QUATRIÈME SECTION
Désharmonies .
Les désharmonies sont l’enraiement des fonctions les unes par les autres. Cette matière a été savamment traitée par Bichat, dans son ouvrage sur la Vie et la Mort. Il est très-rare que l’extinction de toutes les fonctions revienne tout-à-coup ; les morts subites par congestion foudroyante du poumon, les ruptures du cœur, les apoplexies ou désorganisations instantanées du cerveau, ou la strangulation, la suffocation , sont seules dans ce cas. Dans toutes les autres morts, la désharmonie est graduelle; en générai, toutes les fonctions cérébro-spinales s’éteignent d’abord (4) ; la respiration, qui est, pour ainsi dire, le
(1) Bichat, Vie et Mort, p. 231, 290etsuiv.
(2) Le froid a une action spéciale sédative sur l’innervation qui la tue, comrnedans certains cas la chaleur l’irrite. Dans la mort par le froid, la submersion, les membres deviennent promptement raides; dans la mort par l’acide carbonique, la chaleur se conserve très-long-temps et les membres restent très-flasques.
(3) Bichat, Vie et Mort, p. 229, 231.
(4) Bichat, Vie et Mort, p. 147.
DESHARMONIES.
passage des fonctions cérébro-spinales aux fonctions ganglionnaires (1), cesse la dernière; puis, parmi les ganglionnaires, viennent la circulation (2), la calorification, les sécrétions, la nutrition (o).
Pour faire comprendre que l'existence de rotation a cessé chez un individu, le vulgaire, dit : il a expire, ii a rendu le dernier soupir. l,e médecin, qui sait que tout n’est pas mort chez cet individu et que l’existence de relation même peut revenir , tant que Inexistence organique n’est pas éteinte, consulte encore le pouls, et enfin n’est certain de la mort que par les altérations de nutritions (4). Combien de noyés, combien d’individus foudroyés par le froid, n’ont-ils pas été rappelés à la vie après plusieurs heures de soins bien entendus ? et n’a-t-on pas vu des léthargiques, chez lesquels on avait constaté toute absence de respiration et de circulation, revenir après plusieurs jours d’une mon qui paraissait complète? les exemples de gens qui ont survécu à leur inhumation sont encore assez fréquents.
Cependant il faut remarquer que lorsque le sang est chargé de principes délétères, les désharmonies s’effectuent plus promptement et plus sûrement que lorsqu’il y a coma, ou même asphyxie par simple défaut d’excitation convenable de la substance nerveuse ; comme, par exemple, quand une compression empêche le sang d’arriver aux lobes cérébraux, ou encore quand ce sang non vitalisé, par l’air respirable dans le poumon , arrive privé d’oxigène au cerveau. Aussi, dans ces derniers cas, la vie est-elle plus facile à rappeler que dans le premier. Cette remarque n’a pas échappé à Bichat , ou au moins a été pressentie par lui, car il dit
(1 ) Voyez à ce sujet Bichat. ouv. cité, p.508.
(2) Bichat avait déjà dit que, quel que soit le genre de mort, le poumon s’embarrasse presque toujours; il finit ses fondions avant que le cœur n’ait interrompu les siennes. (Vie et Mort, p. 25~>)*
(3) C’est dans le cœur que la nutrition persiste en dernier lieu ; c’est encore dans le cœur que persiste le plus long-temps la contractilité (Voyez Bichat, Vie et Mort, p. 160; voyez les Expériences galvaniques et chimiques de Nysten sur la contractilité. Le cœur est L’ uLiimùni moriens comme le primum vivent. (Voyez formation organique de cet ouvrage).
(4) f/énergie nutritive peut en quelque sorte se mesurer à l’aspect de l’individu : un teint fleuri, de l’embonpoint, une large cavité pectorale et des chaires généralement rouges, chez les animaux à sang rouge, indiquent une force nutritive confortable; un teint blême, des chairs livides, de la maigreur, indiquent une nutrition faible; d’autres signes encore viennent corroborer ceux-ci, tels que l’énergie musculaire, la conservation du calorique chez les animaux a sang rouge et chaud, etc.
DÉSHARMONIES. 317
que le coma, dû à la commotion , 11e fait que suspendre la vie, tandis que l’asphyxie l’éteint entièrement (1).
Toutes choses égales d’ailleurs, les désharmonies s’effectuent bien plus promptement chez les animaux à sang rouge et chaud (2) que chez ceux à sang froid, tels que les reptiles en particulier (5); mais ce fait se conçoit facilement, à part l’étroite liaison qui existe entre la respiration et la circulation d’où dépend l’intégrité de l’innervation chez les animaux à sang chaud; car on sait que plus l’organisation est parfaite et compliquée chez les animaux , plus la dépendance de toutes leurs parties est resserrée. Tout le monde sait qu'un ver coupé en plusieurs portions, continue d’exister complètement dans chacune de ses parties séparées; chez les crustacés, un membre arraché peut repulluler, tandis que chez l’homme, le membre retranché ne repousse plus; et, bien que l’individu puisse continuer d’exister quand on l’a privé d’un bras ou d’une cuisse, il est rare qu’il survive à une amputation dans l’arliculation de la cuisse; cependant, tant que toutes les parties du système nerveux restante, se conservent saines et ne réagissent pas morbidement sur les centres, on peut espérer que toutes ces harmonies seront conservées, et partant, la vie; mais si les harmonies sympathiques s’en mêlent, quand même il n’y aurait pas ablation de parties; si surtout il y a action sur les centres, de manière à compromettre leurs harmonies, alors la désorganisation est rapideen raison de la liaison intime de ces centres avec tout l’organisme, ainsi qu’il a été exposé à l’article des harmonies fonctionnelles et consensuelles. Chez le vieillard, tout s’affaiblitgraduellement, les harmonies s’éteignent, en quelque sorte, les unes après les autres; les sens externes s’affaiblissent d’abord en commençant par la vue et l’audition, puis l’odorat et le tact; le goût se conserve le dernier. Les mouvements s'affaiblissent en même temps que la sensibilité à laquelle ils sont étroitement liés; lep opérations cérébrales s’enrayent insensiblement , et fexistence finit par le trépied vital ; la circulation et la digestion se dérangent d’abord; il n’est pas rare de voir des ossifications survenir dans le cœur
(1) Vie et Mort, 226.
(2) Chez les animaux a sang chaud, plus la mort a été rapide, plus la contractilité se conserve avec énergie , et plus elle tarde à disparaître, au contraire, les organes qui ont fini seulement, sont moins contractiles. Nysten a constaté que les organes infiltrés perdaient leur contractilité plus tôt que Us autres.
(3) Bichat, Vie et Mort, p. 233.
CIRCUITS HARMONIQUES
et les grosses artères. La respiration est la dernière fonction existante, et après elle, toute innervation ; cesse; les nerfs ganglionnaires survivent toujours aux nerfs cérébro-spinaux.
Ce fait nous ramène à conclure que l’innervation est la fonction des fonctions; et lorsqu’elle est détruite, tout organe se trouve enrayé, toute fonction cesse, tout acte vital est aboli, et la désharmonie générale a lieu, ou, ce qui est la même chose, la mort, parce que la liaison a cessé (1).