LA CONCURRENCE ET SES EFFETS SUR LE PRIX DES CHOSES
4. Signification relative des mots valeur et prix. — 2. Ce que l'on doit entendre par prix courant. — 5. Synonymes de l'expression prix courant. — 4. Limites entre lesquelles le prix courant peut varier. — 5. Mode d'action de la concurrence, ce que l'on entend par offre et demande.— 6. La concurrence tend toujours à égaler le prix courant d’un produit à ses frais de production. — 7. Causes naturelles qui tendent à ralentir l'action de la concurrence.— 8. Loi économique du rapport entre le prix et la demande des produits. — 9. Démonstration de cette loi. — 10, Réactions qui se produisent dans l'application de cette loi. Oscillations qui en résultent dans le prix.— Influence de celles-ci sur la production. — 41. Exemple à l’appui tiré de l’histoire du coton. — 12. Influence bienfaisante de la concurrence sur la production et la consommation. — 13. Loi économique du prix dans le cas d’une concurrence limitée. — 14, Exemple des limites naturelles que la concurrence peut rencontrer, soit dans l'offre, soit dans la demande. — 15. Autre exemple tiré du salaire des ouvriers. — 16. Justice et nécessité de la concurrence. — 17. Causes qui tendent à faire obstacle à l'influence bienfaisante de la concurrence.
1. — Dans le langage vulgaire, on attache aux mots “ prix « et « valeur » la même signification, et même, dans le langage scientifique, ils expriment des idées peu différentes. La valeur d’une chose se mesure à la quantité déterminée d’autres choses que l’on peut en obtenir par l’échange, ces autres choses pouvant comprendre tout ce qui est échangeable. Le prix exprime une idée plus précise : c’est la valeur d’une chose fixée par la quantité de monnaie contre laquelle on peut l’échanger. La quantité de monnaie ainsi désignée a ellemême une valeur, dont on se fait une idée ordinairement plus exacte que de celle des autres choses, par l’extrême habitude,
acquise chez tout le monde, d’échanger de la monnaie contre une grande diversité d’objets de consommation.
Si la monnaie avait une valeur exactement invariable, cette valeur pourrait servir d’étalon, de commune mesure ou de moyen d'appréciation pour toutes les autres valeurs, mais, comme il n’en est pas ainsi, il en résulte que la valeur et le prix n’expriment pas exactement la même idée, quoique, dans . la plupart des cas, l’un de ces mots puisse être substitué à l’autre, sans altérer sensiblement la précision du langage,
2. — On appelle * prix courant * d’une chose (service, produit ou marchandise quelconque) la quantité de monnaie pour laquelle on peut » couramment » vendre ou acheter cette chose, d’une espèce, d’une qualité et d’une quantité déterminées, dans un temps et dans un lieu donnés.
Ainsi l’on dit, par exemple, le prix courant de l’hectolitre de froment de première qualité a été de 20 francs, au marché de Bruxelles de mercredi dernier, si cette quantité et cette qualité de froment s’est vendue moyennement à ce prix, à ce jour et en ce lieu. Nous disons moyennement, parce que, dans le cours d’un marché, ce prix s’écarte plus ou moins de la moyenne, en hausse ou en baisse, suivant les circonstances où se trouvent les acheteurs et les vendeurs.
On nomme » frais de production » l’ensemble des avances faites par le producteur pour la création d’un produit déterminé, augmenté du » profit net. »
Elles comprennent l’usure des instruments, la reconstitution de la dépense en matériaux et en provisions, inclus ce qu’il faut au producteur et à sa famille pour vivre, suivant les habitudes de sa classe et de son époque et l'intérêt du capital. Le profit net réalisé dans la production, toute chance de perte compensée, doit être tel, qu’il permette au producteur de se tenir, par l’accroissement de son capital, au niveau du progrès général qui s’accomplit dans la société.
3. — On substitue quelquefois aux mots » prix courant », et comme leur étant synonymes, les expressions : prix de vente, prix du marché, valeur vénale et valeur en échange. Les frais de production sont désignés par quelques auteurs, sous les noms de prix de revient, prix coûtant, prix originäire, prix nécessaire, prix naturel,
4, — La signification précise du mot » prix courant
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étant établie, nous allons examiner comment ce prix se forme et quelles sont les circonstances qui tendent à le faire varier.
On a vu, dans le chapitre précédent, que la valeur d’une chose résulte de l'effort nécessaire pour donner à cette chose l'utilité que l’on y recherche, et que cette valeur se proportionne tantôt à l'intensité de l'effort accompli par celui qui l'offre, tantôt à l'effort épargné à celui qui la demande.
La valeur a done pour limites, d’une part, l’effort accompli, d’autre part, l’effort épargné; elle peut varier entre ces deux extrêmes, sans jamais les dépasser plus que d’une manière accidentelle et temporaire, la force des choses tendant surtout à la ramener vers la limite inférieure ou l'effort accompli. Pour traduire cette théorie dans le langage pratique, nous dirons que le prix courant d’une marchandise ou d’un service a pour limite inférieure ce qu’elle coûte à produire, ou les frais de production, et pour limite supérieure ce qu’il en coûterait à l’acquéreur pour la produire lui-même, par les moyens dont il dispose, au lieu de l’obtenir par l'échange, ou encore le sacrifice ou le dommage que lui causerait la privation de cette marchandise, s’il ne pouvait se la procurer par aucun autre moyen.
C’est la concurrence qui, selon la manière dont elle agit, poussele prix tantôt vers l’une, tantôt vers l’autre de ces limites, mais dont la tendance générale et constante est d’abaisser le prix vers la limite inférieure, c’est à dire vers les frais de production.
La concurrence est la grande et sublime loi qui fait converger tous les intérêts privés vers l'intérêt général de la société, lequel en est ainsi la résultante et demeure eu parfaite harmonie avec ses composants.
5. — Voici ce qu’est la concurrence et comment elle agit. Supposons que deux ou plusieurs personnes désirent acquérir un objet unique et qu’elles aient, en même temps, le moyen de le payer. Le possesseur de cet objet ne sera pas tenté de le céder, ni au premier venu, ni contre un prix simplement égal à ses frais de production, car un second compétiteur, pour avoir la préférence, lui en offrira davantage, un troisième plus encore, et ainsi de suite, chacun haussant à l’envi, daus la crainte d’être privé de la chose qu’il convoite, jusqu’à ce que Je prix lui paraisse égal à celui auquel il obtiendrait cet objet
par quelque autre moyen, ou bien tellement élevé, que la privation lui semble préférable à celle de la somme qui lui est demandée. C’est à un prix voisin de cette limite que le plus offrant l'emporte, et l’on dit alors que la concurrence des demandeurs a élevé le prix de l’objet à sa limite supérieure.
Supposons maintenant un marché sur lequel plusieurs vendeurs offrent un même genre de produits, tandis qu’il ne se présente qu’une seule personne pour en faire la demande. Il est évident que cette personne achètera de préférence à celui des vendeurs qui cédera sa marchandise au moindre prix ; mais il est évident aussi qu'à moins de circonstances exceptionnelles, celui-ci préférera ne pas vendre plutôt que de subir une perte, et que ce moindre prix ne sera, par conséquent, pas inférieur aux frais de production de sa marchandise.
Dans ce cas, l’on dit que la concurrence des vendeurs a porté le prix à sa limite inférieure.
Le plus souvent, il se présente au marché un nombre plus ou moins grand de vendeurs et d'acheteurs, ou de producteurs et de consommateurs; alors la concurrence s'établit à la fois entre ces deux classes de personnes, et le prix de la denrée apportée à ce marché s’élève ou s’abaisse, selon que la concurrence des seconds l'emporte sur celle des premiers, ou réciproquement; ce que l'on exprime, pour abréger, en disant que le prix courant est (léterminé par le rapport de l'offre à là demande, l'offre désignant la concurrence que se font les producteurs ou les vendeurs, au moyen de tous les produits de même genre dont ils peuvent disposer immédiatement ou prochainement, et la demande exprimant la concurrence que se font les consommateurs ou les acheteurs, pour toute la quantité de ce genre de produits qu’ils ont à la fois le désir et le moyen d'acquérir.
6. — Démontrons maintenant la proposition énoncée plus haut, et dont nous aurons à faire une fréquente application dans la suite, que la concurrence tend toujours à ramener le prix courant d’un produit ou d’un service vers ses frais de production, quand, par. une cause quelconque, il s’en est écarté en plus ou en moins.
Supposons à cet effet que deux produits, tels que le fer et le blé, aient coûté les mêmes frais de production pour des quantités données, 20 francs, par exemple, pour cent kilo-
grammes de fer et pour un hectolitre de blé, Supposons encore que, par une circonstance fortuite, le prix courant de ces deux produits se soit établi de telle sorte que le blé se vende 18 francs l’hectolitre, et le fer 22 francs les cent kilogrammes, Aussitôt la concurrence va agir dans des sens opposés sur les producteurs et les consommateurs, pour rétablir l’égalité entre les prix et les frais de production. Considérons d’abord les consommateurs : si la circonstance qui a influé sur le prix du fer et du blé n’est pas un changement dans les besoins et dans les moyens d’acquisition des acheteurs, ceux-ci pouvant acheter vingt hectolitres de blé avec la même somme de 360 francs, qui leur servait auparavant à en acheter dix-huit, augmenteront leur demande, d’où tendra à résulter une hausse dans le prix du blé, qui le rapprochera des frais de production de cette denrée. La même cause agira d’une manière inverse sur le prix Au fer, dont les consommateurs n’achèteront plus que quatrevingt- dix kilogrammes, là où ils en achetaient cent, ce qui tendra à faire baisser le prix vers le niveau des frais de production.
D'un autre côté, les producteurs de blé, ne réalisant plus de bénéfices et subissant même des pertes, en vendant leurs produits au. dessous du prix de revient, cesseront d’en produire et tâcheront d'appliquer leurs moyens de production à créer des marchandises d’une vente plus avantageuse; ils vendront donc leurs terres et leurs instruments aratoires pour acheter des mines et des fourneaux, jusqu’à ce que le blé, produit et offert en moindre quantité, tende à hausser de prix.
Les fabricants de fer, de leur côté, réalisant de grands bénéfices par chaque quintal de fer qu’ils produisent, chercheront à accroître encore ce bénéfice en fabricant plus de fer; le nombre des usines se sera d’ailleurs accru par l’adjonction ni capital d’un certain nombre de cultivateurs, et cette offre pl us consi- - dérable de fer tendra à en faire baisser le prix juste au niveau des frais de production.
Dans le cas que nous venons de citer, et qui est celui qui se réalise le plus généralement, la concurrence des acheteurs et celle des vendeurs agissent simultanément pour rétablir l’égalité entre le prix et les frais de production, dès qu’elle a été altérée.