DU SOMNAMBULISME ARTIFICIEL
Je désigne sous le nom de somnambulisme artificiel, celui qui survient à la suite d'une opération consistant dans des attouchemens ou dans des gestes faits à une certaine distance du corps.
Les partisans du magnétisme animal se servent aujourd'hui de cette opération, dans le but de soulager ou de guérir les malades par l'intermédiaire d'un agent particulier qui , suivant eux , se communique de la personne qui magnétise à la personne magnétisée , et détermine ordinairement chez elle différentes crises salutaires , parmi lesquelles on compte le somnambulisme.
Quoique les magnétiseurs ne prescrivent aucun mode d'opération auquel ils attribuent une efficacité spéciale , ils indiquent pourtant des procédés particuliers , dont ils conseillent^
(a.5) de se servir de préférence. Je vais donner la description de ces procédés , tels qu'ils sont indiqués dans \ Histoire critique du magnétisme animal > par M. Deleuze.
« Etes-vous auprès d'un malade que vous voulez soulager , placez vous vis-à-vis de lui , de manière que vos genoux et vos pieds touchent les siens. Prenez-lui les pouces , et restez dans cette situation jusqu'à ce que vous sentiez que vos pouces et les siens ont le même degré de chaleur (i). Posez ensuite les mains sur ses épaules , laissez-les-y deux ou trois minutes, et descendez le long des bras pour reprendre les pouces; répétez cette manœuvre trois ou quatre fois. Ensuite posez vos deux mains sur l'estomac , de manière que vos pouces soient placés sur le plexus solaire, et les autres doigts sur les côtés. Lorsque vous sentirez une communication de chaleur, descendez les mains jusqu'aux genoux , ensuite replacez-les au-dessus de la tète , pour les ramener de nouveau jusqu'aux genoux, ou même
(i) « J'ignore pourquoi l'aclion du magnétisme se communique mieux par les pouces que de toute autre manière : c'est un fait connu par l'expérience. »
{Note de M. Deleuze .)
(ai6) jusqu'aux pieds, et continuez delà même manière , en ayant la précaution de détourner vos mains chaque fois que vous reviendrez vers la têle.
« Cette précaution de ne jamais magnétiser de bas en haut, et d'écarter les mains avant de les ramener vers la tête, m'a paru être toujours essentielle dans les procédés.
« Je dois expliquer ici quelques expressions dont se servent les magnétiseurs, et que j'emploierai moi-même. Se mettre en rapport, c'est toucher la première fois , et du consentement de celui qu'on touche (i). Pour établir le rapport entre deux personnes, il suffît de
(i) « Je ne crois pas qu'il soit possible de se mettre en rapport avec quelqu'un qui ne le veut pas ; d'où il suit qu'on ne peut magnétiser quelqu'un malgré lui. Mais lorsque le rapport étant bien établi , le somnambulisme a été produit facilement plusieurs jours de suite , il suffit pour le renouveler que le magnétiseur s'approche, et qu'il exerce sa volonté. Si celui sur qui on a pris cette sorte d'ascendant résistait à Faction , il la retarderait sans l'empêcher, et il se ferait du mal. Le rapport s'affaiblit peu à peu , à mesure qu'on cesse de s'occuper de la personne qu'on avait magnétisée. Il dure plus ou moins long-temps , selon qu'il est plus ou moins fort , plus ou moins ancien. La volonté du magnétiseur est quelquefois nécessaire pour le rompre. » (Note de 31. Deieitze.)
les loucher en même temps Tune et l'autre. On donne le nom de passe à l'action de passer la main sur le corps ou sur une partie du corps. Lorsqu'on conduit les mains du sommet de la tête le long des bras jusqu'au bout des doigts, ou sur le corps jusqu'à l'extrémité des pieds , on appelle celle pratique magnétiser à grands courans. Je crois que le magnétisme à grand courans ne peut faire de mal ; et c'est pourquoi je conseille de l'employer d'abord , en attendant que les circonstances indiquent l'utilité de quelque autre procédé. »
Ces procédés ont l'avantage de n'avoir rien de compliqué ou qui puisse troubler l'imagination. Pourtant, quelque simples qu'ils soient, ou peut les simplifier encore, et on n'en produit pas moins les phénomènes que je vais énoncer.
Il peut arriver qu'à la première séance (i) on n'obtienne aucun effet. Ce cas est même le plus ordinaire j mais les malades qui commencent ainsi par une insensibilité absolue, finissent rarement par éprouver un soulagement marqué dans la suite. Ce n'est cependant pour
(i) Chaque séance est ordinairement d'une demi-heure ou de trois quart d'heure.
l'ordinaire qu'au bout de quelques jours que les procédés du magnétisme animal produisent tout leur effet. Alors le plus souvent, quand le traitement doit réussir , au bout de deux ou trois minutes le malade ferme les yeux, sa tête s'appesantit, sa respiration devient plus lente et plus pleine , la température de son corps s'élève, une légère transpiration s'établit, et il s'endort. Si on le questionne , il ne répond pas ; il peut arriver aussi qu'il réponde sans s'éveiller , alors il est en somnambulisme.
Malheureusement ce résultat si avantageux pour le malade , s'obtient rarement , surtout à la première séance (i), et il arrive plus souvent que le malade s'endort sans répondre ; dans ce cas , il est à propos de ne l'interroger qu'avec précaution, de peur de troubler un sommeil qui peut n'être que léger; un réveil subit pourrait produire quelques accidens.
Le plus souvent les effets du magnétisme animai se bornent aux symptômes précurseurs du sommeil. Le magnétisé sent ses membres s'engourdir et tombe dans un assoupissement qui lui paraît délicieux. Il est plongé
(i) Il faut excepter le cas où Ton magnétise des femmes jhystériques.
( 2I9 ) alors dans cette rêverie douce qui précède quelquefois le sommeil ; on jouit alors de cette situation où les sens ne sont pas tout à fait engourdis , mais où l'absence de toute sensation un peu vive ne laisse à l'âme qu'un sentiment vague de son existence. C'est alors que l'imagination , que rien ne commande et que rien n'enchaîne, peut errer librement sur une multitude d'objets. Dans cet état, on reste longtemps en repos et on s'y trouve bien ; on en conserve un souvenir agréable , et il est rare que le malade qui a pu perdre un instant le sentiment de ses souffrances , et qui s'est senti soulagé, ne voie pas approcher avec plaisir le moment où on doit en renouveler l'opération.
On prétend qu'il est très-commun (mais je n'ai jamais produit cet effet) que le magnétisme fasse éprouver une sensation de chaleur qui suit l'application de la main , ou la précède quelquefois ; mais plus rarement, c'est une sensation de froid.
Si la maladie qu'on traite est caractérisée par des convulsions , la première séance peut en produire de légères dont il ne faut pas s'effrayer.
J'ai observé sur un enfant de quatorze à quinze ans, outre l'engourdissement , l'assoii-
pissement et l'impossibilité d'ouvrir les yeux; un tremblement universel qui le prenait après chaque séance ; ce tremblement durait dix minutes ou un quart d'heure , avec la même force qu'on pourrait l'observer dans l'accès de fièvre le plus violent.
J'ai vu depuis produire le même effet , mais jamais d'une manière si marquée.
Il arrive assez souvent qu'un malade qui n'a éprouvé aucun effet dans le courant de la séance, se trouve pourtant, quand elle est finie, incapable de se tenir sur ses jambes. De sorte que quand il veut se lever , il retombe sur sa chaise , en se plaignant d'un engourdissement qu'il n'avait pas soupçonné pendant l'opération.
Cet engourdissement se dissipe facilement au moyen de quelques frictions faites du haut en bas sur les jambes, depuis le genou jusqu'au bout des pieds ; et si on ne fait pas ces frictions , il peut persister même pendant quelques heures.
Tels sont les effets qui accompagnent ou suivent l'administration du magnétisme animal ; ils présentent beaucoup de variations d'un individu à l'autre , se combinent de mille manières, mais ils roulent toujours à peu près
dans le cercle de ceux que je viens de décrire (i).
Les procédés du magnétisme animal furent employés pendant plus de dix ans par Mesmer, sans produire aucun exemple reconnu de somnambulisme; mais en 1784, quelques malades traités par M. de Puységur lui ayant présenté cet état intéressant > il publia ses observations , et dès lors le somnambulisme parut comme par épidémie dans les traitemens magnétiques. Nous n'examinerons pas ici si le somnambulisme qui survient dans ces circonstances , est réellement produit par l'agent que reconnaissent les magnétiseurs , ou si on ne
(1) Quant à l'efficacité curative qui peut résulter de l'emploi de ces procédés , on en obtient quelquefois des effets si heureux , qu'ils méritent sous tous les rapports de fixer l'attention des médecins ; c'est surtout dans les maladies nerveuses en général, et particulièrement dans l'hystérie, qu'on peut en espérer les plus grands succès. Je regarde même la réussite d'un traitement magnétique comme assurée, quand il est dirigé contre cette dernière espèce de maladie, sous quelque forme qu'elle se présente ; quand on obtient le somnambulisme , le succès est encore plus rapide , si le magnétiseur sait tirer parti de cet état intéressant. Dans ce cas surtout il est essentiel que celui qui administre le traitement ait une grande prudence , une connaissance approfondie de l'état qu'il produit.
doit pas attribuer son apparition à l'état moral de certains malades qui s'y trouveraient d'ailleurs prédisposés par toute autre cause.
L'existence du somnambulisme produit par les magnétiseurs , et présentant les facultés que nous allons énumérer dans ce chapitre ;, est pour nous un fait incontestable que nous examinerons en lui-même et indépendamment des causes qui le produisent. Pour éviter même toute discussion à ce sujet, j'ai cru devoir substituer à l'expression de somnambulisme magnétique, qu'on emploie ordinairement pour désigner cette espèce, celle de somnambulisme artificiel, qui ne fait rien préjuger sur la cause à laquelle on doit l'attribuer. Cependant pour abréger, nous emploirons souvent les mois magnétisé et magnétiseur , pour désigner le somnambule de cette espèce et l'opérateur qui l'a endormi.
Avant d'entrer dans aucun détail sur le somnambulisme artificiel , je crois devoir m'arrêter un peu à combattre l'opinion de ceux qui pourraient encore douter de son existence.
Ceux qui croient qu'il n'y a que feinte et fourberie dans le somnambulisme artificiel , pensent sans doute que tous les faits qu'on raconte sur ce sujet ne sont que des fables in-
ventées par les magnétiseurs , qui ont voulu , à quelque prix que ce fût , faire triompher la découverte qu'ils avaient annoncée, et qui, voyant leurs prétentions généralement abandonnées, ont eu recours au somnambulisme pour les soutenir. Dans cette supposition , les prétendus somnambules ne seraient plus que des fourbes jouant la comédie dans l'intérêt des magnétiseurs et à leur instigation. Sans m'arrêter à montrer moi-même l'impossibilité d'une pareille assertion , je me contenterai de rapporter ce qu'a écrit sur ce sujet M. Fournier, dans son Essai sur les probabilités du somnambulisme magnétique y imprimé en 1785, c'est-à-dire un an après la première découverte du somnambulisme.
On sentira facilement combien les considérations qu'il donne en faveur de l'existence du somnambulisme essentiel , doivent avoir acquis de force depuis trente-cinq ans que les mêmes phénomènes ont continué de se présenter, non seulement dans quelques sociétés de Paris ou même dans quelques villes de France , mais qu'ils se sont répandus dans presque tous les Etats de l'Europe, de manière qu'on pourrait facilement recueillir des milliers d'exemples de somnambulisme dans les traitemens magnéti-
ques. Voici donc comment s'exprime l'auteur dont je parle :
« Pour admettre que les phénomènes en question (i) soient le résultat de la supercherie, il faut la réunion de deux choses.
« D'abord , que les somnambules aient l'intention de tromper; secondement, qu'ils en aient l'adresse.
« Mais d'abord, il faut avouer que parmi les personnes qui ont été frappées de somnambulisme , et qui le sont journellement , il y en a au-dessus de tout soupçon; ce sont des mères de famille respectables , des hommes graves , d'une probité connue , des gens simples , des enfans , auxquels on ne peut raisonnablement supposer l'intérêt ni le dessein de feindre une pareille situation.
« Serait-ce l'esprit de parti et l'intention de donner quelque réalité apparente au magné" tisme animal? Mais la plupart de ces personnes ne s'embarrassent aucunement de la forlune du magnétisme animal; plusieurs d'entre elles n'en avaient aucune idée au moment où elles ont été livrées au sommeil magnétique.
« Dira-t-on qu'il est possible que quelques-
(i) Les phénomènes du somnambulisme magnétique.
mis de ces individus soient encouragés secrètement par les partisans du magnétisme animal > et qu'ils ne soient même qu'un instrument entre les mains de ces derniers, pour la réussite de ce système?
« Mais à quel propos les partisans du magnétisme animal auraient-ils rocours à un stratagème aussi bizarre? La supposition serait tout au plus admissible, si le somnambulisme avait été originairement annoncé comme un effet nécessaire du magnétisme , de manière qu'il fallait renoncer au magnétisme animal 3 si ou manquait de la ressource du somnambulisme ; mais il n'en est point ainsi.
« Le magnétisme animal s'est annoncé , dans le principe, sans être accompagné de somnambulisme . Cette singularité est une découverte postérieure qui est résultée de la pratique habituelle du magnétisme ; à présent même encore , il y a plusieurs magnétiseurs très-liabiles qui ne regardent point le somnambulisme comme faisant partie essentielle du magnétisme animal, mais seulement un accessoire qui peut indifféremment se joindre au magnétisme ou en être séparé.
« M. Mesmer lui-même m'a toujours paru être de cette dernière opinion.
« D'où il résulte que si les partisans du magnétisme animal avaient besoin d'une ressource qui en imposât au public, assurément ils auraient été bien maladroits de s'embarrasser, sans aucun besoin , d'une manœuvre aussi étrange , qui entraînait une complication prodigieuse de ressorts et des difficultés insurmontables dans l'exécution.
« Observez que par cela même que c'eût été un artifice, il n'y aurait pas eu d'espérance d'y faire entrer aucune personne honnête.
« Il aurait donc fallu s'en tenir à des gens dépravés pris dans la classe la plus avilie, les admettre dans cette confidence , au risque de la voir trahir et publier dès le lendemain. Ce n'est point tout encore; il aurait fallu trouver dans ces individus une adresse inouïe pour jouer ce personnage difficile , et tromper les épreuves d'un public éclairé et soupçonneux y devant lequel il devait paraître.
Si les choses se fussent passées ainsi , le somnambulisme eût été de courte durée; et loin de s'accréditer par le temps, il aurait bientôt laissé voir l'illusion et la supercherie par la difficulté de trouver des acteurs en état de perpétuer cette imposture (i).
(i) Si une pareille considération pouvait avoir de la force
« Mais le contraire est arrivé; chaque jour le somnambulisme acquiert des partisans; et le crédit qu'il obtient contrarie toute idée de supercherie.
« On voit journellement des malades livrés à cet état dans le sein de leur famille , sous les yeux de leurs parens les plus proches et les plus intéresses à vérifier leur situation.
« Croira-t-on que ces malades , environnés des horreurs de la mort, et accablés de souffrances , songent à jouer la comédie pour l'intérêt du magnétisme ? Leurs parens, des pères, des maris, des épouses, des enfans sontils de moitié dans le complot?
« Dira-t-on qu'ils feignent la maladie? C'est une supposition aussi peu admissible; car outre qu'il n'est pas si aisé de feindre une fièvre maligne j une fluxion de poitrine, une hjdropisie y et autres maladies de cette espèce, il y en a qui sont si bien avérées , qu'il y aurait du délire à les mettre en question. »
Quoique le somnambulisme artificiel soit susceptible de présenter tous les phénomènes que nous avons passés en revue jusqu'ici , nous
un an après la découverte du somnambulisme , combien ne ne doit-elle pas paraître concluante aujourd'hui.
( a28) ne nous occuperons dans ce chapitre que de ceux qui lui appartiennent le pins particulièrement, et en cela nous ne nous écarterons pas de la marche que nous avons suivie jusqu'ici. 11 n'est en effet aucune des facultés qui appartiennent au somnambulisme en général, qui ne puisse se présenter et qui ne se présente réellement dans chacune de ses modifications particulières; seulement quelques phénomènes sont plus communs dans telle espèce que dans les autres.
Communication sjmpatique des symptômes des maladies.
Aucune espèce de somnambulisme ne présente aussi fréquemment que le somnambulisme artificiel la communication sympathie que des symptômes des maladies. Par l'expression dont je me sers ici , on doit entendre la faculté qu'ont les somnambules de sentir, par suite d'un simple contact, les douleurs que souffrent les personnes qui les approchent; l'impression qu'ils en reçoivent n'est ordinairement que momentanée, et rarement ils conservent à leur réveil les symptômes qui leur sont communiqués pendant leur sommeil.
On trouve dans les ouvrages des magnétiseurs, un grand nombre d'exemples de ce phénomène. Très-peu pourtant me pa raissant constatés avec assez de soin, je préfère donner sur ce sujet le résultat de mes propres observations.
J'observais une somnambule qu'on m'avait dit avoir la faculté de reconnaître les maladies; je l'avais même vue plusieurs fois donner des consultations à quelques malades qui avaient paru très-surpris de la voir indiquer tous les maux dont ils étaient affectés. Je ne me contentai pourtant pas de ce qu'on m'en rapportait, et je voulus éprouver la somnambule sur une malade dont l'état me fût connu d'avance. Je la mis en conséquence en rapport avec une demoiselle de , dont la principale maladie consistait clans des accès d'asthme qui la tourmentaient très -souvent. Quand la malade arriva, la somnambule était endormie , et j'étais sûr qu'elle ne pouvait connaître la personne que je lui amenais. Cependant, après quelques minutes de contact , elle parut respirer difficilement, et bientôt elle éprouva tous les symptômes qui accompagnent une forte révolution d'asthme; sa voix s'éteignit, et elle nous dit avec beaucoup de peine que la malade était sujette au
( 25o ) genre d'oppression que sa présence venait de lui communiquer à elle-même. L'expérience ici était concluante, car il était absolument impossible que la somnambule pût avoir deviné la maladie qu'elle venait de découvrir.
Elle ne se borna pourtant pas là , et elle ajouta à ce qu'elle venait de dire , le détail d'un grand nombre d'acciclens et de douleurs partielles auxquelles la malade était sujette, et qu'elle reconnut avec la plus grande précision, au moyen des souffrances qu'elle éprouvait elle-même dans les parties correspondantes de son corps 5 mais ce qui surtout manifesta d'une manière incontestable la faculté qu'avait la somnambule, ce fut la découverte qu'elle fît d'une affection dartreuse dont la malade était affectée aux parties génitales. Personne de nous n'en avait connaissance , et la malade seule put nous apprendre combien elle avait rencontré juste en ce point (1).
Je reviens sur les communications sympathiques qui ont lieu des malades aux somnambules. J'ai toujours vu ceux-ci reconnaître les maladies par ce moyen; et en générai il faut
(1) Cette consultation fut donnée par mademoiselle Salle, 4ont j'ai déjà parlé plusieurs fois,,
•soigneusement distinguer, dans les consultations des somnambules, ce qu'ils déclarent éprouver du contact des malades , de ce qu'ils s'imaginent voir dans l'intérieur de leur corps. Ce qu'ils disent ressentir mérite souvent beaucoup de confiance , tandis que ce qu'ils concluent de ce qu'ils croient voir ne présente jamais que des conjectures dénuées de fondement, et souvent même tout à fait absurdes.
Je menai à une autre somnambule une enfant de quatre ans, dont un des bras était estropié à la suite d'une chute qui avait déterminé un dépôt h l'articulation du coude ; de plus, un vice de constitution rendait sa marche gênée , et elle se balançait d'une jambe sur l'autre.
On amena à la somnambule cette enfant, que la personne qui la portait tint sur ses genoux tout le temps qui précéda la consultation. Rien n'avait donc pu lui faire connaître d'avance ce qu'elle devait dire. Voici pourtant ce qui arriva. Quand on lui présenta l'enfant , elle souleva avec peine son bras plié , parut faire des efforts inutiles pour le porter à sa tête, et s'écria : Oh! la pauvre enfant* elle est estropiée! On lui demanda ce qui avait occasionné l'accident qu'elle venait de recon-
naître; elle répondit que c'était une chute (et c'était vrai). Après cette première consultation , elle mit un peu d'intervalle, et puis elle continua : Oh! mon Dieu! comme elle est faible des reins ! elle doit avoir bien de la peine à marcher; et c'était encore exactement vrai.
Voici une troisième observation faite sur la même somnambule, et qui ne paraîtra pas moins remarquable que les précédentes. Je n'avais pas préparé cette épreuve : le hasard me la fournit. J'étais auprès de la somnambule , que je magnétisais endormie sur son lit «, quand je vis entrer un de mes amis accompagné d'un jeune homme blessé depuis peu de temps en duel , et qui avait reçu une balle dans la tête; il était encore malade de sa blessure, et venait pour consulter. On me le dit à voix basse, sans parler du genre de la blessure; et comme la somnambule parut disposée à donner la consultation qu'on lui demandait , je la mis en rapport (i) avec le blessé , et me bornai à lui demander de déclarer ce qu'il avait (2).
(1) Mettre une personne en rapport avec un somnambule, c'est tout simplement, dans le langage des magnétiseurs, faire touclier la personne par le somnambule.
(2) Je n'ai pas besoin de dire avec quel soin on doit
(233 ) Elle parut chercher un instant , puis elle dit en s'a dressant la parole à elle-même : «Non, non , ce n'est pas possible; si un homme avait eu une balle dans la tête, il serait morî. — Eh bien! lui dis-je, que voyez-vous donc? — 11 faut qu'Use trompe, me dit-elle; Urne dit que monsieur a une balle dans la tête (i). » Je l'assurai que ce qu'elle disait était vrai , et lui demandai si elle pouvait voir par où la balle était entrée, et quel trajet elle avait parcouru. La somnambule réfléchit encore un instant, puis ouvrit la bouche , et indiqua avec le doigt que la balle était entrée par la bouche , et avait pénétré jusqu'à la partie postérieure du cou; ce qui était encore vrai. Enfin elle poussa l'exactitude jusqu'à indiquer quelques-unes des dents qui manquaient dans la bouche, et que la balle avait î) risées.
éviter de faire aux somnambules des questions qui puissent leur indiquer les réponses qu'ils doivent faire.
(i) La somnambule parlait toujours comme si un être distinct, séparé d'elle , et dont la voix ie faisait entendre au creux de l'estomac , lui eut révélé toutes les notions extraordinaires qu'elle acquérait en somnambulisme J'ai vu le
même phénomène sur le plus grand nombre des somnambules que j'ai observés. Mesdemoiselles Lef. .. et Julie le présentaient aussi comme nous l'avons vu, et eu général il est très-commun chez les somnambules.
Celle observation ne me laissa rien à désirer, puisque d'ailleurs j'étais sûr que la somnambule n'avait eu d'avance aucune connaissance de la personne qu'on lui avait amenée , et qu'elle n*avait pas ouvert les yeux depuis l'instant où le blessé était entré dans la chambre. Au reste, quand elle l'aurait vu , la balle étant entrée dans la bouche sans faire aucune lésion aux tégumens extérieurs, il lui aurait été impossible d'acquérir d'un coup-d'œil toutes les connaissances qu'elle montra sur la nature de la blessure.
Les magnétiseurs prétendent qu'il n'est pas nécessaire que le somnambule touche la personne qui les consulte, pour éprouver la communication sympathique des maux qu'elle souffre, et qu'il suffit que le rapport soit établi au moyen d'un objet que le malade aura porté sur lui, ou seulement touché pendant quelque temps.
On trouve dans les ouvrages sur le magnétisme animal , un grand nombre de faits qui paraîtraient démontrer l'existence de cette communication indirecte des symptômes. Je vais citer celui qui m'a paru le plus concluant sur ce sujet : il se trouve consigné dans une lettre de M.Tardi de Moniravel, à M. de Puységur.
( 235 ) Cetîe lettre, datée de Valence, le n décembre 1785, fait partie de l'extrait delà correspondance de M. dePuységur, tom. n, pag. 3o de la deuxième édition de ses ouvrages.
Voici le fait. Une somnambule interrogée sur le moyen dont on pourrait se servir pour la faire consulter une dame qui ne pouvait venir la trouver, dit qu'on pourrait remplacer le contact immédiat devenu impossible, par celui d'une plaque de verre qu'aurait portée la malade pendant un certain temps. La malade porta en effet la plaque , et on la remit entre les mains de la somnambule.
* Elle a vu, dit M. T. D. M. , cette dame aussi bien que si elle l'eût touchée; elle m'a détaillé sa maladie, et elle en a connu la cause. Tout le mal, m'a-t-elle dit , provient d'un poison que cette dame a pris il y a plusieurs années. Ce poison ne fit pas d'abord tout son effet, parce que précisément il se trouva être donné dans quelque chose qui en était le contre-poison, mais il se développa quelque temps après , parce que cette dame eut quelque frayeur ou un violent chagrin. M. le comte de B. avait voulu à dessein nous laisser ignorer toutes les particularités de l'état de Mn,e la duchesse; mais lorsque je lui rendis compte
des réponses de ma malade, il nous apprît qu'en effet Mnie la duchesse de.... , ne pouvait pas douter qu'elle n'eût été empoisonnée dans un bouillon. Il nous dit que cette dame était tombée malade quelque temps après. On n'avait su attribuer cette maladie qu'on ne connut pas, qu'au chagrin qu'elle venait de ressentir à la mort de M. le duc de..., son père ; mais que les suites de cette maladie ont fait depuis juger à M. deR , fameux médecin de Montpellier , que la cause première avait été le poison.
« Tel est le récit exact d'une expérience neuve et d'un fait aussi intéressant qu'il est merveilleux. Il serait inutile de chercher à expliquer (i) ce fait, et je ne crois pas que ja-
(i) M. Tardi de Montravel paraissant bientôt oublier ce qu'il vient de dire , donne , quelques pages plus loin , du fait dont il est question, une explication que je vais rapporter, quoiqu'elle ne repose que sur une de ces suppositions gratuites à l'aide desquelles on peut expliquer le faux comme le vrai.
« Chaque individu, dit-il, dans la nature, est sans doute le centre d'une sphère d'activité qui s'étend indéfiniment autour de lui. Nous ne connaissons pas l'étendue de cette sphère ; mais si les temps et les distances ne sont réellement que des quantités rehtives, on pourrait dire que la sphère d'activhé
( «7 ) mais on y parvienne; et encore , avant d'y travailler, faut-il attendre que le fait lui-même soit bien constaté. »
de chaque individu n'a pas d'autres bornes que celles de la nature. Chaque homme , en tous lieux et dans tous les instans , est donc en relation avec tous les êtres qui se trouvent compris dans sa sphère d'activité ; mais dans l'état de veille il ne peut s'apercevoir de cette relation , parce qu'alors les impressions plus fortes que son âme reçoit directement et immédiatement de tous les objets qui sont à laportée de ses sens extérieurs, étouffent et effacent pour ainsi dire les impressions qu'elle devrait recevoir par le sens intérieur de tous les êtres qui sont à la portée de ce sens. Chez le somnambule magnétique , au contraire , les sens extérieurs étant suspendus , et le sens intérieur étant développé dans toute son étendue , ce sens doit porter à l'âme toutes les impressions dont il est lui-même susceptible ; il doit réagir sur elle de toute l'action qu'il reçoit lui-même des êtres qui se trouvent en relation avec lui dans toute la nature. De là il suit qu'au moyen de son sens intérieur, le somnambule doit réellement communiquer avec toute la nature, dont il est le centre. Semblable à la glace d'un miroir, il doit réfléchir tout ce qui existe dans sa sphère d'activité ; mais par la même raison que cette réflexion doit être générale , son âme ne doit la recevoir d'abord que d'une manière vague et inattentive ; c'est , par exemple , une glace qui réfléchit tout à la fois un paysage immense ; l'œil du spectateur y voit en gros l'image entière, l'ensemble, mais il n'en distingue de préférence aucune partie , à moius que quelqu'un , en lui indiquant cette
Si j'avais pu réunir sur là communication indirecte des symptômes des maladies, un grand nombre d'observations aussi concluantes que celle qu'on vient de lire, il serait certainement bien difficile de révoquer en doute l'existence de cette singulière faculté. Mais c'est ce qu'il m'a été impossible de faire; et comme d'ailleurs je n'ai jamais pu obtenir de mes propres expériences que défaits négatifs dans ce genre, je me vois forcé de suspendre mon jugement, jusqu'à ce que de nouveaux faits viennent fixer mon opinion sur ce sujet. Je dois pourtant indiquer une cause très-fréquente d'erreur pour ceux qui n'ont pas une connaissance exacte du somnambulisme.
partie ad hoc, n'attire sur elle toute son attention. De même , et dans le cas que je cherche à expliquer , le sens intérieur de ma malade somnambule peut être regardé comme la glace d'un miroir; son âme est l'œil du spectateur, el le verre qui , par une longue habitude , a sans doute reçu le fluide dans la modification que lui donnaient les nerfs de madame la ducbesse de ***, communiquant ensuite à celui de ma malade la même modification , montant les nerfs sur le même ton, a été pour elle un avertissement de réunir toute son attention sur cette partie du tableau général qui se réfléchissait en elle. » (Correspondance de M. de Puységur, tom. n, p. 3o de la deuxième édition de ses ouvrages.
Quand on présente à un somnambule un objet qu'on lui donne comme ayant appartenu à une personne souffrante , son imagination mise en jeu , ne manque jamais de lui faire éprouver une multitude de sensations qui n'ont le plus souvent aucun rapport avec les svmptômes de la maladie pour laquelle on veut le consulter (i). Mais si par hasard ce que le somnambule éprouve , paraît avoir quelque ressemblance avec l'état du malade, des observateurs prévenus ne manquent pas de crier au miracle , et c'est ainsi qu'on est parvenu à accréditer un abus dont je ne peux me dispenser de parler ici.
11 existe actuellement dans" Paris un certain nombre de somnambules qui disent avoir la faculté de reconnaître et de savoir guérir toutes sortes de maladies, et qui, moyennant une certaine rétribution, indiquent des remèdes aux personnes qui les consultent.
(i) J'ai souvent fait l'expérience de faire toucher à des somnambules des objets appartenant à des personnes bien portantes ; ces objets ne manquaient pas pourtant de leur faire éprouver un grand nombre de symptômes uniquement produits par leur imagination , tels que coliques , migraines, douleurs de poitrine , etc.
( Ho )
tJn pareil abus est également nuisible aux somnambules et aux personnes qui ont l'imprudence de se confier à leurs soins. Il faudrait autant faire métier d'avoir la fièvre , de tomber en syncope ou en convulsion , que de faire métier de tomber en somnambulisme. J'ai moi-même vu de près ces femmes (i), que des gens crédules vont consulter, poussés par la même faiblesse d'esprit qui les ferait recourir à l'art des sorciers. J'ai consenti à être leur dupe pour être à portée de les juger, et j'ai reconnu que rien n'était plus propre à éloigner de toute croyance que ces misérables jongleries. Ce n'est pas que je croie que tout en elles ne soit absolument qu'imposture et que leur sommeil soit feint; mais elles n'ont aucune notion sur les maladies pour lesquelles elles ordonnent des remèdes; il peut résulter les plus grands dangers de ceux qu'elles prescrivent; et l'abus que je signale ici, est digne à tous égards d'attirer la surveillance de la police. Certaines personnes qui s'adonnent à la pratique du magnétisme animal, guidées sans doute par des motifs louables , n'en donnent
(i) Je n'ai guère vu jusqu'ici que des femmes donner des consultations pour le public.
pas moins lieu aux mêmes inconvéniens. Lorsqu'ils traitent des malades indigens et susceptibles de recevoir des secours pécuniaires , si ces malades tombent en somnambulisme , ils cherchent à profiter de cette circonstance pour leur être utiles , en leur faisant donner des consultations à des gens riches qui consentent à les payer. Je le répète , tout en rendant justice aux intentions charitables des personnes dont je parle, ont est forcé de reconnaître que la • bus auquel elles donnent lieu n'en est pas moins blâmable; et il serait à souhaiter qu'un zèle plus éclairé pour l'humanité les fit renoncer entièrement à un usage aussi dangereux.
Ce qui caractérise surtout le somnambulisme artificiel , c'est la faculté qu'ont les somnambules de cette espèce, d'être extrêmement sensibles à toutes les impressions qui leur sont communiquées par celui qui les a endormis.
Les magnétiseurs en général regardent cette faculté comme le résultat de la puissance directe de la volonté de l'opérateur sur le magnétisé; mais il me semble qu'on doit en chercher la cause dans les circonstances qui accompagnent la production du somnambulisme artificiel. En eiïet, le malade soumis à l'opération magnétique , s'endort en pensant à son
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hulisme, on voit les somnambules, insensibles d'ailleurs à toutes les autres impressions, être pourtant susceptibles de recevoir celles qui sont en rapport avec les idées qui les occupent. Il n'est pas inutile d'ajouter que quelques somnambules (comme celle dont le baron de Strombeck a donné l'histoire) entendent, sans avoir besoin d'aucun rapport magnétique, les personnes avec lesquelles ils veulent converser.
Il suffit pour expliquer ce fait , de se rappeler que mademoiselle Julie , dans les différens sommeils qui précédèrent l'apparition du somnambulisme , avait pris l'habitude de parler avec les personnes qui l'entouraient.
Un fait très-constant paraîtrait pourtant appuyer l'opinion de ceux qui croient à une influence directe de la volonté du magnétiseur ; voici en quoi il consiste :
Non seulement les somnambules en général n'entendent que leur magnétiseur, mais encore ils ne l'entendent qu'autant que les paroles qu'il profère leur sont adressées; il en est de même pour toutes les personnes avec lesquelles ils sont en rapport; et ceux qui les entourent ordinairement savent si bien cela , qu'ils disent sans crainte à haute voix , auprès
d'eux, des choses qu'on veut leur cacher et qu'il serait très- dangereux de leur apprendre.
Mais pourquoi le somnambule qui ne m'entend pas , quelque haut que je parle quand je ne lui adresse pas la parole , m'entend-il aussitôt que je lui fais quelque question? Est-ce <jue la seule volonté que j'ai d'être entendu de lui dans ce dernier cas, suffit pour rendre ses oreilles sensibles à l'impression des sons? J'ai cru long-temps qu'il en était ainsi -, mais depuis j'ai reconnu que ce phénomène devait le plus souvent être attribué à des circonstances indépendantes de la volonté de celui qui parle; ce qui me l'a prouvé , c'est qu'ayant dit exprès devant des somnambules des choses que j'avais la volonté qu'ils entendissent , ils ne les entendaient pourtant pas , si j'avais la précaution de parler de manière à ce que ma phrase n'indiquât pas que c'était à eux que je m'adressais , et que d'autres fois , ayant à dessein adressé à des somnambules des questions que je voulais intérieurement qu'ils n'entendissent pas , ils les entendaient pourtant , si mes paroles étaient de nature à leur faire croire que c'était à eux que je parlais.
Ces expériences pourraient paraître contredire ce que j'ai avancé d'une manière gêné-
(245) raie sur l'inertie des organes des sens dans le somnambulisme ; mais voici comment je crois qu'on peut s'en rendre compte. Un grand nombre de somnambules (surtout parmi ceux que les magnétiseurs ont long-temps exercés) se trouvent dans un état de demi-réveil, en vertu duquel les sens extérieurs restent encore susceptibles de recevoir quelques impressions; seulement l'état où se trouve le somnambule ne lui permetiant pas de leur donner le degré d'attention nécessaire pour en conserver quelque souvenir, il paraît ne rien entendre de tout ce qu'on dit autour de lui ; il est alors dans le cas d'un homme qui lit avec distraction , et dont les yeux reçoivent successivement l'image de tous les caractères tracés sur la page qu'il parcourt , mais sans qu'il se souvienne à la fin de rien de ce qu'il a lu; et de même que si, au milieu de sa leclure, uue idée plus saillante réveille l'atternion de cet homme, il pourra, sans avoir besoin de jeter une seconde fois les yeux sur ce qu'il vient de lire , se rappeler une ou deux des lignes précédentes ; de même aussi le somnambule , si quelque chose rappelle loin à coup son attention , pourra ressaisir les mois d'une phrase qu'il aurait sans cela oubliée l'instant d'après.
Communication des pensées, et influence de la volonté.
On aurait tort pourtant de croire que dans aucun cas, la volonté du magnétiseur ne peut avoir d'influence sur la possibilité des perceptions du somnambule. Dans un degré élevé de somnambulisme, le cerveau se trouve dans un état d'exaltation assez considérable pour que les malades ressentent y par une espèce de sympathie , les impressions qui ont lieu dans le cerveau des personnes avec lesquelles ils sont en rapport. Le cerveau du somnambule peut alors être comparé à une corde tendue qui vibre quand on fait rendre des sons à une autre corde à l'unisson. L'expérience suivante prouve la réalité du rapport dont je parle.
J'avais coutume de faire sortir une malade du somnambulisme en lui faisant de légères frictions sur les bras \ et cette manœuvre , qui ne l'éveillait pas dans le courant de la séance , ne manquait jamais de produire cet effet à la fin , quand j'avais intention de la faire sortir du sommeil. Etait-ce ma volonté seule qui donnait à ce procédé l'efficacité qu'il n'avait pas ordinairement? ou bien les frictions sur les
(*47 ) bras , faites au moment où j'avais coutume de cesser de magnétiser la somnambule, étaientelles devenues un signe conventionnel qui l'avertissait de mon intention ? Je fis plusieurs essais pour savoir à quoi m'en tenir, sans obtenir aucun résultat positif. Il me paraissait que deux causes différentes pouvaient l'éveiller, ou l'expression seule du commandement, ou l'acte simple de ma volonté sans commandement, et il me vint à l'idée de mettre ces deux puissances en opposition, et pour ainsi dire aux prises.
Un jour donc je fis, à la fin de la séance y mes frictions accoutumées en lui disant : « Allons , allons, éveillez-vous...» et pendant ce temps j'avais la ferme volonté de ne pas l'é^ veiller. La malade parut d'abord visiblement troublée , puis tout à coup son visage rougit beaucoup, ses traits s'altérèrent, et elle eut quelques mouvemens convulsifs, sans sortir pourtant de l'état de somnambulisme. J'employai alors toute ma volonté à la calmer; et quand ye la vis enfin redevenue tranquille : « Qu'avez-vous donc, lui dis-je, qui vous a fait avoir des convulsions? — Comment, me répondit-elle , vous me dites de m' éveiller, et vous ne voulez pas que je m'éveille ! L'expé-
( tffc )
rience était concluante; mais je ne la répétai pas \ car je vis qu'il pourrait en résulter des acçidens (i).
J'ai vu une somnambule (2) que je ne magnétisais pas , mais dont j'ai été pendant assez longtemps à même de suivre le traitement, et sur qui la personne qui la magnétisait avait acquis un pouvoir extraordinaire. Elle pouvait à volonté la priver d'un de ses sens , la rendre pour un instant aveugle, muette, sourde, etc.; elle pouvait paralyser une partie de son corps , ou même la jeîer dans un état de léthargie complète qui ne cessait qu'au moment où le magnétiseur voulait la faire revenir à elle-même au moyen d'un geste particulier. Ce dernier fait est d'autant plus remarquable , que la somnambule était dans cet élat absolument privée
(1) On voit que ce fait, aussi concluant qu'aucun de ceux en faveur de l'influence de la volonté , ne montre pourtant que l'action de cette influence agissant par l'intermédiaire de la communication des pensées ; car on peut bien dire, si l'on veut , que la somnambule avait senti ma volonté , mais non pas que ma volonté avait agi directement sur elle. C'est ce qu'on peut dire de tous les cas analogues où une volonté étrangère détermine chez le somnambule des effets que notre volonté peut produire sur nous dans l'état de veille
(•2) Madame Chevalier.
( M9) de l'usage de tous ses sens (i) , comme j'ai eu souvent occasion de le vérifier. Rien ne pouvait l'avertir du moment où on faisait le signe accoutumé- ce signe consistait en un mouvement de la main portée rapidement de haut en bas, à un demi-pied ou un pied de son corps; à ce mouvement elle tressaillait, et revenait à elle; mais ordinairement un seul geste ne suffisait pas ; il fallait en faire plusieurs successivement, et à chaque fois elle éprouvait ce tressaillement dans tout le corps, semblable à celui que pourrait produire l'effet subit d'une forte décharge galvanique; au bout de quatre ou cinq secousses elle ouvrait les yeux, se soulevait, et revenait à elle.
Etait-ce la volonté de celui qui faisait le geste qui agissait immédiatement sur la malade , ou bien celle-ci apercevait-elle le mouvement qui était devenu pour elle un signe conventionnel ?
L'une et l'autre suppositions offrent des difli-
(i) Un témoin un jour, pour s'assurer de l'insensibilité de la somnambule , la pinça si fort, qu'il emporta entre ses ongles un morceau de sa chair, et détermina ainsi une plaie saignante qu elle aperçut en revenant à elle, et qui la fît assez long-temps souffrir.