‹ Traité du Saint-EspritChapitre 62 sur 106 · P5. XXVI · texte numérisé non relu

P5. XXVI

(5) Quocirca fluvius hic, arbores et poma ad litteram, nti sonant, accipi possunt. Quid enim obstat ? Nam si bis in paradiso terrestri fruitus est Adam, muito magis iisdem fruentur beat! in paradiso cœiesti; hujus enim spécimen et imago fuit terrestris. In Apoc, XXII, 2.

Du reste, on admet assez facilement les plaisirs de la vue, de Touïe, de l'odorat et du toucher : seules les jouissances du goût semblent contestables. Pour les faire accepter, on peut remarquer que le boire et le manger ne seront plus destinés, comme ici-^lms, à réparer les forcesdu corps, mais àprocurer, au sens du goût, sa légitime satisfaction ; que les fruits, et non la chair, avant été Taliment de Thomme innocent, le redeviendront de Thonmie r^énéré ; que le corps spiritualisé spiritualisera la nourriture, en sorte qu'elle ne donnera lieu à aucune des conséquences, humiliantes ou pénibles, dont elle est suivie dans les conditions de la vie terrestre (1).

Au sentiment des docteurs s'ajoute, en preuve de ce que nous disons, un fait dont l'authenticité n'a jamais été contestée. L'an 304, au plus fort de la persécution de Dioclétien, une vierge chrétienne, nommée Dorothée, fut amenée au tribunal de Sapricius, gouverneur de Césarée en Cappadoce. C'était le sixième jour de février. Sur son refus de sacrifier aux démons, l'épouse du Verbe incarné est étendue sur le chevalet. Calme au milieu des tortures, elle dit au juge : « Hâte-toi de faire ce que tu veux, et que tes supplices soient la route qui me conduise à mon Époux. Je l'aime, et ne te crains pas. Je désire même tes tourments. Mon Ëpoux m'appelle. C'est par ces souffrances courtes et légères que nous allons au paradis des dé]jces, où sont des pommes d'une merveilleuse beauté, des roses, des lis et des fleurs innombrables qui jamais ne se flétrissent; des sources d'eaux vives qui jamais ne tarissent et dont les saints jouissent avec bonheur, pleins d'allégresse dans le Christ. •>

(i) Voir les autorités citées par Corn., ubi suprà.

620 TRAITÉ DU SA!NT-ESPaiT.

A ces mots, Tassesseur du juge, un procureur^ un lettré, un Renan de l'époque, nommé Théophile, s'adresse à la sainte et lui dit en ricanant : « Eniroie-moi des pommes du paradis de ton époux, lorsque tu y seras arrivée. — Je le ferai, répond la jeune martyre (1). » N'oublions pas qu'on était au cœur de l'hiver. Le bourreau s'empare de la victime et lui tranche la tête.

Cependant Théophile était rentré chez lui, et, s'applaudissant de sa plaisanterie, la racontait à ses amis, avec force moqueries à ^ad^^sse desstupldes chrétiens. Tout à coup, apparaît un jeune enfant d'une beauté ravissante, portant, dans le pan de sa robe, trois pommes magnifiques et trois roses d'un éclat et d'une fraîcheur incomparables, a Voilà, lui dit-il, ce que la sainte vierge Dorothée a promis de vous envoyer du paradis de son Époux. » Théophile, stupéfait, reçoit dans ses mains les pommes et les roses, et s'écrie: « Vraiment le Christ est Dieu, le Dieu qui ne trompe pas ! »

En faisant cette profession de christianisme, Théophile a prononcé son arrêt de mort. Encore quelques heures, et on le verra conduit au supplice, devenir un des glorieux martyrs de la foi dont il s'était moqué. Or, comme jamais homme ne s'est fait couper le cou pour un symbole, il en résulte que ces pommes et ces roses étaient bien réellement des pommes et des roses (2).

Lumière. Dieu n'est pas seulement éternité, il est lumière. De même, notre corps transfiguré sera lumière, notre esprit sera lumière et lumière sans ombre.

(1) Mille mihi poma e paradiso sponsi tui, cuni eô perveneris. — Faciarn, inquit illa.

(2) Baron., an. 304, n. lxix ; et Corn. aLap., Apoo.y x.iii, 2.

Comme nos yeux verront toutes les beautés sensibles, dont ils pourront sans fatigue soutenir Téclat éblouissant, noire esprit, en qui vivra le Saint-Esprit avec la plénitude dont une créature finie peut être capable, connaîtra toutes les beautés spirituelles, c'està-dire toute la vérité, omnem veriiaiem. Alors sera complètement et éternellement satisfait un des plus ardents désirs de Thomme.

Infatigable chercheur de la vérité, que fait-il depuis le berceau jusqu'à la tombe ? A peine éveillé à la vie de l'intelligence, il demande la vérité à tout ce qui l'entoure, comme il demande le pain qui le nourrit. Que fait-il pendant tout le cours de son existence, sinon mendier la vérité : vérité en religion, vérité en politique, en histoire, en philosophie, en mathématiques, en industrie, en art, en commerce, en agriculture? Le voyezvous s'enfermant, pendant de longues années, dans de fatigantes écoles, entreprenant de pénibles voyages, traversant les mers, gravissant la cime des plus hautes montagnes , descendant jusque dans les entrailles de la terre, se consumant dans des veilles prolongées qui l'usent avant le temps? Pourquoi? Pour connaître quelque vérité de plus. Inconsolable si le succès ne couronne pas ses efforts, il est au comble du bonheur s'il parvient à dérober à la nature un seul de ses secrets, à déchiffrer une seule énigme de Thistoire, à entrevoir la moindre beauté du monde spirituel .

Et pourtant, que sont toutes ces vérités si laborieusement cherchées? Des parcelles, des atomes, des ombres vues à travers d'autres ombres. Mais le ciel sera la vue de la vérité, et de la vérité complète, vue face à face et sans voile. Introduits dans le sanctuaire de l'auguste Trinité, nous connaîtrons Dieu ; le fini connaîtra

rinfini ; il le verra tel qu'il est : Videbimus etim sicuti est. Ce Dieu si grand, si incompréhensible, dont on nous a tant parlé et que nous navons jamais vu, nous le connaîtrons, nous le verrons : oela dit tout. . .

En Lui, nous connaîtrons les plus intimes conseils de la sagesse étemelle : la création du monde, la chute de range et de Thomme; la rédemption de l'univers; toutes les révolutions matérielles et morales, qui depuis six mille ans étonnent la science et. la défient. Au grand jour nous apparaîtront tous les secrets de la nature et des âmes devenues translucides, et cette connaissance prodigieuse ira toujours croissant sans jamais atteindre sa dernière limite. De claritate in clantatem.

Amour. Dieu est amour, et le ciel, c'est l'amour infini agissant dans toute la liberté de ses mouyements. Image de Dieu, l'homme aussi est amour. S'il est vrai qu'aimer et être aimé est le besoin le plus impérieux du coeur de l'homme , il est vrai aussi qu'aimer et être aimé est le besoin le plus impérieux du cœur de Dieu. S'il est vrai qu'aimer et être aimé est le souverain bonheur de l'homme, il est vrai aussi qu'aimer et être aimé est le souverain bonheur de Dieu. S'il est vrai que l'amour tend à l'union, que l'amour éternel tend à l'union éternelle , l'amour infini à l'union infinie : qui peut dire l'intimité de l'union de Dieu et de l'homme ? Qui peut en soupçonner les charmes et les enivrements ?

Ils seront d'autant plus grands, qu'ils seront accompagnés de la certitude de ne les voir jamais finir. Océan de vie, océan de lumière, océan d'amour : voilà Dieu. Et c'est dans ce triple océan que vivront à jamais les habitants transfigurés de la Cité du bien.

Nous connaissons le terme final auquel le Saint-£s-

prit conduit rhumanité, docile à son action. 11 nous reste à nommer Téternelle demeure, où TEsprit du mal entraîne ses adeptes : c'est le dernier trait du parallélisme entre l'œuvre divine et l'œuvre satanique.

Le ciel de Satan, c'est l'enfer.

Vie et vie éternelle, lumière et lumière éternelle, amour et amour éternel, bonheur et bonheur éternel : Btenheureua: ceux qui habitent votre maison^ ils vous loueront aux siècles des siècles (1). Voilà le ciel du Saint-

Mort et mort éternelle, ténèbres et ténèbres éternelles, haine et haine éternelle, supplices et supplices éternels : Ils seront tourmentés nidt et jour pendant les siècles des siècles. Voilà le ciel de Satan (2).

Entre ces deux séjours, pas de milieu. A chaque heure, l'humanité entre dans l'un ou dans l'autre. Elle y entre et n'en sort plus. Comment éviter l'enfer et arriver au ciel? Telle vie, telle mort. Vivre sous l'empire du Saint-Esprit, afin de mourir dans sa grâce; mourir dans la grâce, afin de régner dans la gloire : pour l'homme, tout est là. Pour les sociétés aussi tout est là. Bien qu'elles n'aillent pas en corps dans l'autre monde, malheur aux nations qui se soustraient à l'action de l'Esprit de justice et de vérité. Elles font peur et pitié; et leur histoire véritable ne peut s'écrire qu'avec des larmes, du sang et de la boue. Mais comment vivre sous l'empire du Saint-Esprit ? En lui rendant le culte qui seul peut nous mériter ses faveurs. Quel est ce culte? Les chapitres suivants nous l'apprendront.

(1) Ps, LXXXIll.

(2) ^poc, XX, 10,

Page 1