‹ Traité du somnambulisme, et des différentes modifications qu'il présenteChapitre 4 sur 13 · DU SOMNAMBULISME SYMPTOMATIQUE · texte numérisé non relu

DU SOMNAMBULISME SYMPTOMATIQUE

Je commencerai par citer un exemple de cette espèce de somnambulisme. L'observation en est consignée, par Sauvages, dans YHis-> toire de V Académie des sciences, an 1742. Il s'agit d'une jeune personne âgée de vingt ans, qui fut attaquée, en 17^7, d'une catalepsie histérique , à laquelle se joignirent bientôt des accès de somnambulisme.

«Dans le mois d'avril 17 37, dit l'auteur, il se joignit à la catalepsie cette autre maladie dont elle eut plus de cinquante attaque , dans lesquelles on distinguait trois temps ; le commencement et la fin étaient des catalepsies parfaites ; l'intervalle, qui durait quelquefois un jour entier, ou du matin au soir, était rempli par la maladie que les filles de la maison appelaient accident vif, donnant le nom d'accident mort à la catalepsie. On va voir des pbé-

(SP) îiomèncs , ajoute Sauvages, que j'aiiiais cri? simulés si je ne m'en étais assuré par mille épreuves. Ce que je dis d'une attaque doit s'entendre , à quelques circonstances près, de toutes les autres. Le 5 avril i 7^7 , visitant l'hôpital , à dix heures du matin , je trouvai la malade au lit, la faiblesse et le mal de tête l'y retenaient ; l'attaque de catalepsie venait de la prendre , et la quitta en cinq ou six minutes : ce que l'on reconnut , parce qu'elle bâilla , se leva sur son séant , et se disposa à la scène suivante. Elle se mit à parler avec une vivacité et un esprit qu'on ne lui voyait jamais hors de cet état. Elle changeait quelquefois de propos , et semblait parler avec quelques amies qui s'assemblaient autour de son lit. Ce qu'elle disait avait de la suite avec ce quelle avait dit dans son attaque du jour précédent. Elle répéta mot pour mot une instruction en forme de catéchisme, qu'elle avait entendue la veille , et elle en fit des applications morales et malicieuses à des personnes de la maison , qu'elle avait soin de désigner sous des noms inventés, accompagnant le tout de gestes et de mouvemens des yeux qu'elle avait ouverts , enfin avec toutes les circonstances des actions faites dans la veille; et cependant elle était fort endor*

(96) mie. Celait déjà un fait bien avéré ; mais prévoyant que je n'oserais jamais l'assurer, à moins que je n'eusse fait mes preuves en forme , je les fis sur tous les organes des sens; à mesure qu'elle débitait tous ces propos , un coup de la main appliqué brusquement sur son visage, le doigt porté rapidement contre l'œil , une bougie allumée et approchée assez près de ces organes pour brûler les cils des paupières , une personne cachée qui poussa tout à coup un grand cri près de son oreille , et qui fit un grand bruit avec une pierre portée contre le chevet de son lit, de l'eau-de-vie, de l'eau de sel amoniac portées sous les yeux et introduites dans la bouche , la barbe d'une plume, ensuite le bout du doigt appliqué sur la cornée même, le tabac d'Espagne soufflé dans le nez , les piqûres d'épingles , les contorsions des doigts , tous ces moyens furent nuls,- et la malade ne donna pas la moindre marque de sentiment.

«Peu de temps après elle se leva; je m'attendais à la voir heurter contre les lits voisins; mais elle enfila sa ruelle et tourna à propos r évitant les chaises qui se trouvaient là , les cabinets ; et ayant fait un tour dans la salle , elle enfila dé nouveau sa ruelle sans tâtonner; elle se mit au lit , se couvrît , et peu de temps après

(97 ) elle redevint cataleptique , ensuite elle sortît comme d'un profond sommeil ; et connaissant, à l'ail des assisians, qu'elle avait eu ses accidcns, elle fut extrêmement confuse et pleura le reste de la journée , ne sachant d'ailleurs rien de ce qu'elle avait fait ou dit dans cet état. » Vers la fin de mai de la même année , tous les accidens disparurent, et il n'y a guère d'apparence que les remèdes aient produit cette disposition. L'auteur ajoute qu'il apprit que la malade avait eu quelques rechutes , mais que les accès de catalepsie étaient revenus cette seconde fois moins fréquens et moins forts. Le somnambulisme , qui avait disparu à l'instant de la guérison , reparut aussi au moment de la rechute; mais il était moins parfait , et la malade n'était plus d'une insensibilité aussi complète.

Du perfectionnement de la mémoire.

Parmi les phénomènes que présentait celle somnambule , on doit surtout remarquer ce que dit Sauvages du développement de sa mémoire pendant les accès. Elle répéta , dit-il , mot pour mot une instruction eu forme de catéchisme, qu'elle avait entendu la veille; ce

(9«) que sans doule elle n'aurait pas été capable de faire dans son état ordinaire (i).

Le développement de la mémoire est plus fréquent dans le somnambulisme symptomatique que dans toute autre espèce, et on en trouve un exemple remarquable dans l'ouvrage du docteur Pezzi, que nous avons déjà cité précédemment. Le jeune somnambule , son neveu , dont il donne l'histoire , avait un jour cherché à se rappeler un passage d'un discours sur l'Enthousiasme dans les beaux-arts , et ses efforts pour cela avaient été inutiles dans l'état de veille : mais étant tombé en somnambulisme , non seulement il retrouva ce passage , mais encore il cita le volume, la page, l'alinéa , enfin les lignes elles-mêmes sans avoir rien sous les yeux.

Le même somnambule écrivit , pendant ses accès, l'histoire du commencement de sa maladie. « Il est étonnant , écrivait au docteur Pezzi le docteur Ghirlando , qui le soignait alors , comme il se rappelle les plus légères

(i) Il faut pourtant faire attention que comme Sauvages n'était probablement pas là la veille pour entendre l'instruction dont il s'agit , il a été obligé de s'en rapporter sur ce qu'il dit aux témoignages de ceux qui entouraient la malade , et qui auront pu mettre de l'exagération dans leur rapport.

(99) circonstances , et comme Tordre et la clarté régnent dans cette histoire , quoique écrite en étal de maladie »

Petetin rapporte , d'une de ses cataleptiques en somnambulisme, un fait bien plus étonnant. Il dit dans son Electricité animale ? page i56 : « Je tentai dans l'accès suivant , une expérience à laquelle j'avais pensé , mais qui m'avait toujours échappé ; je portai un doigt sur l'épigastre de la malade, et je lu3 sans articuler une tirade de plus de cinquante vers français qu'elle ne connaissait pas ; je lut demandai ensuite si elle pouvait les réciter. — Oui certainement... Elle les répéta tous sans hésiter, ou plutôt elle les déclama sans faire une seule faute. Cette demoiselle n'avait qu'une mémoire très-ordinaire -, il lui aurait fallu au moins deux jours d'application pour les apprendre. Je ne pus la voir dans l'accès suivant ; mais sa tante, fdle d'un grand mérite, m'apprit le lendemain qu'en lui parlant de ces vers elles les avait récités sans hésiter.

On trouve un grand nombre de faits analogues dans les relations de \ somnambulisme artificiel , et on y voit à chaque instant les malades endormis se souvenir des choses dont ils ont perdu la mémoire dans l'état de veille , on

( IQO )

bien se rappeler , après plusieurs semaines ^ mot pour mot, des ordonnances très-compliquées ; j'ai été souvent témoin de ce phénomène.

M. Deleuze , dans son Histoire critique du magnétisme animal y rapporte un fait très-intéressant ; il l'observa sur le premier des malades qu'il fit tomber en somnambulisme. C'était un jeune homme qui, dans son enfance, avait passé deux ans à Candie , mais qui, à l'époque où il fut magnétisé , avait tout à fait oublié la langue de ce pays. 11 dit pourtant un jour à l'auteur que si, en somnambulisme, il se trouvait avec quelqu'un qui la sût, il la parlerait avec plaisir. M. Deleuze ne pouvait Vérifier le fait , et fut obligé de se contenter de la seule assertion de son malade sur ce sujet. Mais sur le champ il put acquérir la preuve du perfectionnement de sa mémoire pendant le somnambulisme; car lui ayant demandé s'il se souvenait , dans cet état, des livres qu'il avait lus à Candie , il répondit qu'il se rappelait 40b ceux qui l'avaient affecté; qu'il avait lu , à l'époque dont il était question, quelques passages d'un livre bien triste, et qu'il lui avait fait beaucoup d'impression; qu'il n'en savait pas le titre , mais que tout ce

qui! en avait Lu était dans ce moment présent à son esprit. Sur la prière de M. Deleuze , il se mit à réciter un passage (c'était la nuit de Narcisse d'Young , et il la récitait précisément comme s'il V avait relue. Arrivé chez moi . dit l'auteur, je vérifiai qu'il eu avait récité environ deux pages , et je ne crois pas qu'il en eût changé un seul mot.

On conçoit tout de suite combien le développement de la mémoire doit avoir d'influence sur le langage des somnambules, et comment des expressions , môme celles qui ne leur sont pas familières , peuvent , en revenant d'ellesmêmes à leur mémoire, rendre lear élocution plus nette et plus facile. Ceci peut , jusqu'à un certain poiut , expliquer plusieurs faits qui d'abord paraissent tout à fait incroyables, comme quand on raconte que quelques hommes se sont mis tout à coup à parler une langue étrangère. Le fait serait vraiment miraculeux et hors de toute explication s'il s'agissait d'une langue entièrement inconnue à celui qui la parle ; mais il n'en est pas ainsi lorsque l'individu a déjà quelque notion de la langue dans laquelle il s'exprime ; qu'on paysan d'une province où l'on parle un patois différent de la langue française, qui ne peut parler cette langue dans F état ha-

bhueî , mais qui l'entend , devienne tout à coup, soit dans un état d'exaltation produit par l'enthousiasme qu'inspire une secte nouvelle , soit dans un état de délire produit par une maladie , capable de parler facilement la langue française; qu'il déclame avec vivacité et avec chaleur sur le sujet qui l'occupe , comme on raconte que cela s'est fait dans différentes circonstances , c'es't sans doute un phénomène bien remarquable , mais il n'a rien de miraculeux.

On trouve une multitude d'observations semblables dans l'histoire des différentes sectes , et l'exaltation- que produit le délire dans certaines maladies en offre souvent aussi des exemples. M. Moreau de la Sarthe raconte > dans l'article Me decine mentale de l'Encyclopédie méthodique ? qu'il a traité un enfant de douze ans qui n'avait jamais eu connaissance que des premiers élémens de la langue latine, et qui , dans les accès d'une fièvre maligne , se mit à parler cette langue avec une pureté et une élégance qu'on ne pourrait remarquer que dans ceux qui seraient le plus versés dans sa pratique. Toutes les facultés intellectuelles de cet enfant étaient , au rapport de l'observateur, notablement augmentées, et il n'était pas re-

( io5) connaissable , tant il était devenu capable d'exprimer avec force et éloquence les sentimens de reconnaisance qu'il éprouvait pour ceux qui lui donnaient des soins.

Jean Huait, dans le premier chapitre de son livre intitulé de l'Examen des esprits, raconte qu'il a entendu un laboureur affecté de frénésie faire devant lui un discours avec une aussi grande élégance et pureté de mots que Cicéron en aurait pu trouver pour haranguer en plein sénat.

Un autre frénétique , suivant Te même auteur, pendant huit jours, ne dit pas un mot qu'il ne lui trouvât sa rime (ce qui nécessitait qu'il eût dans sa mémoire une grande quantité de mots à sa disposition).

Erasme , dans son Eloge de la médecine , déclare avoir vu lui-môme un jeune homme de Spolète qui , dans des accès de manie produits par des vers , parlait fort bien allemand , et qui n'en savait pas un mot quand il était revenu à

luiO).

Guyon dit aussi qu'il a vu une femme limousine, en une lièvre ardente, parler trois

(i) On trouve un exemple tout à fait semblable dans Lcvinus, Lemnius de naturel miraculorum , liv. h, ch. 2,

jours entiers [bon et disert français, dont elle ne savait pas un mot auparavant, et quelle ne put jamais parler depuis sa guérison. Si cela se faisait par les malins esprits, ajoute l'auteur, telles maladies ne se guériraient pas par médecines purgatives ou vomitoires.

M. Virey , dans son article Magnétisme animal, du Dictionnaire des sciences médicales, cite , p. 556 : Petrus a pronensis cornmentarium ad A ris totem , sec t. 3o , qui dit avoir vu i?ne femme extatique parler latin , et devenir ensuite illettrée comme auparavant(i).

Ces exemples , dont il serait facile de grossir la liste, peuvent assez bien rendre raison de certains faits avancés de nos jours par les magnétiseurs, et qu'on ne pourrait pas comprendre^ sans une pareille considération. On

(i) Il ne faut pas perdre de Vue qu'il est très-difficile de savoir d'une manière positive jusqu'à quel point un malade a pu ou non avoir quelque légère teinture d'une langue. Sauvages raconte qu'une religieuse de Paris se mit tout à coup, daus un délire fébrile , à prononcer des mots grecs et latins. Personne, dans la communauté, ne se doutait qu'elle eût la moindre connaissance de ces deux langues , et on la crut possédée du démon, jusqu'à ce que son frère, qui était à la campagne , étant revenu auprès d'elle , fît savoir que lui-même avait donné à sa sœur les notions qui paraissaient surnaturelles.

( io5 ) rencontre un ires-grand nombre de magnétiseurs qui assurent avoir vu des somnambules qui désignent, pendant leur sommeil, les substances qui leur étaient nécessaires, et les nommer, quoiqu'ils ne connussent pas ces substances dans l'état de veille, et qu'ils n'en eussent même jamais entendu parler. Un pareil fait ne pourrait, comme je l'ai déjà dit, être expliqué en aucune manière ; mais ce qui a pu donner lieu à cette prétention , c'est sans doute seulement qu'on aura vu des somnambules nommer des substances dont ils ne savaient pas le nom dans l'état de veille, mais qui les avaient entendu autrefois nommer, et les avaient oubliées.

J'ai vu un exemple de ce que j'avance ici. Une somnambule ayant ordonné une tisane dans laquelle devaient entrer plusieurs plantes peu communes , chacun se récria sur la merveilleuse faculté qu'avait la malade de trouver des mots que, disait-on , elle n'avait bien certainement jamais entendu prononcer ; ellemême , quand elle fut éveillée , interrogée sur ce sujet , déclara ne rien comprendre à l'ordonnance qu'elle venait de dicter. Les spectateurs étaient de plus en plus en admiranon , quand une dame entra , et dit qu'elle se

( io6) rappelait fort bien que dans son enfance cette somnambule , fille d'une femme qui faisait le métier d'herboriste dans les campagnes, avait cherche avec sa mère les plantes en question. Elle ajouta quelle-même les avait accompagnées dans leurs recherches; mais tout cela remontaità une époque si éloignée, que la somnambule pouvait bien en avoir perdu le souvenir dans l'état de veille.

La prétention relative à la vue à distance peut aussi avoir été souvent produite par la vivacité avec laquelle se peignent dans l'esprit des somnambules les images des lieux, de ceux mêmes qu'ils n'ont vu qu'une seule fois, et sans en avoir paru frappés. Si un somnambule , en effet endormi dans sa chambre , et envoyé par son magnétiseur à quelques lieues de là , pour voir une personne à laquelle il s'intéresse, décrit la maison de cette personne , la disposition des appartenions , la forme et l'ameublement des chambres ; si , quoiqu'il n'ait jamais vu qu'une fois l'habitation dont il parle , il représente le tout avec autant d'exactitude que s'il avait les objets sous les yeux , on se persuadera aisément qu'il les voit en effet , on s'extasiera sur une pareille merveille, et on croira ne pouvoir manquer d'accorder la plus grande

( I07 ) confiance à ce qu'il aura dit de la personne pour laquelle il est consulté. Je sais que les partisans de la vue à distance pourront citer un grand nombre de cas dans lesquels l'observateur est entré dans des détails qui paraissent rendre la supposition que je fais inadmissible , et je leur accorderai volontiers que rien n'est plus ridicule que de croire avoir réfuté d'un seul trait une multitude de faits , en indiquant vaguement une seule cause possible d'erreur; mais j'ai voulu seulement signaler ici une des mille causes possibles d'illusion dans le cas dont il s'agit.

On trouve, dans la faculté qu'ont les crisiaques de pouvoir parler en crise les langues qu'ils ne comprendraient pas dans l'état de veille , l'explication des principaux phénomènes qui , dans le procès de la prétendue possession des religieuses de Loudun, firent condamner à mort le malheureux Grandier. Je parlerai dans la suite assez longuement de cette affaire, et je me bornerai ici à dire que si on avait connu les phénomènes dont nous nous occupons , à l'époque où on condamna le malheurex Grandier, il n'aurait pas succombé à la haine de ses ennemis ; que du moins on n'aurait pas grossi d'une manière

si honteuse pour l'humanité, la liste des assassinats juridiques. On a dit que l'admission des phénomènes que présente le somnambulisme pourrait être favorable aux idées superstitieuses ; on peut dire avec assurance tout le contraire.

La connaissance exacte de ces phénomènes, comme tout ce qui peut servir aux progrès des lumières, ne peut que contribuer à nous préserver de toute superstition , en ramenant à des causes naturelles des faits qui , si on ne connaissait pas ces causes , pourraient paraître présenter quelque chose de miraculeux.

La vérité est la source de tout bien , et l'erreur ne peut produire que le mal. Eclaironsnous donc sur les vérités quelles qu'elles soient qui se présentent à notre observation , et loin de craindre de favoriser la superstition en admettant de nouveaux phénomènes, quand ils sont, bien prouvés, soyons persuadés que le seul moyen d'empêcher les abus qu'on peut en foire, c'ets d'en répandre la connaissance.

Outre le développement de la métnoires on peut encore citer comme appartenant au somnambulisme symptomatique plus spécialement qu'à toute autre espèce , deux facultés en rapport avec la maladie qui accompagne son

( *n9 ) apparition ; ces deux facultés sont la connaissance instinctive des remèdes qui conviennent au somnambule , et la prévision des différentes modifications qui doivent survenir dans le cours de la maladie. Nous allons parler séparément de chacune de ces facultés.

De Yinstinct des remèdes.

La connaissance instinctive des remèdes est dans le somnambulisme le résultat du perfectionnement de celte faculté qui , dans l'élat de veille, modifie d'une manière plus ou moins prononcée nos goûts et nos penchans , d'après les besoins de notre organisation.

L'instinct des remèdes n'est pas une faculté qui soit particulière aux somnambules; on en trouve de fréquens exemples dans les ouvrages de médecine, et elle appartient à tous les animaux. 11 est même raisonnable deprésumer que nous n'en serions dépourvus dans aucune espèce de maladie , si les habitudes sociales ne nous avaient pas écarté de la nature , en affaiblissant l'énergie primitive de notre organisation. Quelques réflexions générales suffiront pour faire sentir combien une pareille supposition doit paraître vraisemblable.

C'est une loi générale de la nature que tout être vivant soit organisé de manière à ce que, dans quelqu'état qu'il se trouve, il tende de lui-même à l'état de santé. Cette tendance chez les animaux provient d'une liaison établie entre leurs goûts , leurs penchans et leurs besoins.

Nos goûts et nos penchans dépendent de notre organisation. C'est une proposition si généralement reconnue aujourd'hui , qu'elle est presque devenue un axiome , et on peut en reconnaître la vérité en considérant seulement au premier coup-d'œil ce que nous présentent les différentes espèces d'animaux comparés entre eux; et pour ne parler que de deux grandes classes , les animaux herbivores n'ont-ils pas une organisation bien évidemment en rapport avec le genre d'alimens qui leur plaît ? Que l'on considère leurs dents , on verra qu'ils ont seulement sur le devant de la bouche quelques incisives propres à couper les substances végétales dont ils doivent se nourrir, et que tout le reste de leur bouche est garni de dents dont la forme est plus ou moins analogue à celle de nos grosses molaires , se touchant en haut et en bas par des surfaces larges et inégales et propres seulement à broyer. Leur canal intestinal forme un grand

nombre de circonvolutions dans l'abdomen, et , par sa longueur, expose plus longtemps à Faction des vaisseaux absorbans la masse alimentaire formée de substances qui ne présentent sous un grand volume que peu de parties nutritives.

Chez les carnivores , on trouve une disposition toute contraire. Leurs dents sont pointues, acérées, et très-propres à déchirer les viandes. Leur canal intestinal est beaucoup moins long et moins sinueux que celui des herbivores; de sorte que les matières alimentaires éminemment nutritives qui doivent le parcourir, n'y sont pas soumises à une si longue absorption , ce qui aurait été inutile et probablement même nuisible.

Je n'ai pas besoin de faire remarquer que les différentes parties de l'organisation sont toujours en harmonie entre elles, et qu'ainsi on ne voit jamais un animal aux dents pointues, pourvu d'un canal intestinal long, ni un autre dont la bouche soit garnie de molaires , présenter un canal alimentaire peu sinueux et court.

L'homme, qui se nourrit également de végétaux et de chair, tient le milieu entre ces deux grandes classes pour la forme de son or-

( ii a )

ganisation (r), sojt sous le rapport dû canal intestinal , soit sous celui des dents ; à@ sorte que cette considération doit nous porter à conclure que nous étions naturellement destinés à user des deux espèces de substances* et que ce n'est pas par suite d'une dépravation de nos goûts primitifs que nous ne nous bornons plus uniquement à la diète végétale.

Non seulement on remarque que les goûts sont différens chez les animaux dont l'organisation n'est pas la même, mais encore chez le même animal , considéré à différentes époques de sa vie ; on voit les goûts se modifier et changer à mesure que l'organisation change. Bornons nous à considérer l'homme, qui doit surtout nous occuper.

Tant que nous restons dans l'état ordinaire de santé , comme il ne se passe en nous aucun changement subit qui puisse modifier nos penehans d'une manière assez remarquable , pour

(i) Chez les herbivores, le canal alimentaire déployé est de neuf à dix fois la longueur de l'individu ; chez les carnivores , il l'est seulement de trois à quatre , et chez l'homme de six à sept.

Quant à la forme des dents , l'homme en a de toutes les formes , des incisives pour couper, des laniaires pour déchirer les viandes, et des molaires pour broyer.

( »5) fondre sensible la liaison qui nous occupe, nous ne nous en apercevons pas. Mais ce qui ne peut être sensible d'un instant à l'autre, nous pouvons le remarquer d'une manière évidente dans les changemens généraux qu'opèrent en nous les progrès de l'âge ; et pour ne parler que des goûts relatifs aux alimens , combien ne diffèrent pas entre eux ceux de l'enfance , de la jeunesse , de l'âge mûr et de la vieillesse ? Les différences qu'on observe à ces différentes époques de la vie sont bien évidentes, et elles seraient encore plus tranchées, si l'état de société n'en affaiblissait les nuances par des impulsions prématurées et des habitudes contre nature.

Si la marche naturelle des progrès de l'organisation se manifeste ainsi par des signes sensibles, malgré la lenteur de ces changemens, on ne doit pas s'étonner de ce que quand une maladie vient subitement interrompre l'ordre habituel , il se manifeste des goûts , des penchans , des appétits nouveaux , et que tous ces changemens soient toujours en harmonie avec les besoins de celui qui les éprouve; la maladie n'est pas un état contre nature , ce n'est pas un dérangement total , un désordre absolu qui trouble la machine ; c'est un nou-

vel état dans la nature. Il s'établit un nouvel ordre de fonctions et un enchaînement de nouvelles lois qui les dirigent ; il est impossible qu'un dérangement particulier ait lieu , sans que toute l'économie ne se dérange pour ainsi dire à l'unisson. C'est ce que tous les médecins reconnaissent et ceux mêmes qui nient qu'il y ait en nous une véritable intelligence distincte ou non du principe de la raison , destinée à présider aux fonctions de la vie intérieure. Ceux qui ne voient dans notre organisation que le jeu d'une machine, la regardent au moins comme si parfaitement organisée , que dès qu'elle est dérangée , elle tend d'elle-même à son état primitif en écartant les causes qui pourraient la détruire ■.

Il existe des dérangemens de l'économie , que l'ordre le plus régulier de l'organisation la mieux ordonnée produit journellement en nous j je veux parler du besoin de prendre des alimens et des boissons. La faim et la soif peuvent , sous certain rapport , être considérées comme des états maladifs , dont la nature nous indique le remède d'une manière bien manifeste et que personne ne révoque en doute. Certainement , quand nous avons faim ou soif , nous ne nous dissimulons pas que

c'est d'alimens ou de boissons que nous avons besoin ; et quelque extension qu'on puisse vouloir donner au pouvoir de l'habitude , je ne crois pas que personne puisse soutenir que c'est elle seule qui nous guide dans cette circonstance (i).

(i) On ne conçoit pas comment Condillac a pu se laisser aveugler au point de prétendre que quand la statue (organisée intérieurement comme nous) dont il veut faire un homme , éprouvera le besoin de la faim , ce besoin déterminera seulement en elle des mouvemens vagues causés par l'état de malaise où elle se trouvera , sans qu'ils aient aucun rapport déterminé avec la cause qui les produit , et comment il peut supposer que la suite de ses mouvemens l'ayant fait approcher par hasard un corps propre à la nourrir, par hasard elle serrera ses dents pour en séparer une partie , et fera par hasard les mouvemens nécessaires pour l'arracher. Relativement au choix des corps , suivant Condillac , elle sera seulement portée à choisir les plus mous. Quoi donc î elle prendra plutôt la boue qu'elle foulera sous ses pieds que le fruit qui lui offrirait plus de résistance ; rien ne la guidera , ne l'éclairera , le hasard seul veillera à sa conservation ! Condillac avait donc oublié ces mouvemens instinctifs qui précèdent toute habitude et toute expérience , comme quand l'enfant, en sortant du sein de la mère , fait les mouvemens nécessaires à la succion , et de lui-même saisit le mamelon pour faire couler dans sa bouche le lait qui doit le nourrir?

Y a-t-il rien de plus capable de montrer jusqu'à quel point

Tout le monde convient en effet aujourd'hui qu'il faut nécessairement admettre en nous des mouvemens produits par la nature, indépendamment de toute expérience, de tout raisonnement et de toute habitude ; or , tels sont certainement ceux que font les animaux pour apaiser le besoin de la faim ou celui de la soif quand ils se font sentir et sans que jamais rien leur ait appris à les satisfaire.

De même que quand nous avons faim, quand nous sommes malades par la faim , nous nous sentons portés à manger pour nous guérir, de même aussi dans toute maladie , nous nous sentons des goûts en rapport avec nos besoins. Dans la fièvre, par exemple, quand la rapidité de la circulation , la plénitude des vaisseaux sanguins et tous les autres accidens ne

un homme d'un mérite supérieur peut se laisser aller à adopter les opinions les plus clairement absurdes , que de voir Condillac, dans un traité ex professo sur les animaux, définir l'instinct une habitude privée de réflexions. Mais n'est-ce pas au contraire une des choses les plus remarquables dans l'instinct , que de voir qu'il n'a pas besoin d'habitude pour guider convenablement ceux qu'il dirige. L'abeillequi travaille pour la première fois à la construction de sa ruche , est aussi habile à la construire qu'elle pourra le d&~ venir par la suite .

( "7 ) pourraient manquer d'être augmentés par une nouvelle nourriture , les alimens nous inspirent du dégoût, tandis qu'au contraire nous sommes, dans ce cas, portés vers les boissons froides et acidulées, qui peuvent nous faire du bien , en modérant l'excès de la chaleur animale. Il en est de même dans une foule d affections ; celles que Ion désigne sous les nomsd! 'embarras gastriques, de fièvres bilieuses , sont caractérisées par un dégoût marqué pour les substances animales, dont l'usage en effet serait extrêmement nuisible. On peut observer ce rapport entre les goûts et les besoins même dans de simples nuances de notre organisation et dans des circonstances où les maladies n'étant pas encore positivement déclarées , nous nous trouvons seulement prédisposés à en être atteints. Par exemple, c'est une cause prédisposante aux affections bilieuses et inflammatoires, que la saison de l'été; et aussi dans cette saison nous nous sentons moins de goût pour les substances animales qui en favoriseraient le développement. Nous pouvons observer continuellement en nous des effets semblables ; à qui n'arrive-t-il pas tous les jours de trouver désagréable en sortant de table , l'odeur des alimens qui le flattait quel-

( "8) quesinstans auparavant, quand il avait besoin de nourriture ? N'est-ce pas aussi une chose qu'on observe tous les jours , que le goût qu'ont les femmes hystériques pour Xassafœtida y dont l'odeur est si désagréable pour nous ? Et peut-on attribuer cette singularité à autre chose qu'au besoin , qu'à leur organisation de cette substance propre à les soulager ?

Dans les goûts des femmes enceintes , on retrouve les traces de la même faculté , puisqu'on les voit manger impunément en trèsgrande quantité des substances tout à fait impropres à la nutrition et pour lesquelles elles se sentent alors du goût.

Tous ces faits peuvent être regardés comme le résultat des vestiges d'une faculté qui sans doute existait primitivement dans l'homme, beaucoup plus développée qu'elle ne l'est aujourd'hui , mais qu'on conçoit fort bien pouvoir reparaître de nouveau , toutes les fois que , par des causes quelconques, notre organisation vient à acquérir un degré d'énergie supérieur.

Il doit résulter de tout ce que nous venons de dire , que si les somnambules jouissent de la faculté de connaître les remèdes qui leur conviennent quand ils sont malades , cette fa-

("9) culte ne doit pas nous étonner , puisque , loin de paraître en rien contraire aux lois de notre organisation , elle semble plutôt tout à fait conforme aux phénomènes quelle produit journellement en nous.

Au reste , de quelque manière qu'on veuille les expliquer , les faits d'instinct curalif existent incontestablement, tant dans l'état de santé que dans celui de maladie; et ils sont beaucoup plus fréquens parmi les somnambules que parmi les autres malades; aussi n'en trouve-t-on nulle part des exemples aussi nombreux que dans les histoires des traitemens par le magnétisme animal , accompagnés de somnambulisme. On peut encore en voir des exemples particulièrement dans l'Encjclopédie méthodique , article Médecine mentale , rédigée par M. Moreau de la Sarthe. On en trouve aussi dans plusieurs articles du Dictionnaire des sciences médicales , sous les titres qui peuvent avoir quelque rapport avec le sujet dont il est question.

Cabanis a aussi observé cette faculté chez plusieurs malades. 11 dit dans son Rapport du physique et du moral, tom. n , pag. 60 :

« J'ai vu des malades dont le goût avait acquis une finesse particulière , qui désiraient et

gavaient choisir les alimens et même les remèdes qui paraissaient leur être véritablement utiles , avec une sagacité qu'on n'observe pour l'ordinaire que dans les animaux. »

Il faut remarquer , dans ce passage , que la faculté dont parle Fauteur ne portait pas seulement sur le choix des alimens, mais encore sur celui des remèdes.

De plus , comme on voit , ce n'est pas sur des autorités plus ou moins respectables que Cabanis admet les deux facultés qu'il reconnaît dans l'homme; il les admet, parce qu'il les a observées lui-même. J'ai vuy dit-il; Cabanis n'était pas un homme crédule, on ne peut pas trouver d'écrivain qui plus que lui se soit constamment montré éloigné de tout ce qui peut tenir au merveilleux. Croira-t-on qu'il ait menti en disant qu'il avait vu des choses qui ne pouvaient que donner des armes à ceux qui voudraient combattre ses idées?

Au reste , j'ajouterai pour terminer ce que j'ai à dire sur l'instinct des remèdes, que cette faculté, toutes les fois qu'elle existe , doit être considérée comme absolument instinctive et indépendante, par conséquent, de tout raisonnement et de toute habitude. Ce n'est pas ainsi pourtant que la considèrent la plupart des par-

tisans du magnétisme , qui presque tous veulent la faire dépendre d'une autre faculté dont je ne crois pas qu'on doive reconnaître la réalité.

Us pensent que les somnambules voient l'intérieur de leur corps , et que d'après cette vue , pouvant juger de l'état des différens organes, ils se trouvent capables de reconnaître la cause de la maladie et de choisir le remède propre à la combattre

Une première raison qui s'oppose à ce qu'on puisse admettre cette explication , consiste dans l'impossibilité où sont les magnétiseurs de prouver l'existence de cette vue intérieure qu'un si grand nombre de faits contredisent, sans qu'on en puisse citer qui les établissent d'une manière suffisante ; et quand on accorderait que quelques somnambules peuvent voir l'intérieur de leur corps , il n'en resterait toujours pas moins vrai qu'un grand nombre de ceux qui ne le voyaient pas, ont pourtant indiqué des remèdes tout aussi bien que ceux qui prétendaient le voir. Mais si les premiers n'ont pas eu besoin de cette connaissance , elle n'est donc pas nécessaire , et on ne peut s'arrêter à l'explication donnée. Au reste, les magnétiseurs ont avancé l'opinion dont je

parle Sans trop y réfléchir , et sans s'apercevoir qu'ils ne faisaient que reculer la difficulté. Je veux pour un instant que les somnambules voient l'intérieur de leur corps, comme ils le verraient au travers d'un corps transparent; s'ils ne sont pas médecins , que pourra leur apprendre une pareille vue ? S'ils ne savent pas comment doivent être les parties dans l'état de santé, qui pourra les faire juger quelles sont celles qui sont malades ? Et quand ils auront cette connaissance, comment parmi les parties malades reconnaîtront-ils celle qui est la cause primitive de tout le désordre , et sur laquelle il faudra diriger le remède ? Enfin , quand on leur supposera celte dernière connaissance, il restera encore à leur accorder une faculté toute pareille à celle qu'on veut expliquer, celle de connaître le remède capable de détruire la cause qu'ils viendraient d'apercevoir. Autant valait tout de suite accorder qu'ils connaissaient instinctivement ce remède d'après le sentiment de la maladie , que d'entasser tant d'invraisemblances pour arriver à une supposition aussi difficile à concevoir que celle qu'on ne veut pas admettre. Mais pourquoi aller chercher tant de difficultés ? Consultons l'expérieuce pour voir ce qu'elle nous indique dans les jugemens

instinctifs que nous portons tous les jours relativement à nos besoins journaliers. Or, de même que quand nous avons faim , quand nous sommes malades par la faim , sans avoir besoin de connaître si c'est la vacuité de l'estomac ou toute autre cause qui produit l'état de souffrance où nous nous trouvons , nous nous sentons portés à manger pour nous guérir; de même aussi, dans toute autre maladie, nous nous sentons des goûts en rapport avec nos besoins, et nous savons distinguer ce qui nous convient de ce qui peut nous nuire sans avoir besoin d'aucune connaissance particulière de l'état des diverses parties de notre organisation , et sans y arriver par aucun raisonnement.

De la prévision,

La prévision est incontestablement , de toutes les facultés du somnambulisme , la plus étonnante, la plus susceptible de frapper l'imagination , et de jeter le trouble dans l'âme de l'observateur; par cette même raison, c'est celle aussi qui doit inspirer le plus de défiance à ceux qu'un esprit sage rend difficiles sur tout ce qui paraît se présenter avec les caractères du merveilleux; heureusement cette faculté,

la plus incompréhensible de toutes , est aussi celle que j'ai eu le plus souvent occasion d'observer , et je me félicite du hasard qui la présentée tant de fois à mon examen -, car si l'habitude n'avait pas d'abord commencé par me familiariser avec elle : mon esprit ne l'aurait peut-être jamais considérée avec assez d'impartialité pour en juger sainement.

Il faut avant tout que je dise positivement en quoi consiste la faculté dont je veux parler, jusqu'où je l'ai vue s'étendre , et entre quelles limites je l'ai toujours vu restreinte.

La prévision , telle que je l'ai observée chez les malades somnambules , n'a jamais consisté que dans la possibilité d'annoncer d'avance le moment et la durée des différentes modifications des maladies dont ils étaient atteints , et leurs prédictions ne s'accomplissaient qu'autant qu'aucune circonstance étrangère ne venait déranger la marche de la nature. Je sais que plusieurs écrivains , et principalement ceux qui ont écrit sur le magnétisme animal , ont eu d'autres prétentions à cet égard , et je n'en suis point étonné, à cause du penchant qui nous emporte comme malgré nous à la croyance du merveilleux; la plupart des hommes sont particulièrement si fortement entrai-

nés vers le désir insensé de connaître l'avenir, qu'ils saisissent avec avidité tout ce qui peut leur donner l'espoir d'y parvenir ; de sorte qu'on ne doit pas être surpris qu'au moment où on a cru avoir fait un pas dans cette carrière, on se soit bientôt flatté de pouvoir la parcourir toute entière.

D'ailleurs l'activité excessive de l'imagination des somnambules peut encore ici induire facilement en erreur. Il suffit en effet que , sur l'observation de la faculté de prévision relativement aux maladies , on persuade à un somnambule, en l'interrogeant sur d'autres matières, qu'il doit avoir une connaissance illimitée de l'avenir, pour qu'il fasse de très-bonne foi , à l'occasion de chaque question, un rêve plus ou moins vraisemblable. Le hasard et la prévention des spectateurs pourront, dans la suite, donner à ce rêve un air de vérité. Ajoutons à cela que l'extrême amour propre des malades peut les porter â en imposer sans aucun autre but que celui d'étonner.

Pour moi, je n'ai jamais lien observé audelà de ce que j'ai dit, et le phénomène, tel que je le présente , reste certainement encore assez admirable pour donner matière aux plus sérieuses réflexions. Il serait , par exemple, eu-

( »6) rieux d'examiner jusqu'à quel point la prévision de l'homme en somnambulisme peut être rapprochée de celle que paraissent présenter plusieurs animaux , et particulièrement les insectes dans un grand nombre de circonstances. On les voit souvent , en effet , pourvoir à leurs besoins futurs avec une précision et une sagacité égale ou supérieure à tout ce que l'homme doué de la faculté de prévision la plus étendue pourrait exécuter dans des circonstances semblables.

Les exemples de prévision ne sont pas trèsrares dans les ouvrages de médecine.

Arétée , dans son traité De Signis etcausis acutorum morborum^lïb. n, cap. 2, termine ainsi la description du causus : « Animus s ta- « bilis etconstans est, sensus omnis purus et « intègery subtile ingenium y mens vatici- « nando idonea primùm se vitâ migraturos « prœsentium deindè prœsentibus futura de- « nunciant; non nulli interdùm eorum dictis «Jidemnon kabendam putant y sed dictorum « eventus in eorum admirationem concitat. »

Antonius Benivenius rapporte l'histoire d'un malade qui prédit l'heure à laquelle sortirait de son corps une flèche qui y était enfoncée (1).

(1) De abditis morborum causis, cap. 10, pag. 216.

On trouve encore des exemples de prévision dans un ouvrage intitula Eljsius jucundarum qucestionum campus , autore Gaspare(\).

Des écrivains plus modernes ont cité aussi des exemples de prévision; on en trouve dans Francus, De Franknou hjdell (1675); Janilsch , De Somniis medicis, Argentatori (1720); Michel Alberti, De Vatlciniis œgrotorum, Hal (1724); Th. Quellenetz , De Divinationibus medicis , Freibourg (1725).

Sauvages , dans sa Nosologie , cite une observation de Descartes , qui rapporte que deux jeunes filles hystériques se prédisaient mutuellement d'avance les différentes crises de leur maladie. Il en rapporte au même endroit une autre de Cavalier, qui dit avoir vu à Fréjus m quatre hydrophobiques qui avaient prédit « le jour, et même l'heure de leur mort, et « qui moururent au jour et presque à l'heure « prédite ; moi-même, ajoute-t-il, j'ai vu un « sexagénaire prédire le jour de sa mort un « mois auparavant , et il mourut d'une fièvre « épéale au jour indiqué (2). »

(1) Reies, Bruxelles, 1661 , in-fol., quest. 37, pag. 247.

(2) Sauvages, Nosologie méthodique, tom. 11, p. 738; Mélancolir*

M. Desère, dans ses Recherches sur la sensibilité , page 214, regarde la faculté de prévision comme incontestable (i).

Enfin , Cabanis a aussi reconnu l'existence de cette faculté.

« On voit, dit-il , des malades qui sont en « état d'apercevoir, dans le temps de leurs pa- « roxjsmes , ou certaines crises qui se prépa- « rent , et dont la terminaison prouve bientôt « après la justesse de leurs sensations, ou d'au- « très modifications organiques attestées par « celles du pouls , ou des signes plus certains « encore. »

Passons à des exemples plus récens et mieux constatés ; on en trouve plusieurs très-remarquables dans une observation consignée dans le Rapport fait à la Société des sciences physiques d' Orléans > par M. Guéritant /pharmacien. LeMémoire fut lu à la Société par M. Latour, secrétaire de la Société , et fils du médecin qui avait soigné la malade. Comme cette observation présente un exemple curieux de l'espèce de somnambulisme dont nous nous

(i) Recherches physiologiques et philosophiques sur la sensibilité ou la vie animale, par M. Desère, docteur en médecine, in-8<>, 1716»

( I29 ) occupons , j'en parlerai assez longuement , et je me sens d'autant plus porté à m'y arrêter qu'elle n'est pas aussi connue qu'elle méritait de l'être.

Mademoiselle Adélaïde Lef..., qui fait le sujet de l'observation , avait éprouvé de fréquentes maladies dans son'enfance. La menstruation s'établit chez elle à i3 ans , et ne parut qu'une seule fois ; sa disparulion fut suivie d'une chlorose très-intense, et les règles ne reparurent que l'année suivante.

Au mois de septembre 1804, mademoiselle Adélaïde fut atteinte d'une forte tympanite qui, après avoir menacé ses jours, céda à un traitement anti-hystérique; elle avait alors dixhuit ans.

En février i8o5 , elle sentit ses membres supérieurs et inférieurs s'affaiblir progressivement. « Les jambes perdirent bientôt toute espèce de mouvement , et de violentes convulsions qui suivirent , déterminèrent une paralysie complète des extrémités. 11 est à remarquer que les organes de l'ouïe et de l'odorat acquirent pendant ce temps une telle susceptibilité, que le plus léger bruit, ou l'odeur i d'une fleur suffisait pour réveiller les convulsions. On s'aperçut aussi , avec non moins

( i3o ) de surprise , que la moindre contrariété morale faisait retrouver à la malade l'usage momentané de ses forces ; elle s'élançait alors de son lit , parcourait un espace plus ou moins grand, et, bientôt épuisée, retombait complètement dans son état de paralysie ; elle jouissait , lors de ses accès*, de toute la plénitude de ses fonctions intellectuelles. »

Malgré tous les moyens thérapeutiques mis en usage , la malade pouvait à peine , au bout de six semaines , mouvoir légèrement les doigts dans son état ordinaire j mais « dans ses accès de manie , il y avait une exaltation si considérable des forces musculaires^ que la malade enlevait les fardeaux les plus lourds , bêchait, et tirait de l'eau à des puits très-profonds. Lorsqu'elle revenait à elle-même , elle retombait dans son état de faiblesse excessive, et les extrémités étaient encore presque totalement privées de mouvement. » Les accès finirent par prendre un caractère de périodicité marquée, et cédèrent à l'emploi du quinquina, après avoir tourmenté la malade pendant neuf mois*

Conduite alors à la campagne , mademoiselle Lef . . . y fut atteinte de nouvelles convulsions j pendant leur durée « elle se roulait sur elle-

( '5, ) même comme an cyliadre , elle enlaçait et tordait ses membres , imitait le cri de plusieurs animaux , cherchait à lacérer tout ce qui l'environnait , montait avec agilité , même aux plus grandes hauteurs (i) ", récitait différens passage de poésie qu'elle n'avait jamais confiés à sa mémoire (2) , et ne conservait aucune idée de ce qu'elle avait fait , quand l'accès était terminé (5) »

Les trois derniers phénomènes notés ici suffisent pour caractériser l'état du somnambulisme, qui devint plus parfait dans la suite, mais qui existait déjà d'une manière évidente pour les hommes habitués à l'observer.

Le printemps parut avoir une heureuse in-

(1) Ce phénomène, observé souvent chez les possédés, était toujours regardé comme un effet surnaturel de la présence du démon.

(2) Il n'est pas besoin de dire que certainement elle les avait pourtant lus ou entendu réciter quelque part , quoique peut-être elle criit , dans l'état de veille , n'en avoir jamais eu connaissance. Cette circonstance est ,' comme nous l'avons vu, très-propre à induire en erreur les somnambules euxmêmes.

(3) Ce dernier phénomène est le plus commun de tous ceux que présente le somnambulisme , quoiqu'il ne soit pas absolument constant.

( >32 ) fluence sur la marche de la maladie; mais pendant l'été et. l'automne elle reparut avec plus de force. La malade était affligée successivement de surdité , d'aphonie , de cécité , et quelquefois de tous ces accidens ensemble. « On l'a vue, dit l'auteur de la relation, dans les instans malheureux où ses accès se manifestaient, se courber avec force et rapidité, de manière à faire toucher en avant son front avec ses pieds, tout à coup se renverser en arrière, et toucher de même avec son front ses talons et ses genoux ; d'autres fois , cette infortunée malade sautait et pirouettait avec une telle rapidité sur elle-même , quelle ne cessait ce mouvement extraordinaire et convulsif que pour tomber dans un état d anéantissement proportionné à V intensité des convulsions. Une chose toujours digne de remarque y c'est que V exercice de la pensée était libre pendant ces accès. »

Cette dernière circonstance surtout rend ce genre d'accidens tout à fait semblable à ce que présentèrent quelques convulsionnaires de saint Médard , et particulièrement M. Fontaine, qui, atteint de convulsions toutes pareilles, s'imposa, par des motifs de piété, l'obligation de lire à plusieurs reprises un volume

( >33 ) toul enlier en pirouettant sur lui-même comme mademoiselle Adélaïde (i).

Un autre accident qui rapproche beaucoup la maladie de mademoiselle Lef... de l'étal des convulsionnaires de saint Médard > c'est l'impossibilité où elle se trouva de prendre aucune nourriture pendant deux jours entiers. Voici comment l'auteur de la relation s'explw que sur cet accident:

« Un symptôme effrayant qui se manifesta à cette époque, fut une espèce de resserrement de l'œsophage , qui réduisit en quelques jours la malade à ne vivre que de café au lait, qui finit lui-même par ne plus passer, et força mademoiselle Lef. .. de rester deux jours et deux nuits sans prendre aucune espèce de nourriture. »

Ceci se passait à la fin de i8o5, et rien de remarquable n'arriva plus à> la malade, jusqu'à l'équinoxe du printemps de 1807. A cette époque , de nouveaux symptômes se présentèrent : dans ses accès de manie, elle était su-» jette à devenir, comme précédemment, sourde, muette et aveugle; mais ce qu'il y avait d'é^ tonnant, c'est que , peudant cesaccidens, le toucher acquérait « une susceptibilité et une

(') P ojtz Caire de Moiitgciuii, tome n.

finesse si exquises, que l'application de la main sur la joue suffisait seule à la malade pour lui faire reconnaître les personnes qui lui étaient familières. » Ce phénomène est commun chez les malades traités par le magnétisme animal, et les magnétiseurs l'attribuent au fluide dont ils reconnaissent l'existence.

Mademoiselle Lef... éprouvait une si grande augmentation de forces musculaires , quelle s'élevait quelquefois à des hauteurs de six ou sept pieds (i).

On rapporte de la malade, pendant ses accès, des choses plus extraordinaires encore.

« L'industrie manuelle de mademoiselle Lef. . . offrit aussi une remarque non moins étonnante : elle exécutait sans difficulté, et à l'instant môme qu'on lui en faisait le défi , différens tissus, tels que la futaine, le Casimir et d'autres croisés. A l'aide seul de ses mains , elle fit entre autres un ouvrage de paille qu'on a conservé , et dont mademoiselle Lef... ne

. (i) Je présume que c'est la vue de pareils sauts qui a pu persuader à ceux qui se sont occupés des possessions , que les possédés avaient la faculté de tenir leur corps suspendu en l'air pendant un certain temps ; ce qu'il y a de certain , c'est que si on s'était avisé d'exorciser la malade, elle aurait infailliblement passé pour possédée.

( -5) peut aujourd'hui concevoir l'exécution. Elle montrait pendant ses accès la même dextérité pour le tricot , la broderie , et mille autres petits ouvrages d'aiguille. »

Tous les accidens cessèrent quelque temps à la suite d'un flux hémorroïdal très-abondant et d'évacuations utérines excessives.

La maladie reparut ensuite, et continua de présenter une suite de symptômes bizarres jusqu'au mois de mars 1808 , époque à laquelle elle devint si intéressante , que je vais copier mot pour mot le reste de la narration.

« C'est à cette époque, messieurs, que mademoiselle Adélaïde parvint au point où l'organe de l'ouïe sembla départir entièrement ses facultés au centre épigastrique, qui, jusqu'au terme des souffrances de la malade, devint exclusivement apte à percevoir les sons(i). En effet, dans les premiers jours de 1808, mademoiselle Adélaïde fit observer à toutes les personnes qui venaient la visiter pendant sa maladie , qu'il était inutile de lui fermer dorénavant les oreilles pour empêcher l'accès du

(1) Ceci est tout à fait semblable à ce que Petetin a remarqué sur ses malades (Voy. ci-dessus , page 24 et suiv.), et à ce qu'a présenté la malade de M. Strombeck.

( i36) bruit; que désormais elles ne devaient s'adresser qu'à son estomac, qui seul pouvait maintenant apercevoir ce qui lui serait dit ou présenté. En effet, au bout de quelques jours, on s'aperçut avec une surprise sans égale , que l'épigastre partageait encore avec l'odorat, le toucher et la vue , les facultés propres à ces sens ; lors donc qu'on présentait une fleur à la malade , elle la portait à son estomac pour sentir et définir sa couleur.

« Le lomars au soir, la malade commença également à reconnaître les personnes qui lui mettaient la main sur l'épigastre , tandis que d'autres lui tenaient les yeux- exactement fermés. Le lendemain elle fit plus : il suffit de lui fermer les yeux , pour quelle nommât les personnes qui l'entouraient > et qu'elle désignât leurs places respectives.

« Des évènemens aussi extraordinaires ne firent que préluder à des phénomènes plus étonnans encore.

« Le 25 mars , dans l'après-midi , la malade fut amenée chez M. Guéritaut, pharmacien de mer; c'était pendant un de ces accès ordinaires de manie , contre lesquels l'exercice était le remède palliatif le plus salutaire. En entrant chez lui, mademoiselle Lef.... lui de-

( '37) manda , selon sa coutume , qui il était , et chez qui elle était. D'après une réponse évasive , elle dit qu'on la trompait, qu'elle le saurait bientôt ; qu'elle avait là ( en montrant son estomac ) une petite affaire qui parlait et qu'elle allait consulter ; et en même temps elle courba son corps en deux , appliqua son visage sur la région épigastrique, la frotta légèrement avec son doigt indicateur, et de suite répondit elle-même à toutes les questions qu'elle nous avait faites et à toutes celles qui lui furent adressées ensuite. Elle excita notre surprise jusqu'à nous dire ce qui se passait dans la maison voisine ; elle fit plus, elle prédit enfin tout ce qui devait lui arriver jusqu'au temps de l'Assomption 1809, terme qu'elle fixa pour sa guérison , et cela en présence de toutcsles personnes que la curiosité avait attirées.

« Pendant ces momcns d'inspiration , mademoiselle Adélaïde semblait éprouver les plus vives douleurs à la région de l'estomac 5 aussi se mettait-elle en colère contre lui , pleurait , se frappait fortement , et le suppliait de se taire > de ne point parler; enfin, elle fit tout à coup un geste qui fut accompagné de tout ce qui caractérise le sentiment d'une îraa-

( '58 ) gination fortement exaltée (i), ei ^commença des prédictions qu'elle répéta cinq à six fois par jour , depuis le 25 mars jusqu'au 29 inclusivement ; à la suite de ces prédictions, la malade tombait ordinairement dans l'affaissement , la sueur découlait de son visage (2). Voici une des copies littérales de ces prédictions, qui furent recueillies par M. Guérïtaut lui-même, et qu'il relate dans le Mémoire étendu qu'il nous a communiqué à ce sujet.

« Plusieurs phrases n'ont jamais été expliquées ; mais nous avons cru devoir conserver le texte dans toute son exactitude :

« Le 5o mars , tu cesseras de rendre du sang, et tu ne m'entendras plus parler; le 4 avril, tu ne boiras plus de thé- ni autres liqueurs pour te dessaouler, La veille de Pâques , tu dormiras; le jour de Pâques, si on ne veille pas bien , tu courras grands risques et tu pourras y succomber. Dix heures sonnées , on pourra être tranquille ? le danger sera passé ; mais il ne faudra pas te tourmenter. Il faudra

(1) Les mêmes signes d'exaltation morale se manifestaient chez la malade du baron de Strombeck.

(1) Tout ce qu'on raconte ici de la malade ressemble beaucoup à ce que les anciens ont raconté des pythonisses dans les temples d' Apollon.

( '39) faire dire une messe dans la semaine , à laquelle ta sœur devra assister; et les autres , on les fera dire en différens temps. La veille du ier de mai , ta folie se passera : il faudra du même jour commencer la neuvaine. Tu seras en état, à la fin, d'aller en voiture pour prendre les bains de mer; rappelle-toi bien qu'il n'en faut pas d'autres , et que si tu résistes à ne vouloir pas le faire, tu auras vingt fureurs; et à la vingt-une tu en mourras , ou bien tu ne guériras jamais. La folie te prendra le ier septembre , et te quittera à la Fête-Dieu, et ensuite par intervalle. Il ne faudra pas manquer, à la mi -mai, de prendre les bains; on sera averti du moment ou il faudra les cesser, par un grand cri, à la suite duquel tu perdras entièrement connaissance. Malheur à ceux qui ne voudront pas faire ce que je t'indique , tu en serais la victime !

« 11 y eut un jour une variété dans le mode de ces prédictions.

« Ce qui parle dans ton estomac, dit -elle, dépend du pylore; la cause du sang que tu rends vient du séjour de l'épingle (i) dans l'estomac. Le jour de Pâques , de neuf à dix heures,

La malade avalait de temps à autres des épingles.

tu chercheras à te poignarder ; si cela arrive , tu ne mourras pas de suite , mais tu languiras long-temps. La veille de Pâques , tu dormiras quatre heures , et ainsi de suite tous les jours; il faudra prendre garde de te réveiller alors , car ton réveil serait furieux. Il faudra t'emmener hors de la maison jusqu'à la Çuasimodo ; le lendemain de la Çuasimodo, tu seras beaucoup moins susceptible du bruit des cloches ; lu pourras les entendre sans que cela te fasse autant de mal. Il n'y a que les bains de mer naturels qui te conviennent; les bains de mer artificiels te feraient moins de mai que les bains simples , mais ne te guériraient pas. Toute la vie, les bains te seront contraires; il faudra toujours les éviter; les acides ne te conviendront jamais non plus. Il faut nécessairement partir pour aller prendre les bains de mer, au plus tarda Ja mi-mai. Le 16, tu seras encore transport able , mais difficilement le 17. Si d'ici à ce temps il mourait quelqu'un de ta famille, tu ne guérirais jamais, à moins que tu ne fusses hors du pays; tu auras beaucoup de difficultés à vaincre dans ce voyage ; il faudra te contraindre à monter en voiture. Au premier bain de mer que tu prendras, tu perdras connaissance. Qu'on se garde bien de te par«

1er de ces choses, si on ne veut pas te contrarier. »

« Telles furent les prédictions de mademoiselle Adélaïde , pendant les 25 , 26 , 27, 28 et 29 du mois de mars. Le 3o mars , indiqué par la première prédiction , arrive : son estomac ne parle plus , il ne rend plus de sang.... Ces deux accidens ont disparu pour toujours; le dernier avait continuellement existé depuis huit mois ; pendant toute la journée du 29 , il se manifesta seulement une hémorragie intestinale abondante.

« L'attention publique était fortement soutenue; les jours s'écoulaient péniblement pour tous les amis de la malade; on eût voulu franchir l'espace qui séparait du 16 avril , veille de Pâques. Ce jour tant désiré parut enfin. Avant la nuit, vers le coucher du soleil, la malade paraissait fort agitée; elle se couche, et dort deux heures : une garde a l'imprudence de la réveiller; elle entre de suite en fureur; mais à force de soins , d'adresse et de constance , on parvient à la calmer , à la coucher de nouveau, et la malade se rendort encore deux heures ; ce qui, depuis trois ans, ne lui était jamais arrivé , puisque presque toutes les nuits se passaient entre une espèce d'état comateux voi-

sin de la léthargie , et une agitation si extraordinaire , qu'on avait été obligé de prendre le parti de revêtir les murs de sa chambre de matelas , de griller ses fenêtres , et de fermer exactement toutes les portes , afin d'obvier à tout accident.

« Le 17 avril , jour de Pâques , au matin , la malade, satisfaite d'avoir joui de quelque sommeil , était dans une manie fort gaie et fort aimable : ce jour était marqué comme devant lui être funeste, si on n'y prenait garde ; le plus vif intérêt réunit autour d'elle, indépendamment d'une partie de sa famille , beaucoup de personnes distinguées des environs : On éloigna d'elle tout instrument avec lequel elle pût se blesser , et on suivit jusqu'au moindre de ses mouvemens. La malade paraissait conserver son calme et sa gaîté -, mais bientôt mademoiselle Adélaïde se plaignit de maux d'estomac horribles ; sa figure , naguère le siège de la sénérité , exprima tout à coup le sentiment des souffrances les plus inouïes ; des cris prolongés et entrecoupés vinrent déchirer le cœur des assistans; d'horribles contorsions des bras et des jambes achevaient cet affligeant spectacle : et enfin , après une heure d'angoisses pour les parens et de souffrances pour la

malade , mademoiselle Adélaïde parut vouloir réunir toutes ses forces , écarta ses vêtemens ; et secondée d'une vigueur et d'une vélocité sans exemple , elle se donna trois coups dans l'estomac avec les poings fermés ; et immédiatement après , elle tomba dans un état de faiblesse qui fit craindre pour ses jours. Ses traits n'offraient plus que ceux d'une personne expirante; cependant peu à peu ses sens revinrent, et la malade retomba dans son état primitif de manie.

« Il en fut de même, messieurs, delà prédiction de la malade relative aux accidens qu'elle éprouvait au son des cloches, et qui devaient cesser le lendemain de la Quasimodo ; ils cessèrent en effet, et avec eux il y eut une amélioration marquée , les accès devinrent moins fréquens; et dans l'intervalle, mademoiselle Adélaïde paraissait jouir de la meilleure santé , et d'un calme moral surtout qui semblait se consolider de jour en jour. Cependant la jeune malade éprouvait encore des attaques de nerfs dont l'intensité rappelait quelquefois ses premiers accès, mais leur durée était moindre. Lesparens, convaincus qu'il ne fallait s'opposer en rien à ses désirs , et préférant plutôt céder à une crédulité fanatique

que d'exposer la vie d'un enfant qui leur était cher , se rappelèrent que l'époque où les bains de mer devaient être mis en usage approchait ; ils se décidèrent, conformément aux prédictions données , à employer ce dernier moyen ; ils choisirent le Havre pour terme du voyage ; et la sœur de la malade , son frère et la fidèle gouvernante qui ne Favait jamais quittée , furent choisis pour l'accompagner. Conformément à l'annonce qui en avait été faite , la malade montra beaucoup de répugnance à monter dans la voiture de poste qui devait la transporter au Havre. On y parvint cependant ; et malgré qu'à chaque relais mademoiselle Adélaïde eût des mouvemens convulsifs plus ou moins forts , on arriva cependant au but désiré en moins de quarante-quatre heures , sans accidens remarquables.

« Dès son arrivé au Havre , la malade eut une attaque de catalepsie , au moment même où l'hôte chez qui elle était descendue se trouvait seul avec elle , et lui adressait la parole. Surpris de lui voir les yeux immobiles, ouverts et fixes , il lui prit la main. Quelle fut sa frayeur, en la voyant tomber à ses pieds , pour ainsi dire d'une seule pièce , et sans mouvemens! Il appelle aussitôt du se-

( '45 ) cours, et cet accès finit assez promptcment.' « La malade avait ses règles; on ne put de suite la mettre à l'usage des bains de mer; mais celle évacuation ayant cessé peut-être un peu plus tôt qu'à l'ordinaire , on voulut commencer le moyen indiqué. La malade avait prédit qu'elle se trouverait mal ; on fut effectivement obligé de la retirer de l'eau sans connaissance. On revient cependant au même moyen dès le lendemain , et la malade supporta cetie fois le bain avec facilité. Dès le troisième , elle put écouter le bruit des cloches , du tonnerre et de l'artillerie du port ; enfin, de jour en jour, les forces de mademoiselle Adélaïde augmentèrent. On attendait le signal qu'elle avait annoncé comme devant à jamais fixer le terme de sa folie : il n'arrivait pas; on remarqua seulement qu'il commençait à se manifester , vers le milieu du jour, une fièvre assez violente , accompagnée même de délire, et qui ne cédait qu'à une promenade en voiture faite aussitôt et pendant la fièvre même; enfin , c'était au sortir du quatorzième bain, la malade poussa un cri perçant : une forte convulsion suivit cet événement , l'affaissement succéda ; et depuis cette époque, la malade revenue totalement à elle , n'a éprouvé

( «46 ) aucun des accidens auxquels eile a été sujetie pendant plus de quatre ans. De retour dans sa famille , elle reçut avec honte les soins consolans de ses parens et amis.

« Tout à fait guérie, elle jouit aujourd'hui de la meilleure santé , écoute sans la moindre impression désagréable le récit qu'on lui fait quelquefois de l'état dans lequel elle a été si long-temps; et mariée depuis peu, elle sait assurer le bonheur de tous ceux qui l'entourent , par les charmes puissans et du cœur et de l'esprit. »

Dom. Latour.

Cet extrait a été lu à la séance publique de la Société des sciences physiques d'Orléans, le 22 août i8ii, par M. Dom. Latour, secrétaire perpétuel.

On trouve la relation beaucoup plus détaillée d'un somnambulisme tout à fait semblable à celui de mademoiselle Lef. . . , dans un ouvrage écrit en allemand, par M. de Strombeck, et publié en français en i8i4-

Cette relation , beaucoup trop étendue pour que je puisse l'insérer ici , est la plus curieuse que je connaisse sur ce sujet. Elle est d'ailleurs si parfaitement semblable, quant au fond, à

( '4? ) îa précédente , que l'une pourrait facilement servir de confirmation à l'autre , si chacune d'elles n'offrait pas en elle-même des motifs suffisans de croyance.

M. de Strombeck a joint à la relation rédigée par lui , les relations faites séparément par trois médecins qu'il avait rendus témoins du somnambulisme de la malade. Il ne néglige d'ailleurs aucune des précautions qui peuvent inspirer de la confiance.

« Je vous présente (dit-il aux membres de la Société royale des sciences de Goettingue) mon Journal tel que je l'ai écrit pendant le cours de mes observations ; je n'y ai pas changé un seul mot; j'ai seulement rectifié quelques fautes de langage qui m'étaient échappées en le rédigeant ; je ne l'ai pas rangé dans un meilleur ordre , je n'ai pas même rectifié les fautes de calcul s'il s'y en trouve.»

Mademoiselle Julie.... (c'est le nom de la somnambule dont il est question ) était âgée de 19 ans quand elle fut atteinte d'une maladie qui commença par des accès convulsifs , pendant lesquels elle poussait des cris et s'arrachait les cheveux. Ils étaient d'ailleurs accompagnés de modifications remarquables de la sensibilité ; l'odorat acquérait, particulière-

ment pendant les accès , une délicatesse exquise (i).

Comme mademoiselle Lef. . . . , mademoiselle Julie ne tomba dans un somnambulisme complet qu'après avoir passé par différens états qui avaient avec cette affection des rapports plus où moins intimes.

Six ou huit mois après les premiers accidens , les accès convulsifs furent suivis d'évanouissemens qui duraient quelquefois huit heures de suite, et qui ressemblaient à un profond sommeil ; bientôt la malade commença à parler pendant ce sommeil, dont il n'était possible de la tirer ni par l'emploi des sels les plus volatils y ni par aucun des moyens qu'on emploie d'ordinaire en pareil cas. Cette circonstance doit porter à croire que déjà elle était frappée dans ce sommeil de l'insensibilité extérieure , qui est un des caractères du somnambulisme , l'oubli total au réveil augmentait encore la ressemblance.

M. de Strombeck , qui dès lors prenait note

(i) D'après rénumération des symptômes décrits dans la relation , il est impossible de ne pas reconnaître que mademoiselle Julie était , comme mademoiselle Lef... , atteinte d'une affection hystérique.

( '49) des accidens , donne le détail des différentes modifications que présentait cet état , que je crois déjà pouvoir qualifier de somnambulisme.

« Depuis le 16 , dit-il , jusqu'au 24 juin , el depuis le 19 jusqu'au 27 juillet, cet état, dans l'espace depuis un quart d'heure jusqu'à quatre heures , se changeait avec les circonstances suivantes :

« Premier état. Un sommeil les yeux fermés , pendant lequel elle parlait , soit discourant avec quelqu'un ,. soit racontant , soit priant ; si elle parlait de choses sérieuses ou tragiques , elle s'exprimait en vers ïambiques, sans jamais manquer au mètre. Si elle parlait des évènemens ordinaires de la vie, elle s'exprimait en prose -? si elle croyait s'entretenir avec quelqu'un, elle se taisait pendant le temps de la réponse supposée; elle ne prenait jamais le rôle du répondant. Il fallait deviner ses réponses d'après ses propres discours. Elle - même ne répondait à aucune question qui lui était adressée; cependant elle était sensible à la musique et aux odeurs. Si mon épouse , pour éprouver le pouvoir des sons , touchait d'un piano placé dans une chambre voisine de la sienne , elle avait coutume de

( i5o ) dire : « O bons anges ! vous faites entendre votre musique céleste ! que cela est beau ! que cela est divin î on n'entend rien de semblable sur la terre. Ah! si mes amis étaient tous ici rassemblés ! » Approchait-on d'elle une fleur ou des eaux parfumées , elle s'écriait : « Quelle vapeur céleste m'environne ! elle annonce la présence d'un bon ange! » Lui présentait-on un médicament , elle disait avec force : « Loin !. . . . loin, odeur infernale!... on veut m'empoisonner, * Souvent aussi elle décrivait des scènes qu'elle croyait voir dans le ciel , comme l'apparition des anges devant Dieu; et alors elle joignait ses prières aux leurs. Dans les premiers jours de cet état, on pouvait l'en tirer par la musique; dans la suite cela ne fut plus possible*

« Deuxième état. Dans celui-ci, elle paraissait entièrement éveillée, mais uniquement occupée d'une seule idée fixe; elle se croyait sur la terre , mais dans une situation particulière et qui changeait souvent; elle répondait à toutes les questions , mais seulement dans le sens du délire auquel elle était eu proie. En cet état elle buvait et mangeait, sortait de sa chambre , mais rarement et jamais seule.

« Troisième état. Dans celui-ci , elle paraissait parfaitement éveillée et jouissait de sa raison ; elle avait cependant une très-grande exaltation dans l'esprit. Elle vivait entièrement dans ce monde , ne déraisonnait point , répondait à tout ce qu'on lui demandait, et se livrait à ses occupations ordinaires; mais elle montrait des talens qu'elle n'avait pas dans son état naturel. Elle déclamait des scènes entières de tragédie , avec toute la perfection d'une comédienne accomplie ; elle lisait des écrits en prose et en vers , avec une onction impossible à décrire. Elle jouait même en chantant des passages difficiles qu'elle n'aurait pas exécutés en parfaite santé. En un mot , elle avait l'esprit exalté au dernier point ; sa mémoire alors lui rappelait tout ce qui lui était arrivé avant sa maladie , mais non ce qui s'était passé dans L*s intervalles de santé que lui laissait celte maladie.

« Quatrième état. Dans celui-ci , elle se souvenait de sa vie ordinaire, avant et pendant sa maladie ; mais non de ce qu'elle avait éprouvé dans les périodes du premier , deuxième et troisième état. Ainsi chaque état iaisait pour elle une vie à part; car dans chacun d'eux elle se souvenait de ce qui s'était

( i5a) passé dans le semblable ;. mais sa mémoire ne s'étendait pas sur les autres , même dans le premier état; en y retombant , elle continuait les rêveries qui l'occupaient lorsqu'il avait cessé.

« De l'état deuxième et troisième, elle ne passait jamais au quatrième ; mais elle allait du deuxième au troisième et au premier , puis au quatrième; de manière que ce quatrième était toujours précédé du premier. Souvent on pouvait l'éveiller du premier état , en la grattant au cervelet ou derrière l'oreille ; mais il n'était aucun moyen de la faire passer du deuxième ou du troisième au quatrième. »

La malade présenta successivement ces quatre états jusqu'à la fin de l'année; pendant octobre et novembre, la maladie parut pourtant céder ; mais au mois de janvier , elle recommença avec plus de force. Mademoiselle Julie , à cette époque , devint sujette à de fréquens évanouissemens, et ce fut pendant un d'eux , qu'à l'occasion de l'exclamation d'une des personnes présentes qui se demandait quand tout cela finirait , elle dit en déclamant avec une sorie de pathos qui lui était ordinaire dans ces sortes de circonstances :

« 11 vient tout à coup de m'être découvert

( '53) de quelle manière je peux être entièrement guérie de ma maladie ; cependant je ne peux encore avec certitude indiquer les moyens .... il faut attendre jusqu'à demain. Je peux pourtant vous dire en ce moment ce qui suit : Je dormirai demain jusqu'à neuf heures; à mon réveil, je pourrai dire si à midi je me porterai Lien ou non ; et dans le cas où je ne serais pas guérie à midi , si je le serai lundi ou mercredi. Si je ne suis pas guérie demain à midi, il faudra me traiter de la manière suivante. » (Ici elle s'ordonne des sangsues , en prévenant pourtant que leur application pourra n'être pas nécessaire.) Elle dit qu'on voudra lui donner du musc, mais qu'il est très-important qu'on ne la laisse pas en prendre. Ce serait ma mort, dit-elle.

Comme la somnambule entendait ce qu'on lui disait pendant son sommeil, on lui demanda quand elle sortirait de l'état où elle se trouvait; elle répondit qu'elle allait s'éveiller à huit heures un quart. « Je me mettrai à table, je mangerai comme à l'ordinaire; mais pendant le repas je tomberai dans un nouvel évanouissement; alors il faudra me frotter le front avec de l'eau de Cologne, et je reviendrai bientôt à moi; il ne faut pas vous inquiéter.»

La malade répondit encore à quelques questions des assistans, puis elle ajouta :

« Cette nuit je retomberai encore dans ce

sommeil bienfaisant; combien il est doux

il me guérit Dieu me guérit je l'ai prié

à genoux dans mon lit (i), il m'en a fait la promesse. Tu recouvreras la santé, a-t-il dit.

Ce sommeil , combien il est doux combien

il est doux... combien il est doux... je le souhaite à tous les humains ; ce n'en est point

un ordinaire , mais un sommeil particulier. Pendant sa durée, une voix intérieure me parle dans le sein , là , dans le sein , elle me dit tout (2). » Il était huit heures trois quarts ; elle se frotta les yeux, bâilla et s'éveilla. Comme nous avions l'habitude de ne pas lui parler de ce qu'elle avait dit pendant son délire, nous fîmes encore de même ; nous lui dîmes seule-

(1) Il n'est pas indifférent de savoir que la malade avait demandé sa guérison dans ses prières, et qu'elle avait cru être exaucée. Cette circonstance pourrait servir à faire rentrer l'état de mademoiselle Julie dans celui des somnambules extatiques, avec lequel il a d'ailleurs beaucoup de rapport.

(2) Mademoiselle Lef... attribuait aussi ses inspirations somnambuliques à une voix qu'elle croyait entendre dans la région de l'estomac; et presque tous les somnambules que j'ai vus croyaient les recevoir de cette manière.

( '55 ) ment qu'elle avait dormi d'un sommeil bien doux ; elle parut très-gaie, se crut entièrement guérie , et nous répondit : « Demain matin je serai encore mieux, et je vous servirai le café. » Elle soupa avec nous , paraissant en parfaite santé , et à l'instant où neuf heures sonnèrent elle tomba évanouie. Mon épouse lui frotta le front avec de l'eau de Cologne , et après environ dix minutes , elle reprit ses sens. A dix heures je me retirai dans ma chambre, après lui avoir souhaité une bonne nuit. »

Un quart d'heure après, M. de Strombeck estrappelé auprès de la malade, qu'il trouve de nouveau endormie, et qui lui recommande, de la manière la plus pressante, de ne négliger aucune des précautions qu'elle indique de prendre pour sa santé , ensuite elle ajoute : a Si demain les sangsues ne sont pas nécessaires, je serai, depuis neuf heures jusqu'à onze, violemment tourmentée par une agita tion , des crampes et les convulsions les plus fortes. Le moment le plus dangereux sera entre onze heures et onze heures et demie. À midi tout sera passé... à midi je me lèverai. Il faudra que depuis midi jusqu'à une heure je sois hors du lit , qu'à une heure j'aille me promener -, à huit heures du matin, il me faut du café,

« Moi. Dois-je écrire ce que vous me dites?

« Elle. Tu Tas déjà écrit (i).

« Moi. Où est-ce que j'ai écrit?

« Elle. Dans le secrétaire de ton épouse , dans la chambre voisine.

« Moi. Combien cela tient- il de lignes ?

« Elle. Deux alinéas, le premier de seize lignes et demie , le second de quinze lignes et demie.

« J'allai chercher le papier, je comptai les lignes ; et m'apercevant qu'elle avait dit la vérité , je fus saisi d'un frisson , comme si j'avais aperçu un spectre; il me semblait être transporté dans un autre monde.

« Moi. D'où savez-vous tout cela?

* Elle. Une voix intérieure me le dit là. » (Elle indiquait son estomac.) »

Après un entretien peu intéressant, la malade alla se coucher vers onze heures du soir.

Le lendemain, madame de Slrombeck porta le café à mademoiselle Julie à huit heures du matin , conformément à sa demande. La malade lui dit pendant son sommeil :

« Si je ne peux pas me lever à neuf heures ,

(i) La malade ne tutoyait pas M. de Strombeck dans son ëiat ordinaire.

( >57 ) j'aurai, depuis ces neuf heures jusqu'à onze, des crampes et des convulsions effrayantes ; mais depuis onze heures jusqu'à onze heures et demie je serai comme une furieuse, je battrai autour de moi , je mordrai , j'égratignerai; à onze heures et demie il faudra me donner un verre de vin rouge avec du sucre , mais pas avant onze heures et demie précises »

A neuf heures , dit la relation , elle s'éveilla, et voulut se lever; mais deux minutes aprèselle retomba dansle sommeil, et dit : «Je vais passer trois heures horribles; au nom de Dieu, ayez soin de moi, je vais souffrir horriblement, et je pourrais très- facilement me blesser; ces crampes sont les dernières que j'éprouverai de ma vie , si l'on observe exactement ce que j'ai prescrit À midi précis

je me lèverai; il était inutile de chauffer la pièce d'en haut, je n'ai pas besoin de sangsues , la voix intérieure me le dit. »

<c Alors elle fut attaquée d'anxiétés; elle demanda madame Helmke; celle-ci avait déjà été près d'elle un moment , mais s'était retirée (ce dont la malade n'avait pas entendu parler) , pour aller dans une pièce éloignée prendre une prise d'une poudre calmante. A son retour la malade lui dit : « Tu as pris une poudre que

( '58 ) le docteur Schtnidt t'a envoyée. » Cela était exactement vrai; nous lui fîmes plusieurs autres questions ; elle y répondit avec la plus grande exactitude ; rien absolument de ce qui se passait dans la maison n'était un secret pour elle. Non seulement elle savait quel étranger était dans la maison , mais encore jusqu'aux déplacerons des meubles. Dans les dernières minutes avant onze heures, elle désira qu'on appelât mon époux. » ( Ceci est écrit par la femme de M. de Strombeck. )

« Celui-ci étant venu , continue ainsi la relation, à l'instant précis où l'aiguille de ma montre marqua onze heures , elle tomba dans des convulsions terribles. Je frémis encore en pensant à son état; elle criait, elle mordait et battait, et il était très -difficile de la garantir et de se garantir aussi.... Souvent elle retombait sur son lit comme épuisée de forces, et alors elle indiquait le temps pendant lequel elle souffrirait encore. Précisément deux minutes avant onze heures et demie elle s'écria avec force : « Dieu soit loué , je n'ai plus que cent vingt secondes à souffrir! » J'observe que jusque là je ne l'avais point entendue compter par secondes dans ses intervalles de santé; lorsque la seconde minute fut écoulée, elle redevint par-

failemcnl tranquille, el prit au même instant le vin qu'elle avait demandé , en disant : « Maintenant tout est passé; à midi je me lèverai, à une heure j'irai me promener. »

« Elle se leva en effet à midi , parut en bonne santé, et à une heure elle vint se promener avec moi jusqu'à deux heures , et au grand air; elle dîna de bon appétit avec du riz au lait sans sucre et sans cannelle , comme elle l'avait ordonné dans son sommeil. \>

Ce que je viens de citer du récit de M. de Strombeck suffit pour donner une idée de la manière dont la faculté de prévision se manifestait chez mademoiselle Julie; le reste de la relation ne présente pas moins d'intérêt, et on y trouve même des faits plus curieux peut-être encore sous certains rapports. Quanta la confiance qu'on doit leur accorder, je ne peux que répéter ici ce que j'ai déjà dit sur les motifs qui , suivant moi , doivent déterminer à les adopter.

M. de Strombeck n'avait aucune prévention en faveur des faits qu'il observait ; il ne les cherchait point, quand ils vinrent spontanément s'offrir à lui.

Il montre qu'il a pris toutes les précautions possibles pour ne pas se tromper; il indique

( iGo ) les expériences qui ont manqué comme celles qui ont réussi ; enfin, comme nous l'avons vu , il a eu la précaution de publier ses notes au moment même où il avait les faits sous les yeux.

Tout ce qui pourrait inspirer quelque défiance , c'est l'état visible d'exaltation dans lequel il se trouve à la fin de sa narration, et les choses singulières qu'il raconte de ce qui se passa sur lui-même. Mais cette exaltation même, il a fallu une cause pour la produire, et cette cause ne peut être autre que la vue des faits qu'il raconte» Au reste, tout ce qu'il éprouva, assez analogue à ce qu'on remarque dans le somnambulisme , peut encore servir à prouver que les sjmtômes de cette singulière affection sont contagieux par imitation»

L'exactitude scrupuleuse avec laquelle M. de Strombeck et son épouse exécutent tout ce que la malade prescrit, peut sans doute prêter à la plaisanterie; maison peut la considérer aussi comme une preuve de l'impression qu'avait faite sur eux la vue des merveilles dont ils avaient élé témoins. Quant au sérieux avec lequel la malade assure qu'elle a eu des attaques de nerf ou des maux d'estomac , ou tel autre accident , parce qu'elle a fait son repas une mi-

nute trop tard, ou quelle est restée cinq minutes de trop à la promenade ; toutes ces niaiseries prouvent seulement qu'il n'y a point de folies que les somnambules ne puissent débiter, quand on a une fois mis en jeu leur amour propre en les écoutant comme des oracles.

Après les détails dans lesquels nous venons d'entrer sur les deux observations précédentes, nous nous trouvons forcés de nous borner à indiquer celles de M. Petetin , quelque intérêt qu'elles soient susceptibles d'offrir. Je dirai seulement que toutes les observations de l'auteur sont faites sur des femmes cataleptiques qu'il interrogeait dans le moment même de leurs accès, et qui lui présentèrent tous les phénomènes du somnambulisme. 11 en rapporte dix-sept exemples très -détaillés , et la lecture de son ouvrage ne peut laisser aucun doute sur l'identité des phénomènes qui lui furent présentés par ses cataleptiques et de ceux qui appartiennent à l'état de somnambulisme (i).

(i) Nous ne donnons ici que les quatre dernières expériences.

Quatorzième. Demandez à la malade la mesure exacte du temps qu'elle doit dormir ; elle le déterminera avec précision , et s'éveillera à la minute.

Quinzième. Si vous interrogez la malade sur ce qu'elle

( r*> ) Je terminerai ce que j'ai à dire ici sur J& prévision , par l'exposé de plusieurs observations qui me sont personnelles , en. y joignant les réflexions auxquelles elles m'ont conduit.

a dit ou fait dans son sommeil 7 elle n?en conserve pas le plus léger souvenir. Attendez un nouveau sommeil pour lui faire les mêmes questions , tout est aussi présent à sa mémoire , que s'il n'avait existé aucun intervalle entre les deux sommeils.

Seizième. Demandez à la malade combien elle aura, d'accès convulsifs dans la journée , elle dira le nombre , la violence , la durée de chaque accès , l'heure à laquelle ils commenceront. Ce phénomène est d'autant plus étonnant, que ces accès ont une marche irrégulière.

Dix- septième. Il survient ordinairement entre chaque accès des convulsions hystériques , des symptômes bizarres , comme la paralysie d'un bras , de la langue , de l'organe de la vue ou de l'ouïe ; la durée de chacun de ses accidens est incertaine. Or, si vous apercevez de l'inquiétude chez la malade pendant qu'elle est profondément endormie, si vous la questionnez, elle vous répondra qu'elle prévoit un grand malheur; qu'elle deviendra sourde tel jour, ou qu'elle perdra la vue, ou que ses urines se supprimeront. Elle vous dira avec exactitude la durée de l'accident qui la menace; elle vous suppliera , si vous êtes médecin , de vous occuper à le prévenir, ou de chercher un remède qui ait la vertu d'en abréger le cours ; mais personne ne pourra mieux y remédier qu1 elle-même ; elle s'en occupera dans ses sommeils successifs ; nommera les substances qu'il faut employer, et toutes ses prédictions s'accompliront à la lettre,

( >G3) Quoique la malade"* dont je vais parler soit devenue somnambule sous l'influence des procédés du magnétisme animal , j'ai cru devoir en parler ici , pour ne pas couper ce que j'ai à dire sur la prévision.

La première personne que j'ai eu occasion d'observer dans l'état de somnambulisme , était une jeune fille de quinze à seize ans , nommée P.R., orpheline, demeurant chez sa tante, rue delà Poissonnerie, à Rennes. Cette malade, d'un tempérament sanguin et d'une constitution robuste en apparence, était attaquée d'une affection histérique qui se manifestait par des accès convulsifs d'une longueur et d'une intensité effrayantes ; au reste, extrêmement irréguliers pour l'époque de leur retour et pour leur durée.

Quand on me proposa de donner des soins à cette personne, j'étais encore totalement étranger aux phénomènes du somnambulisme, j'avais simplement vu une malade dans cet état , je l'avais même entendu parler en dormant, et répondre sans s'éveiller, aux questions qu'on lui adressait -, et comme je ne pouvais supposer de la mauvaise foi ni chez la malade ni chez la personne qui la magnétisait , j'en avais assez vu pour soupçonner que

cet état pouvait mériter attention. Je commençai donc mon examen dans la disposition la plus favorable pour arriver à la vérité , n'ayant aucune opinion arrêtée d'avance sur ce qui devait faire le sujet de mes recherches, et disposé à examiner avec le plus grand soin tous les phénomènes qui se présenteraient.

On traitait la malade par le magnétisme animal, et d'abord je fus simple spectateur du traitement. Le magnétisme fut administré pendant vingt jours , sans produire sur elle aucun autre effet qu'un sommeil profond qui survenait ordinairement au bout de six ou sept minutes, et pendant lequel elle n'entendait absolument rien de ce qu'on lui disait, même quand on parlait à haute voix et très -près d'elle. Pendant les premières séances , ce sommeil avait été troublé par des mouvemens convulsifs très-légers, et qui disparurent au bout de quelques jours.

Le 6 octobre, vingt et unième jour du traitement , le magnétiseur ayant été forcé de s'absenter, je pris moi-même sa place et je magnétisai la malade, qui s'endormit au bout de quelques minutes entre mes mains. Je lui parlai, mais d'abord elle ne m'entendit pas; au bout d'un quart d'heure , je réitérai mes questions ,

( i65) et alors elle me parla sans s'éveiller ; elle était en somnambulisme. Je ne décrirai point ce que j'éprouvai au moment où j'observai pour la première fois ce phénomène produit par moi-même; je dirai seulement qu'il ne me fut pas difficile de reconnaître par l'impression qu'il produisait sur moi , que si précédemment je n'avais pu en nier la réalité , j'étais bien éloigné d'avoir cette croyance vive que produit la vue d'un fait qui frappe les sens. Je reste toujours convaincu que relativement à des phénomènes aussi extraordinaires , on peut bien par suite de la discussion , arriver à reconnaître qu'il y a des raisons suffisantes pour les croire, mais qu'on n'y croit réellement que quand on les a vues. Cette première séance ne m'offrit pourtant rien de bien curieux; la malade me parla sur sa maladie , et me parut en parler sagement; elle me dit qu'on l'avait tuée en lui donnant de mauvais remèdes y et que si on l'avait magnétisée dès le commencement, il y aurait long-temps qu'elle serait guérie (i). Elle ajouta que quoique je lui eusse fait

(i) Il y avait sept mois qu'elle était sujette à de terribles accès convulsifs qui duraient quelquefois sept ou huit heures de suite presque sans interruption, L'apparition du pic-

( '66 ) tirer du sang depuis peu de temps, il fallait encore que je lui en fisse tirer en lui appliquant des sangsues aux jambes. Enfin elle m'avertit eîie-même de réveiller, après m'avoir annoncé qu'elle parlerait désormais tous les jours dans son sommeil , et qu'il fallait qu'à l'avenir je la magnétisasse moi-même, parce que je lui ferais plus de bien que la personne qui lui avait jusqu'alors donné des soins. Quand elle fut éveillée , elle ne se souvint de rien , et ne se douta même pas d'avoir parlé.

Le lendemain mardi 7, je la magnétisai à la même heure; elle s'endormit aussi facilement que la veille , et suivant ce qu'elle m'avait annoncé , elle me répondit encore sans s'éveiller; mais elle ne retrouva point le souvenir de ce qu'elle m'avait dit la veille (1). In-

mier accès avait suivi immédiatement la suppression de ses règles : accident qui avait été produit par l'imprudence qu'elle avait eu de se mettre les pieds dans l'eau froide le second jour de leur invasion. Elle n'avait encore été' réglée qu'une seule fois à cette époque.

(1) Il arrive souvent que les somnambules ne retrouvent plus dans leurs sommeils successifs , le souvenir de ce qui s'est passé dans leurs premiers sommeils. Je crois qu'on doit chercher la cause de cette exception dans l'inertie morale.

( ï67 ) terrogée par moi, elle me dit (i) quelle pensait à sa maladie y et quelle voyait bien quelle aurait , le lundi suivant, entre neuf et dioc heures du matin, une attaque qui durerait jusque vers onze heures ou midi; qu'il faudrait, pendant cette attaque , lui appliquer huit sangsues à chaque pied; quelle me priait de me trouver là pour la magnétiser ; que je la ferais tomber en somnambulisme au milieu de ses convulsions , et qu'alors, si je lui parlais , elle m entendrait et me répondrait. Elle ajouta que le soir du même jour, vers cinq heures, elle aurait une seconde attaque plus forte que la première , et qui dînerait jusque vers neuf ou diic heures; <jue cette attaque serait la dernière quelle aurait pendant sa maladie.

Surpris au dernier point de celte prédiction , je profitai des huit jours qui me restaient pour avertir quelques médecins de mes amis ; que j'eus soin de rendre témoins des prédic-

beaucoup plus marquée pendant les premiers sommeils que dans les autres.

(i) Tout ce qui est en lettres italiques est copié mot pour mot du journal du traitement écrit immédiatement après chaque séance.

( i68) tions de la malade ,. et que je me proposais de faire assister à leur accomplissement. La malade répéta tous les jours en somnambulisme, les mêmes choses seulement ; elle ajouta le dimanche (la veille du jour fixé) , que la première attaque qui devait avoir lieu entre neuf et dix heures , commencerait très-près de neuf heures et demie.

Relativement au traitement qu'elle s'était prescrit , je le regardais comme très-convenable; mais l'exécution m'en paraissait embarrassante. 11 était difficile en effet de lui maintenir des sangsues aux pieds , au milieu des agitations violentes qui la tourmentaient. Pourtant, comme à la rigueur la chose était possible, en prenant de grandes précautions, je pris la résolution de faire ce qu'elle m'avait demandé, dans le cas où l'accomplissement de sa prédiction me forcerait à reconnaître qu'elle avait sur sa maladie des notions extraordinaires.

Le lundi j'attendis l'heure fixée avec l'impatience qu'on peut se figurer. Avant neuf heures j'étais chez ma malade. Je m'y rendis seul , craignant que la présence de personnes étrangères ne la troublât , et ne lui fît soupçonner qu'elle était menacée de quelque accident. J'avais pourtant prévenu mes amis , et ils se te-

( >6g) liaient à portée de la maison , tout prêts à monter quand je les ferais avertir. Voici maintenant ce que je trouve dans le journal : je lécrivis le jour même.

L'accès annoncé a eu lieu ; il a commencé à neuf heures vingt-cinq minutes , et fini à onze heures et demie ; fai magnétisé la malade > et elle a tombé en somnambulisme au milieu de ses convulsions , gui alors ont été calmées j mais gui nont pas cessé entièrement.

Je lis dans une note écrite dans l'aprèsmidi :

Je crois gu après mon départ, les parens nont pas laissé couler le sang des sangsues assez long-temps . La somnambule avait ordonné gu on fit saigner les morsures jusqu'à ce guelle fût prête de tomber en dèjaillance.

La malade fut agitée dans l'intervalle du premier accès au second j elle avait mal à la tête et à la gorge. Le second accès commença à six heures, et les convulsions furent terribles jusqu'à sept heures et quart. Alors seulement je parvins à produire le somnambulisme, et elle se trouva dans une situation plus calme. A dix heures, elle me pria de l'éveiller;

( '7° ) son accès était fini, mais elle était très-futi* guée.

C'est ainsi qu'eut lieu l'accomplissement de la première partie de la prédiction relative aux accès. On ne pouvait espérer une plus grande exactitude sur ce point; mais quant à la seconde partie , celle qui regardait l'annonce de la guérison , elle ne se réalisa pas de la même manière; d'abord cet accès ne fut pas le dernier comme elle s'en était flattée.

Le lendemain mardi , étant en somnambulisme, elle me dit qu'elle aurait encore le jeudi quelques atteintes de son mal , et qu'elle me priait de ne pas lui demander d'autres explications, parce quelle était trop fatiguée pour parler.

Mercredi i5, ce quelle doit avoir demain est un accès qui commencera à dix heures et demie, et durera environ une heure; elle m* a dit que si elle n'avait pas été guérie comme elle l'avait annoncé, c'était parce qu'on n'avait pas laissé couler le sang assez long-temps , qu'il faudrait encore lui appliquer huit sangsues à chaque pied pendant son accès, et laisser couler le sang plus long- temps.

La prédiction s'accomplit , et les convuL

( '7' ) sions commencèrent au coup de dix heures; elles furent très -violentes pendant une demiheure, et il me fut impossible d'obtenir le sommeil au moyen des procédés magnétiques , que pendant son somnambulisme elle nie recommandaii d'employer toutes les fois qu'elle tomberait en convulsion , et même au plus fort de ses agitations. A dix heures et demie, elle tomba en somnambulisme ; et à partir de ce moment, les convulsions devinrent beaucoup plus faibles, et ne reparurent que par intervalles , jusqu'à onze heures vingt minutes , qu'elle me dit de l'éveiller, m'assurant que son accès était terminé, et me répétant bien positivement qu'elle était tout à fait guérie. J'avais quelques raisons de croire ce qu'elle m'annonçait, car, comme elle m'avait toujours dit vrai sur sa maladie, je ne devais pas m'attendre à ce qu'elle se trompât deux fois sur sa guérison. Malheureusement un accident imprévu ne me permit pas de vérifier ce qu'elle m'annonçait. La malade avait, comme je l'ai dit, perdu beaucoup de sang, et en la quittant j'avais recommandé d'être très-sévère tout le reste de la journée sur le régime; mais les parens , auxquels tout ce qui venait de se passer inspirait une trop grande confiance, crurent n'avoir

( J7a ) pi us besoin d'aucune précaution, et la laissèrent manger avec excès des alimens indigestes. Ils ne tardèrent pas à se repentir de leur imprudence. Aussitôt après le repas , les convulsions reparurent avec violence. Comme j'étais à la campagne à deux lieues de la ville, on courut chez les médecins que j'avais menés le matin avec moi; ils me rapportèrent le lendemain qu'ils avaient trouvé la malade dans l'état le plus effrayant. Elle était immobile, sans connaissance, les bras étendus en croix, sa face était extrêmement rouge et gonflée. Elle resta plus de deux heures dans cet état, dont elle ne sortit qu'à sept heures du soir.

Le lendemain matin les accidens se renouvelèrent avec la même intensité; on m'envoya chercher; je me transportai sur le champ chez la malade , et j'employai en vain pendant une heure et un quart tous les procédés magnétiques pour la faire revenir. Au bout de ce temps elle parut reprendre d'elle-même connaissance. Je la magnétisai alors de nouveau, et je parvins en quelques minutes à la faire tomber en somnambulisme. Dans cet état je l'interrogeai sur l'accident qu'elle avait eu et sur les suites qui pourraient en résulter; elle me répondit que ce qui venait de se passer avait pro-

( '73) duit en elle une si grande révolution , que dans le moment elle ne pouvait rien prévoir pour l avenir ; qu elle ne voyait plus le terme de sa guérison, et que seulement elle était trop sûre quelle aurait encore un grand nombre d f accès. Et elle m'en annonça deux pour le même jour. Ils arrivèrent comme elle les avait prédits ; et pendant plus de deux mois que je l'ai magnétisée , elle n'a plus eu un seul accès qu'elle ne l'ait annoncé, et souvent même plusieurs jours d'avance.

J'ai cru qu'il pourrait être bon que j'entrasse dans quelques détails relativement aux premières observations que j'ai eu occasion de faire sur la prévision et sur le somnambulisme; mais il faut maintenant que je me contente d'indiquer d'une manière générale le résultat de mes observations. Avant tout, il n'est pas inutile de rappeler que je m'étais imposé rigoureusement l'obligation d'écrire immédiatement après chaque séance , tout ce qui venait de se passer; je n'aurais osé me fier à ma mémoire pour l'exactitude des détails , et je craignais d'en venir à m'abuser moi-même dans un sujet qui prête tant aux erreurs de l'imagination.

Il arrive presque toujours que ceux qui sont

témoins de faits étranges , comme ceux cfn somnambulisme , ne prennent pas pour les constater dans la suite aux yeux des autres, tous les soins qui seraient nécessaires pour les rendre incontestables. Quand on observe un fait qui pour la certitude ne laisse dans le moment rien à désirer, on ne pense pas aux difficultés qu'on éprouvera plus tard , quand on voudra le faire croire. Il semble qu'on s'imagine qu'on aura toujours l'observation présente à montrer pour forcer l'incrédulité au silence; mais les évènemens passent : on se trouve réduit à raconter un fait qu'on ne présente plus que comme un souvenir dont les circonstances accessoires ont échappé , et qui ne peut plus inspirer la confiance qu'on lui aurait accordée dans le moment. Le seul moyen de fixer le souvenir des évènemens c'est de les écrire j les écrits restent toujours les mêmes, et on n'a plus à craindre les erreurs de l'imagination , ni les infidélités de la mémoire. J'écrivis donc, et je ne parle ici que d'après les notes prises au moment même.

Or, je trouve consigné dans mon Journal ,. plus de quatre-vingts prédictions qui portaient presque toutes sur des accès convulsifs. Ces accès avaient des caractères qui ne permet-

taient pas de croire qu'ils fussent feints. Tels ('•taient la fixité des yeux ouverts, sur lesquels rien ne pouvait faire impression , et un développement des forces musculaires si considérable, que trois ou quatre hommes robustes suffisaient à peine pour retenir la jeune malade.

Plusieurs fois elle m'a annoncé une espèce de sommeil léthargique qui durait une demiheure , trois quarts d'heure, une heure entière. Pendant tout ce temps ses sens étaient absolument fermés à toute espèce d'impression (r). On sent combien il a dû m'ôtre facile de m'assurer d'une pareille insensibilité. Eh bien ! je déclare que j'ai fait toutes les expériences possibles pour la constater. Je l'ai souvent pincée à l'improviste d'une manière fort vive; quelquefois j'ai enfoncé subitement une épingle dans sa chair, à plusieurs lignes de profondeur. J'ai produit à son oreille un bruit éclatant, j'ai placé même pendant plus d'une minute , sous son nez , un flacon d'ammoniac débouché , et avec tous ces moyens , je n'ai jamais pu parvenir à reconnaître en elle le plus léger indice de sensibilité.

Outre les prédictions dont je viens de par-

(i) Elle était également insensible pendant son somnambulisme.

( »?6) 1er, la même malade rn en a fait encore beaucoup d'autres dont l'accomplissement fournit des preuves plus concluantes encore. Il lui est arrivé de m'annoncer, huit jours d'avance, que, pendant une nuit qu'elle me désigna , sa tête enflerait , que ses paupières seraient infiltrées, et que sur ses joues on verrait paraître, en plusieurs endroits, des égratignures semblables à celles qu'on pourrait faire en effleurant la peau avec la pointe d'une épingle; et tout cela arriva comme elle l'avait dit.

Ce que je viens de rapporter suffit, je crois, pour prouver que les accidens prédits n'étaient pas feints ; mais leur réalité étant regardée comme incontestable, il vient naturellement à l'esprit de se demander si la prédiction n'était pas elle-même la cause de l'événement qui lui succédait, et si l'imagination de la malade ne produisait pas seule toutes les merveilles qui nous étonnaient si fort. Cette supposition pourrait, jusqu'à un certain point, paraître fondée , si la somnambule avait conservé à son réveil le souvenir de ce qu'elle avait dit pendant son sommeil ; mais je ne pouvais soupçonner une pareille cause d'erreur, car tous les jours j'acquérais, même sans les chercher , mille preuves de l'oubli qu'on pourrait

( J77 ) d'abord être tenté de révoquer en doute. Elle oubliait souvent , à son réveil , les choses dont il lui aurait été le plus important de se souvenir; et si on n'avait pas soin de la prévenir des précautions quelle même avait indiquées pour sa santé, elle les négligeait et se trouvait victime de son oubli. Un jour elle avait annoncé un accès pour une heure déterminée ; j'oubliai malheureusement d'en prévenir les parens; ils la laissèrent sortir, et*elle eut un accès dans une maison étrangère , au milieu d'un grand nombre de personnes; elle fut si honteuse de cet accident, que pendant plus de huit jours elle en conserva une tristesse qu'on ne pouvait dissiper.

Elle redoutait beaucoup ses accès; et souvent, quand elle en annonçait quelqu'un pendant son sommeil, elle en était si affectée que ses yeux (ses yeux fermés) en versaient des larmes de douleur. Lorsque ses craintes éiaicnt ainsi portées trop loin à la vue de ses maux , et que je jugeais que l'inquiétude, devenue trop vive, aurait pu nuire à sa santé, je l'éveillais; et au moment où elle ouvrait les yeux, oubliant tout ce qu'elle venait de prédire , elle passait subitement de la tristesse la plus profonde à sa tranquillité ordinaire.

11 arrivait quelquefois que ses accès étaient précédés par des symptômes tels que des bâillemens et des migraines qui l'avertissaient de leur retour; alors elle s'affligeait et manifestait les plus grandes craintes; mais quand aucun de ces symptômes précurseurs n'avait lieu, elle restait calme à l'approche des accidens qu'elle avait annoncés pendant son sommeil comme devant être les plus douloureux ; quel* quefois même, dans ce^as, ils la surprenaient au milieu d'une chanson ou d'un éclat de rire. Au reste, elle me recommandait avec instance de ne jamais la faire tomber en somnambulisme au moment où ses convulsions devaient la prendre; car, disait-elle, si une fois j'en avais dans cet état , je ne voudrais plus me laisser endormir.

Tous ces faits répétés journellement sous mes yeux pendant plusieurs mois, ont produit dans mon esprit une conviction que rien n'est capable d'ébranler.

La même somnambule me fit une prédiction qui mérite que j'en fasse une mention particulière; elle m'annonça dans son sommeil, que sa maladie se terminerait par un délire furieux qui durerait quarante-deux heures ; et plus de quinze jours d'avance , elle me

( '79) prédit quelle perdrait la raison le vendredi 20 octobre , à deux heures après midi , et qu'elle ne reviendrait à elle que le dimanche 22, à huit heures du matin. Le délire arriva comme elle l'avait annoncé; je ne la quittai presque pas pendant tout ce temps: et quand je n'étais pas auprès d'elle , quelques-uns de mes amis voulaient bien me remplacer.

Je n'ai jamais rien vu de pareil à ce qu'elle présenta pendant ces deux jours ; et certainement la seule crainte de sa prédiction , quand même elle l'aurait connue, n'aurait pas été capable de produire un effet aussi durable. Il faut ajouter qu'ayant entièrement perdu l'usage de la raison et tout souvenir de son état ordinaire, elle n'en sortit pas moins à l'heure qu'elle avait indiquée, de l'état d'aliénation complète où elle se trouvait (1 ),

(1) Je crois devoir faire ici une remarque qui me paraît assez curieuse. Le délire se manifesta à l'heure indiquée, et son invasion fut brusque, c'est-à-dire que la malade passa subitement de l'état de raison à un état de démence complète. Cependant , comme je l'observais avec soin depuis plusieurs jours , je crus reconnaître en elle , dès la veille , une modification des facultés intellectuelles, assez légère à la \érité, mais très-importante ; car tous les traits qui se présentèrent d'une manière tranchée dans le délire du lendemain , parurent , la

( >8o) Concluons de ce que nous venons de dire, que la malade ne conservait aucun souvenir

veille, comme des nuances dans ses paroles et dans ses actions. Elle eut pendant toute la soirée uni penchant marqué à dire et à faire ce qu'on appelle des Jolies. Quoiqu'elle eut toujours été étrangère à toute littérature, elle s'efforça de faire , à sa manière , des couplets sur quelques évènemens qul lui parurent plaisans. Je fus très-frappé de cette circonstance, quand je vis le lendemain que , dans son délire , sa principale occupation était de rimer ; de sorte qu'elle ne prononçait pas un mot sans lui chercher une rime. Il en fut de même de tous les autres caractères de sa folie momentanée. Pendant tout le temps qu'elle dura, elle ne cessa de dire des injures à toutes les personnes qui l'entouraient , et de tenir les propos les plus offensans sur le compte de ses parens , pour lesquels elle avait toujours eu le plus grand respect ; or, dès la veille, tout cela s'était déjà manifesté par un penchant à la médisance qui ne lui était pas ordinaire ; mais ce qui me frappa surtout , ce fut de la voir, elle qui était habituellement d'une piété scrupuleuse, prendre part à des plaisanteries qui lui auraient déplu dans tout autre temps. On chanta devant elle une chanson qui n'avait certes rien de répréhensible , mais qui lui aurait paru trop libre sous le rapport de la religion; pourtant, au lieu d'en paraître scandalisée , elle annonça qu'elle lui plaisait beaucoup , et témoigna même le désir de l'apprendre. Le lendemain, ce qui dans son délire étonna le plus ceux qui la connaissaient, ce fut de la voir répéter tout ce qu'elle avait pu entendre de contraire à la religion ; elle n'avait à la bouche qu'une suite continuelle de blasphèmes , dont la seule idée l'aurait fait

( •»' ) des prédictions quelle avait faites en somnambulisme , et qu'au surplus , plusieurs des accidens prédits étaient de nature à ne pouvoir eue produits par son imagination , quand même elle aurait su dans l'état de veille qu'elle pouvait en être menacée.

Mais les prédictions de la somnambule n'avaient-elles donc aucune espèce d'influence sur les accidens de sa maladie ? Je ne pense pas qu'on puisse l'assurer, et j'ai même de fortes raisons pour croire le contraire. Comme j'observais avec le plus grand soin tout ce qui pouvait m'éclairer sur le singulier phénomène que j'avais sous les yeux , je ne tardai pas à m'apercevoir que les accès qui arrivaient toujours avec une étonnante précision aux momens prédits , offraient cela de remarquable , qu'ils commençaient et finissaient toujours à une heure sonnante : ainsi , si un accès commençait à quatre heures , il se ter-

frémir la veille. Sur quoi on peut faire remarquer que, puisque la prédisposition au délire se manifestait déjà dès la veille par des signes sensibles à l'observateur, on ne doit pas regarder comme une chose impossible que , dans son sommeil , la malade ait pu , long-temps d'avance , prédire un événement dont la cause agissait probablement déjà sur son organisation.

minait ordinairement à quatre heures et quart, quatre heures et demie ou cinq heures, pres^ que jamais entre une des divisions que l'hor-* loge sonnait. On conçoit qu'ayant fait cette observation , il devait naturellement me venir à l'esprit que cette circonstance si commode pour permettre la vérification des prédictions, pouvait devenir très-propre à favoriser la frau^ de , si par hasard la malade n'avait pas été de bonne foi. En effet, l'heure sonnante aurait été pour elle , dans cette supposition , le si-* gnal du commencement de la comédie comme celui de sa fin, et l'aurait débarrassée de la nécessité de s'assurer d'une manière difficile de la durée du temps. Comment concevoir d'ailleurs que les accès convulsifs et les autres accidens dussent naturellement durer toujours un quart d'heure, une demi -heure, une heure tout juste , et jamais vingt minutes ni trente-cinq, ni quelques minutes de plus ou de moins qu'une heure? Un pareil hasard était trop étrange pour pouvoir être supposé. 11 est vrai qu'il ne serait pas rigoureux de dire que la malade indiquât toujours ainsi une heure son-nante pour le commencement et la fin de ses accès; mais comme cela arrivait neuf fois sur dix , c'était assez pour m'inspirer plus que de

( '83) la défiance relativement à une faculté d'ailleurs si incompréhensible ; d'un autre côté, si je voulais m'arrêter à la supposition de mauvaise foi de la part de la malade , toutes les raisons que j'ai déjà indiquées se présentaient en foule dans mon esprit pour la repousser. Cependant la difficulté relative aux époques et à la durée des accès , restait entière, et ce ne fut qu'après un assez long temps que je parvins à l'éclaircir.

J'ai reconnu depuis , par des expériences répétées souvent et sur plusieurs malades , que la perte totale du souvenir n'est pas suffisante pour empêcher toute influence de la prédiction sur son accomplissement. Ceci tient à une faculté très-curieuse qu'il faut indiquer , et sur laquelle nous nous étendrons plus longuement quand nous nous occuperons spécialement du pouvoir des somnambules sur leur organisation. Ce dernier pouvoir est si réel , qu'il suffit qu'un somnambule ait pendant son sommeil la volonté de faire telle ou telle chose à un instant déterminé , pour qu'au moment lixé par lui, il se sente porté à faire ce qu'il a voulu, sans se rendre aucun compte des motifs qui le poussent, et sans conserver aucun souvenir de sa volonté précédente. Ce

( i»4 ) fait est constant et connu de tous les magnétiseurs. Or , si les idées du somnambule endormi ont une telle influence sur les actions de l'état de veille, n'est-on pas naturellement porté à supposer qu'elles peuvent en avoir une semblable sur les symptômes et les crises dont il a eu l'imagination frappée pendant son sommeil?

Cette supposition est même appuyée sur plusieurs faits tirés particulièrement du somnambulisme extatique : car il est constant que quand les convulsionnaires de saint Médard , s'imaginaient que pour des causes quelconques il fallait qu'ils restassent plusieurs jours de suite sans manger , ils se trouvaient à l'époque indiquée, pendant tout le temps qu'ils avaient prédit , dans l'impossibilité d'avaler quoi que ce fût , accident extraordinaire qui se répétait si souvent, qu'on est forcé de reconnaître qu'il fallait bien que la prédiction fut elle même la cause de l'événement qui la suivait. Il n'y a rien de plus célèbre dans ce genre, que le jeûne de M. Fontaine , qui , diton , resta quarante jours sans manger (i).

(i) Quelqu incroyable que paraisse le fait, on rapporte plusieurs exemples de jeûnes semblables supportés par d'autres maniaques.

Si nous revenons maintenant à notre malade, nous trouverons une explication suffisante de l'extrême précision qui m'avait d'abord paru si incompréhensible; car comme de sa chambre on entendait très- bien sonner l'horloge de la ville , placée à peu de distance, il suffisait qu'elle liât dans son somnambulisme la pensée de ses accès avec telle ou telle heure déterminée, pour qu'ils arrivassent exactement à l'instant fixé. Il faut joindre à cela que le désir d'étonner, toujours très-actif chez les somnambules , devait la déterminer à faire tout ce qu'il lui était possible pour donner plus de précision à l'accomplissement de ses prédictions.

11 est très-important que ceux qui dirigent les somnambules connaissent bien toute l'influence que peuvent avoir les idées qui les ont frappés pendant leur sommeil sur leur santé dans l'état de veille.

Je pourrais citer un grand nombre de faits semblables à celui-ci, mais je reviendrai silice sujet (i), qui nous mènerait trop loin. Dans le moment , il me suffit ici d'avoir noté la plus

(0 Voyez plus loin ce qui sera dit de l'influence des idées des somnambules sur leur organisation.

( '86) importante des causes qui peuvent induire en erreur relativement à la faculté de prévision. Mais quelque réelle , quelque fréquente même que soit cette cause , on aurait tort de croire qu'elle existe toujours , et de conclure de ce que je viens de dire, que tous les faits de prévision qu'on cite ne sont que les résultats de l'influence des idées des somnambules pendant leur sommeil sur leur état de veille -, car, outre ceux des faits que j'ai cités dans ce chapitre, et qui ne peuvent s'expliquer de cette manière , on trouve dans presque tous les recueils d'histoires de traitemens magnétiques, un grand nombre d'observations bien constatées et qui supposent l'existence - d'une véritable faculté de prévision. Cette faculté pourtant, on ne saurait encore l'examiner avec trop de soin pour en bien préciser l'étendue et les limites.

Je m'abstiendrai de discuter l'opinion de ceux qui admettent dans les somnambules une prévision absolue de l'avenir; car , quoique cette assertion soit aujourd'hui favorablement accueillie par les partisans des idées de Kant sur la notion du temps (i), elle est bien loin

(i) Voici comment je crois qu'il serait possible de conce-

( '87 ) de me paraître appuyée sur des preuves suffisantes. Dans l'état actuel des choses, je crois

voir les idées de ceux qui veulent qu'il n'y ait rien de réel dans les notions du temps et de l'espace.

Il est incontestable , pourront-ils dire , que tous ceux qui reconnaissent l'âme pour une substance spirituelle et totalement distincte du corps , ne peuvent se refuser à reconnaître (au moins comme possible) , la supposition qu'elle puisse acquérir des perceptions par elle-même et indépendamment du corps , surtout pendant le sommeil des sens extérieurs. Or, cette supposition une fois admise, il n'est pas difficile de voir qu'il n'y a aucune raison pour que ses connaissances soient limitées par les mêmes conditions qu'elles le sont dans l'état ordinaire , et qu'on ne peut rien conclure de ce qui arrive dans un cas , à ce qui doit avoir lieu dans l'autre.

Tant que les impressions n'arrivent à l'âme que par l'intermédiaire des sens, il faut bien, de toute nécessité, qu'elles n'arrivent que l'une après l'autre , saus quoi elles se confondraient, et c'est pour cela que nous n'apercevons, dans le temps , que la suite de nos sensations ; mais si on suppose l'âme dégagée de la loi qui la lie au corps , nos sensations ne seront plus sujettes aux mêmes conditions ; les idées d'avant et d'après n'existeront plus , et il n'y aura plus la nécessité de cette succession des sensations et des idées, qui est une condition purement en rapport avec notre état présent dans la nature. L'esprit peut bien concevoir comment , dans un ordre de choses différent de celui nécessité par l'existence accidentelle dont nous jouissons , nous pourrions avoir des notions , des idées qui seraient tout à fait indépendantes de l'espace. Tout ceci peut paraître à la vérité ,

!( i88 ) qu'on ne peut que suspendre son jugement en attendant des documens plus positifs d'une suite d'observations exemptes de préventionset de préjugés.

Quant à la réalité de la prévision considérée comme donnant seulement aux somnambules une connaissance anticipée des divers accidens ou crises dont ils sont menacés, telle enfin que Fa reconnue Cabanis lui-même, il ne m'est pas permis de révoquer son existence en doute ,

-— — ii. r - ... . i- - ■ i — --

à certaines personnes, obscur et bien difficile à comprendre; mais il faut avouer pourtant que ces idées ne diffèrent pas; de celles qu'on énonce tous les jours , quand on dit que pour Dieu, pour les âmes après la mort, il n'y a ni distance ni temps ; que l'espace est pour eux comme un point , et que tous les siècles passés et futurs se présentent à eux comme un instant indivisible. Nous disons tout cela, mais souvent sans y réflécbir et presque sans savoir ce que nous disons. Eh bien , là prévision , la vue à distance , nous donnent une idée de cette nouvelle existence qui doit être un jour notre partage ; et ces deux facultés doivent être dans les idées de ceux qui les admettent d'une manière illimitée , le résultat d'un élan de l'âme qui sort un instant de la vie, et puise dans l'éternité des notions qu'il rie lui serait pas donné d'acquérir si elle né se détachait pas momentanément du corps. Le temps et l'espace ne sont plus alors un obstacle à ses connaissances , et rien ne les limiterait dans le somnambulisme, s'il lui était possible de se détacher tout à fait de l'enveloppe où elle reste toujours plus ou moins embarrassée.

( ife )

j'espère même pouvoir en rendre raison au moyen de considérations que je développerai plus tard.

Je ne veux pas terminer ce que j'ai à dire sur la prévision, sans en donner encore un exemple que j'ai été à portée de vérifier moimême , et qui me paraît intéressant sous plus d'un rapport.

La femme Chevalier, âgée de5i ans, demeurant rue basse Baudrairie , à Rennes , accablée d'un grand nombre d'infirmités, fut magnétisée le 5 novembre 1817. Elle tomba en somnambulisme dès la première séance, et s'endormit au bout de cinq minutes. Dans cet état, elle annonça des accès convulsifs auxquels elle était sujette, et qui ressemblaient beaucoup à des accès d'hystérie. Elle avait, entre autres infirmités, une paralysie complète de la jambe gauche , et c'était surtout de cette paralysie qu'elle s'occupait dans son sommeil. Elle annonçait que le magnétisme , en la guérissant de cette infirmité, la débarrasserait en même temps de tous ses autres maux. Je ne pus assister au commencement de son traitement , et j'en connus seulement les détails par les lettres de la personne qui la magnétisait. J'appris ainsi que la malade avait prédit quelle serait

( I9° ) complètement guérie de sa paralysie de là jambe , à une époque quelle fixa , et que deux mois après elle serait prise d'une nouvelle paralysie qui se porterait sur la langue et la rendrait muette pendant huit jours. Je retournai à Rennes à l'époque qui devait être celle de la guérison , et j'étais curieux de voir si cette prédiction était accomplie : mais il me fut impossible de savoir à quoi m'en tenir sur ce sujet; car bien que la malade assurât que sa jambe était revenue à son état naturel et qu'elle était aussi forte que l'autre, je ne pus éprouver la vérité de ce qu'elle me disait , à cause qu'elle était retenue malade au lit. Je m'assurai seulement que la sensibilité, qui avait été totalement perdue au commencement du traitement, était rétablie.

La nouvelle maladie dont la somnambule était affectée était une phthysie pulmonaire déjà très-avancée , et qu'elle n'avait pas prévue, quoiqu'elle eût annoncé des choses très-insignifiantes , dans le moment même où la ma^ ladie qui devait la conduire au tombeau a Fait déjà fait de grands progrès dans son organisation.

Cette particularité me frappa, et j'y fis d'autant plus d'attention , que j'appris que les pro-

( «9« ) cédés magnétiques avaient cessé de produire le somnambulisme, du moment où la phthysie s'était positivement déclarée. La malade avait même tout à fait abandonné le magnétisme depuis plus de six semaines, et je désespérais de pouvoir vérifier aucune de ses prédictions ; car, quoique la paralysie de la langue fût une chose qu'elle avait annoncée comme certaine, outre que je ne savais pas si sa maladie ne la ferait pas mourir avant le terme fixé, je devais naturellement présumer qu'un si grand changement dans l'organisation ne pouvait manquer d'entraver l'accomplissement de sa prédiction; je ne m'en occupais donc plus, et j'avais perdu la malade de vue depuis une quinzaine de jours , quand on vint m'annoncer qu'elle était devenue subitement tout à fait muette. Cette nouvelle me frappa d'étonnement, et je me transportai aussitôt chez elle pour m'assurer par moi-même d'un phénomène si curieux. Je trouvai la malade trèsafflîgée de son accident, et ne pouvant prononcer une parole , malgré les efforts visibles qu'elle faisait pour cela.

Je ne me contentai pas de cette observation , je voulus voir jusqu'à quel point la paralysie résisterait au traitement dirige contre elle , et

( »Q? ) j'ordonnai l'application de la moutarde sur la langue ; je la laissai long-temps et n'en obtins aucun résultat satisfaisant. J'annonçai pourtant que le lendemain je réitérerais l'application , et la malade ne fit aucune objection , tant elle était affectée de son état; je me contentai cependant de la menace que je venais de faire; car l'accomplissement de la prédiction relativement à l'apparition de l'accident, m'avait inspiré de la confiance sur l'annonce de sa durée, et persuadé que dans huit jours elle serait guérie. Je me serais fait un scrupule d'ajouter un mal inutile à tant d'autres maux qui la tourmentaient.

La paralysie ne fut pas complète pendant les huit jours ; il y eut du mieux le troisième; mais ce mieux ne dura que quelques heures, après quoi la malade redevint aussi muette qu'avant ; le matin du cinquième jour elle commença à prononcer quelques mots , mais sans pouvoir se faire entendre 5 le sixième et le septième, la paralysie alla toujours de mieux en mieux , et elle parut complètement terminée à la fin du septième.

Ainsi la prédiction faite plus de quatre mois auparavant, s'accomplit malgré la nouvelle maladie ? qui aurait pu entraver la marche de

( *& ) l'ancienne. 11 est vrai que la somnambule avait annoncé quelle serait muette pendant huit jours, et que sa langue ne fut prise que pendant sept. Mais cette inexactitude dans l'accomplissement n'est probablement qu'apparente, àcausedel'habitudeoiionestdedésigner par huit jours l'espace d'une semaine. 11 est vrai aussi qu'elle n'avait pas parié du mieux qui eut lieu le troisième jour, ni annoncé qu'elle serait capable de prononcer quelques mots dès le sixième. Mais sans doute elle aurait donné déplus grands détails dans la suite, si son somnambulisme avait continué.

Il n'est peut-être pas inutile de faire remarquer que la malade n'avait jamais eu de paralysie sur la langue, lorsqu'elle fit la prédiction qui se trouva accomplie environ uu mois avant sa mort.

Cette observation , en même temps qu'elle donne un exemple de prévision , montre d'une manière évidente comment cette faculté peut se trouver en défaut chez les somnambules. Certes, il semble qu'il aurait dû être beaucoup plus facile à la malade de voir la phthysie, qui avait sans doute déjà occasionné une altération organique dans son poumon , que de prédire, plusieurs mois d'avance une paralysie dont

( '94 ) {''apparition devait être liée , il est vrai , d'une4 manière quelconque avec l'état présent de son organisation , mais qui ne devait pas y être présagée par des signes aussi évidens que ceux qui caractérisent une phthysïe avancée. J'ai vu depuis deux autres somnambules dont la prévision évidente , dans un grand nombre de circonstances , se trouvait en défaut sur des symptômes qui semblaient d'abord beaucoup pïus faciles à prévoir, et il est peut-être bon de dire que les maladies sur lesquelles la prévision n'avait ainsi aucune prise , étaient des maladies incurables.

Voici encore une autre observation non moins curieuse faite sur la même malade. Elle ignorait absolument dans l'état de veille ce qu'elle avait dit en somnambulisme; elle ne savait même pas qu'elle parlait en dormant, et n'avait par conséquent , éveillée , aucune connaissance de sa prédiction ; néanmoins , quelques jours après l'avoir faite pour la première fois , étant endormie du sommeil naturel , elle rêva que quelqu'un venait lui faire des sollicitations auxquelles elle ne voulait pas se rendre, et que celui qu'elle refusait, irrité de ce qu'elle ne voulait pas consentir à sa demande ^ lui annonça qu'elle deviendrait muette pendant

( '95) huit jo\irs , si elle persistait dans son refus, La malade raconta son rêve à la personne qui la magnétisait, et qui ne put s'empêcher de reconnaître un rapport évident entre le rêve et la prédiction somnambulique. On voit dans cet exemple comment les inspirations des somnambules se manifestent à leur conscience par des voies détournées , et leur apparaissent entourées de circonstances fournies par l'imagination.

Cet exemple n'est pas le seul que je connaisse du même genre , et j'ai vu très-souvent des somnambules rêver ainsi des choses qui devaient leur arriver, quand il les avaient annoncées pendant leur somnambulisme. Les prédictions des somnambules se montraient presque toujours dans leurs rêves , plus ou moins défigurées et au milieu d'images étranges.

De toutes les hypothèses proposées jusqu'ici pour expliquer la prévision, celle qui semblerait au premier coup-d'œil la plus satisfaisante, est celle de M. Tardy de Montravel : elle consiste à admettre que le somnambule ayant la connaissance pleine et entière de son organisation au moment où il parle , peut calculer avec précision le temps nécessaire , pour que par suite des mouvemens

( '96) qu'elle exécute , elle amène telle ou telle crise qu'il annonce comme un horloger qui vient de construire une montre peut indiquer exactement combien de temps chacane des aiguilles mettra pour arriver à un point déterminé; et de même, ajoute-t-il ., qu'il pourrait arriver que la prédiction de l'horloger ne s'accomplît pas à point nommé, parce que les ressorts de la montre pourraient se déranger plus ou moins , sous Finfluence de causes étrangères, de même aussi il peut arriver que la prédiction du somnambule n'ait pas un entier accomplissement , parce que quelque chose d'extérieur et qu'il lui est impossible de prévoir, peut changer l'événement qui serait arrivé sans cela. On pourrait ajouter un grand nombre de réflexions sur cette comparaison r qui se trouve juste sous quelques rapports, mais qui pourtant n'est pas admissible. D'abord il n'est pas vrai que le somnambule connaisse l'intérieur de son corps , comme l'horloger connaît les ressorts de sa montre. Je me suis assez étendu sur ce point et je n'y reviendrai pas.

Mais quand on admettrait que quelques somnambules pussent réellement voir l'intérieur %de leur corps , on n'en serait pas plus avancé

( '97 ) potir l'explication de la prévision ; car bien certainement il y a des somnambules qui jouissent au plus haut degré de cette dernière faculté, et qui n'ont absolument aucune notion sur la forme et l'état de leurs organes intérieurs. Mais si ceux-là peuvent se passer d'une pareille connaissance , bien certainement les autres n'en ont pas besoin , et on ne peut pas dire que ce soit par suite des raison* nemens fondés sur elle, qu'ils arrivent aux résultats qu'ils prédisent.

Au reste , tout s'oppose à l'admission d'une pareille idée. Si les prévisions des somnambules étaient ainsi le résultat de calculs faits sur des notions précises , ils devraient toujours pouvoir se rendre compte de la manière dont ils y arrivent. L'horloger, pour revenir à la comparaison de M. Tardy de Montravel, l'horloger qui prédit l'heure que marquera sa montre , sait bien comment il arrive à cette connaissance ; il peut suivre les raisonnemens qui l'y ont conduit, et les communiquer aux autres ; au lieu que les somnambules , ceux mêmes qui ont prétendu voir l'intérieur de leur corps, n'ont jamais rien pu faire de semblable. Ajoutons à cela qu'il n'est pas besoin pour qu'un somnambule indique jusqu'à

( '9§) l'heure ei la minute d'une révolution , qu'il sache précisément à quelle minute il parle et qu'il connaisse l'intervalle qui le sépare du moment qu'il fixe.

L'explication de M. Tardy de Montravel , toute insuffisante qu'elle est , est pourtant de toutes celles qu'on a données de la prévision , la seule qui mérite d'être discutée, comme étant au moins fondée sur une idée claire et distincte. Il n'en est pas de même de ce qu'on voit répéter à chaque page dans plusieurs ouvrages , sur l'existence d'un sens intérieur , d'un sixième sens auquel on rapporte sans distinction toutes les facultés du somnambulisme. Mais ceux qui parlent ainsi se rendentils bien compte eux-mêmes de ce qu'ils disent ? Prétendent-ils donc qu'ils y ait dans le corps humain un appareil particulier destiné à transmettre à l'âme pendant le sommeil , toutes les nouvelles perceptions qu'elle reçoit dans cet état ? Mais sur quoi cette prétention serait -elle fondée? Ont-ils indiqué quelle «tait la forme de cet appareil ? Savent- ils quel est son siège? quelle région du corps il occupe? Ce n'est pas tout, chacun des sens dont nous jouissons est destiné à nous mettre €U rapport avec quelque propriété particulière

( 199 ) «des corps ; la vue est pour les couleurs , l'ouïe pour le son ; l'odorat nous transmet les émanations de quelques-uns. Ce nouveau sens au contraire, qui différerait des autres en ce qu'il n'agirait point au moyen d'un appareil particulier, en différerait encore plus, en ce qu'il nous communiquerait sur les corps une multitude de notions qui ne semblent avoir aucun rapport nécessaire entre elles. Ainsi les auteurs dont je parle ne sont point rebutés par la difficulté de donner à ce qu'ils appellent un nouveau sens, la propriété de remplacer tout à la fois la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût, la faculté d'apprécier le temps , l'instinct des remèdes , la prévision des maux , etc. , en un mot , toutes les facultés qu'on remarque chez les somnambules. S'ils avaient réfléchi à ce qu'ils disent , ils n'auraient pu manquer de sentir l'absurdité de leur prétention; mais quand ils parlent de leur sixième sens , ils ne font que prononcer un mot au moyen duquel ils se font illusion sur l'obscurité qui leur couvre les phénomènes qu'ils racontent.

Souvent aussi, en parlant de la connaissance des remèdes et de la prévision dans le somnambulisme, on a dit que ces deux facultés étaient l'effet de l'instinct qui se développait

chez les malades , et cette opinion me paraîl mériter d'être exposée avec quelques développemens.

Pour être à portée de faire entendre ce que j'ai à dire sur ce sujet , et rendre plus sensible le rapport qui peut exister entre la prévision des somnambules et celle qu'on observe chez les animaux dans un grand nombre de phénomènes que nous présente l'instinct, faisons une supposition qui , nous transportant hors de nos habitudes acquises, nous permette de voir les choses sous leur vrai point de vue, et de les apprécier à leur juste valeur.

Supposons que nous n'avons aucune connaissance de ce qu'on peut observer tous les jours dans un grand nombre d'animaux , et que bornés à la connaissance de l'homme dans l'état de société , et à celle des animaux domestiques , dans l'espèce de dépravation à laquelle nous les avons réduits, nous n'avons jamais rien vu en eux , que ne nous crussions pouvoir expliquer ou par des habitudes antérieures ou par une portion plus ou moins grande d'intelligence (i).

(i) Combien y a-t-il d'hommes , surtout dans les grandes Yilles, pour qui cette supposition se trouve une vérité?

( aoi )

Imaginons donc que dans cette société formée de la manière que je viens de dire, un voyageur arrivant de pays lointains , raconte, tout enchanté , qu'il a abordé dans une île où les animaux, inspirés par un esprit surnaturel, ont la faculté de connaître l'avenir et d'y lire, en vertu d'un don miraculeux, tout ce qui peut leur être important de connaître ; qu'ils pourvoient même à tous leurs besoins , en vertu de cette connaissance, avec une adresse et une intelligence infiniment au-dessus de ce que l'homme pourrait imaginer.

Il raconterait avec admiration (si on veut se borner à un seul des faits que nous voyons tous les jours ) qu'il a vu un oiseau qui , longtemps avant le moment où il doit déposer ses œufs et aussitôt qu'il s'est choisi un compagnon de ses amours, travaille avec ardeur à la construction d'un petit édifice propre à les recevoir et à leur fournir un asile mou et capable d'entretenir la chaleur. Comme l'avenir, ajouterait le voyageur, lui est aussi bien connu que le passé, il sait combien il doit avoir d'œufs , quelle doit être leur grosseur, et il construit son nid toujours dans une proportion convenable à leur nombre , à leur dimension future, enfin au volume qu'ils doivent oc-

cuper. La femelle , lorsqu'elle a déposé ses œufs, ne les abandonne pas à eux-mêmes ; elle sait qu'il doit en sortir des êtres semblables à elle, qui propageront son espèce, et elle connaît d'avance quels soins elle doit leur donner. Changeant en faveur de sa race future son ancienne manière de vivre , renonçant à ses goûts, à ses habitudes , l'oiseau autrefois léger, agile, toujours en mouvement , devient tranquille et sédentaire ; il reste sur son nid, il le couve, il procure à ses œufs la chaleur nécessaire , et les soustrait en même temps aux poursuites des ennemis qui pourraient les détruire. Ce qu'il y a d'inconcevable, ne manquerait -on pas d'ajouter, c'est que tous ces soins, on ne peut pas dire qu'ils soient le résultat d'aucune imitation , d'aucune habitude ; rien ne les a instruits de ce qu'ils doivent faire, rien ne peut les guider, si ce n'est la faculté surnaturelle dont ils sont doués; car la même prévoyance se développe chez ceux qui doivent devenir pères pour la première fois. Ils savent aussi bien d'avance et à temps pour le construire, quand ils auront besoin de leur nid ; ils exécutent le petit édifice avec autant d'habileté, ils mettent autant d'intelligence à pourvoir aux besoins de leurs petits.

Mettons-nous bien dans la situation d'esprit ou devrait être le peuple que j'ai supposé; oublions ce que nous voyons tous les jours, et jugeons l'impression que devrait faire sur lui un pareil récit. Certes , si un seul homme le faisait, ce récit, quelque preuve de jugement et de véracité qu'il eût donnée jusque là, personne ne pourrait le croire et ne se donnerait seulement la peine de l'examiner. Mais admettons pourtant que cet observateur fût un homme judicieux, qui, non moins étonné de tout ce qu'il aurait vu que ses incrédules compatriotes, aurait pris toutes les précautions nécessaires pour arriver à un résultat exempt d'erreur; son esprit , éloigné d'admettre cette inconcevable faculté de prévision , aura tout supposé avant de se croire obligé de la reconnaître. Il aura voulu savoir jusqu'à quel point l'exemple a pu guider les oiseaux qu'il a vu, ce qu'on devait donner à l'habitude; enfin que ne supposeraiton pas plutôt qu'une pareille faculté ? Il aura peut-être imaginé que le langage des oiseaux , tout imparfait qu'il est, aura pu suffire pour que les parens aient donné des instructions convenables à leurs petits , et il n'aura pas manqué de faire une expérience facile et bien concluante; il se sera emparé de deux oiseaux au

moment de leur naissance , et il leur aura ôté tout moyen de communication avec les autres, pour voir s'ils montreraient, au besoin, les mêmes connaissances que les premiers. Cette expérience lui aura appris que dès sa première année, au commencement de la saison des amours , le couple séparé était capable de faire tout ce que font ceux qui depuis long-temps jouissent de la société de leurs semblables.

Le récit que nous venons d'imaginer, fait par un seul homme, ne ferait certainement aucune impression sur ceux qui L'entendraient. On supposerait dans l'observateur, erreur , mauvaise foi , mensonge , ou plutôt on ne s'en occuperait pas. Si pourtant il était possible d'aborder dans cette île merveilleuse, si o.n pouvait établir des communications avec elle, et que des intérêts quelconques engageassent à le faire , il pourrait arriver que tous ceux qui en reviendraient racontassent les mêmes faits. Alors des gens instruits pourraient faire le voyage , afin de vérifier ce qui aurait pu induire en erreur un si grand nombre de témoins.

Ces hommes, en faisant des recherches expresses, pourraient rapporter bien des nouveaux faits qui auraient échappé au premier observateur. Ce ne serait plus une seule espèce

qui serait douée de la faculté surnaturelle de prévoir l'avenir, ce serait tous les animaux de Vile. Que ne pourraient-ils pas raconter dans un mémoire détaillé sur ce qu'ils auraient vu ! Ils pourraient y rapporter tout ce que nous offre le spectacle admirable de la vie des insectes. Ce que nous présentent les abeilles, dont tout le monde connaît l'histoire , les fourmis , les guêpes... Je me contenierai de citer un seul trait de la prévision de ces dernières. On sait que les guêpes vivent en société , et qu'elles se construisent une habitation extrêmement remarquable; elle a la forme d'un panier ovale, renflé à sa partie moyenne. Ce panier est divisé dans le sens de sa hauteur, en sept, huit, neuf, dix étages soutenus les uns au-dessus des autres par des colonnes formées de même matière que le reste de l'édifice, mais pourtant offrant plus de dureté, ce qui est nécessaire, puisque ces colonnes soutiennent l'effort le plus considérable. Chacun des étages, chacune des chambres sont partagés en loges plus ou moins grandes, destinées aux différentes sortes de guêpes ; car on sait qu'il y en a de trois grandeurs : les femelles , qui sont les plus grandes , les mâles , qui le sont moins , et enfin les mulets , qui ne sont ni mâles ni fe-

nielles, et qui paraissent destinés au service extérieur de l'habitation. Cette espèce est la plus nombreuse, et occupe les plus petites loges ; les mâles sont dans des loges de moyenne grandeur, et les femelles dans les plus grandes. Voici maintenant ce qu'il y a d'extrêmement remarquable , c'est que les femelles ., quand elles vont pondre les œufs , ne se trompent jamais sur l'espèce de loge dans laquelle il convient de les déposer; elles savent d'avance si elles vont pondre un œuf d'où doive sortir un mâle, une femelle ou un mulet, llya pourtant une remarque à faire relativement aux mulets , c'est qu'il paraît qu'ils ne naissent pas d'œufs particuliers ; qu'ils peuvent provenir également et d'un œuf de mâle et d'un œuf de femelle : c'est la nourriture qu'on donne au ver qui sort de l'œuf, qui peut l'abâtardir de manière à en faire un être mixte qui n'a plus de sexe déterminé. Eh bien ! la femelle qui vient de naître, et qui de suite vaque aux travaux auxquels elle est destinée dans l'habitation , sans avoir besoin d'aucune instruction, devine quels soins elle doit donner au ver qu'elle trouve dans une petite loge qui ne doit contenir qu'un mulet, pour qu'il devienne en effet un mulet.

( 207 ) L'histoire naturelle nous présente à chaque instant de pareils faits. Qui croirait, si nous n'étions blasés sur de semblables merveilles , à l'histoire de l'abeille solitaire? On l'appelle aussi abeille maçonne, parce qu'elle dépose ses œufs dans des trous qu'elle fait aux murs et aux différentes maçonneries exposées au midi. Cette abeille, qui ne vit que quelques mois, au moment où elle se développe sous sa dernière forme , s'accouple , pond ses œufs et ne s'occupe plus que du soin de leur conservation. Elle doit bientôt périr et elle ne pourra pas y veiller elle-même ; mais la prévision admirable dont elle jouit la met à même de pourvoir d'avance à tout ce qui leur sera nécessaire. Elle place d'abord ses œufs sous un des trous pratiqués dans le mur d'une manière convenable. Ensuite elle parcourt la campagne , et cherche une espèce de ver qu'elle reconnaît aussitôt pour celle qui lui convient. Elle s'empare d'un de ces vers , le destine à servirait développement de ses petits , et voici à quel usage elle l'emploie. Elle le porte au trou où. sont ses œufs , et l'y fait entrer en le pliant en deux , de manière à ce qu'il ne puisse plus sortir. Par ce moyen , le ver vivant donne à ses œufs la chaleur nécessaire pour

les faire éclore , et quand ils sont éclos , Ses petits qui en sortent trouvent dans sa substance une nourriture convenable. Mais voici ce qu'il y a -de plus admirable : si l'abeille laissait le ver bien portant , il sortirait du lieu où elle l'a mis et ne servirait pas à l'usage auquel elle le destine. Si elle le tuait , il ne pourrait pas fournir aux œufs la chaleur nécessaire, et tomberait bientôt en putréfaction. Que fait donc l'abeille? Elle le pique de manière à le rendre assez malade pour qu'il ne puisse pas sortir , mais pas assez pour le tuer ; de telle sorte qu'il puisse vivre en languissant jusqu'au moment où les petits vers qui sortiront des œufs viendront en faire leur nourriture.

J'aimerais à pouvoir m'étendre sur un pareil sujet. La contemplation des merveilles de la nature a quelque chose qui enchante et qui ravit d'admiration, jusque dans les plus petits détails. La naissance et la conservation du plus chétif des insectes, a coûté à la nature cent fois plus de soins et de miracles qu'il n'en faut pour confondre la raison de l'homme. Qui oserait, à la vue de semblables merveilles, parler de hasard, de fatalité , d'arrangement fortuit de la matière? Comme tous ces vains systèmes, qui ne se soutiennent qu'à la faveur de Tobs-

( 2°9 ) curité qui résulte toujours des longues discussions , viennent s'évanouir devant le spectacle imposant de la vie d'un insecte.

Mais j'oublie ma supposition, j'oublie que ce récit serait fait à des hommes qui n'auraient jamais vu de pareilles merveilles , et qui par conséquent ne les croiraient pas. Revenons donc à notre supposition , et imaginons que chez le peuple auquel on ferait de tels récits , des hommes moins incrédules que nous ne le serions en pareille circonstance , puissent leur accorder quelque confiance -, que des savans mêmes se décident à croire aux témoignages des hommes , contre ce qui leur paraîtrait le témoignage de la raison • enfin qu'il se forme un parti en faveur de la croyance aux merveil'es de l'île enchantée. Quel que soit le nombre des croyans , celui des incrédules sera sûrement encore beaucoup plus considérable. On ne manquera pas de s'égayer aux dépens de ceux qui ont la simplicité de croire au conte de l'oiseau sorcier; les croyans de leur côté pourront répondre; on s'accusera sans doute réciproquement , et on ne manquera pas de mettre dans la discussion , toute l'aigreur qu'on remarque toujours en pareille circonstance ; mais au milieu des discussions qui s'élèvent, il me semble en-

tendre les antagonistes des partisans du merveilleux. Supposons , ieurdiiaient-ils, que ce que vous nous dites puisse être admis par un homme qui n'a pas fait abjuration de toute raison , et voyons comment vous concilierez toutes vos merveilles avec la sagesse du Créateur. De votre propre aveu , les hommes mêmes de cette lie enchantée, où tout est animé d'un esprit de divination -7 les hommes mêmes, bien plus , les hommes seuls sont privés de connaître l'avenir dans les sujets qui les intéressent le plus. Pouvons -nous donc admettre que Dieu ait justement refusé à celui des habitans de la terre qu'il a créé avec le soin d'une prédilection particulière , les moyens de conservation qu'il a donnés à tous les animaux ? Quoi ! diraient-ils, jusqu'au moindre insecte , suivant vous , peut par une prévoyance admirable pourvoir d'avance à tous les besoins de sa famille future, sa sagesse prophétique n'est jamais en défaut , et Thomme 'vient nu sur la terre sans que ses parens , dans leur malheureuse imprévoyance , aient pu rien faire pour lui , si l'expérience ne les en a d'abord avertis ! la femme , abandonnée à elle-même , mille fois plus malheureuse que les femelles des animaux , ne verra dans la situation qui

Ça» ) *3oit la rendre mère , qu'un état de souffrance et de maladie qui ne lui fera craindre que la mort pour le terme qui doit doubler sa vie !

Les partisans des nouveaux phénomènes auraient encore à se défendre sur un autre point. On n'aurait pas manqué sans doute d'insister, dans le récit des merveilles de l'île enchantée, sur l'étonnante faculté qu'ont les animaux de connaître , quand ils sont malades , les remèdes qui conviennent pour leur guérison, et de se sentir du goût pour eux aussitôt qu'ils doivent leur être salutaires , de sorte que leurs appétits soient toujours en rapport avec leurs besoins. Jamais ils ne s'abusent, dirait-on, suivant vous, sur ce qui convient pour leur guérison. Leur organisation , mille fois plus parfaite que la nôtre , trouve donc en elle-même, par les penchans qu'elle détermine , de quoi revenir toujours à l'état de santé. Sous ce rapport encore , l'homme , la plus précieuse des créatures , se trouverait encore le plus mal partagé j car ni la communication des hommes entre eux ni l'expérience acquise ne peuvent sûrement suppléera la faculté qui leur manque, et personne ne sera tenté de croire sans doute que la science du médecin vaille une divination.

Mais laissons là toute supposition; je n'ai

pas besoin de dire que cette île enchantée est la terre que nous habitons; que ces phénomènes , auxquels nous ne croirions pas si on nous les racontait, sont ceux-là même que nous avons continuellement sous les yeux. On voit tout de suite la conclusion que je veux tirer de de ce que j'ait dit ; c'est que si l'habitude ne nous avait pas si fort accoutumés à toutes ces merveilles, que nous en sommes venus à les voir sans y réfléchir et sans penser môme aux admirables facultés quelles supposent dans les animaux, loin de trouver inadmissible le phénomène de la prévision dans l'homme, nous n'y verrions rien que d'analogue à ce que nous présente continuellement l'instinct , et au lieu de nous occuper à chercher des raisons pour montrer comment il peut exi ter quelquefois chez lui, nous aurions à remplir une tâche tout à fait opposée , celle de faire voir pourquoi il ne se manifeste pas toujours; car, d'après ce que je viens de dire , le phénomène le plus merveilleux du somnambulisme ne se montre pas seulement comme possible , il se montre jusqu'à un certain point comme nécessaire , si on ne veut pas que l'espèce humaine forme un véritable disparate dans la nature. Quant à la nature du phénomène sous le rap-

(a.5) port psychologique , si on compare ce qui a lieu chez l'homme à ce qui doit se passer dans les animaux, on trouvera une différence bien réelle , qui résulte de la faculté qu'a l'homme d'apercevoir ce qui se passe en lui, tandis que les animaux sont incapables de rien connaître; ce qui n'empêche pas que les impressions > quoique non perçues , ne produisent en eux les mêmes effets qu'elles produiraient en nous.

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