‹ Traité du Saint-EspritChapitre 61 sur 106 · II · texte numérisé non relu

II

entière : « Toute créature, dit saint Paul, attend avec impatience la manifestation des enfants de Dieu. Car la création est soumise à la vanité, non pas yolontairement , mais à cause de celui qui ly a soumise en espérance : parce que la créature elle^^même sera délivrée de la servitude de la corruption, .pour la liberté de la gloire des enfants de Dieu. Nous savons, en effet, qoe toute créature gémit et éprouve jusqu'ici les douleurs 4e l'enfantement. Non-seulement elle, mais nous aussi qui avons en nous les prémices de FEsprit (1). »

Que signifient ces souffrances et ces soupirs de toute la nature ? Ils signifient que la création n*est pas arrivée à sa fin. Ils signifient que la vie actuelle serait une amère ironie, s'il n'y en avait pas une autre. Ils signi* fient que la création tout entière aspire non à sa destruction, mais à son renouvellement, et qu'à sa manière, elle adressée Dieu, comme l'homme lui-mênoie, cette demande du Pater : Que votre règne arrive. Tout être, dit saint Thomas, répugne à sa destruction. En désirant ardemment la fin de ce monde, les créatures ne désirent donc pas leur anéantissement, mais leur délivrance et leur rénovation. Delà, les docteurs catholiques concluent très-logiquement que les créatures.ne seront pas détruites, mais purifiées par le feu du dernier jour: comme Ter n'est pas détruit en passant au creuset, mais rendu plus pur et plus brillant (2).

Quelle sera, en elle-même et dans ses résultats, c^tte transfiguration du monde ? En elle-même, elle sera la participation la plus grande possible des créatures ma-

(1) Rom,, vin, 19-23.

(2) Voir les autorités dans le Catéchisme de persévérance, t. VIIÏ, Résumé général. On y trouvera aussi, sur le ciel, d'assez longs détails que le défaut d*espace ne nous permet pas de reproduire.

térielles aux perfections de Dieu. Dieu est éternité, lumière^ amour. Autant que leur nature peut le comporter, les créatures seront donc : éternité, lumière, amour. . Éternité. Elles dureront toujours sanâ altération de forme ni de beauté. « Lesastres^ dit saint Thomas, fixés au point du tirmament le plus convenable pour resplendir de tout leur éclat sur la bienheureuse Jérusalem, 'devien(tront immobiles. Les temps, dont ils sont destinés, ici^bas, à marquer la succession, auront fait place au jour sans nuit de Téternité. Toujours également éclairée, la terre jouira d'une température xîonstamment égale ; et les autres éléments, toujours semblables en eux-mêmes et à notre égard, n'auront aucune des imperfections dont ils gémissent (1 ) . »

Lumière. Il est révélé dans Isaïe que la lumière de la lune sera comme la lumière du soleil ; et que la lumière du soleil sera sept fois plus grande qu'elle est aujourid'hui (2) . Le ciel, dont le soleil et la lune forment le plus bel ornement, est la plus noble portion du monde corporel. Comme le reste de la création, le ciel sera renouvelé. Il ne peut l'être qu'en acquérant une plus grande clarté, attendu que la clarté est sa beauté principale. La terre elle-même participera à cette clarté du ciel.

D'une part, il est de foi que le corps deThomme deviendra lumineux; et le corps de l'homme est composé d'éléments matériels. Donc les éléments matériels qui composeront le corps de l'homme, revêtu de clarté, seront eux-mêmes lumineux. Mais les élémients qui composent le corps de l'homme sont pris dans tous les règnes de la nature. Donc, à moins d'une anomalie qui

(\) Supplem.,q, 91, art. 2. — 5. Hier.y inHahac, m. (2) Ërit lux lunœ sicut lux solis, et lux solis septempUciter. h, y XXX, 26.

répugne, la condition du tout suivra la condition des parties : c'est-à-dire que toute la création matérielle deviendra lumineuse (1).

D'autre part, comme il existe un ordre entre les esprits supérieurs, les anges, et les esprits inférieurs, lésâmes; de même, il en existe un entre les corps célestes et les corps terrestres. Or, la création matérielle étant faite pour la création spirituelle et devant par elle être régie et conduite à sa fin, il en résulte qu'elle en suit la condition, s'élevant ou baissant avec elle et à cause d'elle. Dans le renouvellement universel, lesesprits inférieurs, les âmes, acquerront les propriétés des esprits supérieurs. Les hommes^ dit l'Évangile, seront semblables aux anges.

Par la même raison, les corps inférieurs acquerront les propriétés des corps supérieurs. Mais les corps inférieurs, ne pouvant emprunter aux corps célestes que la clarté ; il s'ensuit nécessairement qu'ils deviendront lumineux. Ainsi, tous les éléments seront revêtus d'un manteau de lumière ; non pas tous également, mais chacun suivant sa nature. 11 est dit, en effet, que la terre sera transparente comme le verre, l'eau comme le cristal, l'air aussi pur que le ciel, le feu aussi brillant que les luminaires du firmament (2) .

Amour. Dans ses résultats, le renouvellement du monde sera une manifestation plus éclatante des perfections de Dieu et, par conséquent, un appel plus éloquent à notre admiration et à notre reconnaissance. Le monde

(1) s, Th.y ubi suprà, art. 4.

(2) UDde omnia elementa claritate quadam vestientur ; non tamen aequaliter, sed secundum suum modum : dicitur enim quod terra erit in superficie exteriori pervia sicut vitrum, aqua sicut crystallus, aer ut coelum, ignis ut luminaria cœli. Ibid., corp.

est un miroir créé pour réfléchir les attributs du Créateur. Le miroir est d autant plus parfait, qu'il réfléchit mieux l'image qu'on lui présente. Après leur rénovation les créatures, lavées de toutes les taches du péché, seront enrichies de qualités nouvelles en harmonie avec les sens de l'homme déifié ; et, devenues translucides, elles laisseront voir sans ombre les beautés du Créateur. Alors l'homme, doublement satisfait dans ses sens et dans ses facultés, sera dans les transports d'un amour toujours croissant (1).

En résumé : l'habitation doit convenir à l'habitant . Le monde a été fait pour être l'habitation de l'homme ; donc il doit convenir à l'homme. Mais l'homme sera renouvelé ; donc aussi le monde (2).

Transfiguration de l'homme. Nous connaissons la demeure : quel sera l'habitant ? Ce sera l'homme. Pas plus que les créatures, l'homme n'atteint ici-bas le but de la vie. Comme elles, il soupire après sa transfiguration. Ses vcpux ne seront accomplis qu'à la fin de l'épreuve. Le ciel sera donc la demeure de l'homme, devenu tel que l'exige la loi de son être, semblable à l'ange, semblable à Dieu. Semblable à Dieu, éternité, lumière, amour, félicité, autant qu'une créature peut l'être : tel sera l'homme transfiguré.

Éternité. Uni à Dieu, l'homme vivra comme Dieu; uni au Verbe incarné, il vivra, comme homme déifié, de la vie du corps et de l'âme. 11 vivra de la plénitude de cette double vie : il en vivra toujours. Vivre, c'est jouir; vivre pleinement, c'est jouir pleinement; vivre toujours,

(1) s. Thom., ubi supra, arl. 1, corp,

(2) Habitatio debel habilalori congruere, sed mundus factus est ut sit habilatio bominis. Ergo débet hoaiini coDgruere; sed homo ionovabitur. Ergo similiter et mundus. Ibid,

c'est jouir éternellement. Il vivra de la vie du corps, il en vivra pleinement et toujours. Le corps de Thomme conservera toute son intégrité, ses sens et ses organes. Ressuscité dans Tâge de la force et de la beauté, dépouillé par le travail de la tombe de toutes les imperfections, résultats du péché, doué dô qualités nouvelles, iljouirad une étemelle jeunesse. Ces qualités nouvelles sont : l'impassibilité, la subtilité, l'agilité, laclarté.

Semé corruptible, le corps ressuscitera incorruptible (1) : donc impassible. L'impassibilité sera leffet nécessaire de la glorification. Dans les choses corruptibles, le principe vital ne domine pas as$ez parfaitement la matière, pour la préserver de toute atteinte contraire à sa volonté. Mais, après la résurrection, Tâme des saints sera complètement maîtresse du corps. Cet empire sera immuable, puisque Tâme elle-même sera immuablement soumise à Dieu. Il sera parfait, puisque l'âme ellemême sera parfaite, et, par conséquent, douée du pouvoir et de la volonté d'empêcher tout ce qui pourrait nuire au corps. De plus, dans le ciel le bonheur de l'homme sera complet : il ne le serait pas, si le corps demeurait sujet à la soufiFrance.

Au reste, l'impassibilité ne détruira pas la sensibilité. Tout en conservant intacte la nature des corps, la puissance divine peut lui ôter les qualités qu'il lui plaît. Ainsi, au feu de la fournaise de Babylone elle ôta la vertu de brûler certaines choses, puisque les corps des jeunes Hébreux demeurèrent intacts ; mais elle lui laissa la vertu de brûler certaines autres choses, puisque le bois fut consumé. 11 en sera de même pour les corps glorieux : Dieu ôtera la passibilité et conservera

(i)I Cor., XV, 42.

la nature (1). D'ailleurs, si les corps glorieux n'étaient pas sensibles, la vie des saints, après la résurrection, ressemblerait plus au sommeil qu'à la veille. Or, le sommeil n'est pas la vie, surtout la vie dans sa plénitude : ce n'est qu'une demi-vie.

^ Semé animal, le corps ressuscitera spirituel (2) . Donc subtil. La subtilité est une des principales qualités des esprits j et la subtilité des êtres spirituels surpasse infiniment la subtilité des êtres corporels. Les corpS' glorieux seront donc très-subtils. La subtilité d'un corps consistée pouvoir pénétrer au travers d'un autre corps, à peu près comme le rayon lumineux pénètre le verre sans le déranger et sans l'altérer. Deux causes naturelles la rendent passible : la première, la ténuité du corps pépétrant; la seconde, l'existence d^s pores, ou espaces laissés vides entre les parties du corps pénétré.

Mais le vrai principe de la subtilité des corps glorieux sera leur parfaite soumission à l'âme glorifiée. Le premier effet de cette soumission sera de faire, dans les limites du possible, participer le corps à la nature deFâmeet par conséquent aux opérations de l'âme. Ainsi, nul obstacle aux communications les plus intimes des saints entre eux et avec toutes les parties de la glorieuse Jérusalem (2).

Néanmoins les corps glorieux resteront palpables. Reformés sur le modèle du corps du Verbe ressuscité, ils en auront les qualités. Or, le corps du Verbe ressuscité était palpable. « Palpez et voyez, disait le bon maître à ses disciples étonnés ; un esprit n'a ni chair ni

(1) 5. Th., SuppL, q. 82, art. 2, ad 4.

(2) I Cor., XV, 44.

(3) S. Th., Suppl., q. 83, art. i, corp.

Qia TRAITÉ DU SAINT-ESPRIT.

OS, comme vous voyez que j'en ai (1). » C'est un article de foi, sanctionné par TËglise dans la condamnation d'Eutychès, patriarche de Constantinople, qui soutenait Fimpalpabilité des corps glorieux (2) .

Semé faible, le corps ressuscitera fort (3) : donc agile et plein de vie. Agile veut dire facile au mouvement. Donc les corps glorieux seront agiles. Déplus, la lenteur répugne essentiellement à la spiritualité. Mais les corps glorieux jouiront d'une extrême spiritualité. Donc ils seront agiles. D'ailleurs, l'âme est unie au corps, nonseulement comme forme ou principe vital, mais encore comme moteur. Sous l'un et l'autre aspect le corps glorieux lui sera parfaitement soumis. Par la subtilité, le corps parfaitement soumis à Tân^e comme forme, en reçoit un être spécifique; ainsi, parfaitement soumis à l'âme comme moteur, il en reçoit l'extrême facilité de mouvement qu'on appelle l'agilité (4).

Pouvoir se transporter, sans fatigue, et dans un instant imperceptible, et quelle que soit la distance, d'un lieu à un autre, et avec la même promptitude revenir au point de départ : telle sera la délicieuse prérogative des corps glorieux. Nous disons délicieuse; carde toutes les qualités des corps, l'agililé est celle que le monde actuel semble rechercher avec le plus d'ardeur. 11 ne veut plus de distance. Le poids de la madère le gêne : à tout prix, il veut s'en affranchir. Loin donc de nous la pensée que l'immobilité régnera dans le ciel et que nous y serons comme des statues dans des niches. Le mouvement et l'agilité d'ici-bas ne sont qu'une ombre du mou- Ci) Luc, XXIV, 39.

(2) S. Th, \ibi supray art. 6.

(3) 1 Cor,, XV, 13.

(4) S. 21u, nbi supra, q. 84., arl. i, corp.

Tement et de l'agilité qui régneront dans la Cité du Saint-Esprit (l).

Semé ignoble, le corps ressuscitera glorieux (2) : donc lumineux. Tel est le sens que TApôlre lui-même donne au mot glorieux, puisqu'il compare la gloire des corps ressuscites à la clarté des étoiles. Déjà, nous avons dit la raison pour laquelle les corps des saints seront lumineux, ainsi que tous les corps matériels. Ajoutons que cette lumière leur viendra de la surabondante lumière de l'âme glorifiée : elle en sera pénétrée et enveloppée. Maltresse absolue du corps, auquel elle sera unie de l'union la plus intime et comme forme et comme moteur, elle le pénétrera de part en part, et l'enveloppera complètement de lumière.

Cette atmosphère lumineuse sera d'autant plus brillante, que l'âme sera plus sainte, c'est-à-dire plus rapprochée de Dieu, lumière infinie. Ainsi, par la clarté du corps, on jugera de la gloire de l'âme, comme à travers le verre on connaît la couleur du liquide contenu dans un vase de verre (3). Impassible, subtil, agile, lumineux : tel sera donc, non pour un jour, non pour quelques années fugitives, mais pour toute l'éternité, le corps glorifié par le Saint-Esprit. 0 hommes, vous aimez tant votre corps, et vous ne désirez pas le ciel !

De cette glorification générale résultera l'ennoblissement de tous les sens, et pour chacun en particulier la satisfaction qui lui est propre. D'une part, l'homme sera dans le ciel, non tronqué ou amoindri, mais intègre et perfectionné ; d'autre part, les sens ne seront pas seulement en puissance, mais en acte, attendu que la

(i) s. Th., ubi supra, art. 2, corp; et art. 3, corp.

(2) l Cor., XV, 43.

(3) S. Th., ibid., q. 85, arf. 1, corp.

faculté en acte est plus parfaite que la faculté en puissance, et que tous les sens du corps, ayant été les instruments deTâme, seront récompensée suivant les mérites de Tâme elle-même ( 1 ) . •

Nous n'entrerons pas dans le détail des jouissances de chaque sens en particulier, ni des différentes facultés de Tâme (2). Il nous suffira de remarquer qu'elles seront réelles et en harmonie avec les sens perfectionnés, mais conservant leur nature (3). Ainsi, rien n'oblige à preD^dre, dans un sens figuré, tout ce que dit l'Écriture, des plaisirs sensibles réservés aux bienheureux. <( J'aspire, s'écriait David, à voir les biens du Seigneur dans la terre des vivants (4). »

Sur quoi Cornélius a Lapide, résumant l'enseignement des docteurs, s'exprime ainsi .* « C'est pourquoi le fleuve du paradis, les arbres et les fruits dont il est parlé, peuvent se prendre à la lettre. Et pourquoi pas? Si dans le paradis terrestre, Adam a joui de tous ces biens, à plus forte .raison les bienheureux en jouiront dans le paradis céleste ; car le premier n'était que Téchantillon et Fimage du second (5). »

(i) Corpus praemiabitur vel punietur propter mérita vel démérita animse. Ërgo et omDes sensus prœuiiabuntur in beatis^ etc. S. Th,^ ubi supra, q. 82, art. 4.

(2) Nous les avons expliquées dans le Catéchisme de persévérance, ubi suprà,

(3) Oculi, aures, nares, os, manus, guttur^ jecur, pulmo, ossa, meduUse... beatorum^ mirabili deiectationis et duicedinis sensu replebunlur. S. Anselm,, de Similitùd.j c. lyii.

Page 1