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fait qu'il vient d'observer, je le croirai , si rieiï ne peut me faire soupçonner qu'il ait eu intention de me tromper , ni qu'il ait pu s'abuser sur la chose qu'il dit avoir vue; je le croirai surtout, si ce qu'il me raconte n'a rien qui sorte de ce que présente journellement l'observation de la nature. Si , au lieu d'un seul homme , il s'en présente deux qui s'accordent à raconter les mêmes circonstances, là probabilité deviendra plus grande; si au lieu de deux , il y en a trois , quatre , mille , dix mille, l'existence du phénomène deviendra de plus en plus vraisemblable; mais jamais des vraisemblances accumulées ne pourront produire une certitude; et toujours comme dans le cas d'un seul témoin , la nature du fait observé entrera pour quelque chose dans la croyance d'un homme raisonnable. Il arrivera seulement qu'un nombre de témoignages plus considérable produira une croyance plus forte ,
l'immense majorité des témoins aurait un intérêt opposé à la chose attestée ; car ce changement dans les données du problême , pourrait rendre la fraction égale à i , ou même plus grande que i , résultat évidemment absurde ; tandis qu'il me semble que les considérations dans lesquelles je suis entré ne peuvent laisser aucun doute.
( 49 ) Sera une raison pour examiner avec soin i quelle que soit la chose attestée. 11 est probable qu'un témoin éclairé qui dépose d'un fait facile à observer, et sur lequel il n'a aucun motif de vouloir en imposer, dit la vérité \ il est cent mille fois plus probable que mille témoins séparés qui déposent tous du même fait , la disent aussi. Mais quelles que soient les circonstances qui aient pu induire en erreur le premier témoin , les mêmes ont pu se réunir pour tromper chacun des autres , et la certitude ne sera jamais entière. De sorte que pour revenir à l'exemple de la résurrection d'un mort, on ne pourra pas dire avec l'auteur de l'article certitude , il est certain que tel homme était mort tel jour, il est certain qu'il était vivant huit jours après , donc il est certain qu'il est ressuscité ; mais il faudra dire, en se renfermant dans l'exactitude la plus rigoureuse des expressions , il est extrêmement probable qu'il était mort tel jour, il est aussi extrêmement probable qu'il était vivant huit jours après, donc il est extrêmement probable qu'il est ressuscité. Conclusion qui n'emporte plus la nécessité de l'événement , mais qui subordonne la croyance qu'on lui accorde à la possibilité de son existence.
Nous regarderons donc comme une chose démontrée, que toutes les fois qu'un fait ne pourra nous être prouvé que par les témoignages qui l'attestent, la nature même du fait devra entrer pour quelque chose dans la croyance que nous lui accorderons- et parce que les phénomènes du somnambulisme présentent au premier aspect quelque chose qui paraît sortir de ce que nous présente journellement l'observation ordinaire de la nature , ce sera une raison pour nous montrer plus difficiles sur les preuves qui les établissent.
N'exagérons pourtant rien. Si la réalité de plusieurs des phénomènes du somnambulisme ne peut être établie autrement que sur ces preuves testimoniales incapables de produire la certitude y ces phénomènes ont cela de commun avec ceux qui appartiennent à toutes les sciences physiques qui ne peuvent pas être prouvés d'une autre manière. Les preuves testimoniales suffisent pour déterminer les jugemens des tribunaux et faire prononcer la peine capitale; une multitude de choses dont il n'est jamais venu à l'esprit d'un homme raisonnable de douter, ne nous sont apprises que par témoins. Je n'ai pas besoin d'aller en Turquie , pour croire à l'existence de Constantinople ; et
( 5. ) Saris avoir jamais voyagé dans la Chine , je peux pourtant être sûr qu'il y existe une ville qui s'appelle Nankin. Bien plus, nous accordons la plus entière confiance à une multitude de choses qui ne nous sont apprises que par une suite de témoignages dont la chaîne nous re" porte jusqu'aux temps les plus reculés. Qui de nous a jamais douté de l'existence de Sparte, d'Athènes ou de l'ancienne Rome ? Personne assurément- et même on pourrait croire d'abord que de pareilles considérations sont contradictoires avec tout ce que j'ai établi sur l'incertitude des témoignages humains , puisqu'il semble au premier coup d'œil que les vérités dont je viens de parler sont établies dans notre esprit avec une certitude égale à celle des vérités géométriques ; mais une simple réflexion suffira pour faire sentir la différence qui existe dans les deux cas. En effet, je crois à la réalité de ces choses, et à celle de toutes les vérités historiques , parce qu'une multitude de raisons m'engagent à les croire, et que je ne vois rien qui puisse m'en faire douter ; mais si mon esprit adhère à une pareille croyance, cette simple adhésion n'emporte point l'idée de la nécessité de l'événement. Il pourrait se faire qu'Athènes, Sparte ou Rome n'eussent
(5a ) jamais eu de réalité que dans l'imagination des historiens, et il n'y aurait pour cela rien de changé dans l'ordre de la nature. Les raisons qui nous font croire à leur existence passée sont susceptibles de plus et de moins. 11 y a tel parmi les grands hommes de l'antiquité dont l'existence est contestée 3 on a nié celle d'Homère, on a révoqué en doute celle d'Hippocrate ; il y a des peuples entiers dont l'existence est un problême.
Mais quand il s'agit d'une démonstration ri» goureuse , la conclusion à laquelle on est conduit devient tout à fait forcée ; il ne s'agit plus d'une chose qui puisse être ou ne pas être , mais d'une chose qui se présente avec un caractère de nécessité tel que l'esprit se refuse à l'idée de toute raison qui pourrait conduire à une conclusion contraire. Or , celte conviction pleine et entière, qui ne laisse pas même de place au doute, est rarement le partage de l'homme; nous ne pouvons la rencontrer que dans les sciences mathématiques, et, pour tout le reste, nous sommes forcés de nous contenter de ces preuves imparfaites qui ne conduisent jamais qu'à l'idée d'une existence plus ou inoins probable. C'est là , je le répèle , le genre de preuves propre aux sciences physiques, et
( 55 ) nous acquérons le plus haut degré de vraisemblance qu'elles puissent nous donner, quand ayani été témoins nous-mêmes des phénomènes , il nous est permis de les répéter à volonté , et d'acquérir chaque jour par expérience une nouvelle conviction.
Nous pouvons donc conclure relativement à la faculté qui nous occupe, qu'on ne doit peut-être pas encore accorder une confiance illimitée aux témoignages qu'on peut citer en sa faveur- mais que ces témoignages, pris isolément , ayant tous les caractères qui peuvent inspirer de la confiance, on ne peut non plus nier les faits qu'ils établissent ; qu'ils est par conséquent d'un esprit sage d'attendre que le temps et de nouvelles expériences viennent les confirmer.
Après avoir parlé de la vue des somnambules , il nous resterait à examiner quelles sont les conditions de son exercice elles limites qui lui sont assignées. Or, c'est surtout relativement à ce dernier point qu'il semble que l'absurdité de la chose attestée , devrait dispenser de tout examen des témoignages. On peut voir sur ce sujet, dans les Annales et dans la Bibliothèque du magnétisme animal y des choses qui passent toute croyance. Ici c'est une sonv
nambulequi , malgré les cent lieues qui la séparent de son fils , le voit occupé à planter des oignons dans un jardin à Nantes , tandis qu'elle est endormie à Paris. Ailleurs , c'est une dame qui, dans la même ville, donne à son magnétiseur des nouvelles d'un ami qu'elle voit se promener à Lyon , convalescent d'une maladie qu'elle ignorait qu'il eût eue.
Des prétentions semblables se retrouvent dans plusieurs ouvrages étrangers au magnétisme animal ; et il n'y a rien de plus célèbre dans ce genre , que le phénomène connu sous le nom de seconde vue parmi les montagnards du nord de l'Ecosse. On a prétendu que plusieurs d'entre eux avaient la faculté d'acquérir subitement la connaissance de ce qui se passait au moment même à des distances considérables.
Tous les voyageurs qui ont parlé avec quelques détails des mœurs et des usages des Ecossais , ont fait mention de cette faculté. Johnson en parle comme d'une chose généralement crue dans le pays, mais il n'en cite aucun exemple qui lui soit personnel.
Dans le Dictionnaire encyclopédique , à l'article seconde vue , il est dit relativement à cette faculté : « Le fait est attesté par un si
.(55) grand nombre d'auteurs dignes de foi , que malgré le merveilleux de la chose , il est difficile de la révoquer en doute (i). »
On retrouve la même faculté de vue à dislance chez les Lapons. Scheflfer rapporte que chez eux il y a des espèces de devins qui iont métier de découvrir ainsi ce qui se passe au loin. On s'adresse à eux quand on veut avoir des nouvelles d'un parent ou d'un ami absent, et ils usent de ceriaines cérémonies réputées magiques et dont ils se servent pour se plonger dans un profond sommeil, ou plulot dans une léthargie complète , pendant laquelle ils satisfont aux questions de ceux qui les ont interrogés. ScheîTer rapporte quelques exemples particuliers de faits - semblables ,
(i) C'est ne pas se montrer difficile sur la rigueur des preuves , quand il s'agit d'une pareille faculté , et il faut avouer que le penchant que nous avons pour le merveilleux nous détermine bien souvent à notre insu, quand nous croyons ne suivre que la voix de la raison. On refuse aujourd'hui d'accorder aucune attention à un grand nombre de faits moins étonnans et constatés d'une manière beaucoup plus précise que ceux dont il s'agit ; mais cela tient à ce qu'on y met un peu de passion , les savaus ayant pris le parti de rejeter sans examen tout ce qui a été lié , de quelque manière que ce soit, avec les idées du magnétisme animal.
comme on peut le voir dans son Histoire de la Laponie (i).
On trouve aussi dans Y Histoire générale des voyages ( tom ix , pag. 1 3 1 ) , quelques particularités du même genre , remarquées parmi les habitans des pays situés le long de la rivière de Gambie ; on peut encore consulter sur le même sujet , le Théâtre sacré des Cèvennes, page 92, déposition d'Elie Marcon de Barre ; on y lit un exemple très-détaillé de cette faculté.
On en trouve un autre page 90 , et un autre page 110 , où ceux qui désirent de plus grands éclaircissemens , peuvent en prendre connaissance.
Les derniers témoignages que nous indiquons ici, sont à la vérité très-circonstanciés, et on ne peut pas attribuer au hasard la coïncidence des évènemens avec l'annonce qu'en font les crisiaques ; mais il faut remarquer qu'ils ne furent pas rapportés par les témoins au moment même , et que ce ne fut que plusieurs années après , quand la mémoire des évènemens devait être affaiblie, et quand
(1) Traduite du latin de Sçheffer, par L. P. A. L. , geog, du Roi7 t. iv, pag. 107 et suiy. Paris, 1778,
(57 ) ceux qui les racontaient pouvaient se faire illusion à eux-mêmes sur ce qu'ils croyaient avoir vu. Tl ne faut pas perdre de vue non pins que les témoins , loin d'être des hommes éclairés ou des observateurs de sang-froid , étaient presque tous des gens sans instruction, dominés au plus haut degré par l'esprit de secte, exaspérés par la persécution , ayant eu presque tous eux-mêmes des inspirations , et par conséquent interressés à faire croire à la vérité de celles des autres.
On trouve quelques exemples semblables à ceux-ci dans la vie de plusieurs personnages qui ont fait le plus de bruit dans les siècles derniers ; et ceux qui adopteraient cette faculté pourraient y rapporter plusieurs traits de la vie de Jeanne d'Arc , notamment son annonce sur l'épée de Fierbois.
Cardan raconte de lui-même qu'il avait la faculté de voir ce qui se passait aux distances les plus considérables , et il prétendait avoir plusieurs facultés semblables à celles que présente le somnambulisme. Tout le monde sait ce qu'on a raconté dans l'antiquité d'Hermotime , dont 1 ame , disait-on , se séparant de son corps, pouvait aller apprendre ce qui se passait au loin. Sans chercher un plus grand nombre
(-58) d'exemples , je termine par un fait tiré des Mémoires de Marguerite de Navarre, et déjà cité par M. Deleuze.
« La reine ma mère , dit-elle , était à Metz, dangereusement malade de la fièvre ; elle rêvait- et étant assistée, autour de son lit, du roi Charles, mon frère , de ma sœur et mon frère de Lorraine, de plusieurs MM. du conseil et de force dames et princesses qui , la tenant hors d'espérance, ne l'abandonnaient point, s'écria , continuant ses rêveries , comme si elle eût vu donner la bataille de Jarnac : « Voyez comme ils fuient; mon fils a la victoire! Eh mon Dieu ! relevez mon fils , il est par terre ! Voyez-vous dans celte haie le prince de Condc mort ? » Tous ceux qui étaient là croyaient qu'elle rêvait; mais la nuit après, M. deLosses m'ayant apporté la nouvelle : « Je le savais bien, dit-elle; ne l'avais je pas vu avant-hier. » Lors, on reconnut bien que ce n'était point rêverie de la fièvre , mais avertissement que Dieu donne aux personnes illustres. »
Si on ajoutait à ce que nous venons de dire sur la faculté de la vue à distance , ce qu'on trouve dans les écrivains anciens de faits qui peuvent s y rapporter(i),onpourraitformenm
(0 Voyez les notes à la fin de l'ouvrage.
(5g) ensemble de témoignages assez nombreux a la vérité , mais en général peu circonstanciés , et qui , vu la nature des faits, me paraissent éloignés de pouvoir entraîner la conviction.
On pourra même facilement reconnaître que les preuves dont il s'agit se trouvent fort inférieures en particulier à celles qui s'élèvent en faveur de la vue des somnambules opérées à des distances ordinaires ; de sorte que la faculté delà vue à distance, par la double raison quelle est plus invraisemblable et moins bien prouvée, doit inspirer moins de confiance. On est donc forcé de reconnaître que si les somnambules jouissent d'un nouveau mode de vision , l'expérience ne nous a pas encore suffisamment éclairés sur son étendue ou ses limites.
Je ne veux pourtant pas passer sous silence les considérations que peuvent donner en faveur de la faculté que je rejette, ceux qui croient avoir des raisons suffisantes pour l'admettre. Parlant, en effet, de l'admission d'un nouveau mode de vision dans le somnambulisme et dans quelques états qui ont avec lui plus ou moins d'analogie , ils diront que n'ayant aucune notion sur sa nature, nous ne pouvons rien présumer sur ses limites ; que le mécanisme de cette nouvelle faculté étant proba-
(60 ) Meurent tout à fait différent de celui de la vision ordinaire , on ne peut rien conclure de ce qui arrive dans un cas, à ce qui doit avoir lieu dans l'autre; et qu'ainsi, de ce que l'interposition d'un corps opaque est, dans l'état de veille , un obstacle insurmontable à la vue d'un objet placé derrière lui , il n'y a plus de nécessité à ce que la même circonstance soit encore un obstacle à la faculté de voir des somnambules; qu'on peut dire la même chose relativement à la distance; et que de ce qu'un éloignement de quelques lieues est un obstacle à la vue ordinaire , on ne doit rien en conclure pour la nouvelle faculté qu'ils admettent ; qu'enfin , si nos yeux nous font connaître les étoiles placées à des millions de lieues , au moyen de la lumière qui traverse librement l'espace , les somnambules , comme l'ont dit quelques magnétiseurs, peuvent bien voir ce qui se passe aux antipodes, au moyen d'un fluide particulier qui traverse aussi librement la terre que la lumière traverse l'air.
On peut aller loin avec de pareilles suppo^ sitions, et il n'y a rien qu'on ne puisse expliquer facilement , en mettant en jeu des fluides imaginaires auxquels on donne à volonté des propriétés qu'on a toujours soin d'inventer d'a<?
(G, ) près les phénomènes qu'on veut expliquer, Mais tout ce qui nous paraît possible n'existe pas, et ceux qui rappellent sans cesse l'ignorance où nous sommes des lois de la nature, devraient réfléchir, quand ils laissent ainsi aller leur imagination, que cette même ignorance qui fait que bien des phénomènes qui ne nous semblent pas naturels existent pourtant, est cause aussi que bien d'autres , qui nous paraissent possibles, nous paraîtraient tout à fait incompatibles avec les lois de la nature, si nous connaissions mieux ces lois.
On pourrait encore , pour expliquer le même fait, faire une autre supposition qui consisterait à admettre que l'âme pourrait acquérir la connaissance des objets extérieurs d'une manière immédiate et indépendamment du corps auquel elle est jointe.
Il est évident que ceux qui admettent un principe immatériel en nous, ne doivent pas le considérer comme borné ou limité dans aucun lieu de l'espace \ qu on ne doit pas plus le placer dans notre corps que partout ailleurs (1),
(i) Si nous sommes portés à placer notre âme dans notre corps, et à croire qu'elle y est contenue, c'est seulement parce que nous ne sentons que dans l'étendue de matière
(6a) et que par conséquent rien ne doit limiter 1 Netendue de ses perceptions , aussitôt qu'on supposera qu'il les reçoit immédiatement des objets qui les produisent. Si dans l'état ordinaire une certaine proximité du lieu qu'occupe notre corps est nécessaire pour qu'un objet fasse impression sur notre âme , c'est qu'alors rien ne peut l'affecter qu'en agissant primitivement sur nos organes; mais si l'on admet une fois qu'elle soit affranchie de cette condition , elle pourra aussi bien prendre connaissance des objets les plus éloignés de son corps que de ceux qui en sont le plus rapprochés. Dès - lors , la vue opérée aux plus grandes distances , n'aura donc plus rien qui puisse surprendre, et qui ne paraisse même nécessaire , car si notre âme est aussi bien aux antipodes que dans notre corps, pourquoi, si elle veut porter son attention sur un objet placé à quinze cents lieues, n'en pourrait-elle pas aussi bien prendre connaissance
qui le constitue, et que nous ne pouvons agir sur aucune partie de matière hors de ses limites. On ne doit donc pas considérer notre corps comme renfermant ou contenant notre âme, comme une chose matérielle en contient une autre , mais seulement comme limitant l'étendue de matière dans laquelle il lui est donné de sentir «t d'agir.
que de celui qui se trouve à quelques pieds.
Il est certain que l'explication que je viens de donner pourrait rendre raison de tous les faits cités et de bien plus éionnans encore, si par hasard il s'en présentait ; mais cette considération de la facilité avec laquelle elle peut rendre raison de tout au lieu de nous offrir un motif de l'admettre, devrait plutôt nous porter à ne pas nous y arrêter. Une hypothèse qui peut rendre raison de ce qui n'est pas comme de ce qui est , et qui n'a aucun rapport nécessaire avec les observations dont elle ne devrait être que le résultat, ne peut inspirer aucune confiance ; elle n'est qu'une supposition gratuite de notre esprit , qui aurait pu s'arrêter sur la même idée pour rendre raison de faits entièrement différens , et quelquefois même entièrement opposés.
Je ne peux pas terminer ce que j'ai à dire sur le nouveau mode de vision des somnambules, sans discuter la prétention des magnétiseurs relativement a la vue intérieure (i)
(i) Je désigne sous le nom de vue intérieure, la faculté qu'on suppose au somnambule de pouvoir acquérir sur la position , les dimensions , la forme , les couleurs des organes internes , toutes les connaissances qui pourraient nous être fournies par nos yeux.
de leurs malades. Ils s'accordent presque tous en effet à dire que les somnambules peuvent voir l'intérieur de leur corps , et décrire les différens organes qui s'y trouvent renfermés , qu'ils sont capables de reconnaître les lésions de ces organes , de suivre les progrès physiques de la maladie, et d'apprécier l'effet des remèdes employés pour les combattre. Ce serait sans doute une faculté bien précieuse que celle-là , si elle avait quelque chose de réel , et rien ne serait plus constant que sa réalité, si on s'en rapportait au témoignage des partisans du magnétisme animal , puisqu'il n'est aucune faculté sur laquelle ils se trouvent plus généralement d'accord. Leurs témoignages pourtant, quelque nombreux et quelque concordans qu'ils soient , ne peuvent rien prouver dans cette circonstance , puisqu'ils sont rendus par des hommes qui manquent des connaissances nécessaires pour juger dans la question dont il s'agit* Presque tous étrangers à la médecine, et à toute notion d'anatomie , ils n'ont pu reconnaître une description exacte d'avec un rêve de l'imagination. Leur assertion pure et simple sur ce sujet, ne signifie donc absolument rien , et on ne peut juger que sur les descriptions anatomiques consignées dans les
ouvrages des partisans du magnétisme; mais quand on veut recourir à ce genre de preuve , on est conduit à une conclusion bien différente de celle que paraissait nécessiter l'accord des témoignages; car on ne tarde pas à reconnaître que toutes ces prétendues descriptions n'ont aucun rapport avec ce que l'anatomie montre dans le corps humain , et que les somnambules assignent aux différentes maladies des causes non seulement invraisemblables , mais inadmissibles et tout à fait absurdes y c'est ce qui saute aux yeux de quiconque possède les plus légères notions de médecine. La prétention relative à la faculté dont je parle, est, suivant moi, une des causes qui ont le plus contribué à l'éloignement des gens instruits pour le magnétisme. On présente à un médecin, témoin pour la première fois du somnambulisme magnétique , un somnambule qui, lui dit-on, entre plusieurs autres facultés extraordinaires , possède celle de voir l'intérieur de son corps. La première chose que fait le médecin , c'est de faire quelques questions dont les réponses doivent lui montrer à quoi il peut s'en tenir. Or, il arrive presque toujours que le somnambule répond des absurdités , et il n'en faut pas davantage à celui
qui ne s'était prêté que par complaisance à la proposition qui lui avait été faite, pour qu'il décide , sans autre examen , qu'il n'y a que folie ou imposture dans le somnambulisme. Voilà ce que les magnétiseurs éprouvent tous les jours , et ce qui devrait leur faire ouvrir les yeux sur la vanité de leur prétention à cet égard; mais ils ne se corrigent pourtant pas, parce qu'accordant une confiance entière au magnétisé qui leur dit qu'il voit y ils supposent plutôt mauvaise foi dans l'homme instruit qui ne veut pas croire , qu'erreur dans le somnambule dont l'expérience aurait dû leur montrer les nombreuses méprises..,. Je dis que les somnambules , sur les questions ana~ tomiques et sur les causes des maladies , répondent presque toujours des absurdités, et il est facile de faire voir la vérité de cette assertion. Il suffit pour cela d'ouvrir les ouvrages de magnétisme. Je prendrai pour exemple le premier de ceux dans lesquels on a donné des observations de somnambulisme , celui qui par conséquent dut avoir le plus d'influence sur l'opinion publique. Je veux parler des Mémoires pour servir à l'établissement du magnétisme animal , dans lesquels M. dePuy. ségur a consigné le détail des cures opérées à
( 67 ) Busancy > dans cet ouvrage, qui porte les caractères de la plus grande bonne foi , l'auteur, absolument étranger à toute connaissance médicale , a rapporté ce que les somnambules lui ont dit avec vérité et simplicité , sans se permettre de rien changer ou de rien altérer. Or, voici ce qui se trouve déclaré par les principaux malades , relativement aux causes des maladies dont ils sont affectés.
Henri Claude Joly , affecté de dureté d'oreille , magnétisé, tombe dans le somnambulisme dès le second jour. Il annonce bientôt qu'il a un dépôt dans la tête qu'il rendra par le nez ou par la gorge. « S'il descend dans la « gorge, je crèverai; mais s'il sort par le nez, « je guérirai et ne serai plus sourd. » Bientôt il annonce qu'il le rendra à deux fois. En effet , il sort à deux reprises par le nez , une matière blanchâtre. Il annonce ce qu'il appelle des crises, et elles arrivent. Il retourne guéri dans son pays.
Le paysan Victor, le premier des somnambules dont M. de Puységur éprouva la lucidité, et qu'il guérit d'une douleur continuelle dans la tête et d'une fièvre qui revenait tous les soirs, causée, dit le malade, par un abcès dans la tète survenu à la suite d'une chute.
(68) Victor sert pour faire des expériences , il annonce qu'il sortira du sang un certain jour à midi et demi par la narine gauche , le sang sort en effet ; mais rouge et vermeil , et tous les spectateurs sont persuadés qu'ils ont été témoins d'un tour d'adresse.
Louis Quentin, âgé de 23 ans , cribleur de blé , sent depuis long-temps des maux de poitrine , il a les symptômes d'un embarras gastrique. Magnétisé , il tombe en somnambulisme et voit , que passant une grande partie de ses journées dans la poussière 3 il en avale continuellement > que cela forme un embar~ ras dans sa poitrine et des crasses dans son estomac > qui, mêlées à la bile recuite y produisent des maux de cœur. Il est guéri en deux jours- Henri Caron , ancien postillon de la poste de Vivrai , âgé de 29 ans , mis en somnambulisme , prétend voir la cause de sa maladie , et assure qu'elle vient de ce que l'humeur de son corps à remonté dans sa tête. Cette humeur-lâ , dit-il, s'est tournée en eau; il a dans la tête comme une boule d'eau qui échauffe de temps en temps le cerveau , et occasionne des saignemens de nez.
Le jeune Amé, Agé de 14 ans, mis en som-
nambulisme , dit que la cause de son mal provient d'un effort qu'il a fait il y a un an , en portant une grosse pierre quil appuyait contre sa poitrine , il assure que cet effort a produit tout le mal qu'il ressent; que ce mal est comme un tourbillon d'humeurs qui tourne dans son estomac ; et il ajoute que quand on passe la main , cela tire le mal; quand on la baisse y cela l'apaise ; quand on le frotte, ça le fait bouillonner. Il est guéri à l'époque prédite. Ce qui est surtout évident par l'impossibilité de le mettre en crise.
Il ne faut pas croire que j'aie choisi pour les citer, les passages qui contiennent le plus d'extravagances. Je n'ai rien choisi, j'ai pris indistinctement les déclarations des malades; et dans tout autre ouvrage j'aurais pu trouver des absurdités non moins palpables. On n'y voit les somnambules parler d'autre chose que de dépôts qu'ils ont dans la tête et qu'ils rendent par le nez; de poches remplies de sang qu'ils supposent dans la cavité abdominale, hors du canal intestinal , et qu'ils promettent pourtant de rendre par les selles ou par le vomissement. On y en voit un qui prétend qu'un dépôt qu'il a dans la main sera rendu par l'oreille à une époque qu'il désigne, ei qu'il y
( 70) parviendra le long d'un canal qu'il assure exister du petit doigt à l'oreille.
Il est inutile de citer un plus grand nombre de pareilles erreurs , et il serait d'autant plus déplacé d'en accumuler ici le fastidieux assemblage, que ce n'est pas à ceux qui nient l'existence de cette faculté à prouver leur opinion , mais bien à ceux qui prétendent qu'elle existe à en fournir des exemples -, or, c'est ce qu'ils n'ont pas fait jusqu'ici. Pour moi, je déclare que dans aucun des ouvrages des magnétiseurs , je n'ai trouvé de faits qui pussent entraîner ma conviction, et que tous les somnambules que j'ai pu observer étaient bien évidemment dépourvus de la vue intérieure.
Au reste , si les somnambules ne voient pas l'intérieur de leur corps de la manière que l'entendent les magnétiseurs , comme s'ils l'apercevaient de leurs jeux , il n'en est pas moins vrai qu'ils ont sur l'état de leurs organes internes des aolions dont nous manquons absolument dans l'état de veille , mais qui sont très-différentes de celles qui pourraient résulter d'une véritable vue intérieure.
Le somnambule a la conscience des fonc-* tions intérieures sans avoir la vue des organes qui les exécutent., comme nous avons, connais-.
sance des mouveraens produits par les muscles de la vue extérieure, sans que le sentiment qui nous en avertit nous apprenne rien sur la couleur , la forme ou les dimensions de ces muscles. 11 serait inutile d'objecter que si on admet que les somnambules puissent voir sans le secours des yeux des objets placés hors d'eux, il faut reconnaître qu'il leur doit être plus facile encore de voir ce qui tient à leur organisation que ce qui leur est étranger ; car à cela , je répondrai que je ne prétends pas examiner si la faculté que je rejette est plus ou moins probable que telle autre que je pourrais admettre chez les somnambules , puisqu'il n'est pas question ici de discuter pour savoir ce qui peut être vraisemblable, mais de chercher ce qui est vrai. Que tout ce que je peux dire relativement à la faculté contestée , c'est que je ne connais aucun fait cité par les magnétiseurs qui puisse le prouver (i), et
(i) On pourra me dire que si les magnétiseurs n'ont pas cité de semblables faits , Petetin a rapporté une observation qui prouve en faveur de la faculté que je ne veux pas admettre ; et il est vrai que sa première malade lui dit qu'elle voyait son cœur séparé en quatre cavités, qu elle distinguait la différence du sang dans la cavité droite et dans
qu'elle n'existait certainement dans aucun des somnambules chez lesquels j'aurais pu être à même de la constater.
Je termine en disant un mot d'une autre objection qu'on pourrait me faire en faveur de la vue intérieure. Cette objection consisterait à dire que les prédictions faites par les somnambules comme devant être une suite de ce qu'ils prétendent voir dans leur intérieur, s'accomplissent presque toujours avec exactitude, et qu'on doit conclure de l'accomplissement du pronostic, la justesse du diagnostic sur lequel il est fondé. Mais nous ferons voir par la suite que quelqu'opinion qu'on adopte sur la faculté de prévision , cette opinion ne doit avoir aucune influence sur le jugement qu'on peut porter de la vue intérieure dont la première faculté, suivant moi, est tout à fait indépendante (i).
la cavité gauche ; qu'elle voyait les vaisseaux qui partaient de chaque côté , et ce qu'elle dit là dessus est très-juste ; mais que peut prouver cette observation isolée ? N'est-il pas naturel d'attribuer les nouvelles connaissances de la malade à la réminiscence , que nous verrons avoir une si grande influence sur les facultés des somnambules , et sur les notions extraordinaires qu'ils paraissent avoir pendant leur sommeil? (i) J'ai été a même de faire une observation qui montre
Ce serait ici le lieu de parler du fluide que les somnambules croient voir sortir des doigts de leur magnétiseur; mais comme je traiterai la même question ailleurs , je crois devoir renvoyer le lecteur à ce que je dirai plus tard, où je ferai voir que le témoignage des som-
que très-souvent les somnambules , dans ce qu'ils disent relativement à leur organisation intérieure , ne sont guidés ni par une véritable vue intérieure , ni même par des inspirations instinctives , mais que leurs prétentions sur ce point ne sont que le résultat de leurs préjugés dans l'état de veille ou de faux calculs de leur intelligence.
On me montrait une somnambule qui , disait-on , possédait à un haut degré la faculté de voir l'intérieur de son corps. Yoici les questious que je lui fis, et les réponses que j'en reçus : Voyez -vous votre cœur? — Oui. — Le voyezvous partagé en deux cavités ? — Oui , j'en vois une à droite et l'autre à gauche. — Voyez-vous le sang qui se trouve dans chacune d'elles? — Oui. — Hé bien, dites -moi si ce sang est de même couleur dans l'une et dans l'autre? — Oui , me répondit-elle encore d'un ton affirmatif , et pour preuve , piquez ici , piquez là (elle montrait successivement le bras droit et le bras gauche) , c'est toujours le même sang : réponse qui montre que cette femme se persuadait que s'il y avait deux cavités au cœur, l'une devait fournir du sang à droite, et l'autre à gauche ; de sorte que voyant que le sang était le même des deux côtés du corps , elle en concluait que dans les deux cavités il ne pouvait différer. Cet exemple n'est pas le seul du même genre que je pourrais citer.
(74) î>ambules ne doit être compté pour lien sur ce sujet.
Les somnambules ne peuvent recevoir d'autres impressions que celles qui sont en rapport avec la série des idées dont ils s'occupent; ainsi un somnambule entendra la réponse à une question qu'on lui aura faite , mais il n'entendra ce qu'on lui dijfa , qu autant qu'on lui parlera sur ce qui fait actuellement le sujet de ses pensées.
11 en est de même pour la vue; nous avons fait remarquer que le somnambule de l'Encyclopédie , distinguait jusqu'aux lettres qu'il formait quand il les regardait , tandis qu'il ne s'apercevait pas de la présence de celui qui l'observait , ni du carton qu'il avait sous les yeux.
Le goût chez lui donnait aussi lieu à la même remarque , comme il est évident par ce qu'on dit des pastilles qu'il crachait quand on les lui mettait dans la bouche sans qu'il en demandât, tandis qu'il les trouvait très-bonnes quand il les avait demandées.
Le toucher est aussi pour l'ordinaire entièrement suspendu dans te somnambulisme parfait 5 et plus de la moitié des somnambules que j'ai observés étaient absolument ÛX-
(?5) sensibles sur toute la surface de leur corps,
On trouve dans le tome x de la Bibliothèque médicale , plusieurs exemples de somnambulisme, et entre autres, celui d'une femme qui , pendant son sommeil , était insensible même aux coups de fouet donnés à nu sur ses épaules. Qn poussa la cruauté jusqu'à frotter sa peau de miel , pour l'exposer ainsi aux rayons d'un soleil ardent , et pourtant elle ne donna aucun signe de douleur, tant qu'elle fut en somnambulisme ; mais à son réveil , elle souffrit beaucoup et se plaignit amèrement de la manière dont on avait abusé de son état.
Le somnambule Castelli ayant placé sa main dans la flamme d'une chandelle , ne donna aucun signe de sensibilité.
Nous verrons dans la suite quel rôle a joué cette insensibilité parmi les convulsionnaires de saint Médard , et quelques autres crisiaques , chez lesquels elle était portée au plus haut degré , et qui cherchaient à s'en prévaloir comme d'un caractère surnaturel.
Mais lorsque les somnambules sont portés , par le cours de leurs idées , à rechercher les impressions tactiles, Ces impressions peuvent acquérir chez eux une délicatesse extraordinaire,
(76) comme nous le verrons quand nous parlerons du somnambulisme symptoraatique.
Lorsque les somnambules reçoivent ainsi quelques impressions externes, il est important, dans chaque cas particulier, de constater si c'est par l'intermédiaire des sens dont nous jouissons dans l'état de veille , ou si c'est par le moyen d'une disposition inconnue et particulière à l'état où ils se trouvent; car il paraît que les deux cas peuvent arriver , et qu'on a vu des somnambules se servir de leurs yeux pendant le sommeil , comme ils l'auraient fait pendant le jour. J'ai vu des somnambules artificiels qui , sans s'éveiller , ouvraient ainsi leurs yeux à volonté; il faut néanmoins être averti que le plus souvent, quand les yeux sont ouverts pendant le somnambulisme, ils sont en même temps fixes et insensibles.
Pour les autres sens c'est absolument la même chose ; quand les somnambules entendent, flairent , goûtent , c'est tantôt au moyen des organes ordinaires, et tantôt d'une manière tout à fait différente.
Le siège des sensations peut être transporté dans plusieurs parties du corps (i) , mais , à ce
(i) Voyez ci-dessus les expériences de Petetin,
(77 ) qu'il paraît, plus particulièrement au bout des doigts et des orteils , et surtout dans la région de l'estomac.
Il est surtout très -important de noter la grande influence que peut, avoir l'imagination des somnambules sur les sensations qu'ils éprouvent; on rêve en effet dans le somnambulisme aussi facilement que dans le sommeil ordinaire, et mille illusions peuvent se mêler tout à coup dans cet état, aux perceptions réelles dont nous venons de parler.
J'ai vu une jeune personne somnambule spontanée, mais dont on était parvenu à provoquer les accès au moyen des procédés magnétiques, offrir plusieurs exemples de ces erreurs de l'imagination. Les visions chez elle n'étaient pas continuelles , mais elles venaient souvent se mêler à l'état de calme le plus parfait Un jour elle était endormie au milieu
d'un salon, dans lequel se trouvaient un assez grand nombre de personnes avec lesquelles elle parlait tranquillement des choses les moins propres à effrayer. Quoiqu'elle eût les yeux fermés , et qu'elle ne connût pas la chambre dans laquelle elle se trouvait , elle y marchait tranquillement , évitant assez bien les meubles et les chaises qui se trouvaient sur son passage.
( 78) Tout à coup elle cessa de répondre , elle s'af-* rêta , et sa physionomie prit une expression de terreur; tout son corps tremblait, ses bras étaient étendus comme pour écarter un fantôme, et elle s'écria avec l'accent de l'émotion la plus vive: « La voiîà! la voilà ! voilà aussi le pauvre M***. » Le magnétiseur faisait tout son possible pour la calmer; il y parvint enfin, en l'assurant qu'il n'y avait rien dans la chambre de ce qu'elle croyait y voir; mais ce ne fut pas sans beaucoup de peine , et elle resta longtemps émue de la vision des spectres; car les deux personnes dont la vue l'avait frappée étaient mortes depuis long- temps.
Non seulement l'objet imaginé produit sur le somnambule la même impression momentanée que s'il était présent , mais encore les effets qu'il détermine sur son organisation sont absolument les mêmes; témoin ce qui arriva au somnambule de l'Encyclopédie, lorsque croyant nager dans l'eau froide au milieu de l'hiver, il éprouva tous les accidens qui auraient pu résulter d'un froid réel très-intense.
On a pu voir par les exemples cités plus haut de Gastelli , de Negretti , et de cette jeune somnambule qui ne pouvait voir pendant son sommeil que dans l'obscurité la plus profonde &
( 79) combien la persuasion du somnambule peut avoir d'influence sur le mode même des sensations, et la possibilité de recevoir les impressions.
Le somnambulisme est contagieux par imitation, et cette propriété joue un grand rôle, surtout dans les deux dernière espèces.
Le docteur Pezzi, dans un ouvrage publié en italien (i), rapporte que sonnevcn , à îa suite de la lecture répétée de l'histoire du somnambulisme de Castelli, fut lui-même atteint de celte affection , et qu'il présenta des phénomènes absolument sembables à ceux qui sont rapportés dans cette histoire. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que le docteur ayant chargé un jeune domestique d'accompagner son ne veu pendant les accès et de veiller sur lui, ce domestique fut bientôt lui-même atteint de somnambulisme, et donna ainsi une nouvelle preuve de l'influence de l'imitation sur la production de cet état.
De tous les caractères du somnambulisme , il n'en est aucun qui soit aussi fréquent que l'ou-
(i) L'ouvrage a pour titre Scretli di medico argomento del Pietro Pezzi, in Venezia , 1 8i3 , et la relation du somnambule dont il s'agit est intitulée Storra di uno stranissimo somnambulismo.
bli au réveil de tout ce qui s'est passé pendant l'accès. Il ne faut pourtant pas regarder ce phénomène comme absolument constant, et on trouve à cet égard des exceptions même dans l'espèce qui nous occupe.
Le somnambule de Gassendi , dont nous avons plus haut rapporté l'histoire , gardait en s'éveillant le souvenir des lieux qu'il avait parcourus, et celte connaissance lui était trèsutile , lors qu'ouvra nt les yeux au milieu de la nuit , il était obligé de tâtonner pour reconnaître l'endroit où il se souvenait d'être venu pendant son sommeil.
La faculté dont il est ici question est presque toujours soumise à la volonté du somnambule , et il suffit qu'il veuille pendant son sommeil garder le souvenir de ce qui lui arrive , pour qu'il le trouve clairement tracé dans sa mémoire au réveil. C'est probablement ainsi que le somnambule de Gassendi se rappelait les lieux qu'il avait parcourus , et il aurait été curieux de savoir s'il conservait en même temps la mémoire de ses pensées et de toutes ses actions.
De tous les somnambules, ce sont ceux de la quatrième espèce (ceux qui ont passé pour inspirés ) , qui ont présenté le plus d'excep-
tions sous le rapport de l'oubli au réveil. Je suis persuadé que cela tient à ce que cet oubli ayant été donné autrefois comme une preuve de l'influence du diable , ils faisaient usage de leur volonté pour conserver un souvenir qu'ils pouvaient opposer à leurs adversaires.
Dans le somnambulisme artificiel, comme dans les trois autres espèces, on observe presque toujours l'oubli au réveil ; mais rien pourtant n'est plus commun que de voir les somnambules se rappeler à volonté, ou par suite de l'injonction faite par celui qui les dirige, différentes circonstances de leur sommeil qu'il leur importe de connaître.
Ajoutons à ce que nous venons de dire sur le somnambulisme essentiel , quelques considérations sur un phénomène psychologique important qui modifie tous les autres et caractérise cet état mieux qu'aucun d'eux : je veux parler de l'inertie morale dans laquelle se trouvent les somnambules.
Par l'expression inertie morale , je désigne une diminution de l'activité morale , d'où résulte pour le somnambule une absence plus ou moins complète de la force d'attention et de la faculté de réflexion (i), par conséquent
(i) Je prends ici le mot réflexion dans le sens que lui a
l'impossibilité de se replier sur lui-même pour reconnaître l'état dans lequel il se trouve ; de là vient que le somnambule, abandonné à luimême r s'ignore entièrement, et qu'il ne peut avoir aucune influence sur la manifestation des facultés qu'il est susceptible de présenter. La même inertie fait encore que le somnambule, au moment où il s'endort, ne témoigne aucun étonnement du changement qui se fait subitement en lui. Ce phénomène est , au reste, tout à fait semblable à ce qui nous arrive tous les jours dans le sommeil ordinaire relativement aux songes. Nous sommes, en effet, toutes les nuits affectés dans les rêves par des sensations bizarres et incohérentes qui ne manqueraient pas de produire en nous la plus grande surprise dans l'état de veille , mais qui ne nous causent alors aucun étonnement (i).
donné Loke , c'est-à-dire comme désignant la faculté qui nous fait reconnaître les opérations qui se passent en nous ; c'est elle qui nous apprend, en nous découvrant nos propres actes, ce que c'est que penser, comparer, savoir, douter, etc.
(i) Je me suis mille fois abandonné au sommeil avec l'idée d'éviter d'être le jouet des illusions des songes, et autant de fois mes efforts ont été inutiles. Aussitôt que j'étais endormi , l'apparition la plus invraisemblable me frappait sans qu'il me fui possible d'échapper à l'erreur.
Il me semble que ceux qui se sont laissés aveugler au point
Dans ces deux cas, nous devons reconnaître les effets qui résultent de l'absence de' cette forced'attention,aumoyen de laquelle l'homme éveillé se rendrait compte des nouvelles facultés du somnambulisme, et échapperait aux illusions dont l'homme endormi est le jouet.
C'est au moyen de l'activité morale que dans la veille nous pouvons suivre une série d'idées déterminée , et écarter celles qui ne se rattachent pas à l'objet que nous nous proposons d'examiner. Dans les songes et dans le somnambulisme , la succession des idées se fait tout autrement.
Une sensation qui , frappant un homme éveillé, déterminerait chez lui un acte d'atiention, ne produit pendant le sommeil qu'une
de méconnaître en nous la liberté morale, devraient être désabusés par la considération de l'état de songe , si propre à nous faire sentir ce que nous serions sans elle. Qu'ils me disent donc comment il se fait que tant que je serai éveillé, je resterai capable de conserver une idée (comme celle de ne pas me laisser à l'illusion) , même à la vue du spectacle le plus attachant; tandis que dès je suis endormi , je me trouve le jouet de mille illusions. Ainsi, par exemple , fermant les yeux dans ma chambre , je me verrai en un instant transporté dans un palais magnifique , dans un jardin délicieux , sans que le moindre retour sur moi-même soit produit par ce changement subit de situation*
(84 ) réaction semblable à celle qu'occasionne un bruit violent qui nous frappe subitement ; une première impression en réveille une seconde , celle-ci une troisième , de sorte qu'il s'établit entre les impressions du somnambulisme et des songes, une liaison indépendante de la volonté.
L'inertie morale , dans le somnambulisme comme dans le sommeil, n'est pas telle pourtant que dans chacun de ces états quelques réflexions ne se mêlent à la série des percep lions fortuites; souvent même nous gardons le souvenir de celles que nous faisons dans les songes. Mais ces réflexions portent presque toujours sur les impressions reçues, et rarement sur les facultés dont nous jouissons, car l'acte en vertu duquel nous repliant sur nous-mêmes , nous reconnaissons l'existence de nos facultés , ne peut être que le résultat du plus haut degré de la faculté de penser -7 et pourtant nous pouvons pendant le sommeil aller jusqu'à douter de ce que nous voyons, et nous demander si tout ce qui nous affecte n'est pas le résultat d'un rêve : la même chose a lieu dans le somnambulisme.
De même que le principal phénomène physiologique du sommeil est l'engourdissement
des organes, le principal phénomène psychologique consiste dans l'inertie morale ; et l'activité du cerveau se trouvant en opposition avec ces deux phénomènes, produit une multitude de sensations qui ne déterminent, aucun mouvement , et que n'accompagne aucun acte d'attention.
Dans le sommeil ordinaire, l'exercice des sens extérieurs n'est pas tellement suspendu que plusieurs impressions ne puissent encore être transmises à l'âme. Nous pouvons entendre un bruit, flairer une odeur, etc., sans nous éveiller- seulement les sensations que nous recevons ainsi déterminent l'apparition de certains songes ou se mêlent à ceux qui occupent déjà. Aussi, dans le sommeil, le rappel partiel de l'activité morale peut également être occasionné , soit par les images créées par l'action spontanée du cerveau , soit par les impressions extérieures. Dans tous les cas, l'excitation des sens ou le retour*, dû» l'activité morale ne peuvent être portés à un degré un peu fort dans les songes sans produire le réveil.
Il n'en est pas de même dans le somnambulisme, car le somnambule peut recevoir les impressions du dehors de différentes manières;
( 86 ) il peut en être affecté très -vivement ; il peu! même y donner un d egré d'attention trés-élevé, sans que le réveil en résulte.
Nous expliquerons plus tard à quoi tient celte différence.
C'est l'inertie morale qui cause chez plusieurs somnambules l'imprévoyance avec laquelle ils répondent à toutes les questions qu'on leur fait , quelque intérêt qu'ils puissent avoir d'ailleurs à se taire. Au reste, l'abus qu'on peut faire à cet égard du somnambulisme n'est possible qu'envers les somnambules abandonnés à eux-mêmes : l'habitude de parler dans le sommeil rend ceux qu'on a exercés pendant quelque temps à la conversation , beaucoup plus aptes à la réflexion. Les paroles des interlocuteurs fixent leurs idées , les rappellent à un même but, et les rendent , sous ce rapport , de plus en plus semblables à l'homme éveillé.
L'inertie morale a aussi la plus grande influence sur l'état des facultés intellectuelles dans le somnambulisme , c'est à elle qu'on doit attribuer les actes extravagans de ceux qui entreprennent des actions périlleuses sans aucun motif raisonnable. J'ai vu une femme qu'on faisait tomber à volonté en somnamlm-
(87 ) ftstrre, au moyen des procédés du magnétisme animal, et qui autrefois avait été atteinte de somnambulisme essentiel. Comme j'appris que dans ce temps-là elle marchait toutes les nuits sur les toits, je lui demandai ce qui la portait alors à exposer ainsi sa vie. Elle me dit que c'était souvent dans l'intention d'aller chercher un clou, une épingle qu'elle avait aperçue dans la journée, ou qu'elle voyait pendant son sommeil.
Dans l'état de veille, la moindre attention aurait suffi pour empêcher cette femme de s'exposer ainsi pour de pareils motifs; mais dans l'état de somnambulisme , l'idée d'atteindre ce qu'elle désirait , opérait seule sur elle sans qu'il s'en présentât aucune autre qui pût la contrebalancer.
Pour être à portée de se faire une idée exacte de l'influence que peut avoir l'inertie morale sur l'état des fonctions intellectuelles dans le somnambulisme , il faut savoir d'une manière positive le rôle que joue la volonté dans les différentes opérations de notre esprit.
Or , si on y réfléchit avec attention , on pourra facilement reconnaître que dans tout raisonnement il faut soigneusement distinguer les rôles que jouent la volonté et Pin-
telligence. La volonté est active, elle dirige notre attention sur les différentes parties du jaisonnement pour qu'elle les rapproche successivement, qu'elle les considère en même temps , et que l'esprit en leur présence , prononce sur leurs rapports ; nous sommes , au contraire , passifs relativement aux opérations de l'intelligence , et il suffit que nous fixions notre attention sur deux perceptions qui affectent en même temps le cerveau , avec la volonté de connaître leur rapport , pour que nous acquérions aussitôt la connaissance de ce rapport.
On me demandera peut-être si la volonté seule serait capable de diriger l'attention d'une manière convenable sur les différens objets qu'elle doit parcourir dans la formation d'un long raisonnement ? Sans doute la volonté seule sans l'intelligence serait incapable d'arriver à la vérité ; nous ne pouvons chercher une vérité qu'autant que nous l'avons déjà entrevue; et quand nous passons d'un des anneaux de la chaîne à l'autre, ne perdant jamais de vue le point où nous voulons arriver , la lumière que noire esprit vient de répandre sur les propositions précédentes, nous éclaire continuellement et sert à diriger notre marche.
Quelquefois une sensation, un besoin, un désir sont les premiers mobiles qui nous déterminent à la recherche de la vérité, en fixant notre attention sur des objets entre lesquels nous avons intérêt de connaître quelque rapport.
Les considérations précédentes nous mettent à même d'apprécier l'influence que peut avoir sur l'exercice des fonctions intellectuelles la diminution plus ou moins grande de l'activité morale. JXous voyons comment son absence absolue doit jeter dans un état d'aliénation complète , état dans lequel pourtant le cerveau continuant ses fonctions d'une manière désordonnée , peut spontanément produire des éclairs d'intelligence, qui n'en réveillent l'activité du mol qu'autant qu'il en faut pour en être témoin , ou qui quelquefois même brillent tout à fait à son insu. Ce cas est pourtant le plus rare, et ordinairement le somnambule, averti des singuliers résultats du travail de ses fibres cérébrales , rêve une cause qu'il personnifie et à laquelle il les attribue.
Si la liberté morale existe a un degré un peu plus élevé , elle donne plus de suite aux idées en les réglant et en les dirigeant ; le somnambule peut alors échapper à l'illusion
(90) qui le porte à attribuer ce qui se passe en lui à des fantômes créés par son imagination et avoir conscience de lui- même ; mais dans ce cas , le travail des libres cérébrales donne en général des résultats moins étonnans.
Quand enfin dans le somnambulisme l'énergie morale est à peu près au degré où nous en jouissons dans la veille, les phénomènes se rapprochent de plus en plus de ceux qui appartiennent ordinairement à cet état; L'intelligence n'a plus rien qui puisse surprendre , les illusions cessent , et on peut , au milieu du calme et de la tranquillité, observer à loisir les facultés nouvelles qui se présentent. C'est ce qui arrive presque toujours dans le somnambulisme artificiel , quand on n'en a pas encore abusé en tombant dans les erreurs que je signalerai bientôt. Au reste, comme la liberté morale est toujours un peu plus limitée dans le somnambulisme que dans la veille, et comme d'ailleurs le somnambulisme n'existe jamais sans une légère exaltation cérébrale , on y remarque toujours une certaine tendance aux illusions et aux rêves, dont il est très-important de se méfier.
Après avoir parlé avec autant de détail du somnambulisme essentiel , il me reste à le con-
( 9i ) sidérer sous le point de vue thérapeutique , et à indiquer la meilleure marche à suivre pour guérir ceux qui en sont atteints. On conseille ordinairement d'employer des moyens violens pour produire un réveil subit , et de les répéter chaque nuit jusqu'à ce que les accès de somnambulisme aient complètement cessé de se reproduire ; mais on doit bien se garder de suivre un pareil conseil.
i° Si la sensibilité est complètement éteinte, tous les moyens employés pour provoquer le réveil seront infructueux ;
20 Le réveil subit, quand il est possible de le déterminer instantanément , entraîne des inconvéniens assez graves ;
5° Le somnambulisme étant souvent le résultat d'une crise salutaire de la nature, on n'est jamais sûr de ne pas nuire au malade en le supprimant ;
4° Enfin, dans tous les cas, la suspension subite d'une habitude, de l'économie animale contractée depuis long-temps , ne peut jamais avoir lieu sans danger.
Ce qu'il y a de mieux à faire avec les somnambules , c'est de chercher à se mettre en rapport avec eux en entrant dans le cours des idées qui les occupent pendant leurs accès,
(90 pour les diriger d'une manière raisonnable. Si on ne peut en venir à bout, il faut, quand ils sont éveillés, les pénétrer de l'idée de fixer, pendant le sommeil, leur attention sur vous , et surtout les engager à penser à vous en s'endormaut; alors il arrive presque toujours qu'ils répondent quand on les interroge.
Si tous ces moyens sont insufïisans, il ne faut pourtant pas désespérer d'établir le rapport avec les somnambules en état de crise; on y réussit presque toujours en employant sur eux , dans l'état de veille , les procédés du magnétisme animal. Ordinairement ceux qui sont atteint de somnambulisme essentiel s'endorment sous l'influence de ces procédés, et il suffit ensuite de faire usage de l'ascendant qu'a toujours le magnétiseur sur celui qu'il a endormi pour empêcher le retour desaccès; ou bien si le somnambule juge qu'on ne pourrait les supprimer sans danger, faire cesser au moins les courses ou les autres habitudes qui pourraient entraîner des accidens. Le plus sûr est, dans tous les cas, de remplacer l'accès de somnambulisme de la nuit par un sommeil qu'on provoque chaque jour au moyen des procédés du magnétisme animal. Celui-ci ne peut avoir aucune espèce d'inconvénient; car le somnam-
(93 ) bule, guidé, comme nous le verrons bientôt, et soutenu par celui qui Fa endormi , jouit d'assez de raison pour qu'on n'ait plus à craindre les actes extravagans qui rendent quelquefois le somnambulisme essentiel dangereux.
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