LES EFFETS DE L'ÉCHANGE
14. Utilité de l'échange, au point de vue matériel. Il permet la division du travailet l'utilisation plus généraleet plus complète des dons dela nature. 2. Démonstration par un exemple. — 3. Avantages de l'échange au point de vue intellectuel.—4. Ses avantages sous le rapport moral.—5. Limites que rencontre l'utilité des échanges. — 6. Gette utilité est prouvée par la latitude même de ces limites. — 7. Obstacles artificiels qui s'opposent à la liberté des échanges. — 8. Corrélation intime qui existe entre l'échange, la division du travail, la société et la propriété.
1. — Les besoins qu’éprouve l’homme, et dont la satisfaction est nécessaire au maintien et à l’embellissement de son existence, sont si nombreux et si variés, qu’il est impossible à l’individu de les satisfaire tous par son travail isolé, quelque actif et intelligent qu’il soit.
Ainsi que nous l'avons vu précédemment (chap. v) pour tirer le meïlleur parti possible de ses facultés, il doit limiter leur cercle d’action et se bornera n’en exercer qu’un petit nombre. Il produit ainsi des utilités d’une même espèce, en quantité bien supérieure à celle qu’exigent ses besoins; il en consacre alors le surplus et quelquefois la totalité à la satisfaction des besoins identiques d’autres personnes qui, en retour
lui donnent de quoi satisfaire à ceux de ses besoins pour lesquels il n’avait pas directement travaillé.
Indépendamment des avantages de la division du travail, qu’il aide à réaliser, l’échange en a d’autres qui lui sont propres, et qui consistent en ce que, par lui, une quantité immense d'utilité gratuite est mise à la disposition de tout le monde, à la seule condition de rémunérer le travail qui y a ajouté de l'utilité onéreuse.
Cette utilité gratuite que l’échange met à la portée de tous est puisée à deux sources.
Ce sont d’abord les matériaux ou les forces données par la nature, mais qui sont inégalement distribuées sur le globe, que l'échange répartit plus uniformément, et qui par les relations nées de l'échange deviennent le prtrimoine de l'humanité entière, à la seule condition qu’elle se Les approprie par l'étude. Au point de vue matériel, l'échange ayant pour résultat de mettre à la disposition de l'humanité une quantité plus grande et plus également répartie d'utilité gratuite, agit de la même manière que les machines; il est donc, comme elles, pour le genre humain, un véhicule de liberté, d'égalité et de bienêtre. C’est ensuite la vaste accumulation de connaissances et d'expériences, due au travail des générations antérieures,
2. — Pour démontrer ceci par un exemple, supposons deux nations telles que la Belgique et la France ; l’une, possédant de riches gisements de houille, l’autre, un sol et un climat propres à la culture de la vigne et du mûrier. Si aucun échange ne se pratique entre ces deux nations, le Français se bornera à cultiver l’étendue de son sol strictement suffisante à la production de la quantité de vin et de soie dont il a besoin, laissant inculte le restant de sa terre, que le soleil échauffera inutilement de ses rayons. Le Belge sera alors entièrement privé des jouissances que pourraient lui procurer le vin et la soie de la France. De son côté, il n’exploitera que la quantité de houille nécessaire à son chauffage et aux besoins de son industrie; le restant, en quantité indéfinie, demeurant enfoui sous le sol, sans utilité pour personne, et notamment, sans que le Français profite de la chaleur dégagée par ce précieux combustible.
Il suffit que l’échange s’établisse entre les deux nations, pour amener à cet état de choses un changement également favorable à toutes deux. En effet, que le Français donne du vin
et de la soie au Belge en retour du charbon que lui offre ce dernier, et les deux nations jouiront simultanément de la fertilité du sol et du climat, accordée à l’une, de la richesse minérale dévolue à l’autre; tout le sol de la France, propre à la vigne et au mûrier sera désormais cultivé, toute la houille, accessible en Belgique, sera dorénavant exploitée, sans que pour cela le Français soit privé de la moindre portion de la soie et du vin dont il jouissait, sans que le Belge soit moins chauffé par sa houille, et chacun d’eux ayant été dédommagé, en outre, par des jouissances nouvelles du surcroît de peine qu’il s’est imposé pour recueillir en plus grande quantité ces dons naturels.
3. — Les avantages que présente l'échange entre nations ne sont pas moindres au point de vue intellectuel que sous le rapport matériel ; les idées se multiplient, en effet, par leur mutuel contact, et plus elles se répandent par l’échange, plus leur utilité grandit et profite également à tous.
D'autre part, chaque peuple tenant, soit de sa race, soit des circonstances dans lesquelles sa civilisation s’est développée, des aptitudes et des connaissances spéciales, celles-ci forment un fonds particulier d'utilité gratuite, comme le serait une terre fertile ou un riche gisement de houille, que l’échange met à la disposition de tous les peuples, à la condition qu’ils rémunèrent le travail nécessaire pour y puiser. C’est ainsi que les sciences, les arts, la littérature, les procédés industriels d’un peuple profitent au genre humain entier, à charge de réciprocité, sans autre peine que celle qu’occasionnent leur recherche et leur transmission.
Ainsi dans l'exemple cité plus haut ({ 2), le Belge profite de l'aptitude séculaire du Français à préparer le vin et à manufacturer la soie, tandis que celui-ci, de son côté, tire avantage de la longue expérience acquise par la race belge dans l’art de surmonter les nombreuses difficultés que présente l'extraction de la houille.
4, — Voici maintenant quels sont les avantages de l’échange au point de vue moral.
Par lui, s'établit entre les hommes et entre les nations un puissant lien de solidarité; leurs intérêts s’harmonisent entre eux, tandis que dans l'isolement, ou en l'absence d’échanges, ils sont antagoniques,
Quand deux peuplades sauvages voisines vivent de chasse sur un territoire limité, si l’une d’elles s’accroît en nombre et en puissance, elle s’empare d’une plus grande quantité de gibier; il en reste donc moins pour sa voisine qui, dès lors, souffre de cette prospérité et est intéressée à l’entraver et à lui nuire. De là les guerres incessantes et meurtrières qui désolent les peuplades sauvages dont les territoires de chasse sont contigus; de là aussi les profondes haines internationales qu’engendrent les systèmes restrictifs ou prohibitifs des échanges entre les nations.
L’échange intervient-il dans les relations des hommes entre eux, les choses changent entièrement de face. L'intérêt de chaque individu, en sa qualité de producteur et de consommateur d’utilités, est que ceux qui lui achètent ses services, ou les utilités qu’il produit, soient disposés à en prendre la plus grande quantité, et aux meilleures conditions possible; c’est ce qui aura lieu lorsque ses voisins seront nombreux, éclairés et riches, car alors ils auront de grands besoins, et beaucoup de moyens de rémunérer celui qui leur en procure la satisfaction. Comme acheteur d'utilité, notre particulier aura encore de l’avantage à adresser sa demande à des personnes nombreuses, intelligentes et riches, qui pourront lui offrir une plus grande variété de services et qui disposent en outre d’une plus grande somme d’utilités gratuites, grâce à leurs capitaux et à leur instruction.
Cet individu est donc intéressé à ce que ses semblables prospèrent, puisque ce n’est qu’à cette condition qu’ils peuvent se multiplier, s’éclairer et s’enrichir. Il en est entièrement de même entre nations : par l’échange, la prospérité de l’une réagit sur celle de l’autre ; on obtient à bas prix, ou en échange de peu de travail, les produits d’une nation qui a reçu en partage beaucoup de dons naturels, et qui sait en tirer bon
parti à l’aide de ses capitaux et de son intelligence. On gagne aussi à offrir ses services à un peuple qui peut bien les payer.
Les nations, comme les particuliers, sont donc intéressées à leur commune prospérité, et l'échange, par les intérêts qu'il crée, tend à faire pratiquer ce principe de morale : » Aimez-” vous, aidez-vous les uns les autres. »
Le précepte de Montaigne : Le profit de l’un fait le dommage de l'autre, qui pouvait être vrai dans une société dont les membres
n'avaient à se partager entre eux qu’une portion de richesse très limitée, devient donc faux par l’effet de l'échange, qui distribue entre tous les hommes une quantité toujours plus grande et plus également répartie, d’utilités gratuites ou de richesse naturelle, sans que la jouissance qui en est retirée par l’un porte jamais aucun préjudice à autrui. Là, où l’échange est libre, ce précepte peut donc être retourné ainsi : Le profit de l’un fait l'avantage de tous. Toute conquête réalisée sur la nature devient, en effet, un bienfait auquel l’échange fait participer l’hue manité entière.
L'histoire moderne offre de nombreux exemples de la solidarité que l'échange établit entre les nations, En voici deux que tout le monde a pu constater : la guerre qui vient de désoler les Etats-Unis d'Amérique, en privant ce pays d’une grande partie des dons naturels qui s’y exploitaient, a engendré pendant sa durée une profonde misère chez toutes les nations qui pratiquaient l’échange avec elle, et qui, par là, profitaient de ces dons naturels, dont elles se sont trouvé privées.
En 1861, la France était menacée d’une affreuse disette par suite d’une très mauvaise récolte, qui laissait dans son approvisionnement de blé un déficit de 16 millions d’hectolitres; grâce à la liberté du commerce des céréales qu’elle adopta comme remède à ce mal, ce déficit fut bientôt comblé par les nations voisines, qui pour cela ne se privèrent, chacune, que d’une faible partie de leur nécessaire. On voit par là, que échange a agit en cette circonstance de la même manière que Peût fait la charité la mieux ordonnée.
5. — L’échange a pour effet de diminuer la somme d’efforts nécessaires pour arriver à une satisfaction donnée; mais lui-même coûte un effort, ou tout au moins une perte de temps, c’est à dire d’un des éléments de la vie et du travail.
Quand l'effort nécessaire pour accomplir l'échange est égal ou supérieur à l’effort qu’il épargne, il cesse d’être avantageux, et l’on renonce à recourir à ce moyen d’obtenir de l’utilité gratuite.
6. — Les avantages inhérents à l’échange sont tellement considérables, que pour les réaliser on s’im pose parfois de grands efforts. Ainsi les Américains et les Indiens envoient du coton brut en Europe pour le faire manufacturer, et ramènent ce coton chez eux sous forme de tissus; c’est parce que les Amé-
ricains et les Indiens trouvent tant d’avantages à profiter de la gratuité qu’engendre pour eux l’abondance des capitaux et de la force motrice en Europe et l'aptitude des Européens au travail manufacturier, que, pour en jouir, ils n’hésitent pas à supporter les frais, qui consistent à transporter deux fois des marchandises entre l’Europe et l’Amérique ou l'Asie.
Les fabricants de tissus de coton de l’Ecosse envoient des calicots écrus en Suisse pour les faire imprimer en couleurs, et les étoffes imprimées retournent en Ecosse. C’est que les fabricants écossais trouvent avantage à utiliser l'aptitude spéciale des Suisses pour l’impression sur tissus, même au prix d’un double transport des étoffes entre la Suisse et l’Ecosse.
Les fonderies de cuivre des environs de Swansea en Angleterre reçoivent du minerai de ce métal d'Espagne, du cap de Bonne-Espérance, du Chili et même de l’Australie; cela provient de ce que la houille et le capital sont abondants en Angleterre et rares dans le pays d’où sortent ces minerais, et surtout de la très grande habileté que les fondeurs anglais ont acquise dans l’art de les réduire en cuivre par les procédés les plus économiques. Ceci suflit à compenser les frais considérables que supportent des minerais franchissant de si grandes distances, avec un poids très supérieur à celui du cuivre pur que doit fournir leur réduction.
7. — Cependant, dans le passé, les nations, noû contentes des obstacles naturels qui rendaient les échanges difficiles, les ont renforcés artificiellement, et aujourd’hui encore, une grande partie de ces obstacles artificiels continuent de subsister, alors que, cependant, par une meilleure entente de leurs véritables intérêts, les peuples font d'immenses efforts, et s’imposent de grands sacrifices pour aplanir les obstacles que la nature avait créés. Tandis que l’on consacre le travail de plusieurs millions de bras à percer des tunnels à travers les montagnes, à creuser des canaux à travers les isthmes pour abréger les distances, des lois douanières opposent encore au transport des produits, c’est à dire à la transmission de l'utilité gratuite, des barrières plus difficiles à franchir qu’un isthme ou une chaîne de montagnes.
À partir de la chute du premier empire français, les peuples de l’Europe semblent renoncer peu à peu à la funeste habitude de gaspiller leurs épargnes et de détruire leurs capitaux dans des guerres continuelles. |
C’est depuis lors aussi qu’une partie de ces épargnes est consacrée à lever les obstacles matériels qui s'opposent aux échanges, et surtout à anéantir la distance, le principal d’entre eux. Dans l’espace de quelques années seulement, les peuples civilisés ont dépensé des milliards de francs à construire des lignes de chemin de fer, et à les garnir du matériel de transport; à construire de puissants navires à voiles et à vapeur; des ponts, des ports, des bassins, des docks, des routes, des canaux, etc., qui attestent que l’on commence à sentir toute l'importance que la société doit attacher à faciliter les échanges. Il est à regretter que les peuples civilisés ne mettent pas encore la même ardeur et la même énergie à proscrire les haines, les rivalités et les guerres entre nations, et à faire disparaître les erreurs économiques et les préjugés égoïstes qui opposent à la liberté d'échanger, des barrières si difficiles à franchir.
Une grande tendance se manifeste en ce moment en faveur du renversement de l’obstacle douanier ; dans les pays les plus civilisés, les prohibitions d'entrée et de sortie des marchandises ont été abolies, les tarifs simplifiés, les droits diminués ou anéantis sur un grand nombre de produits; enfin, des traités de commerce facilitent les relations entre ces peuples. Mais à mesure que l'obstacle douanier s’aplanit, un autre se fait mieux sentir : c’est celui qui réside dans l’incomplète moralité d’un grand nombre de traficants et dans l’imperfection des lois destinées à protéger les transactions commerciales contre la mauvaise foi.
8. — Par l’échange, les besoins d’un seul étant satisfaits par le travail de plusieurs, l'échange implique nécessairement la division du travail, qui, à son tour, exige l’association des travailleurs. Il résulte de là que l'échange n’est pas possible sans l'existence préalable de la société qui, de son côté, a pour principale raison d’être l’échange.
Enfin la société ne peut exister, l’échange et, à côté de Jui, la division du travail ne peuvent se produire, sans la reconnaissance expresse d’un droit de propriété sur les fruits de ce travail.
Ces quatre choses : la société, le droit de propriété, l'échange et la division du travail, sont donc essentiellement corrélatives
et ne peuvent exister l’une sans l’autre; tout ce qui tend à
nuire au libre et complet développement de l’une d’elles, doit donc nuire à l'existence de toutes les autres, et être contraire au bien-être de l'humanité (1).
‘4) Nous avons indiqué dans la troisième de nos Études de moraleet d'économie politique, intitulée : Plus de douanes. les nombreux et graves inconvénients des restrictions opposées à la liberté de l'échange par ces institutions, dont l'abolition est aujourd'hui réclamée au nom des vrais intérêts de l'humanité, par l'élite des hommes d'intelligence de tous les pays. pe