CHAPITRE XXXIX
(fin du précédent.)
La Modestie : exemple. — La Continence : exemple. — La Chasteté : exemple.— A quoi les fruits du Saiot-Esprit sont opposés.— Œuvres de la duûr. — Ce qu'est la chair. — Pourquoi on dit ses œuvres et non ses fruits. - Opposition générale des œuvres de la chair aux fruits du Saint-Esprit - Opposition particulière. — Nécessité sociale de toutes les opérations da Saint-Esprit.
Ne perdons pas de vue que le fruit est l'acte béatifiant le plus élevé et qui, par cela même, fait goûtera Tâme une suavité, un repos délicieux que le monde ne connaît pas et qui est un avant-goût des suavités éternelles. Grâce aux neuf premiers fruits, nous avons yu le chrétien vivant dans une douce paix avec Dieu, avec lui-même et avec le prochain. Pour jouir d'un repos absolu, il ne lui reste qu'à s'ordonner à l'égard de ce qui est au-dessous de lui. Aux trois derniers fruits il devra le complément de son bonheur.
La Modestie, Modestia. Ce fruit divin est Tordre dans tout notre être extérieur. Rayonnement du calme intérieur, la modestie maintient nos yeux, nos lèvres, notre rire, nos mouvements, notre vêtement, toute notre personne, dans les justes limites tracées par la foi. Le Verbe incarné, conversant parmi les hommes, parlant, écoulant, agissant, devient le miroir dans lequel se regarde sans cesse le disciple du Saint-Esprit et le mo-
dèle infiniment parfait dont il s'efforce de reproduire les traits en lui-môme. Rien de plus aimable que cette divine modestie, et rien de plus éloquent. Aussi, l'Apôtre voulait que là modestie des chrétiens fût évidente comme la lumière et connue du monde entier (1). Pour lui, c'était un des meilleurs moyens d'appeler les infidèles à la foi, et les méchants à la vertu.
Mille exemples prouvent que l'Apôtre avait raison. Tout le monde connaît celui de saint François d'Assise. Arrivé dans une ville, le Séraphin de la terre dit à son compagnon : « Mon frère, nous allons prêcher. « Et ils sortirent ensemble, firent en silence le tour de la' ville et rentrèrent dans leur logis. » Mais, frère François, ne m'avez- vous pas dit que nous allions prêcher? Nous voilà revenus sans avoir dit un seul mot : où est le sermon? —^ Il est fait, répondit le saint. » Il avait raison, la vue de ces deux religieux si modestes était une prédication aussi persuasive que les plus beaux discours.
Depuis le moyen âge, la modestie n'a rîen perdu de son empire-. «Nos vierges chinoises, écrit un missionnaire, n'ont pas d'autre clôture que la prudence, ni d'autre voile que la modestie ; elles n'en sont pas moins la consolation de l'Église et un sujet d'admiration pour les païens. Elles savent si bien inspirer Tamouk-dela sainte vertu, que souvent elles parviennent à susciter des émules et des modèles dans les rangs mêmes de l'infidélité. En voici un bel exemple : Une païenne ayant fait connaissance avec une de ces vierges chrétiennes, celle-ci lui dépeignit son bonheur avec des couleurs si vives, qu'elle fit naître dans le cœur de la jeune Chinoise les sentiments d'une sainte envie. Dieu exauça
(1) Modestia vestra nota sit omnibus hominibus. Philip., iv, 5. II. 38
ses désirs el bientôt elle fut en état de recevoir le baptême.
«Elle prit le nom de Madeleine. C'était trop de joie pour l'heureuse néophyte ; elle voulut la faire partager à toute sa famille. D'abord, on se moqua d'elle ; puis, on finit par l'écouter et par se rendre à tout ce qu'elle souhaita, tant est puissante la grâce secondée par le zèle le plus pur. Père, mère, frères, sœurs et bien d'autres encore, deviennent bientôt chrétiens. On compte maintenant vingt enfants de Dieu, où naguère il n'y avait que des esclaves du démon, et ce nombre sera peutêtre doublé avant un an (1). »
La Continence, Continentia. Si l'homme extérieurest maintenu dans l'ordre par la modestie, l'homme intérieur trouve un frein dans la continence. Comme son nom rindique, ce fruit du Saint-Esprit maîtrise la concupiscence, qu'elle ait pour objet le boire, le manger ou le plaisir sensuel. 11 l'assouplit, il lutte contre ses révoltes ; et, malgré ses invasions dans le domaine de l'imagination et des sens, il l'empêche de porter le désordre et la souillure dans le sanctuaire de la volonté. Cet empire sur les penchants grossiers de l'homme animal est la gloire exclusive^ du chrétien et le signe manifeste delà présence du Saint-Esprit. On l'admire à chaque page de l'histoire des peuples^ comme dans la biographie des hommes chrétiens. Ouvrons nos annales contemporaines, et écoutons un de nos missionnaires, perdu dans les glaces du pôle, au milieu des plus vigoureux anthropophages de la terre.
« Paraii les sauvages que je trouvai réunis au fort d'Albany, un de ceux que la grâce a touchés d'une ma-
(1) Annales, etc., n. H6, p. 45, an. 1848.
nîère aussi efficace que prompte était un jeune polygame. Ses amis et surtout sa mère, qui est un modèle de vertus, avaient fait tous leurs efforts pour l'engager à n'avoir qu'une épouse, sans pouvoir y réussir. 11 y avait deux jours que j'étais à Albany, quand il y arriva avec sa nombreuse famille. Dès qu'il apprit ma présence au fort, il en fut effrayé et voulut repartir. Ce fut avec beaucoup de peine que sa mère parvint à le retenir ; mais il évitait ma rencontre, et, quand je me présentai à sa hutte pour le voir, il s'était caché. On me fit connaître le lieu de sa retraite; j'allai Ty trouver, et, comme j'avais bien plus à cœur la régénération de ses enfants que son divorce, je tâchai de lui faire comprendre l'importance du baptême.
« Au premier abord, redoutant sans doute mes reproches, il s'était pris à trembler de tous ses membres. Mais il se rassura bientôt, et le même jour il m'apporta tousses enfants pour que j'en fisse des chrétiens. Après le baptême il me demanda d'une manière touchante la mèwfi faveur pour lui : c'était là que je l'attendais. — Tu ne pourras être baptisé, lui dis-je^ tant que tu auras deux femmes, le Grand Esprit ne le veut pas. Si tu continues à violer sa défense, au lieu de te mettre avec lui dans sa grande lumière, il te jettera avec le mauvais Manitou dans le feu de l'abîme.
c( Ces paroles firent sur l'âme du sauvage tout l'effet que je pouvais en attendre. La tête appuyée sur sa poitrine, il ne répondit rien, et durant quelques minutes il parut plongé dans une réflexion profonde. Puis, se levant tout à coup : — Père, me dit-il, ce que tu me prescris est juste. Puisque le Grand Esprit n'adonné qu'une compagne au premier homme, je ne dois pas en garder deux. Laquelle veux-tu que je renvoie? — Tu
dors garder la première^; mais les^anfant^ de la seconde étant les tiens^ il faut que tu les élèves et que tu prennes soin de lear mère, comme de ta propre^ sœur. — Merci, me dit-il ; et il sortit aussitôt ^our aller annota^ cep à la plus jeune sa résolution. Celle-» ci monfraune résoktion égaleà la sienne, et depuis loryje ne les vis plus ensemble qu'à la chapelle, où ifts rivalisaient de zèlepour se faire instruire (1). »
La! Chasteté i Castitds. Coui^onnementdetouslesatt* très, ce douzième fruit fait delTiomme un ange dans un corps mortel. La chasteté* est à là continetice be qoe la victoire est à la lutte : c'est le vainqueur après le combat. Maîtresse de ses sens intérieurs 'et extérieurs, Tâme chaste, Tâme vierge règne; commeM Sailômon, dans la plénitude de la paix. Près d'elle, tôutl l^rdu monde perd son éclat. Elle excite le respect de la terre; elle fait la joie du ciel ; elle provoque la rage^de l'enfer. Si, pour arrachera l'humanité cette couronne de gloire, il n'est pas d'effortë que le démon n'emploie, il n'est pas non plus de résistance héroïque qu'il ne rencontre. A défendre ce bien plus précieux que la vie, brille le courage des chrétiens et surtout des chrétiennes. Qui ne connaît la' conduite de tant d'héroïnes des premiers siècles ? Noble lignée de vierges martyres, vous vous êtes perpétuée jusqu'à nous^ et vous vousper* pétuerez jusqu'à la fin des siècles, partout otir^nera l'Esprit de sainteté.
Une dernière fois ouvrons nos annales contemporaines. » Le sujet dont je vais vous entretenir est bien simple, il ne à'agifr que d'une toute jeune fille : mais dans cet enfant a éclaté le triomphe delà grâce. Sur la fin de
{{) Annales, etc., n. 141, p. lÔi, an. 1852.
TRAITÉ DU SÂlNT-ESPRIT. 597
Taunée 1841,UDefamill6 catholique^ composée de trois personnes, quittait Alep pour se rendre en. Egypte. Après avoir visité les lieux saints et .traversé la Jud^, elle s'enfonça dans le désert par la même route qu'avait autrefois parcourue la sainte famille fuyant devant la. colère d'Hérode. Déjà elle apercevait dans le lointain les «murs d'Sl-Arich, Tantique Gérara, lorsque apparut une bsuuie de soldats albanais. A cette vue, Tépouvante saisit nos pieux voyageurs^, ils courent au hasard etrse dispersent dans la^solitude, quijie peut les cacher. La jeune £lle fui trouvée par ses ravisseurs, p&le, tremblante, sy^pelaot sa mère qu'elle ne devait» plus revoir, et fut emmenée captive au Caire, où on l'enferma daiks la maison d'un Arnaute.
« L'ijafortunée y passait ses jours dans les pleurs : pouvait-elle trop en répandre sur sa liberté rperdue^et sur sa famille égorgée I Unseul bien lui restait ; c'était sa foi naïve au Dieu des orphelins, et ce trésor menacyé, elle le défendait avec. un héroïque amour. « Sache bien, disait elle souvent à son maître, sache bien que ton esclave est chrétienne. » Hélas I.ilne l'oubiiait pas. Chaque jour, frémissant de n'avoir pas encore pu briser ce faible roseau, qui se redressait toujours sous l'effort de sa. main, il recourait à de nouvelles ruses, flattait, par de, plus éblouissantes promesses, s'a.baissait aux supplications pour se relever vaincu, mais furieux, .et dans son dépit essayait de nouvelles tortures, aussi impuissantes que ses prières méprisées et ses vaines menaces.
(( Deslarmes et des sanglots, c'esitout cequ'il arrachait à la pauvre enfant. En vain le Turc lui disait : Captive d'un musulman, tu ^nbrasseras la raligioQ de ton maître, ou tu vas périr de sa main. •— : Prends ma vie, répondait l'héroûievmais laisse-moi mon Dieu ; la jeune
fille qui a tout perdu en ce monde ne consentira pas à se fermer le cieL Et la grâce comptait un trio&iphe de plus, chaque fois que l'oppresseur assaillait sa yictime. Comme ces vierges timides des |)remiers siècles, à qui il fut si souvent donné de dompter dans l'arène des lions rugissants, et de les voir enchaînés à leurs pieds par le charme divin d'une angélique vertu, la chrétienne d'Alep imposait au Turc dans sa propre maison, devenue pour elle un amphithéâtre;
<♦ Un jour, ce fut le 18 janvier 1843, la porte delà maison où noire captive gémissait depuis deux ans était restée entr'ouverte. Ne doutant pas que le moment de sa délivrance ne fût venu, elle franchit, sans être aperçue, le seuil de sa prison, et courut se réfugier au hasard dans l'habitation voisine. Par bonheur c était celle d'un Arménien catholique. A la vue de cette enfant qui entrait chez lui tout effarée, 1 1 la reçut dans ses bras, lui demanda qui elle était, d'où elle venait, ce qu'elle voulait ; mais elle, tremblante et comme poursuivie par des ennemis invisibles, ne sut répondre que par ce cri déchirant : Sauvez-moi ! achetez-moi I
« Le bon Arménien pensa qu'il fallait la retirer pour le moment, et, étant parvenu à la tranquilliser, il l'interrogea de nouveau et avec plus de succès. Elle lui raconta tous ses malheurs dans le plus grand détail, puis elle ajouta : Vous ne me rendrez pas au meurtrier de ma famille ; car cette fois il exécuterait sa menace, et, pour prix de ma fidélité à notre Dieu, je serais égorgée dans sa maison ou vendue aux nègres du Sennaar.
« 11 n'en fallut pas davantage pour intéresser l'Arménien au sort de l'orpheline. D'abord, il la tint cachée pendant plusieurs jours. Mais, craignant de s'exposera quelque avanie si d'autres que lui révélaient son secret,
il jugea prudent d'informer lui-même l'autorité musulmane de tout ce qui s'était passé.
« Sur sa déposition, le gouverneur égyptien fit amener à son tribunal la fugitive et le soldat' albanais. 11 questionna la jeune fille sur son pays, sur ses parents et sa religion. Elle répondit avec beaucoup d'assurance qu'elle était chrétienne, native d'Alep, qu'elle avait été enlevée de force dans le désert par des soldats albanais, qu'à défaut de ses parents elle reconnaissait le curé arménien pour son père. — Fais-toi musulmane, lui dirent les Turcs, assis pour la juger, et tu partageras notre fortune et nos plaisirs. — Je suis reine par ma foi, répondit-elle ; tous vos biens ne valent pas ma couronne. Je souffrirai la mort plutôt que d'y renoncer.
a Taiit de courage confondit dans une môme admiration le tribunal et l'auditoire, les musulmans comme les chrétiens. Parmi les spectateurs se trouvait un jeune Chaldéen catholique, qui avait suivi ces débats avec le plus vif intérêt. Charmé des vertus de la jeune fille, ravi de ses réponses, et s'estimant heureux s'il pouvait lui faire oublier ses longs malheurs, il la demanda pour épouse. Son offre fut agréée, et le curé de Terre Sainte a béni, il y a peu de jours, ces no(îes fortunées. Toute la population catholique du Caire a pris part à la cérémonie, et mfon cœur de père, trop souvent abreuvé d'amertume, s'est reposé avec une indicible consolation sur ces deux enfants, si dignes l'un de l'autre par la générosité de leur foi et l'innocence de leur vie (1). »
6® A quoi les fruits du Saint-Esprit sont-ils opposés ? Pris isolément, chaque fruit du Saint-Esprit est un principe de bonheur : tous ensemble ils constituent la
(\) Annales, etc.^ n. 99, p. 89^ ao. 1845.
félicité complète, autant qu'elle est compatible a^ec notre condition terrestre. Ainsi, ils forment Topposition adéquate au malheur, quelque soit son nom. Envisagée sous ce point de vue, TÉglise catholique nous apparaît comme un immense verger dont les arbres, couverts de fruits, réjouissent tous les sens du corps, reposent toutes les facultés de l'âme et perpétuent à travers les siècles, le paradis terrestre.
C'est plus qu'il n'en faut pour ezciter la fureur de Satan. Ravager le magnifique jardin de l'Époux, déraciner les arbres, les rendre stériles,. les transformer en arbres aux fruits de mort, faire ainsi le malheur temporel et éternel de l'homme, est sa constante occupajioa. Fidèle à sa loi de contrefaçon universelle, il crée un jardin empoisonné à côté du divin parterre : coname il créBL la Cité du mal à côté de H Cité .du bieii. . Il y plante les arbres qu'il a volés, il les cultive et leur fait produire sas fruits. Nous aUons en montrer le nonibre^ la qualité.
L apôtre saint Paul en donne la nomenclature suivante : « Les œuvres de la chair, dit-il, manifestes à tous les yeux, sont: la Fornication, Tlmpurelé, Vlmpudicité, la Luxure, Tldolâtrii^, les Empoisonnements, les Contentions, les Inimitiés, les Jalousies, les Animosités, les Querelles, les Divisions, les Hérésies, l'Envie, les Meurtres, les Ivrogneries, les Débauches de table, et autres crimes semblables (1). » Ici, se présentent deui questions : Que faut-il entendre par la chair, et pourquoi dit-on les œuvres et non les fruits de la chair, comme nous disons les fruits du Saint-Esprit ?
La chair signifie la concupiscence, c'est-à-dire le
0) Ga/.,v, 19-21.
penchant au mal qui est en nous. C'est le poison ou le virus que le serpent infernal nous a inoculés, lorsqu'il mordit nos premiers pères, et qui. de génération en génération passe à toute leur postérité. Ainsi, la chair ou la concupiscence, c'est le démon lui-même présent en nous^par son venin (1). On dit la chair pour deux raisons : la première, parce que c'est dans la chair ou dans le sang que réside, et par elle que se transmet, le virus ^atanique ; la seconde, parce que c'est principalement aux dissolutions charnelles, le boire^ le manger, la volupté, le bien-être du corps que nous portç la concupiscence. Néanmoms, jelleise communique aussià l'âme, où elle produit l'orgueil, l'ambition, la curiosité, la vaine .science, et autres dispositions purement spirituelles.
Bien qu'à la rigueur on puisse dire les fruits de la chair ou du démon, toutefois saint Thomas, expliquant le mot de l'Apôtre opéra camiSyS exprime ainsi : « Ce quisort.de L'arbre contre la nature de l'arbre n'est pas appelé .fruit, mais corruption. Or, les actes vertueux sont comme naturels à la raison. De là vient que les œuvres des vertus sont appelées fruits, et non les œuvres des vices (2). » Quoi qu'il en soit, les œuvres de la chair, considérées dans leur principe, dans leur ensemble .et dans leurs détails, sont la pontre-partie des fruits du Saint-Esprit.
Deuxpuissances luttent dans la société, parce qu'elles
(i) Conçu piscentia, puta voluntas mala, est daemoa non impugaans..A66fts Pitnenius, invit Patr.y lib. VU, c. xxii.
(2)Id quod procedit ab, arbore contra oatuçam arboris, tion dicitur esse fructus ejus, »ed magis corruplio qusedam. Et quia virtutum opfera sunt connaturalia rationi, opéra vero vitiorum sunt contra rationem, ideo opéra virtutum fructus dicuntur, non autem opéra vitiorum. i', 2«, q. 70, art. 4, ad i.
luttent au dedans de Thomme. Entre elles existe une opposition complète, immuable (1). Descendu du ciel, son glorieux séjour, le Saint-Esprit attire l'homme en haut. Satan fait le contraire. Remontant de l'abtme, sa sombre demeure, il attire l'homme en bas. En d'autres termes, le Saint-Esprit, dégageant l'homme de l'amour des choses terrestres, l'excite à agir suivant la raison et suivant la foi. Entraînant l'homme à la recherche passionnée des biens sensibles, Satan le pousse à agir contre la raison et contre la foi. De ces deux agents, l'un ennoblit, l'autre dégrade ; l'un sanctifie, l'autre souille et corrompt. Si dans l'ordre physique le mouvement en haut est contraire au mouvement en bas, on voit que les œuvres de la chair sont diamétralement opposées aux fruits du Saint-Esprit. Telle est l'opposition générale ; mais elle n'est pas la seule.
Entre chaque œuvre de la chair et chacun' des fruits du Saint-Esprit, il y a une opposition particulière. La première œuvre de la chair, signalée par l'Apôtre, est la fornication, fomicatio. Cet acte coupable est destructeur de la charité, qui unit l'homme à Dieu et au prochain.
Les trois suivantes sont : l'immodestie, l'impudicité, la luxure, immunditia^ impudicitia, luxuria. Inséparables delà fornication, ces désordres troublent l'être humain jusque dans ses profondeurs, et font disparaître Xdijoie du cœup, la sérénité du front et la modestie des sens.
La cinquième est l'idolâtrie, idolorum servitus. Or, l'idolâtrie, c'est la guerre ouverte contre Dieu, la guerre sacrilège dans ce qu'elle a de plus coupable.
{{) Gai., V, 17.
Quoi de plus opposé à la paix ^ non-seulement de Thomme avec Dieu , mais encore des hommes entre eux? L'Idolâtrie n'est-elle pas la cause des luttes les plus acharnées, dont l'histoire ait conservé le souvenir?
Les sixième, septième, huitième, neuvième, sont les empoisonnements, les inimitiés, les contentions, les jalousies, venefida^ inimicitiœ^ contentiones^œmulationés. Voyez quel affreux cortège Satan traîne à sa suite I quelle famille dé vipères il jette dans Fâme dont il s'empare ! Toutes ces œuvres de ténèbres sont directement opposées aux fruits depaiience^ de bénignité^ de bonié^ de longanimité.
Les trois œuvres de la chair qui viennent ensuHe sont : les colères, lés rixes, les dissensions, irœ^ rixœ^ dissentiones. 11 est facile de voir qu'elles sont opposées â la douceur.
Restent les cinq dernières : les sectes, les jalousies, les meurtres, les ivrogneries, les débauches de table, sectœ, invidiœ^ homiddia, ebrieiaies, comessationes. En éteignant la droiture, la bonne foi, la loyauté, la foi dans tous les sens, les sectes ou les hétésies tuent la charité €t creusent un abîme entre les habitants d'un même lieu, entre les membres d'une même famille. Ce n'est pas sans raison que l'Apôtre nomme, après l'hérésie, les jalousies et les homicides. Ces crimes sont en opposition directe avec la foi religieuse et sociale, dont l'effet particulier est d'unir les intelligences et les cœurs : Corunum et anima una. Or, quand la foi s'affaiblit ou s'éteint, la raison baisse. L'âme perd son empire qui est infailliblement remplacé par celui des sens. L'homme tombe dans la crapule polie ou grossière, civilisée ou barbare, suivant le milieu dans lequel
il vit '.Ebrietates^ comessationes. C*est la ruine de la continence (1).
. Ainsi se trouve complètement rav^é le jardin da Saint-Esprit. Au reste, que les œuvres de mort énumérées par TApôtre soient en plus grand nombre que les fruits de vie, il ne faut pajs s en étonner. D'une part, cette supériorité numérique ne contredit en rien Topposition que. nous avons signalée; elle jnoatre seulement que plusieurs œuvi;es de lachair sontvopposéesà un seul fruit du Saint-Esprit. D'autre, paFt, -saint Raal n'a pas prétendu indiquer en particulier toutes les.œuvr'es de la chair, pas plus que tous les fruits du Saint- Esprit. « Il a seulement voulu, >dit saint Augustin, montrer leur opposition généraJle, etde quel genre sont les choses que nous devoas éditer et celles que nous devons faire, (2). »
Voilà donc deux jardins plantés, l'un pai: TEsprit du bien, l'autre par l'Esprit du mal. C'est un. nouveau trait du parallélisme tant de fois signalé entre l'œuvre divine et Tœuvre satanique. Ici, par conséquent, revient, pour rhomme comme pour les sociétés, l'alternative impitoyable de vivre dans l'un ou l'autre de ces deux jardins, de manger.de leurs fruits, et, en en mangeant, de trouver la vie ou la mort. Placé entre deux maîtres, le monde va forcément à l'un, ou à l'autre. On ne saurait tçop insister sur celte loi, pour laquelle il n'y.apas, il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais de dispense. A nos yeux, c'^stle moyen de rendre palpable la nécessité de toutes les opérations du Saint-Esprit.
(1) Voir 5. Th,, 1% 2«, q. 70, art. 4, corp.
(2) Apostolus non hoc ita suscfpit ut docéret quot sunt vel open earnis, i^el fructus Spiritus; sed ut ostenderet^ in quo génère ilit Titanda, illa verasectaada sint. i$. Aug.^in epist» ad Cra/.,.c. tui.
Qu'on le sache donc bien, toutes ces opérations, sans exception aucune, sont nécessaires à la société, par le seul fait qu'elles sont nécessaires à l'homme. La foi, l'espérance, la charité, premières filles du Saint-Esprit, sont nécessaires à la société : parce que, sans elle, la société est inévitablement livrée à Tincrédulité, au désespoir, à la haine. La prudence, la justice, la force, la tempérance, secondes filles du Saint- Esprit, sont nécessaires à la société, parce que, sans elles, la société est inévitablement livrée à l'imprudence^ à l'injustice, à la lâcheté et à l'iiatempérance. Les sept dons du Saint-Esprit sont nécessaires à la société ; parce, que, sans eux, la ^ciété tombe sous l'empire des sept péchés capitaux, dont l'ensemble forme le dissolvant le plus énergique de tout ordre sociaL
Les sept béatitudes divines sont nécessaires à la société; parce qiie, si la société ne les pratique pas, elle pratique inévitablement les sept béatitudes sataniqaes, qui réalisent le mal sous toutes ses formes. Les fruits du Saint-Esprit sont nécessairesà la société ; parce que, si la société ne s'en nourrit Jwis, elle se nourrit forcé*ment d^s fruits empoisonnés de Satan , principes de révolutions et de catastfrophes. Le règne du Saint-Esprit, avec tout ce qui le constitue, est nééessaire au bonheur du monde, parce que seul il préserve le monde du règne de l'Esprit mauvais. Or, le règne de Satan, c'est le monde païen avec Néron pour maître; tandis que le règne du Saint-Esprit, c'est le monde catholique, dirigé par le vicaire infaillible du Verbe incarné. Sôus le premier, le genre humain est un troupeau de loups; sous le second, c'est un bercail. Impitoyable sur la terre , l'alternative ne Test pas moins au delà du tom* beau : nous le verrons dans le chapitre suivant.