‹ Traité élémentaire d'agricultureChapitre 81 sur 167 · TROISIÈME SECTION · texte numérisé non relu

TROISIÈME SECTION

Prairie* naturelle*. Il était facile autrefois d'établir une ligne de démarcation bien précise entre les prairies artificielles et les prairies naturelles. Ces dernières se composaient, en effet, d une surface de terrain assez fertile pour s'engazonner naturellement de plantes trèsdiverses qui y vivaient indéfiniment; mais aujourd'hui la science a fait progresser l'art de la culture, et l'on établit des prairies semblables sur des sols où leur formation naturelle était regardée jusqu'alors comme impossible. D'un autre côté, on a reconnu qu'il est souvent avantageux de rompre les prairies naturelles, après un certain laps de temps, pour les convertir en. termes arables et les rendre, après quelques années, à leur première destination. On utilise ainsi le capital d'engrais qui s'est accumulé sous le gazon de ces prairies. '

Il résulte de ces faits que les prairies naturelles ont perdu leurs caractères distinctifs, c'est-à-dire leur engazonnement naturel et leur permanence, pour prendre ceux des prairies artificielles, c'est-à-dire une origine artificielle et une durée limitée. Toutefois, les différences suivantes peuvent encore être signalées.

Les prairies artificielles ne se composent jamais que d'un nombre d'espèces très-restreint, deux ou trois au plus, tandis que les prairies naturelles sont toujours formées par une très-grande quantité d'espèces appartenant à des familles différentes. Ce premier trait dis— tinclif en amène un autre : la prairie naturelle, ainsi composée, n'a, pour ainsi dire, pas de durée limitée; un grand nombre des plantes qui la forment ont commencé à répandre leurs graines avant d'être

récoltées, et se reproduisent ainsi. Les débris des feuilles, des tiges et des racines de toutes ces plantes, dont beaucoup vivent plus aux dépens de l'atmosphère que du sol, rendent à la terre plus d'engrais qu'elles n'y en ont puisé. En outre, ces plantes subissent une sorte de rotation. Celles qui ne trouvent plus dans le sol les matières salines qui leur sont propres, disparaissent momentanément pour faire place à des espèces n'ayant pas les mêmes exigences, jusqu'à ce que ces matières s'y trouvent formées de nouveau, soit par les débris des autres plantes, soit par l'action Ses agents atmosphériques, soit enfin par les engrais qu'on répand à la surface de la prairie.

Rien de semblable ne se passe dans les prairies artificielles : composées d'une ou deux espèces appartenant à une ou deux familles différentes, elles sont toujours coupées avant la maturité des semences, et ne peuvent se régénérer. Elles ont d'ailleurs bientôt épuisé les matières salines qui leur sont nécessaires; aussi, même dans les conditions les plus favorables, ne peuvent-elles guère durer au delà de douze ans, alors même qu'elles sont formées des espèces les plus rustiques.

Les prairies naturelles sont donc des surfaces gazonnées, composées d'un grand nombre d'espèces de familles différentes et pouvant avoir une durée illimitée. On appelle pâturage ou herbage celles de ces surfaces dont le produit est pâturé sur place par les bestiaux, et prairie proprement dite ou pré celles dont, le produit est fauché.

Convenance des prairies naturelles. — Si les prairies naturelles procurent moins de fourrage que les prairies artificielles, elles exigent un capital d'exploitation bien moins élevé. Une fois formées, leur produit annuel est beaucoup plus régulier et permet d'asseoir la spéculation agricole sur une base à- peu près certaine. On fera donc bien d'augmenter leur étendue toutes les fois que le capital d'exploitation ne sera pas proportionné à l'étendue des terres à cultiver, de même qu'il sera toujours prudent de conserver une certaine étendue de ces prairies, même dans les localités les plus favorables aux prairies artificielles. Sous le climat chaud et sec de la vigne, si l'on peut disposer d'une portion de terrain frais ou arrosé, il sera bon de la consacrer aussi aux prairies naturelles, car leur production y sera beaucoup plus assurée que celle des prairies artificielles.

Enfin, on devra transformer en prairies naturelles, à l'exclusion de toute culture annuelle, les terrains placés dans les conditions suivantes, quelles que soient d'ailleurs les circonstances locales :

1° Les surfaces placées sur des pentes rapides, où la culture annuelle est difficile, peu productive, et sur laquelle la terre, ameublie par les labours, est bientôt entraînée vers les parties inférieures;

k2° Les terrains exposés aux inondations périodiques, notamment ceux qui avoisinent les fleuves et les rivières. Ces terrains seraient ravinés s'ils n'étaient recouverts d'une couche de gazon; leurs récolles seraient souvent compromises par ces inondations; et d'ailleurs, engraissés annuellement par le limon des eaux, ils donnent en foin un produit que n'égaleraient pas toujours les prairies artificielles qu'on pourrait y créer;

3° Les sols bas, humides, que Ton n'a pu égoutter suffisamment pour que les récoltes annuelles puissent s'y développer convenablement;

4P Certains terrains qui, à cause de leur composition élémentaire, et de la fraîcheur modérée qui y régne, même pendant l'été, donnent un fourrage qui dépasse en quantité, et surtout en qualité, les meilleures prairies artificielles. Tels sont certains pâturages de la Normandie, de la Bretagne, du Poitou, du Charolais;

5° Enfin, les terrains "qui peuvent être soumis à l'irrigation, particulièrement dans le Midi, et surtout lorsque les eaux" sont naturellement chargées de principes fertilisants.

Principales sortes de prairies naturelles. — Suivant le degré habituel d'humidité du sol, on divise les prairies en trois classes, qu'on subdivise en plusieurs groupes, suivant la nature particulière du terrain, car celui-ci fait varier aussi la nature des espèces, et, parlant, la qualité des produits :

1° Les prairies sèches. Elles sont situées sur la pente des coleaux ou sur les terrains horizontaux, mais très- perméables. Le fourrage qu'elles produisent est ordinairement de très-bonne qualité, mais peu abondant. Ces .prairies ne donnent qu'une coupe qui varie entre '2500 kilogr. et 4800 Jcilogr. de foin, selon que le terrain est plus ou moins sec. Cette classe doit être subdivisée en deux groupes ; celui des terrains calcaires, et celui des terres siliceuses;

2° Les prairies fraîches comprennent toutes celles qui sont assises sur un sol frais, mais non humide ou marécageux. On doit y joindre celles des terrains légers soumis à l'irrigation. Ces diverses prairies donnent un foin à la fois de très-bonne qualité et très- abondant. Les différentes coupes annuelles, dont le nombre s élève parfois à plus de six, comme sur certains terrains arrosés du Midi, produisent ensemble de 4800 kilogrammes à 18000 kilogrammes de foin. On distingue dans ce groupe les prairies des terres argileuses compactes, celles des argiles siliceuses, celles des terres argilo-calcaires, celles des terrains salants;

o° Les prairies humides ou marécageuses. Le sol qui les nourrit retient, même en été, une quantité d'humidité surabondante qui,

uigitizeo

souvent, reste stagnante à la surface. 11 en résulte un foin peu abondant el d'assez médiocre qualité à cause des roseaux, carex, et joncs qui le composent souvent en très-forte proportion. Ces prairies doivnent mie seule coupe, dont le produit s'élève de 2400 kilogrammes à 4800 kilogr. de foin. Les terrains sur lesquels elles sont placées sont ordinairement argileux, tourbeux ou calcaires.

Climat et sols particulièrement propres aux prairies naturelles. Le climat et la nature du sol ont moins d'importance pour les prairies naturelles que pour les plantes dont nous avons étudié jusqu'à présent la culture spéciale. En effet, les espèces qui peuvent constituer ces prairies étant très-nombreuses, et leurs exigences, quant au climat el à la composition élémentaire du terrain, étant très-diverses, on en trouve toujours un nombre suffisant pour former une prairie naturelle sous tous les climats et dans presque tous les terrains. Toutefois, la fraîcbeur du sol et une chaleur modérée sont les conditions sans lesquelles on ne doit pas espérer d'abondants produits.

Voyez le nord du continent; le froid y plonge les prairies dans un long sommeil hivernal, mais elles repoussent vigoureusement pendant les étés humides. Si nous descendons vers le Midi de Ja France, nous trouvons des lûvers assez rigoureux pour interrompre la végétation, et des étés secs et chauds qui s'opposent au développement des herbes. Là, comme dans toutes les contrées à la fois chaudes et sèches, les plantes herbacées cèdent la place aux végétaux ligneux qui vont puiser dans les couches profondes du sol l'humidité dont ils ont besoin. Aussi ces contrées n'offrent-elles de belles, prairies que sur les montagnes, que leur altitude soustrait à la chaleur du climat. Plus au midi, en Algérie, l'hiver humide et suffisamment chaud transforme la surface entière du pays en une riche prairie, mais la sécheresse et la chaleur la font disparaître dès la fin du printemps. Entre ces deux extrêmes se placent des pays dont l'hiver est doux et l'été humide, où la végétation est à peine interrompue, et où les prairies développent constamment le luxe de leur verdure; c'est ce qui se passe dans le Poitou, la Bretagne, la Normandie, la Hollande, l'Irlande.

In terrain d'abord soumis à la culture, puis abandonné à lui-même, finit par se transformer en prairie, sans le concours de l'homme. Quelques espèces voraces se montrent d'abord el s'emparent du terrain; à côté d'elles, paraissent bientôt des plantes, plus faibles à leur nais sance, mais plus vivaces, et qui étendent leurs racines traçantes.

Page 1