^ je te coupe la tête.. Sans ^léœouvoir, le célébrant tourne légère* ment la tète du côté du téméraire, le regarde d'un air indifférent^ et continue son office avec un sang-froid qui péirètr^ tous les assistants d'admiration et dedévo-^ lion.
« Le soldat demeure au même endroit, tenant toujours son âabre levé dans la même position, et le prêtre lit la passion et les oraisons qui suivent^ sans émotion et sans trouble. Il descend pour adorer et pour faire adorer la croix ; le soldat le suit toujours, lé sabre levé, et ne le quitte pas un instant. L'adoration finie, le mandarin qui, pendant tout ce temps-là^ s'était tenu de^ bout dans le bas de l'église, élève la voix et ordonne à la troupe de faire sortir le peuple et de le garrotter^ Quant aux deux prêtres, il commande de les garder près de l'autel et d'apporter deux cangues. Mais le prêtre qui avait célébré lui dit : Je ne porterai pas la cangue, et tu n'as pas le droit de me la mettre. — Et pourquoi? — Le roi ne persécute pas. Montre-moi l'édit, et non-seulement je me laisserai mettre la cangue, mais
encore couper la tête, si cela plaît au mandarin. Celuici, yaincu par le sang-froid et Tadmirable intrépidité du prêtre, prit le parti de se retirer (1). »
La Patience, Patientia, Quand la paix régnerait dans le monde entier et que vous auriez des biens temporels au gré de vos désirs, si vous ne possédez pas Dieu, par la grâce, vous n'aurez ni paix ni repos. Voilà pourquoi TEsprit-Saint, par ses trois premiers fruits, établit Thomme dans Tordre par rapport à Dieii ; par les trois seconds, il le constitue dans Tordre à l'égard de luimême ; et son quatrième fruit, c'est la patience.
Aimer Dieu, et en lui ce qu'il faut aimer ; Taimer comme il doit être aimé, jouir pleinement de cet amour, dont le château fort est la volonté personnelle ; quoi de plus doux? Mais la vie d'ici-bas est une lutte. Qui empêchera Tennemi de pénétrer dans notre âme, d'y porter le trouble, et de lui ôter le bonheur causé par la tranquille possession du bien? La patience. La patience est la royauté de Tâme : pas de fruit plus délicieux. L'âme qui s'en nourrit voit échouer contre elle les tribulations, de quelque nature qu'elles soient, comme nous voyons les vagues de la mer se briser contre la falaise du rivage. Admirons-la dans le trait suivant.
« J'ai baptisé il y a quelque temps, écrit un missionnaire du Tong-kin, un homme comme je n'en ai jamais vu, depuis que je suis ici. Avant sa conversion il était la terreur de son village. Ayant entendu parler de notre sainte religion, il voulut la connaître à fond. Il me suivit quelque temps pour étudier plus à son aise. Or, ii le faisait avec une telle ardeur, qu'il en perdait le sommeil, et ne pensait souvent même pas à manger. Il
(i) Annales, etc., n. 34, p. 413, an. 4833«
ne tarda pas à être mis à des épreuves telles , que je croyais qu'il n'y tiendrait pas ; car à peine on sut qu'il Toulait se convertir que toutes ses connaissances se tournèrent contre lui avec fureur. Lui, naguère si fier, si vindicatif et qui savait se faire craindre de tout le monde, souffrait tout avec la plus grande patience.
« Il tomba malade ; ses enfants l'abandonnèrent ; sa femme l'injuriait à outrance. Profitant de l'occasion, elle emporta tout ce qu'il avait à la maison, et le laissa seul dans cette extrémité. J'envoyai nos chrétiens pour le consoler et avoir soin de lui. Je craignais bien que sa ferveur ne se ralentît ; mais il tint ferme et ne murmura même pas. Édifié de tant de courage, je ne tardai pas à lui administrer le baptême. Modèle de toutes les vertus chrétiennes, il est devenu l'apôtre de son village, où il a déjà converti environ quinze personnes, entre autres sa femme, si acharnée contre la religion, et que je baptiserai demain ou après-demain (1). »
lABémguilé^Benignitas. Comme son nom l'indique, la bénignité {bonus igms),est un feu doux et bienfaisant qui, grâce au Saint-Esprit, circule dans les veines du chrétien et qui entretient en lui uqe disposition constante à l'indulgence et à l'affabilité. On peut être patientsans être gracieux. Contre les aspérités de caractère, les brusqueries de manière ou la sécheresse du langage, toutes choses qui sont de nature à troubler la paix intérieure, lutte la bénignité. Elle arrondit les angles, au point de ne laisser dans le chrétien que la politesse et la gracieuseté, qui sont le charme de la vertu. De ce nouveau fruit, un échantillon entre mille.
Une vieille femme avait gravement injurié le fils
(1) Annalesy etc., n. 34, p. 396, an. 1833.
d*ua grand chef de Tonga, qui est catholique ainsi que toute sa famille. Il était décidé que la eeupable recevrait en. punition qiuarante-einq gôu^i de bâton*. On a^ait compté san& la bénignité. LOi femme du chef,qui est notre plus fervente néophyte;, inliârcéda auprèst de son mari. « Tu< veus, lui diti-eUsv châtier cette femme comme si. tu étaifii infidèle;; mais, avant d*être. baptisé, tu ne disais, pas cinq, ou six fois par jour : Pardonnez-nom nos offenses^ comme mm pardonnons à ceux qui fious ont offemés.
u Ne m'objecte pas qu'il faut bien infliger uaie pcâne propoplioi&néaà L'injure^ SI Dieu nou»; traitaîli coHime nous le o(iérilons„que serait-ii faili dé nousr 7 Puisqu.'îli est. fii bon que de nous remettre nos énormes ei^ iojQoiotbrables fautes^ u est-il pas juste que nou& iremettiop aussi les ofienses que? nous a^na i;eçues.?. c!esl; w fjtt6 nous prêchaient lesdeuûc t;/(^u^^dimanche dernier.. Failles venir, et tu verras ce qu'ils t'en diront. ». Nouâ fùum en effet appelés, et nous nous prononçâmes en fawur du repentir. Cette femme qui était infidèle se* convertit aussitôt (1)^
La BouU^.Bonùûs. Ce que le: coloris est au tableau, 1» sucre, à la boisson, Imcarnat à la pomme d'api, la bénignité l'est à la bonté. Mais si la couleur embellit la pomme, elle n'est pas la pomme eUe-mème. Ici, k pomme, c'est la bonté.. EJOCet de l'union de l'âme avec Dieu, bonté infinie, ce nouveau fruit remplit l'âme dfi suavit^^ et lui fait éprouver le besoin de se communiquen, non-seulement en donnant ce qu'elle a, mais* encore ce qu'elle est.. Il faudrait raconter toute l'histoire de l'Église, si on voulait ciler en détail les traits de
(1) Annales, etc., n. lOi, p. 33, an. 1846.
bonté qui, en perpétuant les exemples du Verbe ioncarné, montrent avec éclat la puissance du Saint-Esprift dans l'Église. Suivant la rè^le que nous nous sommes prescFite, nous ccknsulterons seulemiait nos annales cob>iempopaines.
« Le mandarin Benoit, mort dernièrement dans le royaiume de Siam, a éi^é d'une grande édification poor toute la chrétienté. Il était si bon, qu'il ne pouvait se résoudre à faire du mal à personne, et qu'il était sains cesse occupé à faire du bien à tous. Un jour que le roi avait £ait attacher des prisonniers laociens à la bouche d'un canon, il ordonna à Benoit d'y mettre le feu. Mais Im, en digne chrétien qui a horreur de servir d'instrument à um acte de barbarie, se tenait prosterné devant son porince sans bouger, bien qu'il sût qu'il s'exposait à la mort par une telle désobéissance. Le monarque irrité le fit saisir par ses satellites, et un autre mit lé feu àsaplace^ Quand la colère du roi fut passée: oMisé-* rable, dit-il, je te pardonne ; mais pourquoi n'asr*tu pas fait im à mon ordre ? — Je craignais |l6 péché. — Vous autres chrétiens, vous observez une reUgion bien sévère «
« Quelque temps après, le roi éleva Benoit, au grade de grasbd mandarin. Les hoaomeurs ne lui firent rien perdre de sa bonté. Il avait un si bon cœur, qu'il aurait voulu rendre service à tout le mondew Chrétiens et païens s'adressaient k lui de tous les côtés, et, quand il s'agissait deleur obtenir quelque faveur, malgré une hernie qui le tourmentait sans cesse, il était d'une activité sitr^prenante. Plus d'une fois, en voyant qu'il achetait souvent des escMves païens, trop jeunes ou trop vieux pour lui être d'aucun secours, je lui demandais de quelle utilité lui seraient ces gens-là? — Je les achète, répon-
dait-il, pour avoir leur âme ; et en effet, le plus grand nombre de ses esclaves a été baptisé (1). »
La Longanimité, Longanimitas. En paix dans son for intérieur par la patience, la bénignité, la bonté, fruits sans amertume ni acidité, il reste au chrétien à jouir de lamême paix avec cequi l'entoure, c'est-à-dire avec le prochain. Ce bonheur lui est apporté parles trois fruits dont nous allons expliquer la nature.
Si le bien corporel ou spirituel que nous faisons produisait son effet sur-le-champ et toujours, la bonté suffirait pour nous tenir dans une paix constante avec le prochain. Il n'en est pas ainsi. Le plus souvent le succès se fait attendre. Cette attente, quelquefois bien longue, peut lasser notre charité et décourager qotre espérance. Contre ce danger nous trouvons un rempart dans la longanimité. Ce long covLVdi^e^, longus animus^ nous fait supporter les délais voulus ou permis parla Providence, et, comme le laboureur, attendre sans inquiétude la moisson que doivent produire, en leur temps, les bienfaits versés dans l'âme d'autrui. En mille traits éclatants brille ce nouveau fruit, aux mains des chrétiens de tous les siècles. Voyons-le présenté à nos désirs par une de nos jeunes sœurs de Tempire chinois.
Deux chrétiens, un père et son fils, avaient apostasie pendant la dernière persécution. Devenus, après leur chute, un objet d'horreur pour eux-mêmes, ils tombèrent bientôt dans le désespoir. Dès lors, ne connaissant plus de frein, ils cherchèrent à oublier dans les excès de tout genre la foi qu'ils avaient trahie. Le fils épousa une femme païenne qui avait pour les chrétiens une haine déclarée. Merveilleux conseil de la sagesse divine ! cette femme devait, par de longs efforts, devenir l'instrument
(0 AnnaleSy n. 99, p. J20, an, 1843.
de la conversion de son mari. Celui-ci n'avait pu effacer de sa mémoire toutes les vérités de notre sainte religion. Nos dogmes et nos préceptes revenaient souvent dans ses entretiens, et, sans qu'il s'en doutât, il en inspirait l'amour à sa compagne. Peu à peu ce sentiment, aidé par la grâce, triompha si bien de ses anciennes préventions, qu'elle pressa son mari de l'initier, sans plus de délai, au culte qu'il lui avait fait connaître.
Alors le jeune homme se prit à sangloter, et confessa par quelle faiblesse il avait renié le Dieu des chrétiens; Cet aveu, loin d'affaiblir le courage de son épouse, la confirma dans sa pieuse résolution. Elle ne cessa de demander , comme le comble du bonheur , d'être comptée parmi les enfants du Maître du ciel. Quoique ce désir fût la condamnation de sa propre conduite, le marine s'y opposa pas. Au contraire, pour facilitera sa femme les moyens de s'instruire, il la confia quelque temps à des vierges chrétiennes.
Celles-ci l'accueillirent comme une sœur. Après quelques jours de pieux exercices, elle reçut le baptême. Elle sortit des fonts sacrés remplie d'une telle ferveur, que, s'élevant au-dessus de son sexe, elle se fit l'apôtre de son époux et de son beau-père. Ni oppositions ni délais, rien ne put décourager son héroïque apostolat. Au contraire, les obstacles ne servirent qu'à montrer la longanimité de son courage et rendre son triomphe plus éclatant. Elle eut le bonheur de ramener les deux brebis errantes au sein du bercail. «J'ai vu plusieurs fois, depuis, ces trois néophytes, et j'ai trouvé en eux taut de ferveur et de simplicité, qu'on ne saurait trop exalter la miséricorde de Celui qui fait surabonder la grâce où abonda le péché (1).»
(«) Annales, etc., n. 105, p. 14i, an. 1846.
La Douceur , Manmetudo . Si la longanimité • nou» fait supporter, aussi longtemps qu'il platt à Dieu ^ à la ré* sistance du prochain^ les peines et le» fatigujes quinoos Tiennent des autres, la douceur nous empêche de leur en causer. Colombe siins fiely : agneau sans défense : voilà ce que fait du chrétien le fruit dont nous parlons. Gomme le divin maître, lenfant de la douceur ne brise pas le roseau à demi rompu ; il it*éteint pas la mècbe qui fume encore ; il ne fait paSi entendre^ sa voix avec de bruyants édats ; jamais il ne rend le noEal poiir k mal. Pas plus aujourd'hui qu'autrefois, le Saint-Esprit ne cesse de prpduire ce fruit aimé de tous. .
« J'arrive, écrit ub missionnaire d' Anatériqne, et je bénis le ciel de me ramener au milieu de mes ehers sanvages. J'ai dû m*informer tout d'abcurd de leur parsévé* rance. Voici la réponse qui m.'a été faite : — * Père, k changement de cette tritm est devenu le aujet de toutes les conversations du pays. Jusqu'à l'hiver dernier^ cfètait une bande d'ivrognes et de voleurs, le scandi^ et l'effroi de. tout le voisinage. Depuis leur baptême^ ce ne sont plusles mêmes hommes. Tout le monde admire leur sobriété, leur honnêteté, leur douceur et surtout leur assiduité à ' la prière : leurs cabanes retentisseot presque continuellement de pieux cantiques.
a C'est un mystère pour moi, me disait, il y a an instant, un vieux chasseur canadien, que le spectacle de ces Indiens, tels qu'ils sont aujourd'hui. Croiriezr vous que j'ai vu de mes yeux ces mêmes sauvages, en 1813 et 1814, livrant au pillage et aux flammes les ha-* bitatioDs des blancs, saisissant les petits enfants par le pied et leur écrasant la tête contre les murailles, ou les jetant dans des chaudières bouillantes ? Et maintenant à la vue d'une robe noire, ils tombent à genoux,
baisent sa main comme celle d'un père ; ils nous font rougir nous-mêmes (1) !»
Mon moins beau et non moins sua^e se produit le fruit de douceur dans les tles de TOcéanie. « Je ne crois pas, écrit un de leurs apôtres, qu'il y ait sur la terre une paroisse qui, mieux que Futuna, retrace les mœurs de la primitive Église. Au lieu d'exciter les oéopfaytes à la piété, nos confrères ont plutôt à les retenir et à modérer leur zèle. Qu'il est beau de voir ces vieux mangeurs d'hommes, devenus maintenant plus doux que des agneaux, se livrer d'eux-mêmes à des pénitences publiques', et conjurer les missionnaires de ne pas mettre de bornes à leurs austérités ! Croirait-on que ces guerriers féroces, qui buvaient dans des crânes humains, sont disposés aujourd'hui à verser mille fois leur sang pour Dieu et pour les missionnaires (2) ! »
La Foi, Fides. Le défaut de douceur peut troubler la paix avec le prochain. L'irriter est une manière de le blesser et même de lui nuire : elle n'est pas la seule. La mauvaise foi dans les contrats, l'infidélité dans les relations sociales en est une seconde. Grfâce au nouveau fruit du Saint-Esprit, le chrétien est à l'abri de ces actes odieux. La fraude, le mensonge, la duplicité, la trahison, lui font horreur. Expression adéquate de la vérité, sa parole est sainte : on peut y compter. Qu'à l'accomplir il y ait pour lui avantage ou désavantage, telle n'est jamais la question: il l'adonnée, il la tient. Gomme cette noble franchise est devenue le fond de son caractère, son premier mouvement est de la supposer dans les autres : croire à la tromperie lui répugne. Néanmoins dans cette belle âme, la simplicité delà co-
(i) Annales^ etc.^ n. 103, p. 493, an. 1845. (2) Ibid.j etc., D. 120, p. 351^ aD. 1848.
lombe laisse Id lacté la prudence évangélique du serpent. En voici une preuve.
« Autrefois le peuple de Wallis était fourbe, wleur de profession, pirate et anthropophage ; aujourd'hui, tant la grâce a été puissante pour changer les cœurs ! la douceur forme son caractère, la franchise lui semble naturelle, et il a le vol en horreur. Ici, on n'a plus besoin de serrures. Le missionnaire peut laisser fruits, vin, argent, effets, sous la main des naturels, sans crainte qu'ils y touchent. Heureux peuple d'avoir si bien goûté le don de Dieu (1)1»
Quant à la prudence, le serpent, suivantla remarque de saint Jean Chrysostome, cherche avant tout à sauver sa tête ; ainsi le chrétien sacrifie tout pour sauver sa foi, c'est-à-dire la parole qu'il a donnée à Dieu. Deux prêtres tong-kinois furent arrêtés par lespers écuteurs. Le mandarin tenait à leur prouver combien il gémissait d'accomplir envers eux une mission de rigueur; Si la conscience de ses prisonniers avait pu se prêter à quelque accommodement, il les eût avec joie rendus à l'affection de leurs troupeaux. Il ne craignit pas de s'en ouvrir au P. Lac.
« Maître, lui dit-il, vous êtes encore jeune ; pourquoi vouloir sitôtmo urir? Croyez-moi, fermez les yeux et passez sur le crucifix, ou du moins marchez à côté. Si vous aimez mieux, mes gens vous traîneront dessus ; laissez-les faire, et je porterai une sentence de pardon. » Le père répondit « : Je n'y consentirai jamais ; condamnez-moi plutôt à être coupé par morceaux. » Cette courageuse et loyale réponse lui valut la palme du martyre (2).»
(i) Annales, etc., n. 98, p. 44, an. ^845. (2) Ibid., etc., n. 85, p. 414, an. 1842.
Pour connaître par expérience tous les fruits divins, dont la douceur et la beauté font les délices du chrétien, il en reste trois à cueillir. Nous en parlerons dans le chapitre suivant.