Oiseaux
Les Oiseaux se distinguent parmi les Céphalozoaires , comme les Insectes parmi les animaux privés de cerveau et de moelle épinière, par le grand développement qu'acquiert chez eux l'organe cutané.
La peau elle-même ne diffère presque pas de celle des Reptiles , quant à la structure. Elle se montre tantôt couverte encore d'écailles , comme aux pattes , tantôt entièrement nue , comme au col de certains Vautours , ou adhérente aux os , comme , par exemple , à la surface du bec. On peut aussi , de même que chez les Reptiles , y distinguer trois couches; et, comme chez certains Sauriens , le tissu papillaire s'aperçoit même quelquefois à la face inférieure des pattes , par exemple dans les Grimpeurs et les Palmipèdes.
Le derme est encore mince , comme dans la classe précédente. Des muscles cutanés le mettent en mouvement , avec les plumes qui y prennent racine , et il est fixé aux chairs à l'aide d'un tissu cellulaire qui diffère de celui des classes précédentes par sa prédisposition à devenir le siège d'amas considérables de graisse.
Le réseau muqueux est incolore dans les parties couvertes de plumes , et il laisse percer la teinte du sang , ce qui fait que la peau de ces parties est blanche , rougeâtre , et semble parfois tirer un peu sur le gris. Dans les parties privées de plumes, telles que les pattes , les crêtes , les cires , etc. , sa couleur varie du rouge au jaune , au bleu et au noir , ainsi qu'on peut le voir dans les traités d'ornithologie.
Les écailles des pattes , les ongles des orteils , et ceux des pouces des ailes ne diffèrent point essentiellement des même parties chez les Sauriens.
Mais le point le plus remarquable de l'organisation de la peau des Oiseaux est le développement des plumes , organes qui , en leur qualité de rayonnements cornés du dermatosquelette , ont déjà été examinés plus haut (S 258) , avec les écailles et les ongles, mais exigent cependant que nous entrions encore ici dans quelques détails à leur égard.
Pour trouver la transition des plumes aux productions cornées dont il a été question jusqu'à ce moment , nous devons reporter notre pensée sur la forme rameuse des poils chez certains Insectes (1) , mais principalement sur leur agrégation en pinceaux chez d'autres Insectes et même déjà chez les Vers. En effet, on remarque, dans le jeune Oiseau, qu'il sort de pores cutanés disposés en quinconce des faisceaux de poils mous, remplaçant d'abord les barbes des plumes. Cependant , ces poils ne sont en quelque sorte que la couronne de la plume proprement dite , et ils tombent aussitôt que commence à se développer l'étendard de cette dernière , qui naît dans une gaîne fermée, à peu près comme
(1) Les poils des Abeilles sont des plumes parfaites, à barbes seulement plus diffuses ; les écailles colorées des Papillons peuvent être considérées comme des plumes dont l'étendard a la forme d'une feuille et ne se ramifie point.
ORGANE CUTANE.
une feuille roulée sur elle-même dans les écailles du bourgeon (1). D'un autre côté , pour concevoir la formation des plumes , il faut se rappeler que les Oiseaux sont des animaux appelés à une vie aérienne , et chez lesquels la poitrine prédomine , ce qui rend nécessaire l'apparition des branchies aériennes. Or, le caractère de branchie aérienne s'exprime formellement dans la plume par l'abondance des vaisseaux qui la pénètrent et qui fournissent à son développement ; seulement les branchies , comme celles des têtards de Grenouilles , ne fonctionnent que pendant quelque temps , après quoi elles sont remplacées par d'autres , qui se renouvellent à leur tour. Du reste , les vaisseaux de la plume sont toujours visibles j, même après que celle-ci a acquis une assez grande longueur ; du moins , suis-je parvenu , sur une jeune Corneille , dont les pennes avaient déjà cinq ou six pouces de long , à très-bien injecter le tuyau tout entier en poussant du mercure par l'artère brachiale. Le tissu dans lequel ces vaisseaux 5e répandent consiste en des cellules infundibuliformes , placées les unes sur les autres (2), qui, après leur dessiccation , forment ce qu'on appelle Vdme de la plume. Une fois que la plume est tout-à-fait morte , la nouvelle branchie aérienne qui se produit au dessous d'elle la chasse et la fait tomber , de même que la dent de lait est repoussée par celle de remplacement.
J'ai déjà dit précédemment (§ 258 ) comment la plume prend naissance, comment elle se coagule d'abord sous la forme d'une boule , puis s'allonge en cône , comment l'extrémité de la tige ( comparable à la couronne d'une dent) se pousse toujours en avant ,
(1) Nous devons de belles recherches sur le développement des plumes à Albert Meckel (Reil's Archiv , tom. XII , pag. 37 ) , aux frères Wensel ( Ueber die Slruktur der ausgewachsenen Schwung-und Schweiffedern, Tubingue 1807, in-4o) , àDutrochet {Journal de physique, mai, 1019) et à F, Cuvier (Observations sur la structure et le développement des plumes, Paris, 1826, in-40, fig.
(2) Cette particularité pourrait nous rappeler encore une fois les poils des plantes , qui sont composés de séries de cellules isolées , simples ou composées (Kieser, Anatomie der Pflansen, pag. 160). Voyez la figure des vaisseaux des plumes dans mes Tabulée illustrantes , cah. II, pi, II, fig. XV.
tandis que la racine , c'est-à-dire l'enveloppe branchiale proprement dite , ou le tuyau , se développe, enfin comment la barbe résulte du déploiement d'un tissu muqueux noirâtre (3).
Je me contenterai donc d'ajouter ici que ces premiers travaux de formation se passent à l'intérieur d'une gaîne logée dans l'enfoncement cutané destiné à recevoir la plume. Cette gaîne , d'abord globuleuse elle-même , devient ensuite oblongue , puis conique , et finit par se fendre quand le germe de la plume grossit. Elle diffère du tuyau , parce que ses fibres sont transversales et non longitudinales , comme celles de ce dernier , et c'est elle qu'on est obligé de racler quand on veut tailler et fendre une plume pour écrire.
La direction des plumes de l'Oiseau est un fait physiologique remarquable. Elles décrivent toutes des lignes qui partent en rayonnant au cerveau , en sorte que leurs racines sont constamment tournées vers ce dernier organe.
Du reste , les diverses parties des plumes varient beaucoup. Il n'est pas rare qu'un seul tuyau porte deux tiges , et on le voit même assez souvent chez le Casoar. Les barbes offrent aussi de nombreuses différences ; fréquemment, en effet, elles émettent des rayons secondaires , même tertiaires ; elles sont tantôt très-serrées les unes contre les autres, et tantôt écartées , comme dans le duvet ; elles présentent souvent sur leur trajet de petits nœuds presque semblables à ceux qui garnissent la tige d'un grand nombre de plantes ; enfin , dans les plumes douées d'un brillant métallique ou de couleurs irisées , elles sont ordinairement pourvues de petits enfoncements , perceptibles seulement au microscope (4) , qui agissent comme autant de miroirs , et reflètent la lumière avec plus de force.
Les autres diversités de forme , de couleur
(3) Cette couleur foncée primitive qu'affectent fréquemment les barbes des plumes , et qui fait que des Oiseaux blancs , tels que l'Oie, le Cygne, etc. , sont d'abord gris , annonce que l'exhalation du carbone est plus abondante dans cette classe, et se rattache fort iiien au grand développement de la respiration chez les animaux qu'elle renferme.
(4) Heusinger, Histologie , pag. 210.
et de situation des plumes rentrent dans les attributions de l'ornilhologie , c'est pourquoi j'en dirai peu de chose.
Une circonstance remarquable d'abord , c'est le retour des plumes à la condition des poils ou des soies. Nous l'observons chez le Casoar , dont les plumes peuvent être considérées comme de simples tiges sans barbes , qui sont faibles partout, si ce n'est aux ailes, où elles ont un peu plus de force. D'après les observations de Gloger , le même phénomène a lieu artificiellement , lorsque les barbes des plumes tombent par l'influence d'un climat très-chaud ; c'est ce qu'il a vu chez de jeunes Aigles d'Afrique , où les grandes plumes tectrices postérieures des ailes étaient dépouillées de leurs barbes dans une étendue de deux à trois pouces , et ressemblaient parfaitement à des piquants (l). Une autre transition de la plume au poil nous est offerte par le pinceau de crins noirs que le Dindon porte à la poitrine , et qui représente un de ces faisceaux primitifs dont j'ai parlé précédemment , dont les poils , au lieu d'être repoussés par une plume , ont continué à se développer, et se sont même couverts d'un épiderme mince (2). Enfin on trouve aussi de véritables poils sur quelques parties du corps , par exemple dans le Viiltur barbatus^ les Corbeaux, etc.
La structure même des véritables plumes varie beaucoup. Les plumes squamiformes du Pingouin (3) sont surtout remarquables en ce qu'elles se rapprochent des écailles qui garnissent les ailes des Insectes. On trouve aussi , à l'extrémité des barbes de celles du Paon , des dentelures qui leur donnent l'apparence d'une scie (4). Enfin, chaque barbule des grandes plumes a une structure remarquable , son bord supérieur offrant des fibres très-ramifiées sur les côtés , qui s'engendrent dans les fibrilles simples dont est
(1) Gloger, Bas Abaendern der Voegel durch Einfluss des A7ma. Breslau , 1833 , pag. 8.
(2) L'épiderme doit naturellement se soulever en même temps que la plume, mais il paraît se dessécher bientôt sur la peau et tomber , ce qui explique la poussière farineuse qu'on trouve entre les plumes.
(3) Voyez mes Tabulas illustrantes , cah. II ,pl. ii ,
fig. XVI.
(4) Voyez mes Tabulœ illustrantes, cah. II, pi. ii ,
fig. XVIII.
garni le bord inférieur de celle qui se trouve au dessus : je n'aperçois même , à l'extrémité des barbes qui avoisinent la tige , par exemple dans les plumes d'Oie , qu'une simple pellicule ligamenteuse des deux côtés de la côte de la barbe. Au moyen de cette disposition, les barbes tiennent si bien les unes aux autres , que la plume ne forme plus, pour ainsi dire , qu'une feuille ; aussi l'observe-t-on plus particulièrement dans les plumes des ailes et de la queue , qui servent au vol.
Cependant c'est surtout à l'égard de leur coloration que les plumes varient.
L'influence puissante de la lumière pour produire les couleurs se manifeste également ici par la vivacité non seulement des teintes que les plumes offrent dans leur portion non couverte et au côté supérieur du corps , chez la plupart des Oiseaux , mais encore des couleurs dont brillent les Oiseaux diurnes , surtout ceux des pays chauds. Suivant Gloger (5) , la chaleur du climat avive principalement les couleurs du bas-ventre et de la tête , tandis que le froid affaiblit surtout celles du haut du corps.
Au reste , il est remarquable que les couleurs des Oiseaux varient suivant l'âge et le sexe , et Blumenbach (6) a fait une observation fort importante sous ce rapport, c'est que plusieurs femelles prennent le plumage des mâles lorsque le temps éteint en elles les fonctions génitales (7).
Au total , les Oiseaux sont parmi les animaux vertébrés, comme les Insectes parmi les invertébrés , ceux chez lesquels la couleur arrive au plus haut degré de développement. Audebert prétendait avoir remarqué que les plumes douées de l'éclat métallique ont une pesanteur spécifique supérieure à celle des plumes ordinaires.
(s) Loc. cit. pag. 2S.
(6) Handbuchderverglsichenden Anatomie, p. 232.
(7) Voyez, pour plus de détails à ce sujet, un Mémoire de J. Butter , dans Mèmoirs of the Warnerian Society , vol. III, pag. 183. Butter cite les Oiseaux suivants chez lesquels on a vu de vieilles femelles prendre le plumage des mâles; Paon (Hunter), Pintade (Bechstein ) , Faisan (Hunter) , Faisan doré (Blumenbach) , Poule ( Aristote ) , Perdrix ( Montagu ) , Pigeon ( Tiedemann) , Outarde (Tiedemann), Spatule (Catesby), Canard (Tiedemann).
ORGANE CUTANE.
Enfin les plumes ont encore cela de remarquable qu'elles sont enclines à admettre la tension électrique (1), et il n'est pas hors de vraisemblance que la faculté dont les Oiseaux jouissent de pressentir les variations de temps , dépend de ce que l'état électrique de leur plumage change en m.éme temps que celui de l'atmosphère.
Pour terminer l'histoire de la peau des Oiseaux, il me reste encore à parler des glandes qui sécrètent une humeur grasse , et qui jouent un rôle important à la conservation des plumes. En effet , si déjà , par le fait seul de l'organe dans lequel celles-ci sont implantées , elles paraissent être imprégnées de la graisse provenant des couches adipeuses de la peau , la nécessité d'un enduit qui les garantisse de l'eau rend fort essentielles les glandes huileuses situées au croupion. Ces glandes ont surtout un volume considérable chez les Echassiers et les Palmipèdes , et elles versent leur sécrétion par deux ouvertures en forme de fentes. Cependant Nitzsch assure (2) qu'on n'en trouve aucune trace chez plusieurs Oiseaux , tels que les Casoar , l'Outarde et un grand nombre de Perroquets.