‹ Traité du somnambulisme, et des différentes modifications qu'il présenteChapitre 9 sur 13 · EXALTATION DE LA VIE INTERIEURE · texte numérisé non relu

EXALTATION DE LA VIE INTERIEURE

Prévision > instinct des remèdes , insensibilité extérieure > appréciation du temps.

D'abord , par cela seul que la sensibilité est portée sur les organes de la vie intérieure, ceux do la vie extérieure doivent en être plus complètement privés; de là ce sommeil plus profond, et surtout cette insensibilité si commune dans le somnambulisme parfait.

C'est par la même raison que le somnambule est plus susceptible d'entendre ce qu'on lui dit, et d'y répondre sans pouvoir s'éveiller.

Mais ce n'est pas tout ; le somnambule , d'après notre supposition , éprouvant de nouvelles perceptions fournies par les organes intérieurs, leur succession constituerait une nou<

( 47° ) velîe vie différente de celle dont nous jouissons habituellement; et dans cette nouvelle vie , on verra apparaître de nouvelles facultés et un nouvel ordre de connaissances différentes de celles qui nous sont fournies par nos sensations habituelles.

Mais quelles seront ces nouvelles connaissances ? On voit d'abord qu'elles doivent être en rapport avec la nature des perceptions dont elles sont le résultat, et que par conséquent, produites par les fonctions des organes internes , elles doivent naturellement porter sur les modifications et sur les crises qui sont un résultat nécessaire de Tétât de ces fonctions.

Nous pouvons, par suite de3 notions four* nies par l'expérience habituelle , et au moyeu des calculs de notre intelligence, parvenir à connaître avec précision l'époque future des phénomènes du monde extérieur. Pourquoi n'en serait-il -oas de même relativement aux phénomènes physiologiques qui se passent en nous? Si l'astronome peut prédire que tel jour, à telle heure, un astre déterminé occupera tel ou tel point du ciel, pourquoi le somnambule, dans un état où il a le sentiment des lois de son organisation et des fonctions auxquelles elles président, ne pourrait-il annoncer d'à-

( 47» ) vance le moment précis où doit avoir lieu tel ou tel phénomène physiologique ?

La connaissance qu'acquiert l'astronome et celle que manifeste le somnambule diffèrent pourtant beaucoup, en ce que le premier arrive au résultat qu'il prédit par suite de raisonnerons dont il se rend compte, et dont il peut à tout instant reprendre et suivre la chaîne , tandis que la faculté de prévision survient chez le somnambule, sans qu'il ait la conscience d'aucun raisonnement auquel il puisse attribuer les nouvelles notions qu'elle lui donne; différence remarquable qui tient à ce que ces notions sont le résultat immédiat des impressions internes dont il a la perception, ce qui rapproche la prévision de toutes les autres facultés instinctives, auxquelles il est d'ailleurs «vident qu'on doit la rattacher.

Qu'on n'objecte pas qu'il nous est impossible de concevoir comment telle ou telle connaissance peut résulter de la perception successive ou simultané^ de certaines impressions; car la même impossibilité existe relativement à toutes nos connaissances. Qui pourrait expliquer comment il se fait que la conclusion d'un syllogisme résulte dans notre esprit de la perception des deux prémisses?

L'observation intérieure nous montre que notre esprit est doué de la faculté d'acquérir certaines connaissances à l'occasion de telles perceptions, et nous ne pouvons aller au-delà de ce fait d'observation psycologique.

Le somnambule ne peut pas plus expliquer comment il sait qu'il s'opérera en lui une révolution à un moment déterminé , qu'un homme qui sent la faim ne peut expliquer comment il sait qu'il a besoin d'introduire des alimens dans son estomac. Si le second de ces faits nous cause moins d'étonnement que le premier , c'est que chacun de nous connaît par expérience le sentiment qui nous apprend que nous avons besoin d'alimens , tandis que nous n'avons jamais rien éprouvé de semblable aux sensations qui donnent la prévision aux somnambules.

Le somnambule se trouvant donc dans l'impossibilité de reconnaître comment il a pu acquérir la connaissance qui tombe dans son esprit, il est naturel qu'il en attribue la révélation à un homme , à un génie , à un démon , enfin qu'il imagine toutes les conceptions explicatives qui naissent dans l'esprit d'un homme qui rêve, à l'occasion d'une sensation qu'il éprouve ou d'une pensée qui lui vient. De là

(475 ) les variations dans la manière dont les somnambules paraissent acquérir les connaissances de la prévision. Nous avons déjà parlé de ces différences, et je me bornerai ici à rappeler que, de même que dans les songes, il semble le plus ordinairement à l'homme qui rêve que les pensées qui lui viennent lui sont communiquées par un homme avec lequel il parle, de même aussi le cas le plus ordinaire est celui où il semble au somnambule que les évèneniens qu'il annonce lui sont révélés par une Toix dont il rapporte ordinairement Le siège à la région de l'estomac.

La faculté de connaître d'avance les révolutions dépendantes de l'organisation intérieure, les crises des maladies , les différens symptômes qu'elles doivent présenter; en un mot, la faculté de prévision, telle que nous l'avons reconnue dans le somnambulisme, sera donc un résultat naturel de la supposition que nous avons faite.

Mais ce n'est pas tout; on ne peut se refuser à admettre que du moment où l'état des fonctions internes devient perceptible, l'instinct des remèdes ne doive acquérir un degré de perfection supérieur à celui qu'il présente dans l'état de veille. Ce qui le prouve, c'est

que, dans l'état ordinaire , l'instinct seul nous indique toujours le remède de tous les besoins qui se manifestent à nous d'une manière sensible, comme la faim , la soif, le désir vénérien. Or, dans le somnambulisme, tous les besoins produisent des impressions sensibles , comme ceux que nous venons de nommer ; aussi le somnambule est-il aussi bien porté à faire tout ce qu'il faut pour les satisfaire , que nous sommes portés à manger quand nous avons faim, et à boire quand nous avons soif. Poursuivons , et voyons si , au moyen de la même supposition , nous pourrons rendre raison des autres phénomènes. Un des plus ordinaires et des mieux constatés est sans contredit la faculté d'apprécier le temps sans avoir besoin du secours d'aucun instrument propre à le mesurer j eh bien! cette faculté, qu'il nous serait si impossible d'acquérir dans l'état de veille , est encore un résultat naturel de la perception des impressions de la vie intérieure.

Les sensations extérieures sont intermittentes, variables, irrégulières, et c'est pour cela qu'il nous est difficile d'apprécier le temps avec exactitude , quand nous voulons le mesurer par leur moyen; les sensations intérieu-

(4?5) res, au contraire, sont continues et uniformes; de là la possibilité d'une plus grande perfection dans la manière d'apprécier le temps écoulé, quand on le juge d'après elles.

Il n'est pas rare de voir un homme qui se livre à une occupation dont il a l'habitude , et qui l'affecte toujours à peu près uniformément, apprécier le temps qu'il passe à son travail d'une manière assez approchée. Il pourra même ne se tromper que de quelques minutes sur plusieurs heures, surtout s'il juge du temps qui s'est écculé par le travail qu'il a exécuté. Quelle exactitude, à plus forte raison , ne doit - on pas remarquer chez un homme qui juge le temps d'après des sensations incomparablement plus régulières que ne peuvent l'être les sensations extérieures les plus uniformes , quand il peut acquérir la connaissance des différens intervalles par le travail des organes intérieurs. Un homme pourrait apprécier le temps avec assez d'exactitude , en le mesurant sur les battemens de son pouls \ doit -on s'étonner qu'il l'apprécie bien mieux encore, quand ce n'est plus seulement une attention partielle qu'il donne ainsi à la plus irrégulière des fonctions de la vie organique , mais quand la conscience qu'il

(47^) a de ses mouvemens les plus réguliers constitue le sentiment de son existence ?

On trouve une nouvelle preuve de l'exaltation de la vie intérieure dans la considération du siège auquel les somnambules rapportent les nouvelles connaissances qu'ils acquièrent; car de même que, dans l'état de veille, nous rapportons à la tête les connaissances qui sont le résultat de la combinaison des sensations extérieures, les somnambules rapportent à la région de l'estomac les connaissances qui résultent chez eux des nouvelles perceptions internes. Cette circonstance paraîtra extrêmement remarquable à ceux qui réfléchiront à la distribution des systèmes nerveux des deux vies, dont les nerfs se réunissent, pour l'une au cerveau , où l'âme trouve comme en réserve les matériaux des raisonnemens qu'elle fait et des jugemens qu'elle porte , et pour l'autre à la région de l'estomac, où les plexus reçoivent des filets qui les mettent en communication avec tous les organes de la vie intérieure. Il est donc raisonnable de croire que ce plexus remplit, relativement à la vie intérieure, les mêmes fonctions que le cerveau (i)

(i) Les anciens appelaient le plexus solaire le cerveau du ventre.

( 477 ) relativement à la vie extérieure, et que c'est à cause que, dans le somnambulisme, l'âme y puise tous les matériaux nécessaires à la formation des jugemens instinctifs, que le somnambule rapporte à cette partie les connaissances qui en résultent.

Presque tous les somnambules présentent le phénomène dont nous parlons; et si on demande à un malade qui prédit pour une époque déterminée telle ou telle crise , comment il peut deviner ainsi d'avance ce qui doit lui arriver , il répondra quelquefois , il est vrai , qu'il est certain de ce qu'il dit , sans savoir pourtant comment il a pu en acquérir la connaissance j mais le plus souvent il soutiendra qu'une voix sortant du creux de l'estomac lui dicte tout ce qu'il annonce. Faisons abstraction de la circonstance de la voix , que nous avons suffisamment expliquée. Il n'en reste pas moins certain que l'immense majorité des somnambules rapportent leurs nouvelles notions instinctives à la même région , et que cette région est justement celle où se trouve le point de réunion de tous les nerfs de la vie intérieure; or, l'hypothèse que je propose donne une raison très-satisfaisante de cette circonstance , qui serait tout à fait inex-

( 47* ) plicable dans toute autre, et c'est uii motif de plus pour s'arrêter à une opinion que tant de circonstances confirment , sans qu'aucune s'élève pour la contredire.

On pourrait même être tenté de croire que l'âme change de siège (i) dans le somnambulisme^ qu'abandonnant le cerveau, elle va se fixer au plexus solaire, pour pouvoir delà , comme d'un centre , être à portée de prendre connaissance de tous les mouvemens de la vie, qui lui fournit les matériaux de ses nouveaux jugemens. Cette croyance ma paraîtrait d'abord merveilleusement confirmée par la circonstance de l'oubli total au moment du réveil* 3Ne semble-t-ii pas en effet que ce soit une loi générale de nos perceptions , que toutes celles qui ont fait uns impression un peu forte sur nous laissent dans Forgane cérébral des traces qui nous les rappellent dans la suite ? Comment donc les impressions des somnambules , si elles avaient leur siège dans le cerveau j pourraienldles s'écliapper subitement

(i) Quand je parle du siège de l'âme, il n'est pas besoin d'avertir que je prends cette expression dans un sens purement figuré, et qu'on doit entendre seulement, par-là, le lieu où elle agit, ou encore celui où elle trouve rassemblés les matériaux des connaissances qu'elle acquiert.

( 479 ) de la mémoire? On ne dira pas que c'est parce qu'elles sont trop légères pour laisser des traces suffisantes; les somnambules sentent aussi vivement et même souvent plus vivement que nous ne le faisons dans l'état de veille -, ils jugent, ils raisonnent, ils éprouvent des passions qui les agitent souvent jusqu'à leur faire verser des larmes; et ce qui prouve sans réplique que ce n'est pas faute d'intensité que les impressions ne laissent aucune trace au réveil, c'est que le somnambule, qui ne se souvient plus une minute après son réveil, de ce qu'il vient de faire ou d'éprouver, s'en souviendra un mois plus tard , si à cette époque il retombe de nouveau en somnambulisme, Peut- or* expliquer ce fait autrement qu'en admettant que c'est parce que 1 ame a besoin de revenir au plexus solaire pour y retrouver les traces qu'elle y avait laissées ?

Toutes ces considérations paraissent d'abord assez concluantes pour faire croire au transport du siège de l'âme à la région de l'estomac , où elle exécuterait , pendant le somnambulisme, toutes ses fonctions ordinaires; et cette opinion paraîtrait même confirmée par une observation de Van-Helmont, qui prétend avoir senti un pareil transport sur lui-même (i); et

(ï) Voyez les notes à la fini de l'ouvrage.

( 48fc ) pourtant, quand on réfléchit avec attention, oti trouve que cette opinion, qui semblait d'abord si satisfaisante , ne peut être admise. En effet, une première réflexion qui se présente, c'est que si le transport de l'âme avait lieu comme l'hypothèse le suppose , il faudrait que le somnambule ne se souvînt pas plus endormi de ce qu'il a fait éveillé , qu'il ne se souvient éveillé de ce qu'il a fait endormi. Il n y a en effet aucune raison pour que l'âme, quand elle passe dans Fépigastre, retrouve mieux les traces laissées dans la tête , qu'elle ne retrouve les traces laissées dans ï'épigastre quand elle retourne dans la tête.

La difficulté devient bien plus grande encore quand on considère que non seulement le souvenir de tout ce qui s'est passé dans l'état de veille subsiste pendant le somnambulisme , mais que même la mémoire se trouve dans cet état si prodigieusement perfectionnée , qu'elle produit des effets à peine croyables , comme nous en avons rapporté plusieurs exemples.

Les faits sont donc ici directement contraires à ce que l'hypothèse devrait faire supposer, et le témoignage des somnambules même peut être invoqué contre elle j car s'ils rapportent à

( 4Si )

l'estomac les notions instinctives dont nous avons parlé, ils distinguent fort bien que les raisonnemens qu'ils font et les jugemens qu'ils portent continuent d'avoirlieu dans le cerveau ; de sorte qu'ils disent : telle idée me vient de la tête, telle notion me vient de l'estomac; et, circonstance très remarquable , ils reconnaissent pour leur appartenir les pensées de la tête , tandis qu'ils attribuent communément à un autre être qu'ils supposent leur parler, les notions instinctives de l'estomac.

Enfin , une dernière raison qui prouve que l'âme ne perd point son pouvoir sur le cerveau dans le somnambulisme, c'est la facullé qu'ont les somnambules de se souvenir des choses qu'ils veulent se rappeler, ou de s'imprimer telle ou telle volonté anticipée d'agir; ce qui ne me parait pouvoir se faire que par une action exercée sur l'organe cérébral.

11 faut donc reconnaître, d'après toutes ces considérations, que la supposition du transport de l'âme au plexus solaire est une supposition inadmissible, et que contredisent les faits les plus constans. Le siège des opérations intellectuelles ordinaires reste dans le cerveau la seule partie du corps propre à une pareille fonction; le plexus solaire ne peut , en aucune

Si

manière , suppléer aux fonctions de cet organe, et son rôle, dans le somnambulisme, se borne à fournir les matériaux des jugemens instinctifs. Je n'ai d'ailleurs jamais rencontré aucun somnambule qui rapportât à cette partie ses jugemens et ses raisonnemens; mais s'il s'en trouvait quelques-uns qui crussent sentir de cette manière , leur témoignage particulier ne pourrait rien prouver contre l'observation générale qui leur est contraire , et on devrait attribuer leur erreur aux préjugés qu'on leur aurait donnés dans l'état de veille (i).

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