LA VALEUR
1. Définitions des mots service et valeur. — 2. Immatérialité de la valeur. — 5. Conséquence de l'erreur qui lui attribue de la matérialilé — 4. La valeur est indépendante de l'utilité naturelle des choses, elle résulte d'un effort fait ou épargné. — 5. Erreur contraire réfutée par un exemple. — 6. Nécessité d'établir une distinction entre les mots ulililé et valeur. — 7. La valeur ne se mesure pas nécessairement au travail qui l’a créée. — 8. Acception dans laquelle on peut admettre la rareté, comme un des éléments de la valeur.— 9. Impossibilité de trouver une mesure fixe des valeurs.
1. — La nécessité de pourvoir à leurs besoins oblige les “hommes à diviser le travail entre eux, et à en échanger les produits ; mais cet échange peut-il se faire au hasard, d’une façon arbitraire et sans nulle rêgle? Evidemment non, l’équité exige qu’il y ait équivalence entre les choses échangées. Mais cette équivalence, comment sera-t-elle constatée? Se donnera-t-on Iéciproquement d’égales quantités de matière?
Cela n’est pas possible; on n’échange pas un kilog. d’or contre un kilog. de fer, un hectolitre de houille contre un hectolitre de diamants. La difficulté de la comparaison entre les choses échangées serait plus grande encore, si l’une d’elles ne contenait pas de matière, par exemple dans l’échange du conseil d’un avocat contre une certaine mesure de blé.
Il est impossible de mesurer et, par conséquent, de comparer des besoins et des satisfactions qui ne peuvent ni se transmettre ni se fixer, dans un même individu, puisqu'ils varient d'un instant à l’autre; il en est de même de l'utilité ou de ce qui sert à procurer ces satisfactions. L’utilité giatuite que nous fournit la nature n’a pas de limites, et n’est pas susceptible
per
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d'appréciation; les efforts seuls que nous faisons pour nous approprier cette utilité ou pour en faire jouir les autres, peuvent être comparés et mesurés.
Aussi est-ce de l'utilité onéreuse que l’on échange, l’utilité gratuite étant donnée par dessus le marché. Ce sont les efforts utiles que l’on apprécie et que l’on échange à valeur égale. On peut donner le nom plus simple de services à ces efforts utiles, et alors la valeur est l'appréciation comparative qui se fait, ou le rapport qui s'établit entre deux services échangés. On peut aussi définir la valeur d’une manière abstraite : le pouvoir que possède une chose matérielle ou non d'obtenir d’autres objets en échange.
2. — La valeur n’est donc pas, comme on se sh trop souvent, une chose matérielle ou essentiellement inhérente à la matière, puisqu'elle n’est qu'un simple rapport ou une relation, c’est à dire une chose tout à fait immatérielle, entre deux efforts ou deux quantités de travail, qui ne sont pas non plus de la matière,
C’est une forme vicieuse du langage vulgaire qui nous induit en erreur à cet égard, Quoi de plus ordinaire en effet que d’entendre dire : un hectolitre de froment vaut dix hectolitres de houille, ou d’autres expressions semblables? Il semble résulter de là que la matière contenue dans un hectolitre de froment vaut autant que la matière contenue dans dix hectolitres de houille. Qu'en savons-nous? .
La nature a-t-elle dû consacrer autant de temps et d'efforts pour produire l’une de ces choses que pour produire l’autre, ou la création de l’une ni de l’autre ne lui a-t-elle coûté aucun effort? Nous l’ignorons absolument ; maïs en admettant même le premier cas, pourquoi les hommes se prévaudraient- -ils des efforts de la nature pour attribuer plus ou moins de valeur à ses dons?
Ce qui seul s’évalue et seul d'éhaes en ce cas, c’est la somme d'efforts utiles qu'il a fallu faire ou de services qu’il a fallu rendre pour produire un hectolitre de blé, avec la coopération des forces de la nature, contre la somme d’efforts de même espèce qu'il a fallu dépenser pour extraire dix hectolitres de houille du sein de la terre, et pour les mettre à la portée du consommateur. Il serait plus correct, mais en même temps il serait ridicule de s'exprimer comme suit : le travail né-
cessaire pour produire un hectolitre de blé équivaut à celui qui est exigé pour l'extraction de dix hectolitres de houille.
3. — L'erreur si commune, malheureusement, qui consiste à considérer la valeur comme un attribut de la matière, a deux graves conséquences. La première, c’est qu’elle rend impossible la démonstration de la légitimité du droit de propriété fondé sur le travail. La seconde, c’est qu’il n’y aurait, dans la société, de classes réellement productives, que celles qui recueillent les dons de la nature, ou qui en provoquent la création, tout au plus celles qui en modifient les propriétés. Les classes de la société dont le travail ne s'applique pas à la ma tière seraient incapables de créer de la valeur; mais comme cependant elles en consomment, ilen résulterait qu'elles devraient être considérées comme vivant indûment aux dépens des classes exclusivement productrices de valeur.
4. — Quelques économistes attribuent de la valeur à tout ce qui est utile, pourvu que ces choses utiles n’existent pas en quantité indéfinie et soient, par conséquent, susceptibles d'appropriation. Ainsi, pour eux, l'air, la lumière du soleil, l’eau de la mer, existant en quantités illimitées par rapport aux besoins des hommes, ne peuvent pas être appropriées ni avoir de valeur, mais il en est différemment d’une source, d’une terre, d’une mine, de certains agents naturels, ete. Cette erreur est encore fondée sur une observation incomplète des faits,
L’utilité est un des éléments indispensables de la valeur; mais il ne résulte aucunement de là, ainsi que l’on peut être tenté de le croire, que la valeur d’une chose se proportionne nécessairement et exactement à son utilité.
L’utilité, en effet, a rapport à la satisfaction que la chose procure, sans égard à la difficulté de l’obtenir; la valeur, tout au contraire, dépend de cette difficulté ou de l’obstacle à surmonter pour atteindre à cette satisfaction. Il résulte de là qu’une chose très utile peut avoir une valeur faible où même nulle, quand, par elle, on peut satisfaire un besoin sans effort ou avec un très faible travail, et, d’un autre côté, qu'une chose médiocrement utile peut avoir une grande valeur, quand on ne peut l’obtenir qu’à l’aide d’efforts considérables.
Si la valeur était toujours proportionnée à lutilité, la lumière du soleil, qui éclaire à la fois tout un hémisphère du globe et qui se reproduit indéfiniment tous les jours, aurait
une valeur incomparablement plus grande que la faible lueur d’une bougie éclairant un étroit espace pendant un temps limité. Or c’est précisément le contraire qui a lieu, puisque la lumière du soleil n’a aucune valeur, tandis que celle d’une bougie coûte quelque chose.
5. — C’est ce que nous montrera un exemple : un homme a près de sa demeure une source qui lui fournit, sans qu’il se donne pour cela une peine appréciable, toute l’eau nécessaire à ses besoins, Il considère, d’accord en cela avec les économistes, l’eau comme un don naturel, d’un usage gratuit, et entièrement dénué de valeur.
Mais une longue sécheresse ayant fait tarir la source, il est obligé d’aller chercher de l’eau à une rivière située à une grande distance de chez lui.
Rien n’est changé dans les propriétés de l’eau, sinon que pour en jouir, il doit se donner une peine qu’il se garde bien de confondre avec les qualités inhérentes à ce liquide. Bientôt, cependant, il trouve plus avantageux de charger une autre personne de prendre cette prine pour lui, à la condition qu’elle en sera payée par un produit du travail de notre consommateur d’eau, à raison de 10 centimes par litre, par exemple. L’eau n’a pas acquis plus de valeur, mais le travail accompli pour l’apporter vaut dix centimes, par litre d’eau.
Alors pour s’épargner la peine d’une phrase trop longue, on se contente de dire : l’eau vaut dix centimes le litre. L’usage de cette expression incorrecte finit par prévaloir, et l’on demeure convaincu, parce qu’on l’a entendu dire, que cette fois, l’eau a de la valeur.
Le voisin ayant fait creuser un puits, il permet à notre homme d’y puiser, à la condition de payer huit centimes par chaque litre qu’il en retirera. Cette valeur est encore attribuée à l’eau, comme agent ou don naturel approprié,
Cependant les propriétés de l’eau sont encore une fois restées les mêmes, et parmi celles-ci, il n’en est aucune qui ait engendré de la valeur; seulement, dans le premier cas, aucun travail appréciable n’a été ajouté à l'utilité naturelle et gratuite de l’eau, aucune valeur n’a été créée; dans le second cas, celui où l’eau a dû être transportée, à l’utilité gratuite est venue s’ajouter de l'utilité onéreuse, il a fallu rémunérer la peine prise pour cela, d’où est résultée une valeur faussement attribuée à l’eau, Dans
le troisième cas, une peine a été épargnée au consommateur, et ce service rendu, de même nature que le précédent, quoiqu: obtenu par d’autres moyens, qui même peuvent n'avoir rien coûté à celui qui les à mis en œuvre, ce service, disons-nous, ‘a engendré une valeur encore attribuée à tort à un don naturel approprié.
Cette erreur est dangereuse aussi, en ce qu’il semblerait en résulter que la valeur naît de la propriété, tandis que, ainsi que nous le démontrerons plus loin, c’est au contraire la propriété qui naît de la valeur donnée à un objet.
L'exemple qui précède montre en même temps que le service, et par conséquent la valeur, peuvent résulter soit d’un effort utile fait pour autrui, soit d’un effort qu’on lui épargne, et c’est, en effet, entre les limites de l'effort accompli et de l'effort épargné, que varie constamment la valeur, selon des circonstances que nous examinerons dans le chapitre suivant.
6. — Confondre l’utilité avec la valeur, c’est commettre une erreur aussi grave que de faire de la valeur un attribut de la matière. Pour qu’il y ait valeur, il faut nécessairement qu’il y ait utilité, mais là s’arrête la relation entre ces deux choses essentiellement distinctes, car l’utilité se rapporte à la satisfaction des besoins, et plus grande est la somme d’utilités dont les hommes disposent, plus il y a pour eux de satisfactions et de
bien-être; tandis que l'augmentation de valeur tend seulement à établir qu’il y a eu plus de difficultés à vaincre, plus d’obstacles à surmonter, ou plus d’efforts à faire pour arriver à la satisfaction des besoins, et l’accroissement de la valeur ou du rapport entre les services échangés ne prouve rien, quant à la plus grande somme de satisfactions qui en peut résulter. L’humanité considérée dans son ensemble est donc intéressée à la multiplication des wéilités, mais non à celle des valeurs.
1. — De même qu’il n’y a pas de valeur là où il n’y a pas «d'utilité, sans que cependant l’une de ces choses soit névessairement proportionnelle à l’autre, de même, il n’est point de valeur qui ne soit le résultat d’un travail, actuel ou antérieur, en donnant au mot travail le sens étendu que nous lui avons attribué au chap. 11. Mais il ne suit point de là que le travail soit toujours l’exacte mesure de la valeur. Celle-ci n’exprimant qu'un rapport entre deux services qui pour être rendus ont “exigé du travail, la valeur du service peut varier non seulement
en raison de la somme de travail qu’il a coûté, maïs encore de la somme de travail que l’on peut obtenir en échange, ce qui dépend de la quantité d’utilité onéreuse que la société tient à la disposition de celui qui lui apporte le produit de ses efforts. . Aïnsi un travail très considérable et offrant dans certains cas une grande utilité, tel qu’un traité scientifique, par exemple, peut n’avoir aucune valeur s’il est offert, soit à une société ignorante et incapable d'apprécier le service que pourrait lui rendre la connaissance de cet ouvrage, soit à des personnes trop pauvres pour pouvoir offrir d’autres services en retour.
Celui qui travaillerait à fabriquer des patins pour les Brésiliens, des perruques pour les Turcs, des éventails pour les Lapons, ne créerait aucune valeur par son travail; il en serait à peu près de même de celui qui s’obstinerait de nos jours à cultiver le coton en serre chaude dans les régions froides de l’Europe, et à transformer ce coton en fils et en tissus sans l’aide des machines, car personne ne consentirait à lui donner ce qui a coûté de la peine, en retour de ce que le soleil des .climats chauds et le concours des machines, donnent gratuitement. |
Pour que le travail crée de la valeur, il faut donc, en premier lieu, qu'il soit utile, et qu’on ne puisse le remplacer par le concours d'aucun agent gratuit; en second lieu, que l'utilité en soit appréciée par ceux à qui elle est offerte; en troisième lieu, qu’il se trouve en présence d’autres services contre lesquels ses produits puissent être échangés.
8. — Plusieurs économistes, parmi lesquels nous devons citer M. G. de Molinari (aux éminents travaux duquel nous aurons plus d’un emprunt à faire dans le cours de cet ouvrage), se servent dans leurs écrits du mot » rareté “ comme synonyme de l’expression » difficulté d'obtenir, « difficulté qui, exigeant pour être surmontée des efforts proportionnels à son intensité, influe par conséquent sur la valeur.
Nous approuvons entièrement l’emploi de ce terme, dès qu’il est bien entendu que l’on ne limite pas la signification du mot » rareté » à la seule propriété qu'ont certaines choses, quelques minéraux, par exemple, de n’exister qu’en quantité très limitée dans la nature, sans qu’ils aient d'autre utilité que celle qui Les fait rechercher par un petit nombre de collectionneurs.
Enfin, quelque utile que soit un service ou un produit, quelle que soit aussi la difficulté de l’obtenir, sa valeur dépend encore, comme nous l’avons vu plus haut, et de l’appréciation que la société ou le milieu dans lequel il est offert fera de cette utilité, et de la quantité d’autres services ou de produits qu’elle peut offrir en retour. Ainsi, la valeur d’un produit est affectée, non seulement par son utilité absolue et par la somme des efforts qu’il coûte ou qu’il épargne, mais encore par la quantité toujours variable de ce qui peut être donné en échange par ceux qui en ont besoin. C’est ainsi qu’une mauvaise récolte, par exemple, tend à faire diminuer la valeur de toutes les choses que ies cultivateurs ont l'habitude d’échanger contre leurs produits, et que la création abondante d’un genre de services tend à élever la valeur relative de tous les produits, contre lesquels ils sont susceptibles d’être échangés.
Toutes ces causes suffisent amplement à expliquer comment aucune valeur ne peut être fixe, et pourquoi toutes, au contraire, tendent perpétuellement à varier.
9, — On a souvent cherché, mais en vain, une valeur qui fût une commune mesure fixe et invariable des autres valeurs.
Cette recherche est à l’économie politique ce que la pierre philosophale est à la chimie, le mouvement perpétuel à la mécanique, la quadrature du cercle à la géométrie : une chimère.
En effet, la valeur est un rapport entre deux quantités qui ne peuvent rien avoir de fixe. On a vu que les besoins des hommes varient sans cesse, et avec ces besoins doit varier l’utilité ou ce qui sert à le satisfaire : l’un des deux éléments de la valeur.
D'un autre côté, l'effort à faire pour arriver à la satisfaction, varie en raison inverse de la coopération de la nature, qui est tantôt avare, tantôt prodigue de ses dons.
Nos besoins, variables eux-mêmes, sont donc satisfaits par des combinaisons, très variables aussi, d'utilité onéreuse et d’utilité gratuite, et rien, dans tout ceci, ne se prête à une mesure fixe. La monnaie, le travail, le blé, choses auxquelles on a successivement cru reconnaître cette propriété d’avoir une valeur invariable, ne la possèdent nullement.