DU SOMNAMBULISME EXTATIQUE
IA)pinion que j'émets dans ce chapitre sur la ressemblance qui existe entre les phénomènes du somnambulisme et ceux qu'ont présenté les crisiaques dont je vais parler, n'a encore été jusqu'ici développée par personne de la même manière. On ne peut en effet citer sur ce sujet les articles des Annales et de la Bibliothèque du Magnétisme animal (i), dans lesquels on présente comme devant être attribuées à l'agent propagé par Mesmer, plusieurs guérisons opérées à des époques plus ou moins reculées , et regardées dans le temps comme surnaturelles ; car bien qu'on rapporte aussi dans ces articles quelques phénomènes isolés assez semblables
(i) Ces articles se trouvent dans chacun des Numéros, sous le titre de Recherches sur le magnétisme animal chez les anciens.
( 529 ) à ceux du somnambulisme , on n'y trouve rien qui puisse légitimer la conclusion à laquelle nous serons conduits par l'observation générale des faits que nous allons passer en revue. J'ai cru devoir laisser de côté les faits qui remontent à une époque trop éloignée de celle où nous vivons ; je ne suis point pourvu d'une tradition assez profonde pour oser me flatter de percer les mystères dont s'entouraient à dessein les prêtres des temples d'Esculape ou d'Applon, et je ne crois même pas que la critique la plus éclairée puisse jamais nous conduire à l'évidence sur ce sujet. J'ai même évité de parler de tout ce qui se perdrait dans les ténèbres du moyen âge , et je me suis arrêté aux évènemens qui ne remontent pas au-delà de l'époque du renouvellement des lumières ; ainsi je ne parlerai que des dernières affaires de possession des trembleurs des Cévennes, des convulsionnaires de Saint-Médard et des exorcismes de Gasner. M. Deleuze a déjà parlé des convulsionnaires de Saint-Médard, dans le second volume de son Histoire critique du Magnétisme animal, et il s'est attaché principalement aux guérisons rapportées dans l'ouvrage de Carré de Montgeron. 11 pense qu'on doit les attribuer à l'action du magnétisme ani-
mal, qui, agissant d'une manière désordonnée sur les malades réunis dans un même lieu , pouvait produire également sur eux ou des guérisons étonnantes ou des accidens funestes. Pour moi , considérant les prétendus miracles des jansénistes sous un autre point de vue que Fauteur recommandable que je viens de citer, je m'occupe peu des guérisons , que je crois d'ailleurs qu'on ne doit attribuer qu'à l'exaltation morale des malades, et je m'attache à donner une idée exacte de l'état singulier dans lequel tombaient plusieurs d'entre eux. Les phénomènes présentés par ces crisiaques se trouvant, comme ceux qu'on avait observés auparavant chez les possédés et les prétendus inspirés de la religion réformée , parfaitement semblables à ceux que nous avons reconnus dans les différentes espèces de somnambulisme , j'ai cru devoir faire de l'état dans lequel ils tombaient une quatrième espèce , que je désigne sous le nom de somnambulisme extatique.
Des possessions.
Jusqu'au commencement du dix-huitième siècle , la croyance à la présence du démon
( 33. ) dans le corps de certaines personnes a été généralement répandue; et aussitôt qu'un malade présentait des symptômes extraordinaires, on procédait aux exorcismes pour chercher si l'on ne pourrait pas découvrir quelque preuve certaine de la possession.
Les maladies convulsives étaient celles qu'on attaquait le plus ordinairement par ce genre de secours, et les affections hystériques prêtaient surtout beaucoup par la singularité et la bizarrerie de leurs symptômes, à la supposition d'une cause surnaturelle. C'est sans doute pour cette raison que la grande majorité des personnes possédées étaient des femmes, et j'attribue à la même cause la disproportion semblable qui se trouve relativement au sexe , parmi les somnambules de la seconde et de la troisième espèces (i). Qu'on se figure une femme nerveuse tourmentée par une maladie bizarre, et déjà troublée par l'idée qu'elle est au pouvoir de Satan ; qu'on se figure, dis-je, cette femme amenée devant un prêtre qui en lui parlant s'exprime comme s'il adressait la
(i) Cette disproportion n'a pas lieu dans le somnambulisme essentiel 7 et on voit autant d'hommes que de femmes atteints de cette maladie.
parole au diable , et on ne s'étonnera pas qu'alors son imagination égarée la fasse répondre comme si elle était le diable lui-même , et tomber dans un état que nous allons bientôt voir survenir constamment à la suite d'une vive exaltation morale. Au reste, on ne se contentait pas de quelques singularités plus ou moins extraordinaires pour se prononcer d'une manière positive sur la présence du démon; on exigeait des phénomènes qui parussent sortir de la nature, et voici quels étaient les signes caractéristiques de l'état de possession :
i° La connaissance des évènemens futurs;
2° La connaissance de ce qui se passait dans des lieux éloignés , au moment même;
3° La connaissance des pensées non exprimées;
4° L'intelligence des langues inconnues ;
5° La faculté de parler ces mêmes langues;
6° L'exaltation subite des facultés intellectuelles;
7° Un développement des forces physiques, supérieur à l'âge ou au sexe de celui qui les. présentait ;
8° La suspension du corps en l'air pendant un temps considérable.
Cette dernière faculté seule manque abso^
( 555 ) îimient dans les observations des trois espèces de somnambulisme que nous avons passées en revue , et je ne vois pas ce qui aurait pu donner lieu à cette croyance dans le temps des possessions , si ce n'est peut-être la vue de sauts extraordinaires dûs à une plus grande énergie musculaire, et qui semblaient , aux yeux des spectateurs, ne pouvoir être l'effet que d'une puissance surnaturelle (r).
A l'égard du développement des forces musculaires, il est très-rare dans le somnambulisme; j'ai pourtant vu deux magnétiseurs qui m'ont dit l'avoir remarqué , et Horstius , dans son Traite sur le somnambulisme y range cette faculté parmi celles qu'il reconnaît dans les somnambules naturels. On sait d'ailleurs que dans le somnambulisme symptomatique , les causes qui le produisent peuvent déterminer en même temps un accroissement très-grand des forces.
La connaissance des pensées non exprimées paraît avoir été regardée de tout temps comme le principal des signes de la possession • on regardait ce signe comme si important, et comme
(i) Voy. plus haut, pages 129 et suiv. , l'histoire de la maladie de mademoiselle Adélaïde Lef . . .
( 554 ) tellement caractéristique, que le rituel exige que l'ecclésiastique s'assure , par son moyen , de la présence du démon , avant de procédera l'exorcisme. Suivant le rituel, le prêtre requis d'exorciser un malade doit « après s'être préparé par le jeûne , la prière, et autres bonnes œuvres , au sortir de la sainte messe , à jeun , assis et couvert , commander intérieurement au démon de lui donner un signe qu'il lui prescrit au nom de Jésus- Christ > et le démon forcé d'obéir, se décèle ainsi lui-même.
On voit qu'on ne demandait pas peu de choses pour prononcer que le démon avait part aux symptômes d'une maladie , et qu'on ne se décidait pas aussi légèrement à procéder à l'exorcisme qu'on le croit communément aujourd'hui. L'homme est doué d'un fonds de raison qui ne l'abandonne jamais , même dans ses écarts les plus ridicules ? et le flambeau qui l'éclairé peut bien être obscurci , mais jamais entièrement éteint par les préjugés.
Faut-il donc admettre qu'on voyait réellement dans le prétendu état de possessions tous les phénomènes qu'on exigeait pour y croire ? et si on n'en observait aucun , comment se fait- il que son existence ait été constatée non seulement par le témoignage de tant d'hommes
de toute espèce , et par la croyance générale de tant de siècles , mais encore par un grand nombre de jugemens des tribunaux portant des condamnations capitales motivées sur sa réalité reconnue ? Cette question est digne de toute l'attention des hommes instruits; et les développemens dans lesquels je vais entrer pourront peut-être aider à la résoudre.
Les possessions se sont tellement multipliées à certaines époques où elles ont paru , comme par épidémies , que je ne me trouve pas peu embarrassé pour le choix que je pourrais efi faire. Toutes présentent les mêmes faits plus ou moins bien constatés , et dont il faut chercher les preuves dans des ouvrages que le temps et le progrès des lumières ont fait depuis longtemps tomber dans le mépris.
Parmi tous les récits qui nous sont parvenus, il faut s'attacher uniquement à ceux qui sont racontés par des témoins oculaires, puisque des faits de cette nature ne peuvent inspirer aucune confiance , quand ils ont passé par plusieurs bouches. Il sera plus avantageux encore de choisir de préférence les évènemens qui ont donné lieu à des recherches juridiques et à des condamnations capitales , à cause de la plus grande rigueur que cette circonstance a
( 336 ) dû faite apporter dans la discussion des faits. D'ailleurs l'accusé ayant eu un si grand intérêt à établir la fausseté de la prétendue possession , on peut être sûr qu'il aura été fait par lui et par ses défenseurs, toutes les recherches qu'on pouvait faire dans le temps pour mettre la fraude à découvert.
De tous les jugemens prononcés en France contre les prétendus magiciens , il n'en est aucun qui soit plus célèbre que celui qui condamna, en i634, le malheureux Urbain Grandier à être brûlé vif dans la ville de Loudun.
Je vais entrer dans quelques détails relativement à cette affaire et sur ce procès , auquel je me suis arrêté particulièrement , à cause qu'il date d'un temps où les lumières commençaient à dissiper la longue ignorance des siècles précédens.
Histoire d'Urbain Grandier.
Urbain Grandier était curé d'une des principales paroisses de Loudun , vers Tan i63?,. C'était un homme d'un esprit cultivé , d'un extérieur agréable , et plus porté à la galanterie qu'il n'aurait été convenable à sa profession. Il avait une très - mauvaise réputation
(537 ) souâ le rapport des moeurs , et même on lai avait intenté sur ce point un procès à la suite duquel il avait été condamné au tribunal de son évêque, et interdit de ses fonctions, llavait appelé de ce jugement au tribunal de l'archevêque dont il dépendait, et celui-ci avait cassé la première sentence; mais l'afFaire avait fait un grand bruit dans la ville; et le curé, quoi* qu'absous, était un sujet de scandale pour la plus grande partie des habitans.
Il arriva dans ce temps-là que deux jeunes religieuses d'une des communautés de la ville furent prises de violentes convulsions, accompagnées d'illusions et de symptômes assez bizarres. Ces accidens , qui, aux yeux d'un médecin éclairé, n'auraient dénoté dans ces jeunes filles qu'une affection hystérique , parurent présenter quelque chose de surnaturel à des esprits superstitieux; et les religieuses, au lieu d'appeler un médecin , s'adressèrent à leur confesseur , qui ne vit dans les symptômes de cette maladie que des preuves de la présence du démon dans le corps des jeunes malades; bien plus , cet homme ( qui , à ce qu'il paraît , avait contre Grandier des motifs de haine personnelle) , soit qu'il le crût, soit qu'il ne parlât que par un esprit de vengeance, mit dans
l'esprit des religieuses que le malheur qui leur arrivait pouvait bien n'être que la suite d'un maléfice que leur aurait jeté Grandier; et peut-être s'arrêla-t-on d'autant plus volontiers à cette idée , que , peu de temps auparavant , la place de directeur de la communauté se trpuvant vacante , ce dernier s'était présenté pour la remplir, et avait été refusé à cause de sa mauvaise réputation.
Quoi qu'il en soit , au lieu de donner aux religieuses les remèdes qui auraient pu les guérir, on les exorcisait journellement; elles diables ayant parlé par leur bouche , n'avaient pas manqué de déclarer, comme on peut le penser, que c'était Grandier qui les avait envoyés dans leur corps, et qu'il l'avait fait par des motifs d'impureté et de vengeance.
Les exorcismes furent d'abord tenus secrets, dans la crainte que le bruit de la possession ne détournât les parens de confier leurs enfans aux religieuses , et par-là ne nuisît à la communauté , qui était pauvre et ne se soutenait que par le profit des pensionnaires. Bientôt pourtant il transpira dans la ville quelque chose de ce qui se passait dans le couvent , et les exorcismes même finirent par devenir publics.
(539) On conçoit quelle agitation dut mettre dans le couvent l'apparition d'un événement aussi grave, et l'effet que devaient produire sur les jeunes religieuses les scènes de convulsions qu'elles avaient continuellement sous les yeux. Ceux qui savent avec quelle facilité ces sortes de maladies se communiquent par imitation , ne seront donc pas étonnés d'apprendre que bientôt ce ne fut plus seulement deux religieuses qui furent possédées , mais que le mai s'étendit rapidement au plus grand nombre d'entre elles. Cinq autres furent possédées ; il y en eut six obsédées (i) et trois maléficiées (pour me servir des expressions des auteurs contemporains); et l'on ne doit pas omettre de remarquer que toutes ces religieuses étaient jeunes, qu'un âge avancé pouvait seul mettre à l'abri de l'influence diabolique; de sorte que les adversaires de la possession ne manquaient pas d'en faire des plaisanteries, en disant que ----- " - — ■ - - ■
(i) Il y avait cette différence entre la possession et l'obsession, que, dans ce dernier cas, le démon ne s'emparait pas totalement de la personne dite obsédée de manière à lui faire perdre connaissance, mais l'affligeait par intervalle de différens maux , et la soimicltait à des illusions qui ne la subjuguaient pas entièrement. Le maléfice consistait dai s une infirmité partielle attribuée à la malice du démon.
le diable avait bon goût de ne s'adresser ainsi quauac plus jeunes.
Le mal ne fut pas uniquement renfermé dans la communauté; plusieurs filles séculières de la ville furent prises des mêmes convulsions et des mêmes symptômes , qui se reproduisirent dans les villes voisines , attaquant toujours uniquement les femmes, et, parmi elles , les jeunes filles de préférence.
Cependant on continuait les exorcisines , et l'on mettait même dans leur administration la plus grande publicité. Toutes les possédées s'accordaient à accuser Grandier, et l'affaire fit tant de bruit, que le cardinal de Richelieu, alors premier ministre , ordonna d'instruire contre lui , et nomma douze juges dans les environs pour faire son procès. Il envoya même un commissaire pour présider le tribunal.
Le résultat de toutes les scènes bizarres de possession, fut une condamnation à la peine de mort contre l'accusé ; et le malheureux Grandier, en exécution de la sentence portée contre lui, fut brûlé vif à Loudun , le 18 août i654 (i).
(i) On a dit que tout ce qu'on avait vu à Loudun n'était qu'un jeu joué par les ennemis de Grandier pour le faire
La sentence portée contre Urbain Grandier est motivée uniquement sur le crime de magie.
« Nous, etc.... , avons déclaré et déclarons ledit Urbain Grandier dûment atteint et con-
périr ; mais une considération bien simple me paraît devoir détourner de s'arrêter à une pareille idée. Si les ennemis de Grandier voulaient le faire périr, ils avaient un moyen beaucoup plus facile de parvenir à leur fin , que l'accusation de magie. Grandier avait la plus mauvaise réputation sous le rapport des mœurs ; il était accusé de crimes commis dans son église , qui constituaient un sacrilège que les lois auraient puni de la peine de mort , de l'aveu même de ses défenseurs ; plus de cent cinquante témoins déposaient contre ses mœurs. « Ce n'était pas , dit l'auteur de Y Histoire des diables de Loudun, ce n'était pas seulement des rivaux qu'il avait à craindre , c'était des pères et des mères outrés et furieux. » Il était donc beaucoup plus «impie de s'arrêter à une accusation vraisemblable , et qui paraissait facile à prouver , que d'aller se jeter dans l'accusation de magie , à laquelle on ne croyait plus guère , et qui nécessitait uu nombre si considérable de faux témoins , un appareil de preuves si difficiles à rassembler, qu'il semble que jamais on n'aurait pu venir à bout d'une semblable entreprise.
On peut reconnaître à la première vue, avec quelle facilité toute l'histoire de la condamnation de Grandier s'explique , quand on suppose les religieuses de bonne foi , mais malades , et présentant les phénomènes que nous remarquons tous les jours dans les somnambules.
( 342 ) vaincu du crime de magie, maléfice et possessions arrivées par son fait , ès-personnes d'aucunes religieuses Ursulines de cette ville , de Loudun et autres séculières, etc.... »
Les preuves de la possession étaient les phénomènes que nous avons vus en générai demandés pour caractériser la présence du démon dans le corps d'un malade. Les principaux que présentèrent les religieuses furent:
i° La faculté de prédire les accès, leur moment, leur durée et les principales circonstances qu'ils devaient présenter ;
2* Celle de voir ce qui se passait au moment même dans des lieux difFérens de ceux où elles se trouvaient;
5° La communication des pensées i
4° L'intelligence des langues;
5° L'obéissance à la volonté non exprimée.
Aujourd'hui qu'on ne peut pas supposer que les religieuses fussent réellement possédées par les diables qu elles disaient avoir dans le corps, et que pourtant les pièces juridiques de la procédure attestent les choses étranges qui se passèrent dans le temps , on s'accorde à dire que les juges étaient gagnés , que les témoins étaient subornés , et que les religieuses même n'avaient fait que répéter en public une corné-
( H* ) die qu'on leur avait fait étudier long-temps1 d'avance. Mais examinons une pareille supposition : que Laubardemont ait voulu former un complot infâme pour faire périr un innocent, je le veux bien , on pourra le concevoir ; c'était un homme perdu de réputation, un agent du cardinal régnant, un ministre de ses vengeances j que les douze juges qui prononcèrent dans l'affaire fussent aussi dans le complot , je l'accorderai encore si on veut , quoiqu'il soit bien difficile d'imaginer comment douze juges ont pu se rendre coupables d'une pareille horreur. Je l'accorderai, parce qu'ils étaient nommés par le cardinal , et qu'on peut par conséquent supposer qu'il avait choisi les hommes les plus capables de trahir leur conscience; mais que les religieuses aient entré dans un pareil complot , c'est ce que ma raison se refuse à croire. Jamais on ne me persuadera que dans une seule communauté peu nombreuse, on ait trouvé sept femmes, sept jeunes filles aussi endurcies dans le crime. Examinons ce qui nécessairement a du avoir lieu , si elles n'ont fait que jouer la comédie. Il a fallu que de longue main elles aient étudié la langue laiine pour se mettre en état de répondre aux questions qu'on pouvait leur faire.
Ce n'est pas tout : elles répondaient aux exorcistes au milieu d'accès convulsifs qui ne devaient pas leur permettre de conserver le sangfroid nécessaire pour le rôle quelles auraient voulu jouer; dès-lors les convulsions étaient feintes aussi ; mais elles faisaient des gambades et des contorsions si extraordinaires , que quiconque ne les aurait pas éprouvées naturellement par maladie, n'aurait pu parvenir à les faire qu'après un long-temps d'exercice. Il aurait donc fallu , de plus , que les religieuses se fussent exercées long-temps d'avance à feindre ces épouvantables contorsions , et que même elles eussent un grand talent pour ce genre d'exercice, puisqu'il est dit qu'elles faisaient des choses que les plus habiles saltimbanques ne sauraient imiter, et qui seules paraissaient des preuves suffisantes de possession à ceux qui n'étaient pas habitués au spectacle des maladies convulsives. Or, imagine-t-on rien de plus horrible que l'infernal rassemblement de sept femmes s'exerçant ainsi en secret à la plus épouvantable comédie ? pourquoi? pour conduire à une mort cruelle un malheureux prêtre innocent qu'elles n'avaient aucun intérêt de faire périr, et cela sans pouvoir se faire illusion % sans pouvoir se dissimuler le motif qui le$
(345) faisait agir; car la plupart du temps, quand nous nous laissons entraîner à mal faire, nous cherchons au moins à nous dissimuler l'intention coupable qui nous guide \ les hommes sont bien , à la vérité, souvent injustes , méchans , cruels , même quand leur intérêt l'exige ; ils méconnaissent souvent la voix de leur conscience, qui les rappelle vers le bien ; mais enfin, cette voix sacrée, ils ne parviennent jamais à l'étouffer entièrement, et on rencontre bien rarement de ces scélérats éhontés qui , considérant le crime avec sang-froid , se disent, tout en poursuivant le cours de leurs desseins pervers : « Je serai un ingrat , un parjure, un meurtrier ; je conduirai à une mort affreuse un malheureux innocent! » Une pareille horreur n'est pas dans la nature; on répugne à la supposer dans un seul homme mû par le plus grand intérêt. Comment l'imaginer dans sept femmes , sept jeunes filles qui n'étaient pas encore parvenues à l'âge où. des passions honteuses ont étouffé toute conscience? Il résulte pour moi de l'ensemble de ces considérations, une preuve si forte , que mon esprit se refuse tout à fait à aller contre ce qu'elle établit.
Plus on considère , d'ailleurs , les circonstances de l'affaire de Grandier, plus on recon-
(346) naît combien il est impossible de supposer de la fourberie dans les religieuses, Il n'y en avait d'abord que deux qui fussent possédées, et certes on a déjà assez de peine à croire qu'on ait pu trouver deux monstres pareils dans la communauté^ et comme leur rôle aurait été extrêmement difficile et très-pénible , on pensera facilement que ceux qui les avaient déterminées à le jouer, auraient dû avoir beaucoup de peine à les engager à le soutenir. La possession a duré plusieurs années , tant avant qu'après la mort de Grandier. Les religieuses étaient exorcisées deux fois par jour au milieu des convulsions les plus violentes , et chaque exorcisme était de deux ou trois heures. Il serait donc difficile de concevoir comment leur santé même aurait pu résister si long-temps à un pareil exercice si souvent répété.
Pourtant, si on admet que d'abord les deux religieuses aient consenti à se laisser instruire, long-temps d'avance , à répéter secrètement leur rôle , on concevra peut-être comment , pour ne pas perdre le fruit de leur travail, elles auront pu se résoudre à persister jusqu'à la fin. Mais qui aurait pu engager les cinq autres qui devinrent successivement malades comme les premières, à jouer la même comédie? comment
(34?) les exorcistes auraient-ils pu se déterminer à mettre inutilement en œuvre tant de nouveaux ressorts , à faire entrer dans leur confidence un si grand nombre de nouveaux témoins ? N'auraient-ils pas dû craindre que, pressées par leurs remords, quelques-unes au moins de ces jeunes filles ne vinssent à tout révéler? Il y a donc de l'absurdité à supposer que les exorcistes aient fait entrer dans le complot en les dressant aux convulsions , et en les instruisant dans la langue latine , les cinq nouvelles religieuses possédées , et les six filles séculières qui se trouvèrent dans la ville. On peut d'autant moins l'imaginer, que ce grand nombre de prétendues possédées ne faisait qu'ôter du crédit à la possession , puisqu'il n'était pas vraisemblable que Grandier, déjà accusé de magie , et très-embarrassé de l'affaire qu'il avait sur les bras , eût été donner de nouvelles preuves contre lui , en envoyant de nouveaux diables dans le corps de toutes ces filles.
Mais étaient-ce toutes ces filles qui, d'elles-mêmes , religieuses et séculières , se mettaient à jouer la comédie sans qu'on les en priât , et se dressaient aux convulsions pour concourir à faire brûler Grandier, comme si elles avaient été jalouses de prendre leur part
d'un si exécrable forfait? II est trop évident qu'on ne peut pas le supposer, et j'ai presque honte des détails dans lesquels je viens d'entrer, pour faire sentir la fausseté d'une supposition évidemment absurde. Voilà pourtant ce qu'on admet aujourd'hui, où le peu de personnes qui s'occupent de l'affaire de Grandier, répètent toutes si légèrement qu'il a été victime de la fourberie des religieuses.
Tout prouve pourtant l'impossibilité d'une pareille supposition. Si tout ce qui se passait aux exorcismes n'était qu'un jeu joué par les religieuses et les exorcistes , c'était sans doute bien assez d'avoir soutenu pendant plus d'une année une fourberie aussi difficile et aussi pénible pour les acteurs ; on devait attendre avec impatience le moment de la terminer; à la mort de Grandier tout devait finir; la magicien n'était plus, il ne pouvait conjurer les démons , et la cessation subite de la possession à cette époque était une nouvelle preuve de sa réalité. 11 n'en fut pourtant pas ainsi ; les exorcismes ne cessèrent pas , car les possédées n'étaient pas guéries , et le spectacle des convulsions se prolongea plusieurs années. Or, n'aurait-on pas dû craindre , s'il y avait eu de la fraude , qit a force de l'examiner, on ne -par*-
vint enfin à la découvrir? On devait d'autant plus le redouter, qu'il y avait , comme on peut le croire , un grand nombre d'hommes qui ne croyaient pas à la possession. Tous les protestans , entre autres , dont le nombre était assez considérable à Loudun , cherchaient avec ardeur à mettre les diables en défaut. Au reste, il se rendait souvent aux exorcismes des hommes qu'on ne pouvait soupçonner de se laisser gagner, et qui attestaient avoir vu des choses qu'ils regardaient comme surnaturelles. Monsieur, frère du Roi, fut lui-même témoin de plusieurs de ces scènes , et il donna une attestation signée de sa main , en faveur de la possession. Il dit, entre autres choses , qu'il ne lui était pas permis d'en douter, parce qu'une des religieuses convulsionnaires avait obéi à un ordre qu'il lui avait donné mentalement, sans proférer aucune parole , et sans faire aucun signe*
Il ne faut pas omettre ici de signaler des faits qui montrent encore d'une manière plus claire que tout ce qui s'était passé à Loudun n'était que l'effet des imaginations blessées par la crainte des diables.
L'un des exorcistes , le père Lactance , mourut peu de temps après Gran<Jier, et mourut
( 55o ) se croyant possédé par les diables , qui , pcnsait-il , avaient voulu se venger du mal qu'il leur avait fait en exorcisant les religieuses. Les ennemis de la possession expliquèrent cet événement en disant, les uns, que Dieu avait permis que ce méchant homme fût réellement possédé pour le punir de la part qu'il avait eue à la mort de Grandier, les autres, que l'état dans lequel il tomba n'était que l'effet de sa conscience , qui lui avait servi de démon et de bourreau , ce qui n'est pas probable, quand on considère le genre de sa folie et de sa maladie, qui consistait à « perdre tantôt la vue , tantôt la mémoire, tantôt la connaissance.... »
Le père Lactance étant mort , on lui substitua dans ses fonctions d'exorciste le père Surin, homme, à ce qu'il paraît, d'une véritable piété, et dont les ennemis même de la possession n'ont pas révoqué en doute la bonne foi. Il rendit publiquement témoignage de ce qu'il avait produit et de ce qu'il avait observé en exorcisant. Il dit dans l'ouvrage qu'il publia sur ce sujet, « qu'il tâcha de reconnaître avec évidence la possession du diable en la mère supérieure , que ce fut la première obligation qu'il crut avoir en commençant sa charge , qu'il en avait tiré des preuves indubi»
(35i ) îables, et qu'il pouvait jurer, devant Dieu et son Eglise, que plus de deux cents fois elle lui avait découvert des choses très-secrètes cachées en sa pensée ou en sa personne. » Il paraît que ce phénomène de la communication directe de la pensée était celui sur lequel les exorcistes et les partisans de la possession triomphaient.
L'auteur de la Relation de ce qui s'est passé à Louclun en présence de Monsieur, imprimée à Poitiers , dit « que les diables qui possédaient ces fdles , répondaient souvent aux interrogations qui leur étaient faites par les exorcistes , sans qu'ils les exprimassent autrement que par la direction intérieure de leur pensée, » et il en donne plusieurs exemples. Il dit qu'on ne doit point s'en étonner, puisque les démons et les anges ne se parlent que par le moyen des actes intérieurs qui se forment en eux-mêmes. Le même phénomène, comme nous l'avons vu , se retrouve dans presque tous les extatiques.
Mais je reviens à ceux qui se trouvèrent, par contagion , attaqués du même mal que les religieuses. 11 y eut encore un autre exorciste qui se crut possédé par les démons : ce fut le père Tranquille , qui succomba, comme l'avait
fait te père Lactance , aux symptômes dont il était atteint (i).
La possession ne fut pas seulement contagieuse pour ceux qui en avaient été partisans. Plusieurs de ceux qui en avaient été ennemis en furent atteints; le lieutenant civil, entre autres, fut de ce nornbTe.
Il y eut , comme je l'ai déjà dit, plusieurs possédées à Chinon , petite ville peu éloignée de Loudun. A Louviers, il se trouva, dans une seule communauté, quinze filles possédées. On remarquera aisément dans toutes ces oc» casions, la nature contagieuse de semblables affections.
Je crois que tous ceux qui voudront bien peser les considérations que je viens de présenter, ne pourront manquer de rester persuadés que, si le malheureux Grandier est
(i) Gomment accorder cette mort à celle du père Lactance, avec la supposition d'imposture de leur part? Singulier zèle en faveur de la possession, que celui qui les portait à mourir pour y faire croire !
N'est-il pas facile de reconnaître dans ces evènemens un effet évident de la persuasion où étaient ces deux hommes , de s'être trouvés souvent aux prises avec les diables , et de la crainte qu'ils avaient de la vengeance que ces esprits malfaiteurs pouvaient exercer contre eux?
mort innocent du crime qu'on lui imputait , sa mort ne doit pas être attribuée à un complot formé entre ses ennemis pour le faire périr , mais à la malheureuse méprise qu'on fit en regardant comme surnaturels des effets produits par une affection hystérique. Mais si on ne doit pas attribuer à la fraude tout ce qui se passa dans cette occasion , il est impossible pourtant de ne pas reconnaître que quelquefois les partisans de la possession ont pu avoir recours à l'imposture pour en persuader les incrédules.
Ce ne peut être, par exemple, autrement que par imposture qu'on parvint à faire apporter par les diables, à différentes reprises, les prétendus pactes qu'on annonçait devoir tomber du haut de l'église , et qu'on vit tomber de la coiffe de la supérieure.
11 en est de même des noms que les diables gravèrent sur la main de la supérieure , et sur celles de différentes religieuses, au moment de leur sortie. Je ne parle pas de la prétendue élévation à deux pieds de terre, car elle n'a jamais été regardée comme prouvée, même par les exorcistes qui auront pu s'en laisser imposer par quelques pirouettes exécutées sur la pointe du pied, ou par quelque gambade
(554 ) un peu forte. C'est sans doute la considération de ces impostures manifestes qui a fait adopter si légèrement à un grand nombre de personnes , l'opinion que les religieuses n'avaient fait que jouer la comédie pour faire mourir Grandier, sans réfléchir à ce qu'une pareille supposition avait d'impossible.
Je sais bien que quand quelqu'un, dans une pareille affaire, est convaincu de mensonge dans un seul point, il paraît d'abord bien permis de penser qu'il a pu en imposer sur toutle restejmais ici , il ne faut pas s'arrêter à une pareille idée; car, tout en reconnaissant que les religieuses étaient primitivement de bonne foi, on trouve facilement dans les circonstances où elles se trouvaient , les motifs qui, une fois convaincues , ont pu les entraîner à recourir à la fraude , et il est bon de remarquer d'abord que presque tous les faits qui ne peuvent s'expliquer que par imposture, eurent lieu après la mort de Grandier, et que, par conséquent, ils ne supposent plus toute la scélératesse qu'il faudrait admettre s'ils avaient eu lieu dans le but de le faire condamner.
Ensuite, c'est qu'à cette époque les exorcistes se trouvaient dans une situation telle, qu'en supposant leur conduite irréprochable dans le
commencement, on pourrait, jusqu'à un certain point, les excuser d'avoir fini par y mettre de la fraude. La mort de Grandier, et les circonstances atroces qu'on en publiait, avaient monté presque tous les esprits contre la possession et contre ceux qui s'en étaient mêlés. L'affaire des diables était devenue une affaire de parti -, et la moindre circonstance décisiveraent défavorable à la possession aurait suffi pour rendre à la fois les exorcistes et les religieuses l'objet de l'exécration publique. On conçoit alors comment lorsqu'une des possédées , dans son délire, avait annoncé qu'elle apporterait tel ou tel pacte , ou bien que le diable , pour marque de sa sortie , imprimerait sur sa main quelque nom , les exorcistes auxquels l'expérience avait appris que les diables ne tenaient jamais leur parole quand ils annonçaient de pareilles choses , pour ne pas toujours avoir la confusion de les voir manquer, se seront déterminés à employer l'artifice ; car il n'y avait pas de milieu : ou il fallait feindre ce qui avait été annoncé, ou il fallait se résoudre à passer pour des scélérats qui avaient commis le crime le plus atroce. Les religieuses mêmes auront pu être entraînées à entrer dans le complot ; on leur aura représenté que le diable, après
( 556 ) avoir annoncé tel ou tel signe par malice , et dans l'intention de décréditer la possession , ne l'exécuterait pas , à la grande confusion des catholiques et d'eux-mêmes en particulier; que ce serait un sujet de triomphe pour les pro* testans , et qu'enfin elles-mêmes , si innocentes de l'affreux complot qu'on leur imputait, se trouveraient plus que jamais en butte aux plus noires calomnies. On aura peut-être peu insisté sur cette raison , qui pouvait faire la plus grande impression ; mais on se sera étendu sur cette considération, que tous les bons catholiques ayant pris parti pour la possession , et tous les protestans s'étant déclarés contre elle , soutenir la possession , c'était soutenir la cause de la religion.
Je conçois comment les motifs que je viens d'exposer auront pu agir avec assez de force sur les religieuses pour les engager à consentir à quelque fraude , même du vivant de Grandier. Ne pas en convenir, ce serait ne pas connaître le cœur humain , et ignorer jusqu'à quel point peut égarer le fanatisme religieux et le désir de soutenir une opinion avancée; mais il ne faut pas perdre de vue qu'une fois persuadées de la possession par la vue des phénomènes qui les avaient induites en erreur, les religieu-
(357 ) ses purent se laisser égarer jusqu'à employer l'artifice pour empêcher qu'on ne la niât , sans pour cela être capables de consentir de sangfroid à jouer l'horrible rôle qu'on leur prête. Au reste , il faut remarquer qu'il n'y eut que deux religieuses à faire des choses qui nécessitent qu'on suppose de l'artifice en elles, et que les autres phénomènes , comme de lire dans la pensée , d'obéir à la volonté mentale , d'annoncer leurs crises , furent offerts par toutes les possédées. L'opinion que les religieuses , d'abord de bonne foi dans l'affaire de Grandier, ne consentirent que dans la suite , entraînées comme malgré elles à la fraude , paraît si vraisemblable pour peu qu'on y réfléchisse , qu'il n'est pas étonnant qu'elle ait été adoptée par plusieurs écrivains qui ne croyaient pas à la magie. Bayle se déclara en sa faveur.
Levassor, écrivain distingué qui a fait Y Histoire du règne de Louis XIII > pense de la même manière. Cet écrivain passa une année à Loudun , et par conséquent il eut tout le temps de s'y informer des faits dont il a parlé avec impartialité. Mais si tout n'a pas été fraude dans cette affaire , comment y démêler le vrai du faux? c'est ce qu'il n'est pas facile de faire. Pourtant on peut être guidé par celte considé-
C 358 ) ration, qu'on ne doit naturellement supposer de la fraude qu'à partir du moment où les choses en étaient venues vis à vis du public , au point qu'il n'y avait plus moyen de reculer. Enfin > on doit surtout être guidé par la considération des faits postérieurs, et admettre la réalité de ceux dont l'expérience a démontré dans la suite l'existence.
J'ai insisté d'une manière particulière sur l'absurdité qu'il y aurait à supposer que les religieuses de Loudun eussent pu se résoudre à feindre les phénomènes sur lesquels on crut pouvoir prononcer la culpabilité de Grandîer; car ces phéuomènes , qui sont les plus merveilleux de ceux que présente le somnambulisme , se trouvant juridiquement prouvés , faire voir que les religieuses n'en ont pas imposé , c'est pour ainsi dire donner une démonstration irrécusable de l'existence de ces phénomènes.
Histoire d'une somnambule magnétique qui passait pour possédée.
Il a été inséré dans la Bibliothèque du Magnétisme animal, XVIe cahier, page 4i > l'histoire d'une cure magnétique très -propre à montrer comment autrefois la vue de certaines
( 359) maladies convulsives a pu donner lieu à la croyance des possessions, et comment les exorcistes, sans rien faire de plus que ce que font tous les jours les magnétiseurs, pouvaient paraître avoirle pouvoir surnaturel qu'on leur attribuait. On trouve dans le passage cité , qu'une jeune fdle de 12 ans avait des convulsions si considérables , et faisait de telles folies , que le peuple la disait possédée du diable. Les auteurs de la relation (MM. Fournier et Dubreuil) racontent que l'ayant magnétisée, ils parvinrent à faire cesser ces accès à volonté par leur seule présence. Ils la firent tomber même en somnambulisme ; et dans cet état elle prédisait d'avance ses accès , indiquait les remèdes qui lui convenaient, etc. Si, au lieu de magnétiser la jeune fille , on l'avait exorcisée, on aurait sans doute produit le même effet, et on auraiteuun exemple de plus à citer en faveur du pouvoir des exorcismes. Au reste, relativement à cette malade?comme relativement aux anciennes possédées , la crédulité avait ajouté aux symptômes réels des symptômes imaginaires capables de faire passer toute l'histoire pour une fable absolument dénuée de fondement. Ainsi le curé mêmede la paroisse, auquel les auteurs de la relation s'adressèrent, comme à celui d-e
qui ils pouvaient espérer d'obtenir des renseignemens plus satisfaisans, leur dit qu'ayant eu quelques jours chez lui la jeune malade , il avait pendant ce temps reconnu dans sa maison plusieurs faits de sorcellerie, tels que des bruits de chaînes , des meubles brisés ou renversés > des assiettes qui se cassaient, des chapelets qui se nouaient de manière à ne pouvoir plus se démêler , %c«
Le paysan chez lequel avait demeuré la jeune fille en qualité de bergère , racontait des choses plus merveilleuses encore. Il prétendait que ses vaches , ses veaux , son chien et son chat avaient été pelés quelques jours après que la petite eut été atteinte de son mal.
Rien ne manque à l'histoire de la maladie dont je parle, pour la faire regarder comme une véritable possession. Elle était survenue après des menaces faites par un mendiant à qui l'enfant avait refusé l'aumône. La malade avait pendant ses accès une force si considérable, quelle prenait son père , homme grand et fort y et le portait les bras tendus avec beaucoup de facilité. Nous pouvons, ajoutent les auteurs de la relation , assurer que nous avons été témoins de ce fait > le 5o avril, à midi et un quart*
(36i ) Si cette maladîe avait eu lieu dans un siècle moins éclairé , si elle n'avait pas été racontée par des hommes exempts de superstition, nous n'accorderions pas plus de confiance à l'influence du magnétiseur, à la prédiction des crises et aux phénomènes du somnambulisme, qu'aux contes des meubles brisés , des chapelets noués et des chiens et des chats pelés. On doit reconnaître qu'il y a de même dans les anciennes histoires de possessions , un fonds de vérité mêlé à des fables ridicules ; et les phénomènes du somnambulisme nous montrent en quoi pouvaient consister ces faits réels, qui, passant pour miraculeux, servaient à inspirer de la confiance dans les autres.
Des prophètes des Cèvennes.
Les guerres de religion avaient cessé en France depuis le moment où Henri IV était monté sur le trône , et les protestans vivaient en paix depuis plus d'un siècle, quand LouisXIV ramena le trouble dans ses Etats par la révocation de l'édit de Nantes. Cet édit garantissait aux réformés le libre exercice de leur religion, et tous les droits de citoyen. Aussitôt qu'il fut révoqué , la plus grande partie d'entre eux
quitta la France , et alla porter chez l'étranger son industrie et ses richesses.
Les protestans qui restaient en Francey furent soumis àtoutes sortes de persécutions. Onprenaitleursenfans,etonles séparait deleursparens pour les élever dans la religion catholique. Les gens de la campagne étaient encore plus que les autres soumis à une multitude de persécutions qui ne firent qu'augmenter leur zèle , comme c'est toujours la coutume. Quelques-uns furent pris de convulsions, et, dans leur délire, se mirent à prêcher et à prophétiser. Il n'en fallut pas davantage pour que l'on vît paraître une nuée de gens qui tremblaient , qui prêchaient et prophétisaient. Cette épidémie attaqua d'abord les enfans , et même des enfans en très- bas âge , qui tremblaient , prêchaient et prophétisaient comme les autres ; et ce qui paraissait merveilleux dans ces petits prophètes, c'est que tous , quoiqu'élevés dans une province où l'on parlait un patois différent de la langue française, etn'étantpas capables de parler cette langue dans leur état ordinaire, la parlaient pourtant dans leurs crises , phénomène analogue à celui qui eut lieu à Loudun , comme nous venons de le voir. (i).
(i) Dans toutes les histoires de possessions on voit beau-
On remarqua aussi en eux les mêmes prétentions de connaître l'avenir , de voir ce qui se passait dans les lieux éloignés , de lire dans la pensée , d'obéir à la volonté. C'est gens-là étaient-ils des imposteurs? Il a pu sans doute y en avoir parmi eux ; mais on ne peut supposer que tous , ni môme le plus grand nombre fussent de mauvaise foi. Le nombre des prétendus prophètes monta quelquefois à plus de 3 ou 4000. Avait-on gagné 3 ou 4000 personnes ? D'ailleurs , quel intérêt avaientils? On les massacrait quand on les surprenait dans leurs assemblées , et on les condamnait à mort quand on les faisait prisonniers. Alors ils marchaient à Téchafaud en chantant des cantiques et en se félicitant de mourir pour la cause de Dieu , martyrs de la vérité.
On peut bien dire que de pareils hommes ne sont que des fanatiques, mais certainement
coup plus fréquemment les crisiaques entendre le latin que le parler : ce qui tient à ce que tout crisiaque peut entendre une langue quelconque, pourvu qu'il jouisse de la communication directe des pensées ; tandis que nul ne peut parler une langue qui lui est absolument inconnue. Il faut qu'il en ait au moins quelque notion dans l'état de veille, pour que le développement de la mémoire le mette à même de la parler couramment dans l'état de crise.
( 364 ) ce ne sont pas des imposteurs; aussi personne ne s'est-il jamais arrêté à cette idée (i). Après
(i) Je transcris ici un passage qui se trouve dans la préface d'un ouvrage anglais destiné à éclairer l'opinion publique sur Tétat des prophètes des Gévennes. Il me paraît écrit avec une grande impartialité.
« Lorsque M. F. Marion, et M. D. F***, deux des trois Cévennois qui font tant de bruit aujourd'hui, arrivèrent à Londres , il y a environ un an , ils vinrent loger tout proche de sa maison *. Pendant six semaines ou deux mois il résista par quelques raisons aux sollicitations que plusieurs lui firent de voir et d'examiner ces deux jeunes gens, de qui on lui disait des choses fort particulières ; mais enfin il y consentit , convié en partie par la Faculté du voisinage.
« Ce qu'il observa la première fois lui donna à penser, et il ne se trouva pas éloigné de croire qu'il y avait en cela quelque chose d'extraordinaire. Il eut envie de les voir encore , et plus il considéra de près leur état , plus il le trouva digne d'un nouvel examen.
« Cherchant également à découvrir la fraude et à reconnaître la vérité , il mit en œuvre toute son industrie et toute sa diligence. Maître de son temps et de lui-même dans la liberté de sa vie privée , il résolut de ne rien négliger pour cette recherche. Il fit venir fréquemment ces gens-là chez lui , leur donnant même souvent à manger pour les posséder dans la plus grande familiarité du discours ; il leur dressa toutes sortes d'embûches par des questions préparées et ré-
* La maison de l'auteur de l'ouvrage , qui , dans cette préface , parle toujours de lui-même à la troisième personne.
( 565 ) un sérieux examen , on a dit qu'ils étaient des fous , des gens malades et en délire , et tout
pétées en divers temps , tantôt à l'un, tantôt à l'autre, quelquefois aux deux , et même aux trois ensemble ; il les sermona pour leur faire sentir l'horreur de l'imposture s'ils en étaient capables ; il leur représenta la difficulté de soutenir long-temps un rôle faux comme celui-là ; il tâcha de les effrayer par la considération de se voir même traiter en criminels devant les tribunaux ; il voulut les voir bien des fois dans les accès ou saisissement que plusieurs appellent improprement extase,
« Tout cela l'a conduit à reconnaître qu'ils étaient de bonne foi ; mais il ne voudrait pas encore se résoudre à déclarer qu'ils sont véritablement prophètes , parce qu'il y a du mélange dans ce qu'il a vu. (L'auteur fait voir ensuite combien les ennemis des camisards varient continuellement dans leurs opinions à cet égard.)
« Aujourd'hui les camisards sont des fripons qui jouent la comédie ; hier ils étaient malades , demain ils auront le diable au corps , un autre jour ils seront fous ; le zèle leur aura démonté la cervelle, et suivant l'humeur où ces messieurs se trouvent, tout cela se rencontre ensemble. Pour notre auteur, il n'est pas si habile que ces gens-là. Après les peines qu'il a prises , il n'est pas satisfait encore. Son principe était que le moyen de bien conduire sa raison dans les recherches de la vérité , est de commencer par établir bien distinctement tous les faits avant de nier ou d'affirmer. Il ne se trouve pas encore en état de prononcer un jugement décisif; il voit fort clairement qu'il n'y a pas d'imposture dans cette affaire ; il a observé un grand nombre de circonstances fort extraordi-
cela est vrai; aussi est-il raisonnable de meure sur le compte de leur folie ce qu'ils croyaient voir ou sentir pendant leurs prétendues inspirations; mais on ne peut traiter aussi légèrenient tout ce qui a été raconté d'eux par des témoins de sang-froid; ceux-là n'auraient pu être dupes que de la fraude des acteurs ; et il est évident qu'on ne doit pas en supposer en eux. C'est le cas de dire avec Pascal : « Je crois des témoins qui se font égorger. »
Mais quels sont ces faits attestés par des témoins de tout âge , de tout sexe et de toutes conditions ? Ce sont les mêmes que nous avons déjà vus chez les possédés : la faculté de par-
naires ; il a vu plusieurs de ces choses-là de près et avec un microscope pour ainsi dire ; et plus il les a considérées , plus il les a trouvées dignes d'attention et d'admiration
« Les jeunes gens indiscrets savent tout, tout leur est aisé ; mais aux hommes mûrs , aux praticiens exacts et judicieux , aux plus savans même tout est difficile ; ce qu'ils savent avec certitude , c'est qu'ils ne savent presque rien. »
L'état des prophètes des Céyennes s'explique très-bien , comme il est facile de le voir. En supposant qu'ils tombaient dans ce état de crise où nous avons vu qu'il se développait naturellement tant de facultés extraordinaires , cette supposition explique et leur bonne foi reconnue par l'auteur, et le mélange qui l'empêche de prononcer positivement qu'il y a du surnaturel dans ce qu'il a vu.
1er couramment la langue française chez des gens qui l'auraient à peine entendue dans l'état de veille , la faculté de voir ce qui se passait à des distances considérables, celle de lire dans les pensées, toutes facultés dont on peut voir des preuves dans la recueil intitulé Théâtre sacré des Cèvennes > qui contient les dépositions juridiques relatives à ce sujet. Il serait trop long et trop difficile de discuter en détail les faits contenus dans cet ouvrage , où il est parlé de plus de trois cents prétendus prophètes difierens. Je me bornerai à donner quelques détails sur la plus célèbre de ces fanatiques , sur celle qui a été observée avec le plus de soin , quoique ce ne soit pas elle qui ait présenté les phénomènes les plus merveilleux, je veux parler d'Isabeau Vincent, connue sous le nom de bergère du Cret.
Voici ce qui est rapporté de son état dans les relations de plusieurs témoins oculaires; je l'extrais presque mot pour mot :
Cette jeune fille, âgée de seize à dix-sept ans , tombait de temps en temps , et sans que sa santé en parût dérangée , dans un état qu'on appelait extase. Ces extases ne paraissaient que comme un profond sommeil , duquel il était impossible de la tirer. On l'appelait à
haute voix, on la poussait , on la pinçait, on la piquait jusqu'au sang, on la brûlait, rien ne la réveillait (i). Cette jeune fille ne parlait d'ordinaire d'autre langage que le vulgaire de son pays , qui n'est pas du tout français ; et durant les cinq premières semaines, elle ne parla pendant ses extases que ce patois , parce que (dit la relation dont ceci est extrait) elle n'avait pour auditeurs que les paysans de son village ; mais après les cinq premières semaines, le bruit de ses miracles s'etant répandu, il y vint des gens qui savaient parler et qui entendaient le français ; alors elle se mit à parler français, et un français aussi exact que si elle avait été élevée à Paris dans les maisons où l'on parle le mieux (2).
(1) Nous avons vu que cette insensibilité était assez commune dans toutes les espèces de somnambulisme.
(2) Il faut probablement rabattre un peu de cette prétention ; mais enfin il est constant qu'elle parlait au moins assez correctement le français pendant son sommeil , tandis qu'elle n'aurait pas été capable de le parler éveillée , quoiqu'elle le comprît. On peut facilement conclure qu'elle comprenait le français dans son état de veille , de ce que ses partisans n'ont jamais fait remarquer qu'elle ne l'entendait pas ; et si elle le comprenait, on voit qu'un simple perfectionnement de la mémoire aura pu suflire pour produire la merveille. Il
N'ayant jamais su aucun pseaume > et n'ayant jamais appris aucun chant de ces pseaumes , elle les chante pourtant sans y manquer à une syllabe et à une note ; elle chante même très-agréablement pour l'ordinaire , et elle les chante tout entier.
Il faut savoir que cette jeune fille avait été élevée jusqu'à l'âge de i5 ans dans la religion protestante , assistant aux offices , entendant chanter les pseaumes et faire les sermons, de sorte que tout ce qu'elle faisait peut s'expliquer par le fait général du rappel des sensations.
N'ayant jamais appris d'autre prière que son Pater et son Credo, elle faisait , pendant son sommeil, desprières admirables et excellentes (comme les possédées, par la bouche desquelles le diable faisait aussi des discours admirables).
n'y a rien d'extraordinaire à ce que le souvenir des mots qui ne se présenteraient que faiblement dans notre état de veille , nous frappent vivement pendant le sommeil : témoin ce qui arrive tous les jours dans les rêves , où il nous semble avoir devant les yeux , et voir comme si elles étaient là , des personnes absentes ou mortes depuis long-temps , et que certainement notre imagination ne nous représenterait pas aussi vivement dans l'état de veille, si nous cherchions à reproduire leur image.
Elle récitait des textes de l'Ecriture, qu'elle prenait pour sujet de ses discours, elle les expliquait, et parlait dessus. Elle prononçait ce quelle disait de latin fort juste et fort intelligiblement (i). Ses mouvemens n'étaient point violens , elle ne s'agitait point , elle sortait les bras du lit , et faisait des gestes fort réglés. Sa voix était claire , mais sans éclat; elle remuait les lèvres , mais peu , et sans aucune apparence de convulsions.
Quand elle était sortie de ses extases , elle ne se souvenait de rien de ce qui s'était passé ni de ce quelle avait dit; elle soutenait quelle avait fort bien dormi. Il faut ajouter, pour rendre la ressemblance encore plus parfaite entre l'état de cette jeune fille et celui des somnambules magnétiques , qu'elle ne sortait pas ordinairement d'elle-même du sommeil , mais qu'elle disait de l'éveiller; c'est ce qui est consigné dans plusieurs relations de témoins oculaires.
(i) Même remarque que précédemment. Elle ne disait de latin que ce qu'elle en avait entendu dire autrefois dans les sermons auxquels elle avait assisté, et qui lui revenait quand elle était endormie J quoiqu'elle n'eût pu se le rappeller éveillée.
Cette jeune fille fut prise par les catholiques; et quoique prisonnière au milieu de ses ennemis , elle continua de dormir et de parler pendant son sommeil , comme elle l'avait fait dans son village. Cependant, les suggestions dont elle était circonvenue agissaient fortement sur elle, et elle finit même par se convertir au culte catholique. Cet événement étonna beaucoup, et scandalisa encore davantage ceux qui l'avaient regardée comme une prophétesse. Ce fut au contraire un sujet de triomphe pour les catholiques , qui voyaient détruire par cette conversion tout l'effet qu'avait pu produire son état extraordinaire. Ceux qui auront une connaissance approfondie de l'état dans lequel tombait la jeune malade, ne seront point étonnés de son changement de religion. Elle n'avait en effet, étant éveillée, aucune connaissance de ce qui se passait pendant son sommeil , et pouvait fort bien même ne pas croire à ce qu'on lui rapportait d'ellemême, comme on voit tous les jours les somnambules magnétiques , lorsqu'ils sont éveillés, contredire leurs magnétiseurs, et refuser de croire ce qu'on leur raconte de ce qu'ils ont fait en dormant.
Christine Poniatova.
Je pourrais choisir, pour la joindre à celle de la bergère du Cret , l'histoire de quelques autres inspirés des Cévennes; mais comme je n'en connais aucune qui ait été imprimée avec un grand détail , et que même dans le Théâtre sacré des Cévennes, quoiqu'il contienne un si grand nombre de récits de toute espèce , on ne s'arrête à décrire l'état d'aucun prophète en particulier , je prendrai, pour en donner l'extrait , l'histoire d'une autre inspirée de la religion réformée , et dont l'état me paraît assez analogue à celui de la bergère.
Christine Poniatova était fille d'un ministre nommé Julien. Lorsque Ferdinand II chassa d'abord de Bohême tous les ministres , en 1624, et ensuite toute la noblesse, en 1627, Julien mit sa fille auprès de la baronne de Zambie, en qualité de demoiselle. Un mois après qu'elle fut entrée chez cette dame , elle devint sujette à tomber dans une espèce de sommeil précédé assez ordinairement de convulsions , et pendant lequel elle avait des visions qui toutes avaient pour objet l'état où se trouvaient alors les réformés. Je passe sous silence le dé-
tail des premières extases , qui n'offrirait rien de bien intéressant. Elle avait eu sa première vision le 12 novembre 1627, et elle en eut successivement trois autres , dans lesquelles elle vit des choses fort extraordinaires. Dans la quatrième , il lui fut ordonné de jeûner pour se préparer à des révélations plus sublimes. Elle passa en effet , à partir de ce moment , trois jours sans prendre aucune espèce de nourriture; elle ne sentit ni mal ni douleur pendant tout cet intervalle : elle était seulement trop faible pour se pouvoir lever. Enfin , le 2g novembre, à l'heure de midi, les assistans lui ayant demandé quand finirait son jeûne, et elle ayant répondu qu'elle ne le savait pas, elle s'endormit tout d'un coup d'un profond sommeil , pendant lequel l'Ancien des jours l'avertit de plusieurs choses , et en particulier de boire et de manger. Elle se réveilla toute en sueur , et sentit une si grande faim qu'elle ne voulut seulement pas attendre qu'on eût préparé un bouillon. Elle demanda du pain, et en mangea un gros morceau avec une avidité incroyable. On avait envoyé à son père , qui se trouvait en Moravie , un courrier avec une lettre , pour l'avertir de tout ce qui se passait. On croyait que ce ministre , zélé protestant ,
( 374) aurait été bien satisfait d'apprendre ce qui arrivait à sa fille ; mais Christine répéta plusieurs fois , le 4 décembre : « Mon père sait à présent mon état , mais il ne croit rien de tout cela. Je crains lundi, car je dois ce jour-là retomber dans mes douleurs (i). »
Or, suivant la relation, ces deux choses arrivèrent comme elle les avait annoncées. Le lundi, à deux heures, ses horribles douleurs la prirent. L'après-dînée elle fut agitée comme une femme en travail, jusqu'à quatre heures ,
(i) On ne dit pas que ce fût seulement pendant son sommeil qu'elle faisait de semblables prédictions ; mais il paraît qu'elle avait la faculté de se souvenir éveillée de tout ce qu'elle avait vu ou entendu pendant son sommeil. On trouve quelquefois une pareille faculté chez les somnambules , mais c'est le cas le plus rare; car ils oublient, pour l'ordinaire, tout ce qui leur est arrivé. Peut-être aussi Christine se trouva-t-elle , pendant tout le temps de sa maladie , dans un état permanent de crise dont ses extases n'étaient que des redoublemens. La somnambule dont le baron Strombeck a donné l'histoire , fut aussi , pendant les quinze derniers jours de sa maladie, dans un état de crise continuelle dont elle perdit totalement le souvenir ; de sorte que tout ce temps fut , dans la suite , aussi complètement effacé de son souvenir que si une attaque de catalepsie l'avait privée de sentiment pendant sa durée.
où elle tomba dans une extase qui dura une heure.
Dans celte extase elle eut une très-longue vision, à la fin de laquelle il lui fut dit : « Vous allez avoir la langue liée, et Ton vous la déliera dans la suite -> soyez tranquille , cela ne vous nuira pas. » En effet , elle s'éveilla muette , et ne put faire savoir que par écrit ce qui lui avait été communiqué en vision. Quant à son père, il avait refusé de venir la voir, il se contenta de lui écrire. Voici ce qu'il lui disait, entre autres choses :
« Demandez à Dieu de vous rendre votre première santé , et de vous délivrer de cette étrange maladie; et quand vous serez rétablie, donnez-vous de garde de parler à personne de vos visions , qui ne viennent que d'une imagination déréglée. Il vous suffit pour toute vision de savoir votre catéchisme , d'entendre les articles de foi , et de vivre conformément à la parole de Dieu ; je ne veux pas que vous soyez prophétesse , car je ne fais pas de cas des nouveaux prophètes que je n'entends pas, etc. »
Cependant un ministre appelé Mathieu Théodore, était venu avec la lettre pour prendre connaissance de tout ce quTse passait, et en avertir le père. Ce ministre était retourné
( 376 ) vers lui , content de ce qu'il avait vu , et il y avait lieu d'espérer qu'il l'engagerait à venir voir sa fille. Celle-ci avait répondu le 1 1 décembre, à son père. Les jours suivans on lui demanda si elle aurait de nouveau quelque vision. Elle répondit : « J'espère que Dieu me donnera quelque repos pendant ces jours de fête, et pendant ce temps-là mon père viendra. » 11 n'arriva en effet rien de remarquable jusqu'au 26 décembre. Ce jour-là Christine dit : « Mon père arrivera aujourd'hui, et demain il verra la main de Dieu sur moi, car j'aurai une vision. » Un des ministres lui lit observer que cela était impossible, parce queThéodore pouvait à peine être de retour vers son père. Elle répondit : « Cependant, je l'attends ; » ce qui arriva en effet, parce que Julien s'était déterminé à partir sans attendre le retour de Mathieu Théodore (1),
(1) Comme Christine annonça cette arrivée de son père sans tomber dans son sommeil, il faut, si l'on admet qu'elle avait la faculté de prévision , reconnaître qu'elle avait cette faculté même dans son état ordinaire ; et c'est une raison de plus pour croire que, pendant tout le temps que dura son étrange maladie , Christine était dans un état permanent de crise semblable à celui dont on trouve plusieurs exemples dans
Christine avait annoncé , vers les derniers jours de décembre, que le ier janvier elle serait subitement rétablie. Le 3i décembre, après le souper et la prière du soir, les pasteurs qui ne la quittaient pas , et la baronne , vinrent la voir. Quelqu'un demanda si elle serait rétablie avec la nouvelle année, selon qu'elle l'avait prédit. Elle répondit que cela lui avait été dit, mais que, du reste, elle ne s'apercevait encore d'aucun changement. La baronne, par une pieuse curiosité , ordonna qu'on la levât , et qu'on la tînt debout , pour voir si elle pourrait marcher, mais elle ne put pas même se soutenir sur ses jambes. Elle dit : cr Ne tentons point Dieu; quand le temps sera venu, il en sera ce que Dieu voudra. » On la recoucha donc , et tout le monde se retira en lui souhaitant un heureux succès.
Le lendemain, ier janvier 1628, dès qu'il fut jour, Jean Chrisostôme (1) monta à la chambre de Christine pour faire la prière. 11 la trouva habillée , qui se promenait dans la
la Bibliothèque du magnétisme animal, et dont j'ai observé moi- même un exemple que je rapporterai plus tard.
(1) C'était un des pasteurs qui ne quittaient pas la malade.
chambre. Il s'arrêta tout épouvanté sur le pas de la porte, en disant : « Est-ce vous , ma fille, ou votre esprit que je vois?.... » Elle demanda si son père était levé ; et comme on lui dit que oui , aussitôt elle se mit à courir dans l'escalier pour l'aller trouver • sa vue le combla de joie. Ils allèrent ensuite chez la baronne , à qui ils donnèrent un aussi grand sujet de joie et de reconnaissance envers Dieu. Christine assista ensuite au sermon ; elle dîna avec la compagnie , jouissant d'une santé parfaite.
Le père de Christine demeura encore cinq jours avec elle; et quand il fut près de partir, il pria qu'on assemblât tous ceux qui avaient été témoins de ce qui s'était passé, et, en leur présence , il confessa d'abord son ignorance •par rapport à cette œuvre de Dieu , et il dit à sa fille que puisqu'il avait plu à Dieu de la choisir pour lui servir d'instrument dans cette occasion , non seulement elle devait être docile à tout ce que Dieu exigerait d'elle , mais que surtout elle devait être fidèle pour ne rien ajouter du sien, ni ôter ni changer à ce qui lui serait ordonné. Christine répondit : « Mon cher père , il n'y a point de danger de ce côtélà; je ne sais comment , sans que je niappli-
( 379) que , tout coule sur ce papier, en sorte que je ne serais pas la maîtresse ni d'ajouter, ni d'ôter, ni de changer quoi que ce soit. »
Christine, que l'on croyait guérie lorsque son père partit, retomba de nouveau dans son premier état quelque temps après. Il ne paraît pas qu'elle ait prédit cette rechute. L'histoire du reste de la maladie ne présenterait que les mêmes phénomènes , et il est inutile , je crois , d'entrer dans un plus grand détail pour faire sentir l'identité de l'état dans lequel tombait Christine , avec celui des différens somnambules dont nous avons parlé. J'ajouterai seulement, pour ne pas passer sous silence le plus célèbre des évènemens relatifs à cette fille, qu'elle eut la prévision d'une léthargie profonde , d'une mort apparente , qu'elle annonça comme une mort réelle; et quand elle revint à elle, elle dit qu'elle était ressuscitée. On n'aurait dû voir dans cet événement que la preuve d'une prévision imparfaite; mais ses partisans le regardèrent comme un miracle inouï. Enfin Christine guérit , on vit disparaître avec sa maladie tout ce qui devait paraître surnaturel dans son état. Elle se maria quelque temps après, et il ne parut plus rien en elle de prophétcsse. Il est bien à croire que du moment où elle fut to-
lalement rétablie , elle oublia entièrement tout ce qu'elle avait vu, fait ou dit pendant sa maladie ; on marque même, dans la relation dont j'ai pris connaissance, qu'elle oublia, à une certaine époque de sa maladie , toute une partie de ses visions.
Des convulsionna ires de Saint-Mèdard.
Quoique les difFérens crisiaques atteints de somnambulisme extatique présentent les mêmes facultés , et qu'il n'y en ait peut-être pas une seule qu'on ne retrouve à la fois dans toutes les épidémies de cette sorte d'affection , cependant chacune d'elles a été marquée par des caractères particuliers qui la distinguent des autres. Ainsi , chez les possédés on remarquait principalement l'intelligence des langues et l'influence de la volonté ; chez les trembleurs des Cévennes , c'était le don de prophétie qui avait frappé davantage ; chez les convulsionnantes de Saint-Médard , le phénomène le plus saillant, celui qui a le plus attiré l'attention du public, c'est la faculté qu'ils avaient de résister à des coups si terribles , qu'il semble que les parties de leur corps sur lesquelles ils étaient appliqués auraient dû se trouver broyées sous l'effort des instrumens vulnérans. Les
(58. ) épouvantables scènes de ce qu'on appelait les grands secours furent données publiquement pendant plusieurs années; tout Paris courut pour en être témoin , et Ton ne s'occupa que d'elles tant qu'on les eut sous les yeux; mais quand une fois les spectacles publics eurent cessé, on n'y pensa plus, et on les oublia d'autant plus facilement, que ces phénomènes ne paraissaient susceptibles d'aucune explication. Si on les rappelle encore quelquefois aujourd'hui , ce n'est que pour montrer qu'il y a certaines choses qui resteront toujours au-dessus des efforts que peut faire l'esprit humain pour les concevoir.
Mon dessein n'est pas ici d'envisager les convulsionnaires sous le rapport des singuliers changemens qui pouvaient rendre leurs corps capables de résister aux causes de destruction auxquelles ils étaient soumis; c'est une question qu'il serait très-intéressant de traiter, mais qui est étrangère au sujet que je me propose présentement. Je dirai seulement sur ce point , que je crois qu'on ne peut pas douter que ce phénomène ne fût étroitement lié avec l'état d'insensibilité absolue dans lequel se trouvaient les crisiaques (i).
(i) Les altérations de la sensibilité sont une des princi-
Au reste, ce phénomène ne s'est pas présenté uniquement parmi les convulsionnaires de Saint-Médard, quoique ce soit parmi eux qu'on en trouve les plus fréquens exemples. Hecquet, pour montrer qu'ils n'avaient rien de surnaturel , en cite un assez grand nombre de semblables. 11 en existe un parmi les inspirés calvinistes que je ne peux m'empêcher de rappeler ici.
Le même auteur qui a écrit l'histoire de Christine Poniatova , rapporte qu'à Genève un enfant d'environ douze ans , fils du consul de la ville , tomba dans un état qui avait beaucoup de ressemblance à celui de cette fille. Il disait des choses fort extraordinaires , et faisait même des prophéties, mais on refusait d'y croire. On délibérait même pour décider si l'on devait le regarder comme inspiré de Dieu , ou comme possédé du diable. Pendant qu'on était à délibérer, cet enfant s'écria : « Ils ne veulent pas croire que je suis un bon ange que
pales causes des accidens qu'entraîne la lésion physique des différentes parties de notre corps. Quand cette sensibilité est tout à fait suspendue chez les animaux, ils se trouvent jusqu'à un certain point , sous ce rapport , comme les végétaux auxquels on peut faire subir les lésions physiques les plus considérables sans détruire la yie»
Dieu leur a envoyé ; je le prouverai par un miracle. » Il prit aussitôt un couteau qu'il trouva jsous sa main , il se l'enfonça dans la poitrine sans se blesser, et le retira aussitôt en s'écriant : « Voilà le miracle ! »
Les domestiques tout épouvantés envoyèrent avertir son père , et qu'on rencontra comme il sortait de l'église avec le sénat et tous les pasteurs. Ces messieurs entrèrent sur le champ dans la salle du palais pour en délibérer; ils convinrent tous que c était là visiblement une opération diabolique.
Revenons aux convulsionnaires de Saint-Médard. Si le souvenir des scènes effrayantes qu'ils présentaient est seul resté dans les esprits, il ne faut pourtant pas croire que ce fût le plus grand nombre des convulsionnaires qui demandât et qui pût supporter ainsi ce qu'on appelait les grands secours. Il y en avait tout au plus une dixaine sur cinq ou six cents convulsionnaires qui parurent tout d'un coup à Paris , et il fallait qu'il n'y en eût pas un plus grand nombre ; car l'imagination de tous les crisiaques était montée sur ce sujet , et il n'en était aucun qui n'eût été charmé de se ranger ainsi dans le nombre de ceux auxquels Dieu accordait une grâce si particulière.
Il n'a été consigné dans aucun ouvrage que
( 534) les somnambules aient présenté rien de semblable ; mais je crois que c'est uniquement parce qu'on ne les a jamais tournés de ce côtelà ; et je suis persuadé que dans le grand nombre de ceux qui tombent , pendant leur sommeil , dans une insensibilité complète , on en aurait trouvé qui auraient été capables de supporter des épreuves semblables. J'ai eu occasion de faire sur ce sujet une observation qui me paraît fort intéressante.
La première personne que j'ai rendue somnambule en employant les procédés du magnétisme , était une jeune fille de quinze à seize ans, d'un tempérament sanguin, et attaquée d'une maladie hystérique. Elle était sujette à des convulsions d'une longueur et surtout d'une violence si considérable, que je n'en ai jamais vu de pareilles depuis. Pendant les accès, qui la faisaient horriblement souffrir, elle ne conservait ordinairement aucune connaissance; mais lorsque je me trouvais là , si je parvenais à la faire tomber en somnambulisme pendant ses convulsions , elle m'entendait quand je lui parlais, me répondait, et pouvait communiquer avec les personnes qui l'entouraient. Revenue à elle, elle n'en oubliait pas moins tout ce qui avait eu lien pendant ce temps-là. Mais
( 385 ) voici ce qui arriva, surtout pendant les premiers accès. Cette malheureuse jeune fille , dont l'instinct était perverti par la force de la douleur, priait instamment qu'on exerçât sur elle des pressions qui auraient été capables, dans tout autre temps , de causeries plus graves accidens. J'avais beaucoup de peine à empêcher les personnes qui l'entouraient de lui fouler le ventre avec les genoux , comme elle le demandait, d'enfoncer leurs doigts dans le creux de son estomac , de la serrer même à la gorge de manière à l'étouffer, et cela dans la vue de chasser la prétendue boule hystérique dont elle se plaignait. Dans tout autre temps , un pareil traitement lui aurait fait éprouver les plus vives douleurs, il en serait résulté même de grands accidens. Pourtant en somnambulisme , elle prétendait que cela ne faisait que la soulager j bien plus, quand elle sortait de crise , elle ne paraissait pas même en souffrir la moindre incommodité.
Je suis persuadé que si l'on avait soutenu l'imagination de cette malade dans le sens de celle des convulsionnaires , que si elle en était venue à se persuader qu'il y avait quelque chose de surnaturel dans de pareils faits, elle aurait fini par égaler ce qu'on a vu de plus sur-
C 386 ) prenant dans ce genre. Je détournai an contraire son attention; j'empêchai qu'on ne cédât à ses désirs quand elle demandait ces singuliers secours, et peu à peu elle cessa de les désirer. On voit, dans l'ouvrage de Carré de Montgeron , que la même chose arriva à plusieurs convulsionnaires de son temps ; car des gens sages ayant refusé de céder aux désirs de ces crisiaques, ils finirent par n'y plus penser, quoique d'abord ils eussent dit qu'il n'y avait que les moyens qu'ils indiquaient qui pussent les soulager ou les guérir.
Dans ces derniers temps , on a vu plusieurs des somnambules magnétisés par l'abbé Faria, jouir de l'espèce d'invulnérabilité dont étaient doués les convulsionnaires» Une femme dont il se servait pour faire ses expériences habituelles , m'a assuré que , dans son somnambulisme , la sensibilité était si totalement suspendue chez elle , qu'on pouvait lui enfoncer dans le bras un clou jusqu'à la tête sans qu'elle en sentît rien, ni même sans faire couler une goutte de sang.
Mais c'est assez parler des phénomènes qui ne se présentaient que chez le plus petit nombre des convulsionnaires; parlons de ceux qui se présentaient chez presque tous , et qui sont
( 5S7 ) absolument ceux qu'on remarque dans les différentes espèces de somnambulisme.
D'abord, il ne faut pas s'en laisser imposer par le mot de convulsionna ires > et croire que l'état de ceux qu'on appelait ainsi consistât dans des agitations musculaires continuelles; les prétendus inspirés étaient le plus ordinairement calmes pendant leurs accès j et le nom de convulsionna ires qu'on leur donna vint de ce que ce furent des gens attaqués de convulsions qui y tombèrent les premiers. C'est une ressemblance de plus avec le somnambulisme, puisque c'est dans le cas des maladies convulsives qu'il survient le plus souvent, soit de lui-même, soit sous l'influence des procédés du magnétisme animal. Au reste, voici la définition que donne Carré de Montgeron de l'état de convulsion :
«C'est, dit-il, un état surnaturel, accompagné souvent de prodiges où tombent un grand nombre de personnes que Dieu a toutes attachées à la cause de l'appel , sans cependant du moins pour la plupart perdre leur liberté ni l'usage de leur raison. »
On voit facilement pourquoi les personnes seules attachées à la cause de l'appel étaient favorisées de l'état de convulsions , quand on
sait que les jansénistes seuls , alors fortement persuadés de la bonté de leur cause (en faveur de laquelle ils croyaient que Dieu avait fait plusieurs miracles), étaient encore exaspérés par la persécution dont ils étaient l'objet. De sorte qu'on retrouve encore ici la même exaltation morale que nous avons déjà fait remarquer dans les possédés et dans les prophètes des Cévennes.
Maintenant, voyons quels étaient les prodiges que présentait presque toujours cet état surnaturel qu'on appelait convulsion. Voici les principaux :
Les personnes qui y tombaient avaient la faculté de lire dans la pensée , de connaître le secret des cœurs ; mais nous avons vu que cette prétention se trouvait également chez les possédés et chez les prophètes des Cévennes , et nous nous sommes étendus très-longuement sur elle en parlant du somnambulisme artificiel.
Une autre merveille consistait en ce que les crisiaques pouvaient , en vertu d'un simple rapport établi entre eux et un malade, avoir la connaissance des maux dont celni-ci était affecté; la même faculté se retrouve aussi chez les somnambules, comme nous l'avons dit.
mais ce qui montre une identité parfaite sous ce rapport , c'est la manière dont les convulsionnaires acquéraient cette connaissance. Mis en rapport avec les malades, ils éprouvaient, dans les différentes parties de leur corps, des douleurs aux mêmes endroits que ceux auxquels ils voulaient donner des soins.
« Y a-t-il rien de plus surprenant, s'écrie Carré de Montgeron , et de plus évidemment surnaturel , que de prendre la maladie d'une autre personne et d'en avoir tous les symptômes? Y a-t-il un plus grand prodige quand on est assuré des faits, et qu'on est certain de ne pouvoir être trompé, comme on l'est quand on voit que cela arrive à plus de deux cents personnes qui portent ce caractère par état et en qui on le remarque tous les jours et à toute heure? Il arrive souvent aux convulsionnaires, ajoute-t-il plus bas, de prendre les maladies sans savoir si les personnes sont malades , ni la nature de leurs maux. Ils en sont instruits par les sentimens de douleur qu'ils éprouvent dans les mêmes parties. »
Peut-on indiquer d'une manière plus positive ce que nous observons tous les jours dans les somnambules artificiels?
La prévision se remarquait aussi chez les
( S9o ) convulsionnaires , et rien n'était si fréquent que de les voir prédire difFérens accidens qui devaient survenir dans le cours de leurs maladies.
On a vu des somnambules parler dans leur sommeil des langues qu'ils avaient oubliées depuis long-temps , et qu'ils auraient été incapables de parler dans l'état de veille. Les convulsionnaires présentaient aussi ce phénomène et d'une manière plus marquée encore, parce que l'exaltation du cerveau était plus considérable chez ceux-ci que chez les premiers. Aussi leurs sectateurs prétendaient-ils qu'ils avaient le don des langues.
Les somnambules artificiels offrent assez ordinairement , outre l'apparition des nouvelles facultés , un développement remarquable de l'intelligence. Les convulsionnaires en offraient un semblable; et si quelques somnambules, pendant leur sommeil, ont discouru fort au long sur le magnétisme animal, dicté ou écrit même des traités sur l'état où ils se trouvaient, bien que dans leur état de veille ils fussent trèséloignés d'avoir une pareille facilité d'élocution , les convulsionnaires de Saint-Médard ont présenté le même phénomène , et bien plus fréquemment encore , puisqu'il n'y en avait presque aucun, même parmi les filles les
(39' ) plus ignorantes , xjui n'improvisât journellement de très-longs discours sur la grâce, sur les maux de l'Eglise, sur la venue d'Elie, la conversion des juifs ou la fin du monde. Quelques enthousiastes ont fait un recueil de ces discours, dans lesquels on ne manque pas de reconnaître une certaine vivacité d'expression, et une sorte d'éloquence capable d'entraîner des imaginations exaltées.
Il n'y a pas jusqu'à l'eau magnétisée, dont l'emploi ne se retrouve parmi les convulsion- Maires , qui faisaient servir au même usage l'eau du puits qui se trouvait auprès du tombeau du diacre Paris , et qui prétendaient en obtenir les mêmes effets , puisqu'ils la donnaient à boire aux malades ; ils la faisaient aussi servir à panser les plaies et les ulcères, et lui attribuaient la vertu d'arrêter les hémorragies les plus considérables.
On peut encore remarquer, relativement au phénomène de la prévision , qui se présente dans la quatrième espèce de somnambulisme, que quelque jugement qu'on porte sur sa réalité, on ne peut s'empêcher de reconnaître que les somnambules extatiques , comme les somnambules artificiels, ont presque toujours supposé des causes inadmissibles aux évènemens qu'ils
annonçaient. Ainsi les convulsionnaires disaient que tel symptôme , tel accident qui devaient survenir dans le cours de leur maladie, seraient produits par la colère du saint diacre dont on avait refusé de suivre les conseils.
Un autre qui avait annoncé que bientôt il serait quarante jours sans pouvoir prendre aucune nourriture, croyait que Dieu lui ferait cette faveur four le rendre une image vivante des maux de l'Eglise souffrante et persécutée. Les somnambules artificiels qui ont la prétention de connaître les causes physiques des maladies , n'assignent pas aux symptômes qu'ils prédisent des causes plus admissibles , comme il est facile de s'en assurer à la première lecture des ouvrages sur le magnétisme animal.
Après avoir ainsi indiqué d'une manière générale la ressemblance qui se trouve entre les somnambules artificiels et les convulsionnaires de Saint-Médard , je vais rendre cette ressemblance plus évidente encore, en donnant l'histoire d'une convulsionnaire qui se traitait ellemême. Les magnétiseurs y reconnaîtront sans doute toutes les circonstances d'un traitement dirigé par une somnambule.
(5g3 ) Guêrison de Madeleine Durand.
Madeleine Durand fut, à l'âge de sept ans , attaquée d'une tumeur qui se forma dans l'intérieur de sa bouche, et qui, prenant de jour en jour de l'accroissement , acquit, au bout de quelques années , un si grand volume , que non seulement elle occupait le côté droit de la bouche, mais encore qu'elle sortait au-dehors de cette ouverture, l'obstruait en grande partie, et gênait l'entrée des alimens. Cette tumeur, qui, à ce qu'il paraît, s'était dès le commencement présentée avec un caractère inquiétant, devint bientôt un cancer tout à fait caractérisé, et aucun chirurgien de la ville que la malade habitait ne voulant tenter l'opération , on l'amena à Paris pour consulter les chirurgiens les plus distingués. Elle en vit en effet plusieurs, et , entre autres , le célèbre Ledran , qui , reconnaissant la nature carcinomateuse de la tumeur, jugea de plus que, vu les progrès du mal , l'opération ne pouvait même être tentée. Sur ces entrefaites , et pendant que l'on cherchait les avis de quelques autres médecins qui firent la même réponse , la petite Durand se trouve dans une maison avec deux convulsion-
(394) naires qui , tombées en crise en sa présence , s'approchent d'elle, examinent son mal , et déclarent que cette enfant, abandonnée des médecins, guérira pourtant, et que sa guérison miraculeuse servira à manifester d'une manière éclatante le pouvoir de la protection du bienheureux Paris.
La jeune malade , à qui on avait dit qu'elle guérirait par l'intercession du diacre Paris, en conçut de l'espoir, et d'après ce qu'on lui avait prescrit, se mita l'invoquer avec ferveur. Elle ne tarda pas à être exaucée, et fut bientôt prise elle-même de fort belles convulsions \ Dans cet état extraordinaire , son intelligence paraissait notablement augmentée, et elle avait, principalement sur les sujets qui faisaient l'objet des contestations religieuses , des connaissances très-fort au-dessus de celles qu'on lui voyait dans l'état de veille $ mais ces connaissances, et la facilité avec laquelle elle s'exprimait en convulsion, n'étaient encore que les moins étonnans des phénomènes qu'elle présentait. Bientôt elle parle sur sa maladie, assure qu'elle sera guérie par V intercession du saint quelle avait invoqué , et ajoute qu'elle seule suffira à sa guérison; qu'elle fera sur elle-même l'opération que n'avaient osé tenter les chirurgiens
(395) les plus habiles, el elle marque le jour et l'heure où il conviendra qu'elle la tente. On fait pourtant quelque difficulté , on lui représente le danger; mais elle n'écoute pas les représentations; et pour convaincre ceux qui l'entourent de la vérité de ce qu'elle avance, pour leur inspirer de la confiance, elle les rend témoins d'une sorte de prodige qui les frappe d'admiration. La tumeur de cette enfant n'était pas seulement renfermée dans l'intérieur de la bouche , il en sortait encore au-dehors une partie qui, comme je l'ai dit, obstruait son ouverture, et formait à l'introduction des alimens un obstacle d'autant plus considérable, que, comme tous les cancers , elle était douée de la plus vive sensibilité; et le moindre contact exercé sur elle, faisait pousser à la malade des cris de douleur. Pourtant, pour donner de la confiance à ceux qui l'entourent, la jeune Durand se couche à terre , applique cette tumeur si sensible contre la tuile; et la frotte rudement sans donner aucun signe de douleur. Elle ne se contente pas de la pression qu'elle peut exercer elle-même, elle emprunte les secours d'une personne robuste, et la prie de la seconder de ses efforts. Celle-ci obéit, et en frémissant presse avec force contre la terre le
(396) cancer de l'enfant , qui , loin de se plaindre 9 assure que cette pression ne fait que la soulager. On voit , par cette expérience et par tant d'autres du même genre, que la plupart des convulsionnaires se trouvaient , pendant le temps de leurs crises, dans un état d'insensibilité complète, et c'est encore un trait de ressemblance de plus avec le somnambulisme.
Au jour marqué par elle, la malade, en présence d'un grand nombre de spectateurs qu'on avait invités sur la foi de la prédiction qu'elle avait faite, prit une paire de ciseaux, et coupa toute la partie de la tumeur qui sortait de sa bouche (i). Le sang coulait en abondance , et on craignait une hémorragie mortelle -7
(i) Cette circonstance de l'opération que la malade exécute sur elle-même, n'est pas très-rare chez les somnambules. On en trouve particulièrement des exemples dans les Annales du magnétisme animal, n° xxxv, page 198. On y rapporte l'observation d'une somnambule qui fît sur elle-même deux opérations qui auraient dû être très-douloureuses ; l'une consistait à ouvrir un dépôt formé au-dessous du sein gauche (ce que la somnambule exécuta au moyen d'une incision cruciale de deux pouces); une autre fois elle s'ouvrit, toujours en somnambulisme, un dépôt qu'elle avait dans la gorge.
(397 ) niais bientôt on fut rassuré : car l'enfant la fit cesser en versant dans la plaie quelques gouttes de l'eau du puits du bienheureux.
La guérison ne fut pas le résultat de la première opération. L'instinct de sa convulsion avertit la malade qu'il fallait qu'elle extirpât sa tumeur en un grand nombre de reprises. Elle annonça d'avance les jours où elle tomberait en convulsion et où elle s'opérerait : ceux qui l'entouraient ne manquaient point d'avertir les personnes dont le témoignage pouvait être du plus grand poids ; et toujours un grand nombre de spectateurs se rendaient à l'invitation qui leur était faite. Enfin Madeleine annonça sa guérison pour un jour marqué, et elle eut lieu à l'époque indiquée.
Il suffit de ce simple exposé pour que tous ceux qui ont quelque connaissance du somnambulisme , le reconnaissent pleinement , surtout quand on saura que les accès de la malade ne consistaient nullement en convulsions; que dans l'état où elle tombait , elle se trouvait privée de l'usage de ses sens , n'entendant point, ne voyant point, et pourtant paraissant avoir en partie la connaissance de ce qui se passait autour d'elle; que de plus, cet état avait le caractère le plus constant du somnatn-
( 398) bulisme, l'oubli total au réveil de tout ce qui s'était passé pendant l'accès,
La guérison de Madeleine Durand parait si incompréhensible , que je crois ne pouvoir me dispenser de l'appuyer sur les témoignages les plus authentiques. Le plus respectable de tous est celui donné par le célèbre Ledran, qui, dans une lettre écrite à Carré de Montgeron, expose son opinion sur la maladie, qui fut gué^ rie bientôt après d'une manière si étonnante.
Lettre de Ledran sur la maladie de Madeleine Durand.
Monsieur, je commence par vous remercier de la confiance dont vous m'honorez ; je voudrais pouvoir y répondre en vous faisant au moins espérer le soulagement de Madeleine Durand, âgée de \i ans, que vous m'avez adressée ; mais je frémis d'être obligé de vous dire ( et je ne puis m'en dispenser ) qu'il n'y en a aucun à espérer, que son mal est incurable, et que, suivant toutes les règles de l'art , elle doit en mourir. Vous pouvez en juger par l'exposé de son mal, que vous ne voyez pas avec les mêmes yeux que nous. Cette tumeur carcinomateuse qui lui remplit la moitié
(399) de la bouche, sortant dehors d'un travers de doigt, et qui empêche les lèvres de se fermer, est au moins grosse comme un œuf -, mais ce n'est pas tout son mal ; et ce que vous ne voyez pas est ce qui s'oppose à sa guérison. Je l'ai examinée à fond , et j'ai remarqué que l'os de la mâchoire supérieure du côté droit, où elle est placée, que cet os, dis- je, en exostose et même carnifié , ayant acquis environ trois fois autant d'épaisseur qu'il en a dans son état naturel, c'est ce qui fait que la joue a tant de saillie en dehors , et que les alvéoles et les dents de ce côté* là sont placées presque dans le côté de la bouche. Cette disposition de l'os est une preuve certaine que la tumeur a des racines dans l'os même ; l'adhérence que le muscle crotaphite a avec lui jusqu'à s'insérer à l'os maxillaire inférieur, est ce qui cause, tout le long de ce muscle , l'engorgement et la dureté; outre cela, il y a au-dessous de l'angle inférieur de la mâchoire une autre tumeur dure et grosse comme une noix, qui ne tardera pas à grossir et à prendre la même nature cancéreuse , du moins il y a lieu de le présumer, sa proximité et son volume faisant juger qu'elle vient de la même cause; en un mot , la maladie est encore plus grande qu'elle n'est affreuse
(4oo) à la vue. Jugez à présent, monsieur, s'il est possible de la guérir ; nous ne pourrions le tenter que par une opération , c'est-à-dire en emportant toute la tumeur charnue ; mais comme nous ne pourrions en même temps ôter l'os maxillaire où elle a ses racines , le retour du mal serait très-certain et très-prompt, ainsi que l'expérience nous l'a souvent fait voir. Ne vous proposant point d'opération, je ne vous parle pas du danger imminent qui l'accompagnerait; il ne reste donc de ressources que l'usage des remèdes pris intérieurement ; mais nous n'en connaissons pas jusqu'ici qui soient capables de dompter le levain carcinomateux qui a infecté la lymphe; et quand nous en aurions, ils seraient ici inutiles, parce que depuis trois ou quatre ans que la maladie a commencé, l'os maxillaire est tellement altéré qu'il ne pourrait se rétablir; aussi MM. NoëletTlaquy, que la mère a consultés , et dont vous me parlez dans votre lettre, ont agi en honnêtes gens et en habiles chirurgiens en ne voulant pas entreprendre de guérir cette maladie.
J'ai l'honneur d'être , etc.
Signé Ledran.
Ce 3 mai 1733..
Tout ce qu'on peut dire après avoir lu cette lettre , c'est que si Madeleine Durand était réellement attaquée d'un cancer (comme on ne peut pas en douter d'après le jugement d'un homme aussi habile) , il est bien difficile de croire quelle ait été radicalement guérie. Je suis persuadé qu'elle aura souffert quelque rechute; cependant on ne peut se refuser à reconnaître, d'après le certificat cité, conforme à plus de trente autres qui attestent absolument la même chose, que l'état de cette enfant n'ait été amélioré au-delà de toute espérance , et qu'elle n'ai joui, pendant et après ses convulsions, d'une santé qui se soutint plusieurs années , et qu'aucun remède de la médecine n'aurait pu lui procurer. On doit beaucoup regretter de n'avoir eu aucune notion sur l'état postérieur de sa santé, et de ne pouvoir dire pour combien de temps la malade fut soustraite à la mort.
Ce qui me semble le plus merveilleux dans tout ce récit, ce sont les opérations réitérées que se fît l'enfant sur elle-même , et qu'elle se fit d'une manière si singulière; puisque hachant sa tumeur par morceaux, en arrachant même les dernières parties avec ses ongles , elle vint à bout de l'extirper, quand les plus
habiles chirurgiens n'osaient hasarder d'entreprendre celte opération avec les meilleurs instrumens. C'est sans doute dans l'absence totale de la sensibilité , qu'on doit chercher la cause d'une aussi étonnante réussite. Le même état d'insensibilité peut seul aussi faire comprendre comment l'hémorragie qui aurait dû être terrible dans toute autre circonstance, pouvait être si légère que la simple application de quelques gouttes d'eau froide suffisait pour la faire cesser. Cette circonstance donnait lieu, à ceux qui voyaient ainsi le sang s'arrêter , de croire qu'ils avaient été témoins d'un grand miracle ; ils ne savaient pas que , vu l'insensibilité , le sang se serait arrêté de lui-même, quand même on n'y aurait pas appliqué d'eau.
Pour peu qu'on réfléchisse sur les circonstances du traitement dont il vient d'être question , on sentira quel immense avantage il serait possible de retirer de l'état dans lequel se trouvait la malade, si on pouvait, par des moyens quelconques , parvenir à s'en rendre maître et à le régulariser. Or , il est constant que les magnétiseurs peuvent souvent produire, au moyen de procédés déterminés , l'état de somnambulisme tout à fait semblable à celui des convulsions. On ne saurait donc trop s'em-
presser d examiner leurs prétentions, et de les éclairer au lieu de s'obstiner à les rejeter avec mépris sans aucun examen.
Les exorcismes deGasner, qui produisait le somnambulisme sur les malades, bien évidemment par exaltation de l'imagination , présentent de nombreux exemples de somnambulisme extatique. Comme les procès-verbaux des exorcismes de ce thaumaturge n'ont pas été traduits en français , je n'ai pu les examiner avec tout le soin que j'aurais voulu y mettre; et il faut que je me contente de choisir dans le petit nombre de ceux qui sont venus à ma connaissance. Le plus remarquable est celui qui contient le détail de l'exorcisme de mademoiselle Emilie.
La jeune personne dont il est question , née deparens riches et considérés, avait été , pendant plusieurs années, attaquée d'une maladie qu'on ne désigne pas, mais qu'il est très-facile à un médecin de reconnaître pour une affection hystérique. Elle était sujette, par intervalles inégaux , à des convulsions extrêmement violentes qui duraient souvent plusieurs heures, et qui développaient en elle une grande force musculaire. Dans l'intervalle de ces accès , elle ne jouissait que d'une santé chance-
lante, troublée par différens accidens très-variables 5 la paralysie de quelque membre, une surdité momentanée, la perte de la parole, tout cela dans une jeune personne de dix-huit ans , dénote une affection hystérique évidente. Un médecin habile , entre les mains duquel elle avait été remise , l'avait traitée en conséquence , et même avait été assez heureux pour obtenir une longue suspension de la maladie. Depuis quinze mois ses accès avaient entièrement cessé , et la malade se regardait comme radicalement guérie, quand il lui vint le désir d'assister avec ses parens à un exorcisme de Gasner. Elle se rendit donc dans la ville où il opérait -, elle n'avait aucune envie de le consul* ter , et c'était par un pur motif de curiosité qu'elle entreprenait le voyage.
Elle assista pendant deux jours aux exorcismes du thaumaturge , sans paraître beaucoup émue de tout ce qu'elle voyait -, mais au bout de ce temps elle eut , ainsi que ses parens , une entrevue avec cet homme extraordinaire. On parla de sa maladie passée , et elle se félicita d'être guérie. Gasner l'assura qu'elle se trompait en croyant l'être, qu'il reconnaissait bien l'affection pour être produite par l'influence du diable; quelle était encore possédée, et
(4o5) qu'il n'y avait que ses exorcisraes qui fussent capables de lui procurer une guérison complète. En conséquence , il la pria de se laisser traiter par lui, et lui demanda de vouloir bien permettre que l'opération se fit publiquement. La jeune personne y consentit après beaucoup de difficultés. 11 n'est pas étonnant que d'après l'énoncé des symptômes de la maladie de mademoiselle Emilie, Gasner ait été persuadé quelle était du nombre de celles qu'il attribuait au démon; il avait dû reconnaître que son pouvoir s'exerçait surtout sur les affections hystériques , affections dans lesquelles les malades sont le plus susceptibles d'être dominés par leur imagination , et dans lesquelles aussi on observe le plus ordinairement le somnambulisme , comme je peux le conclure d'après mes observations , et d'après celles de Petetin , qui regardait cette affection comme un symptôme particulier de la catalepsie hystérique.
Gasner convint avec la malade de la guérir le soir même du jour où il lui parlait; et ceux qui ont signé comme témoins l'observation des faits, attestent qu'ils ne quittèrent pas la jeune personne , qui ne revit pas Gasner depuis ce moment jusqu'à l'heure fixée pour l'exorcisme. Celte circonstance exclut toute supposition de
(4o6) connivence entre eux , supposition d'ailleurs si invraisemblable, quand on considère qu'il s'agissait d'une jeune personne de quinzeans, bien élevée, et d'après ce qu'on dit dans l'extrait que j'ai lu , de beaucoup supérieure à Gasner par sa fortune et par son rang, qui demeurait à cinquante lieues de lui , et qui ne l'avait vu que depuis deux jours sans lui dire un seul mot.
L'heure étant venue, Gasner, fortement persuadé de ses opinions , commença par faire à la malade un discours animé, dans lequel il exalta la puissance de Dieu sur le diable , pour la bien persuader qu'il avait le pouvoir d'agir sur elle. Ensuite il lui recommanda de prier avec ferveur. Quand elle fut ainsi suffisamment préparée par le souvenir de tout ce qu'elle avait vu les jours précédens , par la persuasion où elle était qu'il allait se passer en elle quelque chose d'extraordinaire, par l'exaltation de la prière, et enfin par la persuasion où elle était d'être possédée du démon , Gasner l'exorcisa, et voici quelle était sa méthode. Il rappelait la maladie en évoquant (pour ainsi dire) successivement chacun des symptômes, et leur ordonnait de disparaître pour jamais. Ainsi la maladie , dans le cas dont il s'agit , ayant con~
sis té dans des convulsions, il appelait les convulsions successivement dans les différentes parties du corps, dans les bras , dans les mains, dans les jambes , dans les pieds , dans les muscles de la face , dans tout le corps ; les convulsions paraissaient à sa voix et cessaient à son commandement, suivant lui pour ne plus revenir.
Jusqu'ici on ne doit trouver rien de bien extraordinaire à ce qu'une personne nerveuse, préparée comme nous l'avons dit, pût être assez do ~ minée par son imagination pour éprouver tout ce qu'on lui ordonnait de ressentir ; mais voici quelque chose de plus incroyable, et qui parut alors surnaturel. Gasner, qui d'abord avait fait sescommandemens en allemand, cessa tout à coup deparlerlalanguedelamalade, et se servit dulatin, dont elle ne savait pas un mot. Les symptômes ne manquèrent pourtant pas de survenir et de cesser avec la plus grande exactitude à la voix de Gasner. Ainsi Gasner ayant ordonné (en latin) que la malade eût un accès violent et qu'elle souffrît en même temps de vives douleurs , ce qui arriva en effet, il la fit revenir à elle en prononçant seulement ces mots : Mox redeat ad se (qu'elle revienne sur le champ à elle-même). Interrogée , elle assura qu elle avait ressenti
les plus vives douleurs; ensuite il lui ordonna* toujours dansla même langue , d'avoir les mouvemens convulsifs partout le corps , mais sans souffrir aucune douleur. Les convulsions commencèrent par la tête, et alors les yeux se fermèrent et la tête retomba en s'agitant fortement. Gasner dit ensuite : Veniat ad brachia (que les convulsions gagnent les bras), et les bras tremblèrent; ensuite, adpedes veniat (qu'elles gagnent les pieds), et les pieds furent agités ; puis, tremat ista creatura intoto corpore (que toutes les parties du corps de la malade entrent en convulsion), et elle trembla en effet de toutes les parties de son corps, comme on le lui avait ordonné. Il vient assez naturellement à l'esprit que peut-être Gasner, qui devait avoir une assez grande habitude des maladies nerveuses, aura pressenti, à quelque signe imperceptible pour les autres spectateurs, que telle ou telle partie du corps allait être prise de convulsions et faire son commandement en conséquence; mais on ne peut pas s'arrêter à cette idée , quand on considère les détails du procès-verbal. On y voit en effet que Gasner ordonna, toujours en latin, que le nez de la malade fût partiellement le siège de mouvemens convulsifs , ce qu'il fit en disant : Pa-
roxjsmus officiât nares; le nez de la malade se retourna , se retroussa , et les narines se tournèrent de côté et d'autre; la bouche se courba et resta ouverte pendant quelque temps (ce qui n'était pourtant pas ordonné) ; l'exécution du commandement suivant fut encore plus extraordinaire. Gasner dit : Sit quasi mor tua (qu'elle paraisse comme morte), aussitôt le visage eut la pâleur de la mort, la bouche s'ouvrit prodigieusement, le nez s'alongea , les yeux furent contournés et éteints; on entendit un râlement; la tête et le cou devinrent si roides, que les hommes les plus forts ne pouvaient les séparer de la chaise sur laquelle elle était inclinée. Le pouls, qui se trouvait auparavant accéléré , battit lentement, et à la fin le chirurgien le sentit à peine. Gasner dit alors : Modo iterum redeat ad statum sanum ( qu'elle revienne de nouveau à son état primitif de santéj , soudain elle reprit ses sens et parut riante. On imaginera difficilement que Gasner eût pu prévoir et le moment où elle tomba comme morte , et celui où cet accident singulier devait cesser , de manière à pouvoir en prononcer l'ordre justement à l'instant où l'événement eut lieu. D'ailleurs, une circonstance particulière s'oppose tout à
fait à ce que l'on puisse supposer qu'une pareille adresse fût la cause de ses succès. Il lui arriva plusieurs fois de demander aux personnes qui étaient témoins de ses opérations , quel ordre il fallait donner à la malade ; on le lui disait en latin , il faisait le commandement dans la même langue, et la jeune personne, qui ne savait rien de ce qui venait d'être dit, éprouvait tout ce que Ton souhaitait qu'elle éprouvât. Ainsi, dans un moment où Gasner, en lui commandant d'être triste et de pleurer 5 avait produit en elle tous les signes de la plus violente douleur, au point qu'elle pleurait et sanglotait , un des spectateurs demanda en latin que, par une volonté contraire, il la fit rire. Gasner dit : Mo oc rideat (qu'elle rie tout à l'heure), elle rit tout de suite, et continua de rire de façon que les personnes les plus éloignées pouvaient l'entendre. Il estd'ailleurs consigné dans les procès- verbaux , que souvent au commandement de l'exorciste , il arrivait dans la malade des changemens organiques qu'elle n'aurait pas été maîtresse de produire quand même elle aurait su qu'on les demandait; c'est ainsi qu'on fit demander par Gasner que le pouls fût intermittent à la seconde pulsation , ensuite à la troisième , ensuite qu'il fit des sauts;
et un chirurgien qui l'observait le trouva tel après que Gasner l'eut ordonné. Il faut remarquer que pendant tout le temps de l'opération , Gasner ne toucha pas une seule fois la malade. Il termina son exorcisme en lui donnant le pouvoir de faire cesser les mouvemens qu'il excitait en elle. Pour lui donner ce pouvoir, il n'eut qu'à la convaincre qu'elle l'avait ; et cette circonstance est digne de remarque, parce qu'elle donne une nouvelle preuve del'influence de la conviction des somnambules sur les effets qu'on produit en eux. Cette observation ne devrait pas être perdue pour les magnétiseurs, et elle me paraît très-propre à faire voir ce qu'on doit penser d'une foule de procédés minutieux auxquels ils attribuent pourtant une si grande efficacité, mais qui n'en ont que par la confiance que les malades leur accordent (i). Etait-ce la volonté de Gasner qui agissait
(i) C'est ainsi que la somnambule dont le baron Strombeck a donné l'histoire, paraissait attacher une grande importance à ce qu'elle portât au doigt un anneau de telle forme et de telle dimension ; qu'elle croyait donner une grande vertu à un verre d'eau , en y plongeant , pendant quelques minutes, un couteau à manche d'argent; qu'elle regardait comme une opération très-salutaire l'application d'une goutte d'eau de Cologne sur les tempes ou sur le front.
(4« ) directement sur la jeune malade ? Ceux qui ne connaîtraient pas les phénomènes dont nous avons parlé, seraient tenté de le croire, puisqu'il se servait d'un langage que n'entendait pas la prétendue possédée dans l'état ordinaire. Mais cette circonstance ne prouve rien , puisque nous avons vu que les crisiaques pouvaient avoir l'intelligence des langues ; qu'au reste, il fallait bien que la malade fût capable d'exciter en elle et de calmer les mouvemens qui se produisaient et cessaient à la voix de Gasner* puisqu'elle eut elle-même sur ces mouvemens , dans la suite , la même influence qu'avait auparavant son exorciste.
Il n'y a guère de secte religieuse qui n'ait produit à sa naissance des crisiaques plus ou moins semblables à ceux dont nous venons de parler, et qui servaient à échauffer le zèle des premiers sectateurs. Telles étaient sans doute les femmes , qui , parmi les montanistes, passèrent pour inspirées par l'esprit de Dieu. Tertullien dit d'une de ces crisiaques:
« Nous avons ici une sœur qui a le don des révélations. Cette sœur, dans l'église, au milieu du service divin , tombe en extase ; elle converse avec les anges, et quelquefois même avec Dieu. Alors elle voit, elle entend les secrets cèles-
( 4i3 ) tes ; elle connaît V intérieur des cœurs, et indique des remèdes à ceux qui en désirent, »
On adressait des questions à la sœur pour qu'elle y répondît en crise. Tertullien tenait lui-même le journal des réponses et des visions de la sœur.
On retrouve presque partout des faits semblables , et je pense que nous touchons au moment où bien des prétendues merveilles seront facilement expliquées par l'observation des phénomènes que nous offrent les somnambules magnétiques.
Madeleine de la Croix , religieuse de Saint- François , du couvent de Sainte-Elisabeth , de la ville de Cordoue, condamnée à la réclusion en 1 544 > se croyait possédée , et disait que le diable , dans l'intention de la faire passer pour sainte , la transportait dans plusieurs lieux voisins, et lui montrait ce qu'on y faisait. Elle racontait ensuite ce qu'elle avait vu, pour prouver qu'elle avait la connaissance des choses secrètes. Elle croyait aussi que le démon lui annonçait ce qui devait arriver pour qu'elle le prédît.
Cette fille raconte, de plus, qu'animée par un grand zèle de sainteté, elle sortit un jour de la maison de son père, et se relira dans
une grotte située dans les eirvirons de la ville qu'elle habitait , avec l'intention d'y vivre en ermite, et que le lendemain elle se retrouva, sans savoir comment, dans la maison de ses parens.
Elle assure que le démon , que d'abord elle avait pris pour Jésus-Christ, l'avait choisie pour son épouse dès son plus bas âge, et avait depuis usé constamment de ses droits d'époux avec elle.
Au milieu de ce mélange de superstition et de folie , on ne peut s'empêcher de reconnaître une femme hystérique sujette à des accès de somnambulisme, pendant lesquels son imagination lui peignait toutes sortes de scènes dont elle était elle-même la dupe.
L'histoire d'Eugène Torralba, dont il est également fait mention dans le deuxième volume de Y Histoire de V inquisition > offre beaucoup de ressemblance avec la précédente, et doit être expliquée de la même manière.
Ce que j'ai dit dans ce chapitre suffît, je crois, pour prouver d'une manière évidente l'identité du somnambulisme extatique et du somnambulisme artificiel; l'identité de cette dernière espèce et du somnambulisme essentiel , n'est pas moins réelle; et s'ils paraissent présenter
quelque différence , cela tient à l'impossibilité où on est d'interroger les somnambules essentiels , et de provoquer en eux toutes les facultés qu'ils sont aussi bien susceptibles de présenter que ceux des autres classes. C'est ce dont on peut s'assurer facilement en soumettant aux procédés du magnétisme animal les somnambules naturels. On détermine à volonté , par ce moyen , le retour de leurs accès , €t ils reconnaissent eux-mêmes l'identité des deux états. M. de Puységur cite l'observation d'un somnambule spontané qui se trouvait capable d'entendre tous ceux qui l'interrogeaient , et qui présentait la prévision , l'instinct des remèdes, la communication sympathique des symptômes des maladies, etc. (i). On doit donc reconnaître que toute la différence entre les somnambules essentiels et ceux des autres espèces, consiste en ce que les premiers n'ont aucun moyen pour communiquer leurs pensées aux personnes qui les entourent , et que ne fixant pas leur attention sur les impressions des organes internes, ils ne peuvent acquérir les notions qui pourraient
(i) Voyez Recherches physiologiques sur V homme dans l'état de somnambulisme , page 78.
résulter de ces impressions ; les somnambules spontanés, au contraire, paraissent plus souvent que les autres somnambules , doués de la faculté de voir sans le secours des yeux , comme il peut être évident par ce que j'ai dit quand j'ai traité spécialement de cette faculté. Il paraît aussi que les somnambules essentiels , abandonnés aux erreurs de leur imagination , sont plus susceptibles de tomber dans une sorte d'aliénation mentale qui les porte à faire des actes extravagans , comme monter sur les toits , descendre dans les puits , cacher leur argent , etc. , sans être poussés par aucun motif raisonnable (i).
Réflexions sur ce qui précède.
La simple inspection des faits que nous venons de passer en revue suffit pour convaincre du peu de confiance qu'on doit avoir dans ce que disent les différens crisiaques sur l'état
(i) Nous avons vu la raison de cet état d'aliénation mentale , dans l'inertie morale où se trouvent les somnambules de cette espèce, inertie dissipée en partie chez les autres somnambules, par leurs communications avec ceux qui les entourent.
(4<7 ) dans lequel ils se trouvent, et faire voir combien il serait peu raisonnable de s'appuyer sur leur témoignage, pour déterminer la cause à laquelle on doit attribuer sa production.
11 est si vrai que tout ce que disent ces crisiaques est uniquement le résultat des idées dont ils sont dominés dans l'état de veille, qu'on n'en a jamais vu un seul qui se soit montré vraiment éclairé sur son propre état, et qui ait pu désabuser les autres de l'erreur où ils se trouvaient.
A-t-on jamais vu un homme exorcisé comme possédé, déclarer que le démon n'entrait pour rien dans tout ce qui se passait en lui, ou un prophète des Cévennes attribuer à une autre cause qu'à l'influence du Saint-Esprit les phénomènes qu'il présentait?
On peut dire la même chose de tous les autres crisiaques; car, loin qu'aucun d'eux ait jamais désabusé personne, on a toujours vu ces prétendus oracles confirmer , dans les croyances les plus ridicules, ceux qui leur accordaient quelque confiance. Si on interrogeait un démoniaque, non seulement il disait qu'il avait le diable dans le corps, mais même s'identifiant avec cet esprit malfaisant, il répondait comme s'il avait été le diable lui-même:
(4i8) se croyant tantôt Léviathan, tantôt Astarot on Grésil, il prenait le nom et le caractère des êtres dont il jouait le personnage.
Les trembleurs des Cévennes ne se croyaient pas seulement inspirés par le Saint-Esprit , ils prétendaient que c'était le Saint-Esprit luimême qui parlait par leur bouche; et comme les possédés , les convulsionnaires de Saint- Médard et les somnambules, ils parlaient presque toujours d'eux-mêmes à la troisième personne.
On conçoit, d'après cela , combien les magnétiseurs ont tort quand ils donnent comme une preuve de l'existence du fluide qu'ils admettent , le témoignage des somnambules qui assurent en sentir les effets sur leur organisation. On pourrait en effet rassembler une masse non moins imposante de témoignages semblables , qui prouveraient de la même manière , ou la présence du démon dans le corps des possédés , ou l'influence du diacre Paris sur les convulsionnaires de Saint-Médard , etc. ; car, dans toutes ces épidémies, les malades, aussi nombreux et plus concordans encore que ne le sont aujourd'hui les somnambules artificiels , s'accordaient à dire qu'ils sentaient l'influence surnaturelle à laquelle ils attribuaient ce qui se
( 4«9 ) passait en eux. Si on ajoute à cette considération que des somnambules artificiels, endormis par des hommes qui ne croyaient pas à l'existence d'un fluide , ont assuré qu'ils sentaient les choses se passer tout autrement en eux, on reconnaîtra qu'on ne doit attribuer qu'aux idées qui leur ont été transmises par leurs magnétiseurs , tout ce qu'ils disent sur ce sujet.
En général, les somnambules du même pays, d'une même ville ou d'un même magnétiseur, semblent calqués sur le même modèle ; tandis qu'ils présentent des différences très-grandes, comparés à ceux d'un autre pays, d'une autre ville ou d'un autre magnétiseur.
Les membres de la Société exégétique de Stockholm magnétisaient avec ardeur en 1787 et 1 788 5 ils étaient venus, je ne sais comment, à se persuader que les facultés merveilleuses du somnambulisme ne pouvaient appartenir à l'homme matériel, et qu'il fallait que ce fût une intelligence pure qui parlât par la bouche des malades tombés dans cet état. Eh bien! tous les malades endormis par des hommes persuadés de cette idée, non seulement en étaient persuadés eux-mêmes, mais encore, comme les possédés , ils s'identifiaient avec les
( tttfe )
substances spirituelles qu'on croyait parler par leur bouche; et quand le magnétiseur, après les avoir endormis , leur faisait la question ordinaire : « Qui es- tu, toi qui parles?» ils répondaient, conformément aux idées de celui qui les interrogeait : « Je suis le frère, le père, Fa mi ou l'enfant de la personne que tu as endormie. » Et alors il parlait des morts, discutait des points de philosophie , prêchait la doctrine de Swedemborg, et donnait des nouvelles de ce qui se passait dans l'autre monde.
Je pourrais, à ces exemples si concluans, en ajouter un grand nombre d'autres qui ne le seraient pas moins. La prétention de la connaissance des remèdes, par exemple, est commune à tous les somnambules; mais le moyen d'arriver à cette connaissance varie beaucoup. Les uns disent qu'ils leur sont révélés par une voix sortant de la région de l'estomac; d'autres les lisent écrits devant eux, d'autres enfin voient la plante ou le médicament qu'il convient d'employer. J'ai vu un magnétiseur aux somnambules duquel les remèdes étaient indiqués d'une singulière manière. Dès qu'ils étaient endormis , ils se croyaient transportés dans une espèce de jardin, ou plutôt dans une terre enchantée. Ils n'apercevaient ordinaire-
ment à sa surface aucun objet déterminé; mais aussitôt qu'ils étaient consultés pour quelqu'un , ils voyaient tout le jardin se couvrir de ce qui convenait à la maladie de la personne qu'ils touchaient. Ce mode de connaissance, très -singulier par les circonstances qui raccompagnaient, je ne l'ai jamais rencontré que chez les somnambules de ce magnétiseur; et cette singularité se rencontrait chez presque tous ceux qu'il endormait. Or , on ne peut croire que le hasard seul l'ait produite chez tous ces somnambules; il faut donc en chercher la cause dans le magnétiseur luimême. Ce n'est pas que je pense que ce soit lui qui primitivement ait eu une pareille pensée et l'ait communiquée à ses somnambules ; mais l'imagination d'un de ses malades l'ayant d'elle-même porté de ce côté-là, il n'en aura pas fallu davantage pour que, préoccupé de ses idées, il les ait communiquées ensuite à tous les autres.
La manière dont le somnambulisme extatique s'est propagé aux différentes époques où il a paru , montre d'une manière évidente qu'il est contagieux par imitation , pour toutes les personnes soumises à la même influence. Il est très-important de remarquer qu'il en est de
même pour toutes les autres espèces de somnambulisme , et particulièrement pour le somnambulisme artificiel. L'ignorance de cette vérité induit souvent les magnétiseurs en erreur.
Rien n'est si facile que d'obtenir autant de somnambules qu'on en veut, quand on en a déjà quelques-uns à faire voir aux malades qu'on veut traiter ; et tel magnétiseur qui avait commencé par faire vingt essais infructueux , parvient tout d'un coup à avoir presqu'autant de somnambules qu'il a de magnétisés. Alors il se félicite , il se persuade qu'il est devenu meilleur magnétiseur, pose même en principe que la faculté de magnétiser se perfectionne par l'habitude d'en faire usage, ou bien il admire combien la confiance produite par les premiers succès l'a rendu propre à en obtenir de nouveaux. Il fait des systèmes sur l'influence d'une volonté exempte d'hésitation , et ne s'aperçoit pas que la cause de ses succès est tout à fait hors de lui; en effet, la vue des premiers somnambules, qu'il n'a pas manqué de montrer à ses malades pour les faire consulter, la confiance qu'ont pris les malades lorsque l'oracle endormi leur a annoncé que le magnétiseur les mettrait dans l'état qui
les frappe si fort, ont beaucoup plus de part dans la production du somnambulisme , que le prétendu perfectionnement des procédés du magnétiseur ou l'augmentation de sa propre confiance.
Cette influence de l'imitation dans la production du somnambulisme paraîtra démontrée jusqu'à l'évidence à ceux qui considéreront que les premiers procédés de Mesmer ne produisaient point cet état, et qu'on ne l'avait jamais vu, du moins d'une manière complète, dans les nombreux traitemens opérés autour des baquets; mais qu'aussitôt que le somnambulisme eut paru , et qu'on en eut publié des relations, les mêmes traitemens, dirigés de la même manière sur les mêmes malades , le produisirent si fréquemment, qu'un tiers des magnétisés , au moins, devint somnambule plus ou moins parfait (i).
(i) Il est bon de remarquer que dans les affections qui deviennent ainsi contagieuses par imitation, ce n'est pas seulement l'affection principale qui l'est , mais encore ses symptômes les plus saillans. C'est ainsi qu'on vit autrefois les filles de Milet attaquées d'une folie contagieuse qui les portait toutes à se détruire , et même à le faire toutes de la même manière.
Dans le siècle dernier, une jeune religieuse d'une commu-
Ces considérations peuvent servir à nous faire comprendre comment il se fait que le
nauté de Paris ayant été atteinte d'un accès de manie , pendant lequel elle miaulait comme une chatte , l'affection devint bientôt contagieuse pour tout le couvent ; de sorte qu'aussitôt qu'une religieuse commençait à miauler, toutes se mettaient bientôt à miauler à l'unison, et faisaient un si épouvantable sabbat , que les voisins scandalisés se persuadaient qu'une légion de démons était venue fondre sur la maison.
Dans ce dernier cas , comme dans celui des filles de Milet, c'était l'imagination blessée qui avait fait tout le mal. Ce fut aussi par l'imagination qu'on les guérit. Les magistrats de Milet ordonnèrent que le corps de toute fille qui serait trouvé pendu , serait exposé nu aux regards des citoyens ; et les jeunes Milésiennes , effrayées par cette menace, furent guéries de leur triste folie.
On lit placer à la porte du couvent de Paris un régiment de grenadiers, et on déclara aux nonnes qu'au premier cri qu'on entendrait , les grenadiers entreraient , et fouetteraient toutes celles qui auraient miaulé. Il n'en fallut pas davantage ; la crainte d'une pareille infamie fut suffisante pour les guérir toutes ; et l'on n'entendit plus à l'avenir un seul cri dans la maison.
Je ne rapporterai pas l'histoire de Boerhâave , et le moyen dont il se servit pour guérir des convulsions contagieuses de la même manière. Le fait est trop connu pour qu'il soit besoin'de le citer.
En 1780, le jour de la cérémonie de la première communion, dans l'église de Saint -Roch, à Paris, une jeune
magnétisme animal paraît successivement dans différentes villes , y devient en grande vogue pendant un temps , puis tombe en discrédit pour reparaître bientôt dans une autre, où il éprouvera le même sort. La croyance au magnétisme animal, et l'enthousiasme qu'il inspire, sont toujours en raison du nombre des somnambules qu'il produit.
Or, quand un magnétiseur, en portant la découverte dans une ville où elle avait été inconnue jusque-là , montre un somnambule , il lui est facile de rendre zélés partisans de la découverte tous ceux à qui il le fait voir. Ces hommes, dans leur premier enthousiasme, magnétiserit des malades qu'on ne manque jamais de présenter au somnambule , et qui sont lou-
fille se trouva mal et eut des convulsions. Cette affection se propogea avec une telle rapidité, que dans l'espace dune demi-heure, cinquante ou soixante jeunes filles de douze à dix-neuf ans furent atteintes du même mal. Le dimanche suivant, les mêmes jeunes filles étant de nouveau assemblées, il y en eut encore douze qui eurent les mêmes convulsions ; et il en serait tombé davantage, si l'on n'eût eu la précaution de renvoyer chaque malade chez ses païens. On fut obligé de multiplier les écoles ; et en séparant ces enfans et ne les tenant rassemblés qu'en petit nombre , trois semaines suffirent pour dissiper entièrement cette affection convulsive épidemique.
( 4*6 ) jours troubles par la vue du miracle qu'ils ont sous les yeux. Ils sont dès-lors très-propres à tomber dans le même état , et par-là à augmenter le nombre des croyans. Cette miUtiplication des somnambules augmenterait indéfiniment par une progression toujours croissante; mais des circonstances différentes viennent bientôt agir en sens contraire.
Notre siècle est peu crédule sur tout ce qui paraît sortir de l'ordre naturel , et on est trèsporté aujourd'hui à nier tout ce qu'on ne peut expliquer; quand les premiers observateurs racontent ce qu'ils ont vu , on ne les croit pas , et s'ils insistent, on se moque d'eux. Tout le inonde ne peut pas voir deux ou trois somnambules qui se trouvent dans une ville , et tous ceux qui ne voient pas sont incrédules. Il se forme donc tout de suite un parti opposé aux magnétiseurs; et ceux qui se sont une fois rangés de ce parti, ne veulent pas en revenir. De leur côté , les partisans du magnétisme tombant dans un excès opposé, ne veulent voir que des miracles; ils présentent les somnambules comme des oracles dont les décisions sont infaillibles, et ces prétentions ne font que les rendre plus ridicules, en augmentant leur confusion toutes les fois que les somnambules tom-
( hl)
bent dans l'erreur. Les adversaires du somnambulisme , au contraire , ne comptent pour rien tout ce qu'ils peuvent voir de plus curieux dans cet état -, car il ne leur est pas difficile de l'attribuer, dans chaque cas particulier, au hasard ou à l'imposture. Ils ne font pas attention que des hommes qui n'ont eu primitivement aucun intérêt à supposer de pareilles choses, n'ont pu se mettre dans la tête de les feindre. L'esprit de parti les aveugle tellement, que quand même ils viendraient à voir de leurs propres yeux , ils ne croiraient pas ce qu'ils verraient. J'ai eu occasion de remarquer mille fois combien la plupart sont des hommes incapables de reconnaître la vérité , même la plus évidente , si sa croyance ne leur en est pas imposée par l'opinion générale. Au reste, dans ce cas là , l'amour propre joue aussi un grand rôle; il en coûterait trop pour se ranger de l'opinion des hommes dont on a commeucé par se moquer»
L'incrédulité forme donc bientôt une barrière insurmontable à la propagation des nouveaux phénomènes, et le nombre des incrédules est toujours beaucoup plus grand que celui des croyans , parce que le bruit des faits se répandant rapidement dans toute la ville ,
(428) les neuf dixièmes ont pris le parti de tout nier avant d'avoir rien pu observer. La croyance au somnambulisme reste ainsi renfermée dans le cercle d'un petit nombre de magnétiseurs qui ont bien pour eux la vérité des faits , mais qui ne peuvent se soutenir contre le grand nombre de ceux qui les attaquent avec les armes du ridicule. Ils sont dans une position d'autant plus défavorable , qu'ils ont émis des prétentions plus exagérées , et qu'ils se trouvent souvent convaincus de faux.
Faut- il s'étonner si , dans de pareilles cir-< constances , des hommes attaqués par le ridicule et le mépris qu'on verse sur eux , fatigués par les soins assidus qu'ils sont obligés de donner à leurs somnambules , et rebutés par le peu de succès qu'ils obtiennent souvent dans le traitement des maladies (i), finissent par abandonner une pratique qui leur coule tant de peines sans leur rapporter aucun fruit.
Les mêmes causes ont mis le magnétisme en honneur et l'ont fait oublier successivement
(i) Le magnétisme animal est le meilleur des remèdes qu'on puisse employer contre les affections hystériques en particulier, et en général contre toutes les affections nerveuses convulsives ; mais dans les autres maladies , il paraît eu général d'une efficacité beaucoup moins grande.
dans les principales villes de France. Mais ce qui prouve que les faits ne sont pas illusoires, c'est qu'on n'a jamais vu , même après un long temps , et quand l'esprit de parti a eu le temps de s'éieindre , un seul magnétiseur revenir de sa croyance^ Us cèdent par lassitude aux circonstances qui les accablent , mais ils restent convaincus de ce qu'ils ont vu. Et voilà pourquoi la découverte de Mesmer se traîne depuis plus de quarante ans , sans que les faits que l'on donne à l'appui aient pu la faire triompher, et sans que le ridicule dont on l'a poursuivie ait pu la détruire.
Dans les grandes villes , le magnétisme animal passe de société en société , de coterie en coterie , comme dans les provinces il passe de ville en ville, et les mêmes causes l'y font successivement triompher et tomber dans l'oubli.
D'après tout ce que je viens de dire , on concevra comment le magnétisme , sans cesse étouffé dans sa naissance entre les mains d'hommes presque toujours étrangers aux sciences , et incapables d'éclaircir une question si compliquée , a passé de mains en mains sans qu'aucune des questions qu'il présente ait été suffisamment éclaircie, et sans qu'il ait
(43o) jamais assez attiré l'attention publique pouf forcer les savans à s'en occuper. Ce n'est pas que la plupart d'entre eux n'en aient entendu parler; mais étant plus à portée que les gens du monde de reconnaître les absurdités qui se trouvent mêlées dans les récits qu'on leur fait , ils n'ont pas jugé les faits dignes d'un examen sérieux , et leur opinion , ainsi légèrement formée , a pourtant jusqu'ici décidé du sort de la découverte.
Il faut donc que les hommes éclairés se décident à sortir de la négation absolue dans laquelle ils se retranchent vis-à-vis des magnétiseurs. L'expérience a suffisamment prouvé que jamais le magnétisme animal ne s'éteindra de lui-même, par l'oubli auquel on veut l'abandonner. Il a résisté à toutes les épreuves, à celle du temps , au mépris , au ridicule et aux révolutions politiques. Jamais on ne persuadera à tant d'hommes qui ont vu et observé si souvent les mêmes faits , et qui se les sont rendus familiers par une pratique habituelle , qu'ils n'ont rien vu de ce qu'ils ont cru voir. On pourra bien lasser la persévérance de tels ou tels magnétiseurs en particulier; mais on en verra succéder de nouveaux , qui reparaîtront avec les mêmes prétentions ou les me-
mes erreurs. Le seul moyen d'éviter les abus auxquels la pratique du magnétisme animal peut donner lieu, c'est d'en éclairer la connaissance. Si le somnambulisme peut donner lieu à de graves inconvéniens, si, produit inconsidérément, et d'une manière trop fréquente, il peut détruire enfin la santé et troubler l'intelligence , pourquoi le laisse-t-on abandonné à des hommes qui ne sont pas capables d'en reconnaître les dangers ? Singulier moyen d'éviter le mal que peut faire un instrument dangereux, que de le laisser dans des mains inhabiles !
Il est de toute évidence que si les savans et les médecins veulent guider et faire tourner au profit de l'humanité et des sciences la nouvelle découverte qu'on leur annonce, il faut qu'ils commencent par s'en emparer. A quel titre voudront-ils la juger, s'ils sont convaincus de ne pas la connaître? Et n'est-ce pas une chose honteuse pour ceux qui s'occupent de l'art de guérir, de voir les magnétiseurs les plus ignorans se montrer plus instruits qu'eux sur un grand nombre de phénomènes qui appartiennent à la connaissance de l'homme malade?
Il est vrai qu'on s'est moqué des possessions,
(43a ) quand le siècle a été désabusé de l'idée de leur possibilité; que les prophètes des Cévennes ont été oubliés quand on a vu la vanité de leurs prédictions; qu'on n'a plus pensé aux convulsions de Saint-Médard, du moment où on a pris des mesures efficaces pour arrêter leur propagation ; mais c'est que dans tous ces cas , aussitôt qu'on a reconnu l'absurdité des causes, on s'est cru autorisé à rejeter les effets sans examen. On n'a pas réfléchi qu'il fallait bien que des faits réels eussent donné lieu à toutes ces prétentions singulières. D'ailleurs , tous ceux qui ont voulu donner une cause surnaturelle aux facultés qu'on remarque dans le somnambulisme , se trouvaient , par cette prétention même , dans une situation beaucoup plus défavorable que ne le sont les magnétiseurs aujourd'hui. Si c'est Dieu qui inspire un prophète , il doit toujours dire la vérité. Si c'est le démon qui possède un énergumène, il doit pouvoir l'enlever de terre et produire des effets physiques , sans l'intermédiaire d'aucun corps. Que le prophète se trompe une seule fois , que le démoniaque ne puisse jamais rien faire d'évidemment surnaturel, ils perdront nécessairement tout crédit parmi les hommes raisonnables; aussi toutes ces choses ont passé;
(455) mais le magnétisme animal ne passera pas^ car ceux qui l'admettent aujourd'hui ne prétendant rien montrer de surnaturel dans les somnambules, les erreurs de ces derniers, quelque nombreuses et quelque considérables qu'elles soient , ne peuvent plus lui porter un coup aussi mortel.
Quelque évident qu'il soit pour tous les hommes raisonnables que c'est à l'imagination seule des différens crisiaques dont nous avons parlé qu'on doit attribuer tout ce qu'ils ont dit sur leurs prétendues communications avec des intelligences supérieures , il s'est pourtant trouvé à chaque époque des hommes qui ont eu une autre opinion. Les possédés, les trembleurs, les convulsionnaires ont trouvé chacun dans leur temps des enthousiastes qui ont ajouté une entière confiance à tout ce qu'ils disaient sur leurs prétendues communications surnaturelles (i). Ce qui a surtout contribué à
(i) Aujourd'hui les magnétiseurs et leurs adversaires agitent encore entre eux la question de savoir quelle part on doit attribuer à l'imagination dans la production du somnambulisme et l'apparition des phénomènes qu'il présente. Les détails dans lesquels je suis entré suffisent, je crois, pour faire voir qu'on ne doit nullement chercher dans ïe témoignage
maintenir dans l'erreur les partisans du merveilleux , c'est l'idée trop rétrécie qu'on se fait pour l'ordinaire du pouvoir de l'imagination.
Qu entendons-nous quand nous disons qu'un effet quelconque produit sur un individu est le résultat de l'imagination de cet individu ?JXous entendons ordinairement que cet effet est produit en lui parce qu'il était persuadé d'avance qu'il devait l'être. Ainsi un homme se persuade qu'il doit être phthisique , et il éprouve des douleurs dans la poitrine; un goutteux craint le renouvellement du paroxisme de sa maladie, et par suite de la conviction où il est qu'il va en être atteint , il souffre dans les parties qui sont ordinairement chez lui le siège de cette affection; un paysan se persuade que le sorcier de son village lui a jeté un sort pour l'empêcher de jouir de ses droits d'époux, et la seule persuasion où il est de son impuis-
des somnambules des preuves de l'agent de Mesmer ; et quant à la production du somnambulisme , les magnétiseurs raisonnables ne peuvent se refuser à reconnaître que l'imagination le produit seul dans un grand nombre de circonstances, et que dans tous les cas elle ne peut manquer de concourir au moins puissamment à sa production.
( 4-5 ) sancc produit sur lui l'effet qu'il redoute. Voiià des effets de l'imagination, et, dans tous les cas, celui qui les éprouve ne les ressent que parce qu'il connaît d'avance ce qu'ils doivent être; il se les représente avec vivacité, il les attend et il les produit par la conviction où il est qu'il doit les éprouver.
Si l'imagination n'agissait jamais qu'en produisant aussi positivement les objets qu'elle redoute etqu'elle se représente d'avance, si la conviction entière de celui qui va les éprouver était nécessaire pour qu'il les ressentît, on pourrait bien encore trouver quelques circonstances où toutes ces conditions réunies auraient pu concourir pour la production du somnambulisme; mais dans un grand nombre de cas, il faudrait reconnaître qu'elles n'ont pas eu lieu.
Aussi les partisans du merveilleux , dans tous les temps , n'ont pas eu de peine à faire voir que, dans un grand nombre de circonstances , on a vu tomber en somnambulisme des hommes qui ne croyaient pas aux merveilles qu'on racontait de cet état; et comme la plus grande partie des somnambules perdent totalement, quand ils sont éveillés, le souvenir de ce qui s'est passé pendant leur sommeil, on en a vu quelques-uns se montrer les premiers
( 436 ) incrédules sur les merveilles dont eux-mêmes avaient donné la preuve. Mais pour peu qu'on y fasse attention , on s'apercevra facilement que c'est mal connaître le pouvoir de l'imagination , que de borner ses effets à ceux qu'a pu prévoir celui qui les ressent , et de croire que sa conviction est indispensable pour leur manifestation. Tous les jours on voit, chez les hypocondriaques, l'imagination produire une multitude de symptômes auxquels ils n'ont jamais pensé , et qui disparaissent pourtant quand on parvient à détourner leur imagination des craintes vagues dont ils étaient frappés. La conviction qu'il va être produit en nous quoi que ce soit, n'est même pas nécessaire pour que l'imagination agisse sur nous , et elle produit même quelquefois des effets contre notre propre conviction. Il est souvent arrivé que des hommes d'un grand sens , après s'être livrés à la lecture de quelques-uns de ces ouvrages où l'on se plaît à frapper les esprits par le récit d'histoires de spectres, de fantômes et de revenans , la tête échauffée des idées qui les avaient occupés, ont eu, même éveillés, des visions analogues aux chimères qu'ils venaient de lire. Ils étaient pourtant d'ailleurs entièrement convaincus qu'il ne pouvait arriver rien de sem-
( 437 ) blable à ce qui était raconte clans ces livres qu'ils n'avaient lu que pour s'amuser (i).
On trouve dans les Mémoires de la Société des sciences physiques de Lausanne , tome ni, page 98, rapport de MM. Le Vadc et Reynier, médecins, une observation qui montre comment l'imagination peut agir et créer des fantômes même contre la conviction de celui à qui elle les présente. Il y est rapporté l'histoire d'un jeune enfant de douze à treize ans, à qui dans sa jeunesse on avait raconté des histoires de sorciers et de revenans. Cet enfant était somnambule; et pendant son sommeil , il se croyait aux prises avec des revenans; or, au moment même où il était le plus fortement frappé de l'idée de ces êtres imaginaires qu'il croyait voir, entendre et toucher, il fit cette réflexion très-remarquable ; «Mais il n'y a pas de revenans, ce sont des contes. Ce^ pendant je les vois, la preuve est entière. » Dira-t-on que ce n'était pas l'imagination du
(1) Un homme très-digne de foi m'a raconté un fait entièrement semblable. Après avoir lu l'histoire effrayante de l'apparition d'un spectre jouissant de toute sa raison , il voyait ce spectre devant lui , sans pouvoir échapper à l'illusion qu'il reconnaissait cependant pour telle.
( 453 ) jeune somnambule qui créait autour de lui les spectres dont il se croyait entouré? et pourtant il était bien éloigné de croire aux contes qui lui avaient été faits ; il y croyait si peu, que, sous l'influence même de l'illusion qui l'abusait , sa raison révoltée ne consentait pas à se soumettre aux impressions que son imagination lui faisait éprouver. Il me semble qu'on ne peut pas trouver un exemple qui montre d'une manière plus positive, combien les effets de l'imagination peuvent être indépendans de la croyance de celui qui les éprouve, et combien même ils peuvent être contraires à sa propre conviction.
On ne peut donc être fondé à conclure que l'imagination ne peut être la cause de la production du somnambulisme chez tel ou tel homme, parce qu'il ne croyait pas au somnambulisme avant de tomber dans cet état; car il suffit qu'il ait entendu parler des merveilles qu'il présente pour que son imagination agisse, et cela quand même sa raison se refuserait à accorder aucune confiance à tout ce qu'il a entendu raconter.
Ajoutons encore un exemple qui montrera que non seulement l'imagination peut, quand elle a été frappée , produire des effets indépen-
(439) dans de la conviction de celui qui les éprouve, mais encore qu'elle peut agir quelquefois spontanément sans que l'esprit ail été frappé antérieurement d'aucune impression.
Le délire dont fut atteint le Tasse dans les dernières années de sa vie , fournit une preuve célèbre de cette vérité, dans les conversations qu'il avait avec son prétendu génie : il le voyait, il l'entendait, et admirait les choses merveilleuses qui sortaient de sa bouche. Le Manso , qui fut un jour témoin dune des conversations de son ami avec l'être imaginaire qu'il croyait entendre, fut lui-même étonné de ce qu'il vit.
« J'entendais, dit-il, le Tasse entrer dans les raisonnemens les plus profonds. Il questionnait, il répondait comme s'il eût eflëctivement conversé avec quelqu'un , et je ne voyais et n'entendais personne que lui ; et ces raisonnemens étaient si grands et si merveilleux , et portaient sur des matières si profondes, le style même de la conversation était si élevé , que je restai dans la plus grande stupeur. Cela dura assez long temps , jusqu'à ce que l'esprit parlant , comme je pus le conclure des dernières paroles du Tasse : «Eh bien ! me dit-il en se tournant vers moi, êles-vous dé-
sabusc ? vos doutes sont-ils levés? Non, répondisse; ils se sont accrus de nouveau; j'ai bien entendu des choses merveilleuses, mais je n'ai vu personne. » Le Tasse, en souriant, me répondit : îr Vous en avez plus vu et entendu que peut-être » et il se tut.
N'était-ce pas Y imagination du Tasse qui seule faisait tous les frais de cette conversa* lion qui étonnait tant son ami , et dont luimême était enchanté? Pourtant, si Ton bornait l'acception du mot imagination, à la signification qu'on lui donne ordinairement, cette faculté ne pourrait être la cause des phénomènes qui se passaient en lui. Le Tasse luimême , qui ne pouvait croire que tout ce qu'il éprouvait ne fût qu'un jeu de son esprit, disait à son ami qui voulait le lui persuader :
« Si les choses que je vois et que j'entends étaient fantastiques et n'étaient que l'ouvrage de mon imagination , elles ne pourraient pas dépasser les bornes de mes connaissances ; l'imagination ne fait paraître sur la scène que les fantômes , les apparences , les idées des choses qu'elle a vues et que la mémoire conserve en dépôt ; mais dans les fréquentes conversations que j'ai avec mon génie, j'ai entendu de lui des choses que je n'avais jamais
ni entendues ni lues , et je n'ai pas connaissance qu'aucun homme en ait jamais eu la plus légère notion. »
Il semble d'abord que tout cela soit trèsjuste, et qu'on ne puisse rien y objecter ; il n'en est pourtant pas ainsi ; et il est constant que notre esprit a , dans quelques circonstances , la très-singulière propriété d'acquérir certaines connaissances , sans que nous ayons la conscience des opérations dont il ne nous communique que le résultat; ce phénomène a lieu journellement en nous , et il est impossible de le nier. Ne nous arrive-t-il pas toutes les nuits dans les songes , non seulement de voir, d'entendre, de goûter, de flairer des objets qui n'ont aucune réalité extérieure, mais encore de nous trouver en rapport avec des personnages imaginaires que nous voyons, que nous entendons, avec lesquels nous entrons en conversation , qui font aux questions que nous leur adressons des réponses qui nous étonnent, qui nous adressent des questions qui nous embarrassent, et dont ils nous donneront bientôt la réponse quand nous l'aurons longtemps cherchée en vain (i) ? Qui n'a pas quel-
(?) Je vais citer un exemple d'un pareil rêve , qui montre
( 4jf )
quefois clans ses rêves entendu des conversations entre des êtres imaginaires qu'il écoulait avec la plus grande attention ? Est-ce alors un
d'une manière évidente le phénomène dont je parle ; je le cite, parce que, réveillé sur le champ même par l'impression qu'il lit sur moi , j'en conservai un souvenir clair et distinct , et qu'il me donna lieu de réfléchir sur le phénomène qu il me présentait ; dans toute autre circonstance que celleci , je croirais avoir à demander pardon à mes lecteurs de les entretenir d'un rêve aussi bizarre que celui-ci ; mais j'espère qu'on voudra bien excuser la nature des détails en considération de l'importance du phénomène.
Je rêvais que je me trouvais avec quelqu'un qui m'interrogeait sur l'étymologïe de différens mots de la langue française. Après plusieurs questions auxquelles j'avais répondu , il me demanda : Savez-vous d'où vient le mot dame ? Je cherchai, et ne trouvai rien. Mon interlocuteur me pressait pour obtenir une réponse , et je me hasardai enfin à lui dire : C'est peut-être du mot latin domina, maîtresse. — Non , non , me répondit-il ; vous n'y êtes pas , il vient de damnatio, qui veut dire damnation , pour montrer qu'il n'y a pas de plus grande damnation qu'une femme. La bizarrerie de l'idée me frappa assez vivement pour que je m'éveillasse en riant. Bientôt je réfléchis sérieusement sur ce qui venait de m'arriver, et je me demandai quel génie familier avait pu venir causer avec moi et égayer mon sommeil de ses plaisanteries ; comment mon esprit avait pu , sans que j'en eusse connaissance , opérer la liaison d'idées nécessaire pour une pareille plaisanterie, dont elle ne m'avait présenté que le résultat ?
autre esprit que le nôtre qui fait la question qui nous intéresse et la réponse qui nous étonne? L'être qui parle et celui qui répond disent-ils rien qui sorte d'une autre intelligence que la nôtre? Et pourtant nous écoutons avec une attention mêlée de curiosité, ces résultats de notre esprit que nous méconnaissons : nous jouons un triple rôle dans cette scène où nous sommes tout à la fois acteurs et spectateur attentifs.
Le même phénomène si fréquent dans les rêves se trouve dans un grand nombre d'autres états analogues : dans le délire , dans la manie, dans l'hypocondrie. Tous ces malades qui entendent des voix qui conversent avec des génies sont dans le même cas; ils sont dupes des opérations de leur propre esprit qu'ils attribuent à des êtres chimériques. Ces faits sont si communs, qu'il est inutile d'en citer de parti-» entiers; on peut en lire dans tous les ouvrages où l'on traite des affections vaporeuses et des maladies mentales.
Ces faits sont au nombre de ceux dont l'existence est constante, et que l'expérience montre journellement en nous ; cependant on n'en tient en général aucun compte dans rémunération des facultés qui appartiennent à l'esprit
humain. On les reconnaît, il est vrai (et il est bien impossible de les nier); mais en les reconnaissant , on n'en lire aucun parti : ils n'entrent comme élémens dans aucune des théories qu'on a faites jusqu'ici sur l'intelligence humaine. Aussi s'en occupe -t-on pour l'ordinaire très-peu ; on en fait une classe séparée dans son esprit, sans chercher à en tirer jamais la moindre conséquence. Or, pour peu qu'on y réfléchisse, on sentira combien une pareille manière de procéder est défectueuse et peu propre à nous conduire à la connaissance de la vérité. Il n'y a rien de singulier, rien d'isolé dans la nature ; tout ce qui existe , existe en vertu de lois constantes et nécessaires. Le fait qui nous semble le plus étrange ne nous paraît ainsi que par l'ignorance où nous sommes des causes qui le produisent. Si nous connaissions ces causes, il nous paraîtrait aussi simple que tous ceux que nous avons continuellement sous les yeux.
Lors donc que quelques faits nous paraissent sortir de l'ordre commun , au lieu de les laisser là et de passer outre sans s'embarrasser davantage de leur explication , il est bien plus sage de s'y arrêter, de les examiner avec soin , de les contempler sous toutes leurs faces et de
les comparer à ceux qui peuvent présenter avec eux quelque ressemblance ; c'est le seul moyen d'arriver à la vérité. Or, si je ne me trompe, tous les phénomènes psycologiques que je viens de rappeler peuvent facilement s'expliquer par les idées que nous avons émises plus haut, quand nous avons indiqué le rôle que jouent l'intelligence et la volonté dans la recherche de toute vérité.
3\ous avons dit en effet alors que, dans tout raisonnement, nous ne devons réellement nous attribuer que la suite des efforts d'attention que nous faisons pour passer successivement d'une des parties à l'autre, et réunir dans une perception commune les différens objets sur lesquels nous devons prononcer 5 de sorte que si les idées que notre attention va ainsi recueillir avec effort, naissaient spontanément dans notre cerveau, leur simple perception suffirait pour en juger à l'instant, et arriver à une vérité qui nous frapperait sans que nous pussions suivre la chaîne des idées qui nous y ont conduit (1). Or, c'est précisément ce qui
(1) Il me semble qu'on pourrait se faire une idée de la manière dont nous parvenons à la connaissance de la vérité , par la comparaison successive des différentes perceptions ,
( 446 ) a lieu dans les songes; car dans cet état les fibres cérébrales entrant spontanément en action, reproduisent une multitude de sensations et d'idées qui fournissent à notre âme des connaissances dont nous avons la conscience, mais sans pouvoir nous expliquer comment nous y sommes parvenus.
Nous sommes alors dans le cas d'un homme qui , après avoir suivi la chaîne d'un raisonnement, oublierait, au même moment où il tirerait la conclusion , tous les antécédens qui l'y ont conduit. Il est certain que cet homme serait fort étonné de trouver dans son esprit la nouvelle connaissance qu'il viendrait d'acquérir sans savoir d'où elle luiserait venue. Qu'on remarqué bien qu'il ne pourrait avoir la conscience d'aucun effort qu'il eût fait pour y parvenir , car il n'y a rien qui nous appartienne dans le fait définitif de la connaissance ; et cette connaissance tombe dans notre esprit au mo-
en considérant le cerveau comme un lieu éclairé par la lumière de notre intelligence , et où nous voyons clairement les rapports des objets aussitôt que nous les y considérons ensemble. Tout notre rôle alors consiste à les rassembler, à les placer ensemble au foyer de la lumière pour pouvoir, d'un seul coup a œil, les considérer réunis et prendre connaissance de leurs rapports.
ment où nous fixons notre attention sur les idées qui la fontnaître : comme l'idée du rouge nous vient au moment où nous dirigeons nos yeux sur un objet qui réfléchit des rayons dont le contact sur notre rétine produit en nous la sensation du rouge. Nous désignerons dans la suite, sous le nom de jugement latent, l'opération psycologique par suite de laquelle nous arrivons à la connaissance de quelques vérités. Mais que pensera le dormeur dans l'esprit duquel tombera ainsi la vérité qu'il n'a pas la conscience d'avoir cherchée? Il lui arrivera ce qui lui arrive quand, au milieu de son sommeil, il éprouve pourtant encore quelque sensation. 11 rêvera la cause qui dans l'état de veille pourrait faire sur lui l'impression qu'il reçoit. Et de même que si pendant qu'il dort il vient à sentir l'odeur d'une rose , la sensation qu'il éprouve le fera rêver à la fleur dont il sentira le parfum, et qu'il verra en songe une rose dont son imagination lui peindra la forme et les couleurs (1). Si pendant le même som-
(i) Rien de si varié que les différentes scènes que notre imagination déréglée peut nous présenter à l'occasion d'une sensation éprouvée en songe.
Qu'un homme se trouve pris de la goutte et qu'il coin-
meil il vient à êtr« frappé d'une pensée qu'il n'a pas la conscience d'avoir formée , il rêvera tout de suite qu'elle lui est communiquée par un autre homme qu'il verra; ou suivant la tournure de son imagination et des objets dont il s'occupera habituellement, il l'attribuera à un ange, à un génie, à un démon, etc. Le plus souvent dans les rêves nous croyons entendre sortir les pensées qui nous frappent de la bonche d'hommes avec lesquels nous croyons converser , parce que c'est par le commerce des hommes que nous parviennent le plus ordinairement les pensées que nous ne devons pas à nos propres réflexions.
Dans les extases , dans le somnambulisme et dans tous les états produits par l'exaltation
mence à souffrir des douleurs dans une articulation , il pourrarêver qu'il est appliqué à la torture, et il verra les bourreaux lui tenailler la partie dont il souffrira. Un autre rêvera qu'une pierre tombée sur son pied, a écrasé l'orteil, dans lequel il souffre de vives douleurs ; il verra l'ennemi qui lui aura lancé cette pierre, ou le vieux mur d'où elle a été détachée; il pourra enfin, à l'occasion de cette sensation , se créer mille scènes plus étranges les unes que les autres. Or, une pensée tombée dans l'esprit peut devenir l'occasion d'autant de conceptions explicatives formées par notre entendement.
( 449 ) de l'imagination , les opinions habituelles et la tournure d'esprit des crisiaques ont la plus grande influence sur leurs idées et leurs opinions dans l'état de crise ; et Ton ne doit pas s'en étonner, puisqu'il est naturel que le cerveau reproduise les impressions avec d'autant plus de facilité quelles lui sont plus familières.
Ce ne sont pourtant pas les idées les plus favorites qui deviennent toujours dominantes dans le somnambulisme , et des circonstances particulières peuvent déterminer de préférence l'attention du crisiaque vers telle ou telle idée particulière. La nature des pensées qui occupent le crisiaque au moment où il s'endort , me paraît mériter surtout une grande attention ; et il en est , sous ce rapport , du somnambulisme comme des rêves. Si je m'endors en m'occupant d'une personne, et que je rêve à cette personne, il pourra bien arriver que je la voie comme si elle était présente, quand même il me serait impossible de mêla représenter aussi vivement dans l'état de veille; et beaucoup de circonstances de mes relations avec elle pourront se reproduire avec vivacité dans mon esprit, quand même j'en aurais depuis longtemps perdu le souvenir. Or, le retour des
(45o) idées a lieu avec beaucoup plus de vivacité encore chez les somnambules que chez ceux qui rêvent ; et si, pendant le sommeil des premiers, on dirige leur attention vers telle ou telle espèce d'idées, ils retrouveront dans leur mémoire jusqu'aux moindres traces des impressions relatives à ces idées. 11 résultera de là , sur le sujet dont s'occupera le somnambule , une masse de connaissances capable d'en imposer aux esprits prévenus, et de leur fuire croire qu'on ne peut les attribuer qu'à une inspiration surnaturelle.
On conçoit en effet que si au moment de la crise toutes les idées relatives à un même sujet, qui n'existaient auparavant qu'éparses et sans liaison dans le cerveau, acquièrent tout à coup un nouveau degré de vivacité au moment où elles sont concentrées et unies par l'attention que leur donne le somnambule , son esprit se trouvera tout à coup éclairé d'une vive lumière sur ce sujet , et il pourra acquérir en un instant des connaissances dont il paraîtra n'avoir pas même les matériaux dans l'état de veille.
C'est ainsi que parmi les somnambules de la Société exégétique de Stockholm , on voyait souvent des hommes qui n'avaient jamais lu les ouvrages de Swedemborg , et qui n'en avaient
entendu parler que d'une manière vague (i)3 se trouver tout à coup en état de discuter avec ceux qui les avaient le plus médités , et que, parmi les convulsionnaires de Saint-Médard , on voyait des femmes ignorantes s'ériger tout à coup en docteurs , et discuter sur la Bulle.
Quand les somnambules ne parlent pendant leur sommeil que des sujets qui les occupent beaucoup dans l'état de veille, et sur lesquels ils ont habituellement les matériaux de leurs jugernens présens à l'esprit , ils conservent pour l'ordinaire, endormis, les opinions qu'ils ont éveillés ; mais quand des circonstances particulières déterminent dans l'état de crise leur attention sur un sujet qui ne leur est pas familier, ils peuvent fort bien avoir sur ce sujet des opinions opposées. Cette différence provient de l'énergie partielle qu'acquièrent subitement toutes les idées en rapport avec l'objet qui les occupe. Une passion violente peut produire sur nous le même effet en déterminant notre attention vers une certaine classe d'idées exclusivement à toutes les autres.
(i) A l'époque dont je parle, les opinions de Swedemborg faisaient tant de bruit en Suède , qu'elles étaient répandues même dans la classe la moins éclairée de la société.
De la confiance que méritent les somnamnambules , et de V utilité qui peut résulter du somnambulisme pour ceux qu on fait tomber dans cet état.
Quant à la confiance que méritent les paroles des somnambules, il faut soigneusement distinguer ce qui appartient à l'excitation du cerveau de ce qui doit être rapporté à l'instinct développé.
Tout ce que disent les somnambules sur des sujets de métaphysique, sur des théories scientifiques , sur les effets même du magnétisme , et la manière dont on peut le concevoir, doit être regardé comme le résultat d'un cerveau échauffé , et on ne doit pas y attacher plus d'importance qu'aux paroles d'un homme en démence ou dans un accès de délire.
Mais quand les somnambules disent des choses qui peuvent être directement le résultat du jugement que porte leur intelligence sur les impressions qu'ils ressentent , on peut accorder la plus grande confiance à ce qu'ils disent. Ces notions sont alors du nombre des notions instinctives, et on doit les regarder comme ayant le degré de certitude qui appartient à ces dernières.
Descaries a le premier prouvé que toutes les erreurs dans lesquelles nous tombons ne viennent que du mauvais usage que nous faisons de notre liberté. Toutes les fois que nous nous contentons de juger sur des impressions reçues, nous en jugeons bien, car nous ne pouvons y voir que ce qui s'y trouve.
Ainsi , la prévision, l'instinct des remèdes, la sympathie des maladies , etc. , donnent des résultais auxquels on peut se fier, pourvu toutefois qu'on ait pu s'assurer que le somnambule, en parlant, n'écoute que les inspirations de son instinct; mais c'est ce qu'il est souvent très-difficile de faire; car les souvenirs, les préventions, et jusqu'aux moindres impressions reçues, qui se réveillent dans le somnambulisme avec tant de force, ont la plus grande influence sur la manière de juger et de sentir des somnambules ; c'est pour cela qu'il ne faut ajouter foi à leurs paroles qu'avec la plus grande circonspection. Il faut surtout se souvenir que l'instinct ne se raisonne pas, et que jamais le somnambule n'arrive à la connaissance âes modifications futures de sa maladie ou des remèdes qui conviennent à sa guérison , par suite de la vue des organes intérieurs de son corps et des raisonnemens qu'il
fait sur l'état où il se trouve; qu'il faut par conséquent se méfier de toute connaissance qui lui paraît venir par cette voie. Ce n'est pas qu'on doive rejeter sans examen tout ce que le somnambule paraît établir sur ce fondement trompeur; car souvent il rêve une cause absurde, qu'il donne comme explication d'une prévision réelle. S'il prévoit , par exemple , pour un moment déterminé, une hémorragie par le nez, étranger à la médecine, il pourra fort bien se persuader que l'évacuation qu'il annonce ne pourra avoir lieu qu'autant qu'il aura déjà en lui la matière qu'il doit évacuer; et il n'en faudra pas davantage pour qu'il voie déjà dans sa tête le liquide qu'il rendra plus tard; le cas le plus ordinaire est même celui ou les malades font ainsi de ces suppositions plus ou moins inadmissibles pour expliquer ce qu'ils annoncent.
Tel qui prédit qu'il rendra par l'oreille un dépôt qu'il a dans la main, voit un conduit qui s'étend du petit doigt à l'oreille (i); tel autre qui doit rendre du sang par la bouche , voit dans la cavité abdominale , hors des intestins, une poche qui contient ce sang.
(i) Voyez Bibliothèque du magnétisme animai.
A l'époque indiquée, le premier malade rend une malière purulente par" l'oreille, le second crache ou vomit du sang.
On aurait également tort , ou de refuser de croire à la vérité de la prédiction à cause de l'absurdité des explications , ou d'adopter les explications à cause que l'événement a justifié la prédiction. Les convulsionnaires de Saint -Médard annonçaient aussi les symptômes de leurs maladies ; mais ils les attribuaient à la colère du diacre Paris , à la vengeance de Dieu, ou à toute autre cause en rapport avec leurs idées favorites. Il n'y a pas plus de raison dans les causes indiquées par les somnambules.
Il semblerait d'abord qu'il y aurait un moyen bien simple de distinguer les notions instinctives des somnambules des rêveries de leur imagination ; car comme ils rapportent à la région de l'estomac toutes les connaissances qui leur sont fournies par les impressions internes, on pourrait regarder cette circonstance comme Suffisante pour éclairer sur ce qu'on doit admettre ou sur ce qu'on ne doit écouler qu'avec méfiance. Il est vrai qu'il faut faire attention à ce que disent les malades sur le siège auquel ils rapportent leurs connais-
( 456 ) sances ; mais toutefois , en se rappelant à combien d'illusions les crisiaques sont sujets , et combien ils sont susceptibles de s'abuser, même quand il s'agit de ce qu'ils sentent.
Aussi, pour me résumer relativement à la confiance qu'on doit accorder aux somnambules, on doit les regarder comme susceptibles de présenter les notions instinctives les plus curieuses et les plus utiles ; mais ne pas oublier en même temps que nous n'avons aucun moyen sûr de distinguer ces notions des rêveries les plus dénuées de fondement.
Il ne peut y avoir aucun inconvénient à consulter un somnambule sur ce qui lui convient, quand on a la précaution de soumettre son ordonnance au jugement d'un médecin ; mais cette précaution est nécessaire , si on tîo veut pas s'exposer aux graves inconvéniens qui pourraient résulter d'une erreur; car le somnambule n'étant guidé ni par le raisonnement ni par l'expérience , mais obéissant seulement à l'impulsion de l'instinct , s'il se trompe , et s'il prend ses préjugés ou les rêves de son imagination pour la voix de la nature , il pourra commettre l'erreur la plus complète , il pourra indiquer la substance la plus contraire, la prescrire à des doses excessives; il pourra nommer
(457 ) un véritable poison; et ceux qui auront exécute son ordonnance, seront responsables de tout le mal qu'elle aura produit.
Je n'ai pas besoin de parler de l'avantage qu'il peut y avoir à être instruit d'avance, par la prévision , des différens accidens dont est menacé le malade. On ne peut rien dire de général sur ce sujet , et il n'est pas un médecin qui ne sache, dans chaque circonstance, tirer parti d'une pareille connaissance.
Le somnambulisme , outre les avantages qu'il procure par le développement des facultés qui lui sont propres, a encore par luimême une action véritablement curative. On doit l'attribuer, suivant moi , à l'exaltation de la vie intérieure, laquelle, recouvrant chez le somnambule son énergie primitive , en même temps qu'elle devient capable de produire les notions instinctives que nous avons indiquées , agit directement contre la cause de la maladie , et seconde les efforts de la nature dans des circonstances où ils seraient impuissans.
L'état valétudinaire de l'homme, sujet à mille maladies dont les animaux sont exempts, doit être attribué en grande partie à la prédominance excessive de la vie extérieure sur la vie intérieure, laquelle a perdu l'énergie qui lui
( 458 ) est propre , et est devenue impuissante à produire ce développement de l'instinct qu'on remarque encore chez les animaux.
Le temps et l'expérience pourront seuls nous apprendre en détail dans quel genre de maladie le somnambulisme est le plus nécessaire, et dans quel cas il est inutile de chercher à le produire. Ici je me bornerai à indiquer, comme un résultat très-positif de mes observations, qu'on en peut tirer le plus grand avantage dans les affections hystériques, et en général dans toutes les maladies convulsives contre lesquelles sa production est infiniment plus avantageuse que les remèdes de la médecine ordinaire. C'est aussi dans ces maladies qu'on le produit avec la plus grande facilité , de quelque manière qu'on se serve pour le provoquer^ Je pourrais citer le détail de cinq observations dans lesquelles les procédés magnétiques l'ont produit à la seconde séance ; dans une sixième, il est survenu le troisième jour.
La production du somnambulisme dans ces maladies ne manque jamais d'être utile, quand celui qui l'a déterminée sait en tirer tout le parti convenable. Il faut surtout qu'il ait toujours présent à l'esprit tout le parti qu'il peut tirer de la confiance presqu'illimitée qu'ont les
( 459 ) somnambules dans le pouvoir du magnétisme , et qu'il se serve de cette confiance dans l'intérêt du malade. Avec l'expression d'une volonté forte et confiante , on parvient a dissiper, comme par enchantement, presque tous les symptômes nerveux.
Si le somnambule vous prédit des accidens graves , des rechutes , la mort même , ayez toujours votre volonté à opposer à ses craintes ; ne vous laissez point troubler par ses sinistres présages , et vous empêcherez des accidens qui n'auraient pas manqué d'avoir lieu si vous aviez paru désespérer de les éviter.
Ceux des magnétiseurs qui sont dans la croyance la plus exagérée de l'influence directe de leur volonté sur leurs somnambules, sont ceux qui font ordinairement le plus de bien , parce qu'ils ne doutent de rien , et qu'ils communiquent bientôt leur confiance au malade. Celte confiance seule produit tout ce qu'ils attribuent à l'influence directe, dont je crois avoir. suffisamment montré l'illusion.
En suivant la marche que j'indique ici , j'ai toujours vu, à la suite du somnambulisme provoqué dans les affections hystériques, les malades ou entièrement guéris (i), ou sun-
(t) Du moins, autant qu'on peut l'assurer, après la ces-
( 4<3o ) siblement soulagés en assez peu de temps.
Je dirai enfin que sans doute un jour la chirurgie tirera , pour la facilité et la réussite de ses opérations, un grand avantage de l'insensibilité qu'on remarque presque toujours dans le somnambulisme.
Quant aux inconvéniens qui résultent de la production journalière de cet état, je les ai déjà indiqués; ils consistent dans une susceptibilité nerveuse inquiétante , et qu'on peut éviter en ne multipliant pas trop les séances, et en ayant soin de ne pas les faire trop longues -, ensuite, dans une tendance à l'aliénation mentale d'autant plus à craindre , que l'excitation du cerveau est plus marquée dans le somnambulisme; aussi faut-il écarter avec le plus grand soin de l'esprit des somnambules, tout ce qui peut servir à exalter leur imagination. On ne peut rien faire de mieux sur ce point comme sur tant d'autres , que de suivre le conseil de M. Deleuze , qui recommande de laisser, autant que possible, ignorer au somnambule qu'il parle pendant son sommeil.
En général , ceux qui dirigent les somnam-
sation entière des symptômes pendant cinq mois, un an deux ou trois ans.
bules doivent toujours tendre à l'exaltation de la vie intérieure et à la production des facultés qui en résultent ; mais éviter au contraire avec le plus grand soin l'exaltation du cerveau, qui ne peut produire que du mal.
Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'on ne doit jamais se permettre ces expériences qui consistent à produire sur les malades des illusions capables de jeter le trouble dans leur esprit, et je terminerai en rappelant combien il est dangereux de laisser les somnambules se frapper l'imagination de la crainte d'un accident quelconque; on sentira tout le danger qu'il y aurait à oublier ce dernier conseil, si on se souvient de ce que j'ai dit précédemment sur l'influence que peuvent avoir les idées du somnambulisme sur l'état de veille.
'fc/l/VV%/%'W«f%/V«%/%* f\*/%JVWVW«*/% VU.'VMiWIW^VUiUH'i'VWI v%<*