CHAPITRE PREMIER
GÉNÉRALITÉS
PREMIÈRE SECTION
Considérations sur V organisme animal.
Le phénomène le plus merveilleux de l’univers, qui n’est luimême, aux yeux du philosophe, qu’un vaste assemblage de merveilles, c’est sans contredit l’existence animale (1). Mais, quelque inexplicable qu’elle puisse paraître, cette existence d’un être qui se meut par une impulsion propre, qui sent, qui veut, etc., n’est, en dernière analyse, que la conséquence de l’élément nerveux; car, détruisez l’élément nerveux, et vous anéantissez tout acte fonctionnel, tout phénomène vital; tandis
(i) S’il est vrai , comme l’assure Lœwenhoeck, qu’on puisse soulever des milliards d’animalcules sur la pointe d’une aiguille, et que cha-
& GÉNÉRALITÉS
qu’un tissu quelconque du corps animal petit être lésé, aboli, pourvu qu’on conserve l'intégrité du système nerveux et le véhicule qui en contient les molécules constituantes ( le sang ) , sans que la vie soit compromise. Ainsi, avec tout le système nerveux intact, et la circulation intégralement conservée, non seulement toute partie peut se régénérer, mais le mouvement, la sensibilité et les sensations peuvent y renaître.
Je me vois ici forcé, en abordant une question aussi importante, d’entrer dans des considérations philosophiques sur la nature des animaux , afin de faire sentir toute la valeur du système nerveux, objet spécial de ce livre. Ces considérations, ou généralités, seront traitées dans celte section et la suivante.
L’étude spéciale ne commencera qu’à la suite des généralités. Carus, philosophe, médecin et conseiller de Saxe, dit ( Anatomie comparée, trad. par Jourdan, 1835, t. 1er, p. 53,) que le chaînon caractéristique de la sphère animale est le système nerveux. Bien que ce système se développe de plus en plus dans les trois classes inférieures des animaux, il n’acquiert que dans les quatre classes supérieures, cette perfection d’organisation qui apparaît sous l’aspect d’une seule grosse masse centrale ( la moelle épinière et le cerveau ), formant le point de réunion entre toutes les opérations nerveuses et les fonctions organiques.
Si l’on veut se rendre compte de l’organisation des animaux parfaits, c’est à parcourir toute l’échelle depuis les organisations rudimentaires qu’il faut s’attacher.
La masse animale primaire ressemble à une substance punctiforme albumineuse; la matière nerveuse paraît ne pas être autre chose que cette substance elle-même (1). La substance animale, ditOken, commence par la matière nerveuse, que les physiologistes avaient jusqu’ici considérée comme étant la dernière à se montrer (2). L’animal, proprement dit, tire son origine du nerf, et tous les systèmes anatomiques se rallient à la masse nerveuse; tous les éléments de leur nature sont vivifiés par cette masse (5).
que individu soit pourvu d’un système d’organes, jusqu’où ne s’étend pas dès-lors le merveilleux?. . .
(1) Leerbuçh der natur philosophie, 2* édit., p. 256. Oken.
(2) Voyez chap. II, Formation.
(3) Voyez la note I de la p. 20, et la p. 177 de VOrologie de M. Flourens.
ORGANISME
La gelée des polypes , des méduses, etc., est la substance nerveuse au plus bas degré, mêlée avec les particules organiques qui, dans les animaux plus parfaits, forment des organes distincts : celte substance, ici, n’a pas subi le degré de développement nécessaire pour arriver à la perfection des animaux placés aux degrés supérieurs de l'échelle.
Dans les polypes d'eau douce, la plus opiniâtre investigation ne fait pas plus distinguer de fibres musculeuses que de fibres nerveuses; leur masse albumineuse , homogène, est cependant douée à un degré très-marqué, de l’activité sensoriale , de la sensibilité et du mouvement. On ne doit donc pas chercher, dans ces espèces élémentaires, la fibre telle qu’elle ne peut être constituée que dans les espèces perfectionnées. Il y a, en effet, différents degrés ou échelons qui séparent les animaux du plus bas étage, de ceux qui occupent la première place dans le règne animal, et , s’il nous est permis de faire des rapprochements, ce ne peut être qu’en comparant les espèces les plus semblables; car la distance entre le dernier chaînon et le premier est immense. Ainsi, si nous voulons éclairer la nature de l’homme par celle des autres espèces animales, nos termes de comparaison organiques et fonctionnels ne peuvent être pris que dans les quatre classes de vertébrés, toutefois avec cette attention de ne tirer les inductions les plus rigoureuses que des espèces les plus voisines, et de n’accorder qu’une valeur secondaire aux identités des espèces éloignées, et ce ne peut être que pour faire apprécier en grand le système nerveux des vertébrés, qu’on doit comparer leurs actes fonctionnels à ceux des invertébrés.
D’après les découvertes d’Ehrenberg (1), les premières traces d’un système nerveux organisé en fibres, paraissent exister dans les animalcules infusoires (2), dont l’organisation tend à se rap-
fl) Organisation systematik , etc., der itifusionstirchen , Berlin, î83o, p. 5a, et Lamarck, Histoire des animaux invertébrés, 2e édition, 1835.
(2) Ces animaux infusoires sont d’une si extrême ténuité, par exemple le vibno-undula, qui se trouve dans la lentille sauvage, et qui est réputé dix millions de fois plus petit qu’un grain de chenevis, qu’on 11e peut s’empêcher d’être émerveillé en pensant à la dernière division de ses fibrilles nerveuses, et à quel point inouï la matière peutêtre atténuée. Le vibrio-lincofa se rencontre dans les infusions végétales : chaque goutte en c ontient des millions,.
t» GÉNÉRALITÉS.
procher le plus de celle des molusques, c’est-à-dire dans les rotifères. (Voy. Carus, t. 1er, p. 37.) — Mais c’est dans les radiaires, déjà d’un certain volume, que les nerfs deviennent bien apparents. M. Tiedemann Ta démontré d’une manière positive dans les étoiles de mer. ( Meckels, Arch. fur die physiologie , t. I, cah. ii , p. 161. ) (1).
En remontant de ces animaux si simples aux espèces les plus compliquées, on aperçoit la tendance qu’éprouvé la masse nerveuse à établir des centres pour régir, coordonner, harmoniser; car le système nerveux est le fondement de l’unité d’organisation dans l’individu (2).
La substance nerveuse est d’une diffluence extrême chez les animaux sans cerveau ni moelle épinière, de même que dans les très-jeunes embryons des animaux supérieurs. Sa mollesse est surtout grande chez ceux de ces êtres qui aspirent l’eau, par exemple les molusques.
Chez tout animal à système nerveux distinct, ce système se divise en deux fractions, les rayons et le centre, ou les nerfs et les ganglions. Le cerveau des animaux supérieurs n’est luimême, selon Carus (3), qu’un amas de ganglions liés par des commissures (4).
Le système nerveux ganglionnaire commence, chez les -animaux invertébrés , à devenir distinct par un ganglion en forme d’anneau entourant l’orifice du canal alimentaire dans les der-
(1) PI. I, fig. i.
(2) Les animaux paraissent d’autant plus imparfaits qu’il y a indépendance plus grande de leurs parties nerveuses entre elles, et ils .semblent d’autant plus parfaits que l’unité se consolide davantage, c’està-dire que les harmonies se perfectionnent ; mais alors la dépendance de toutes les parties du système nerveux est très-étroite. (Voyez Carus, t. III, p. 36.
(3) Ibid. , t. III, p. 37.
(4) Cependant les ganglions proprement dits des animaux supérieurs, sont plutôt des amas de nerfs pelotonnés que des masses de substance nerveuse libre. (Voyez, à cet égard, les dessins qu’en ont laissé Monro et Scarpa, pl. V, fig. 4 et 5, Pveil et Lobstein, fig. 16.) Les cordons nerveux doivent être considérés comme des espèces de commissures entre les organes, c’est-à-dire leurs expensions nerveuses qui en sont proprement la partie vitale, et les masses centrales du système nerveux destinées aux coordinations harmoniques.
ORGANISME
niëres classes (1). C'est donc la partie essentielle chez ces animaux : le développement ultérieur des parties nerveuses consiste en ganglions secondaires ou sur-ajoutés, selon la diversité de l’organisation générale : dans les animaux segmentés ou à membres distincts, les rameaux nerveux et les ganglions qui entourent le canal alimentaire, se multiplient et se réunissent en une chaîne ganglionnaire au côté ventral ou inférieur du corps : telle est la disposition que présentent aussi les animaux articulés (2).
Mais il est de remarque , que pour peu qu’il y ait complication d’organisation ( ce qui a lieu lorsque les animaux deviennent segmentés et à membres distincts), comme alors un régulateur devient nécessaire, le ganglion annulaire œsophagien se surmonte d’un ganglion qu’on a appelé céphalique, et qui est en effet l’analogue du cerveau des animaux vertébrés, auquel viennent aboutir les nerfs sensoriaux. Déjà Scarpa avait reconnu et signalé celte disposition dans son ouvrage de studitu , Olfactu , en représentant l’organe nerveux central de la sepiq ojji cinalis (Voy. pl. Ire, fig. 5). Si l’on examine la chaîne ganglionnaire de l’écrevisse commune ( Voy. Succow, Untersuchungen der insekten und Krusenthiere ) , on reconnaît un ganglion cérébral , et sa paire vague des nerfs optiques et auditifs, des nerfs des antennes, des organes manducatoires, des pinces, des quatre autres paires de pattes, et de toute la partie caudale (Pl. I, fig. 6 ).
Le système nerveux des araignées (Voy. Treviranus, Kan Bau der Arachniden , ) offre un ganglion cérébral assez volumineux, un ganglion dans l’abdomen , et des nerfs des pattes, des organes manducatoires, de l’intestin, des bronches, des organes génitaux, etc. ( Pl. I, fig. 7).
Les papillons ( Hérold , Bnlwickelungs geschichte der Schmetterlings , ) présentent les mêmes dispositions (Pl. I, fig. 5), mais avec un ganglion cérébral moindre; aussi sont-ils moins intelligents.
Parmi les insectes hexapodes ailés, l’abeille mérite une attention particulière, à cause de ses hautes facultés instinctives;
(1) Pl. 1, fig. i et 2
(2) Le ganglion est, dans les animaux inférieurs , le centre de la sensibilité et probablement du mouvement d’un article du corps. (Garus, t. III, p 58.) Pl. I, fig. 3 et 4.
GENERALITES ,
aussi remarque- t-on chez cet animal , comme chez l'araignée, une centralisation plus grande des masses nerveuses, que dans les autres hyménoptères (l). Dans la tête, un ganglion cérébral et le ganglion plus inférieur de l’anneau nerveux, se sont réunis en une masse proportionnellement très-grosse, solide, et traversée par l’oesophage. Les parties les plus essentielles paraissent être pour les deux nerfs optiques, lesquels correspondent à la première paire des tubercules quadrijumeaux des animaux supérieurs, selon Carus (2).
Les ganglions appelés thoraciques, se concentrent presque entièrement en un amas ganglionique auquel on a donné le nom de solaire (5), tandis que l'abdomen contient encore généralement quatre à cinq petits ganglions de la chaîne (A).
Comme les mêmes lettres de l’alphabet, dit Carus ( t. I, p. 60), diversement combinées, donnent des mots différents, ainsi les mêmes éléments, diversement arrangés, produisent des organisations tout autres.
Le zoologiste qui veut se rendre compte de la progression de développement du système nerveux, dans toute l’échelle animale, ne tarde pas à s’apercevoir que les fonctions se compliquent ou s’étendent, en raison du développement du système nerveux des êtres. Ainsi, celte matière nerveuse, confonduedans les animaux les plus imparfaits avec les molécules organiques, et qui forme la gelée des polypes, devient peu à peu distincte sous l’aspect de ganglions et de filets nerveux, et appartient à une organisation dont les facultés sensoriaîes, sensibles et motrices, sont d’autant plus apparentes que les masses centrales sont plus considérables et les filets nerveux plus multipliés (5).
(1) Le ganglion cérébral des invertébrés est toujours affecté aux directions, aux voûtions et aux perceptions sensoriaîes. il correspond manifestement au cerveau des vertébrés, lequel étant le régulateur de toutes les parties, doit être nécessairement en connexion r Aec tous les nerfs.