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Cette égalité entre le prix et les frais de production

ne se rétablit cependant pas toujours aussi rapidement qu’on pourrait le croire, quand elle a été rompue; plusieurs obstacles s’y opposent parfois. Ainsi il n’arrive pas toujours immédiatement que l’abaissement du prix d’un produit détermine les consommateurs à en augmenter la demande, quoique cette augmentation se produise infailliblement à l’aide du temps. L'économie résultant, pour l’acheteur, de la baisse de prix d’un objet peut être consacrée par lui à l’achat d’autres objets de nature différente. De même la hausse de prix d’un produit ne force pas toujours immédiatement les consommateurs à se désister d’une partie de leur demande : l’habitude et la nécessité aidant, ils peuvent renoncer à une partie de leurs autres consommations et en reporter la valeur sur l’objet dont le prix a augmenté. Ces causes tendent donc à neutraliser en partie, ou au moins à retarder l'effet de la concurrence des demandeurs sur les prix. D’autres causes d’une nature analogue agissent aussi et avec plus d'énergie sur la concurrence entre les producteurs. Ainsi, dans l’exemple que nous avons cité plus haut, les producteurs de blé auraient un intérêt immédiat à abandonner leur culture pour se livrer à la production du fer, et cependant ils hésiteront longtemps encore avant de s’y déterminer; car d’abord peu d’entre eux connaîtront bien la cause exacte à laquelle est due la baisse de prix du blé, qui peut ne pas être permanente, et dans l’espoir d’une prochaine amélioration de ce prix, ils tarderont à vendre leurs terres et leurs instruments agricoles. Ceux-ci, d’ailleurs, éprouvent une forte dépréciation, par cela même qu’ils sont devenus moins productifs, par la baisse de prix du blé. Il est un autre capital encore que le cultivateur perdrait entièrement en renonçant à sa culture pour embrasser une autre profession : c’est son capital intellectuel en connaissances spéciales et en expérience acquises dans la culture. D’un autre côté, en se livrant à la production du fer, il l’entreprendra probablement dans des conditions moins avantageuses et certainement avec moins de connaissance des affaires, que des métallurgistes expérimentés et qui, venus les premiers, ont pu se placer dans les conditions les plus favorables à l'exercice de leur industrie.

Il faut remarquer cependant que l’industrie agricole est une de celles dont le capital se déplace le plus difficilement, mais que les agricnlteurs peuvent d'autre part diminuer l’offre du

So

blé sans déplacer ce capital, puisqu'ils peuvent l’employer à la production de denrées agricoles non alimentaires, dont le prix peut n’avoir pas baissé en même temps que celui du blé; telles que les plantes dites industrielles. D’un autre côté, les fabricants de fer seront tentés eux-mêmes d'accroître la production de ce métal, en empruntant le capital nécessaire à cet effet à des industries où il donne de moindres profits. Dès qu’il y a un écart entre le prix courant et les frais de production d’un produit, la concurrence tend à le faire disparaître, avec d’autant plus d’énergie que cet écart est plus considérable,

8. — On ne se ferait qu’une idée fort inexacte de l’inflience exercée par le prix des choses sur la consommation qui s’en fait, si l’on admettait que cette consommation varie exactement en raison inverse du prix, de telle sorte, par exemple, que l’une double quand l’autre s’abaisse de moitié, et vice-versd. Cette influence est beaucoup plus grande, et en général elle peut se formuler ainsi :

Quand la diminution des frais de production et la concurrence des producteurs font baisser le prix d’un produit en progression arithmétique, la consommation de ce produit tend à s’accroître en progression géométrique.

Quand des frais de production plus élevés, ou l’absence de concurrence entre les producteurs font hausser le prix d’un produit en progression arithmétique, la consommation tend à décroître en progression géométrique.

Il convient de remarquer que ces formules n’expriment pas une règle absolue, mais une simple » tendance « à ce quela progression géométrique se manifeste: car diverses causes peuvent faire que la raison de progression se rapproche de l’unité, de même qu’elles peuvent élever cette raison de beaucoup au dessus,

9. — Voici comment les propositions énoncées ci-dessus peuvent être démontrées.

Quand le prix d’un produit est très élevé, celui-ci n’est accessible qu’à la consommation de personnes très riches, qui ne forment qu’une classe fort peu nombreuse dans chaque pays, et encore l’emploi qu'elles en font est-il très restreint. Toutes les fois que le prix de ce produit s’abaisse, l'usage s’en-étend dans la classe qui s’en servait quand il était plus cher, ce qui en accroît déjà la demande ; il pénètre aussi dans la consom- ‘mation d'une classe inférieure en richesse à la précédente, et

par cela même beaucoup plus nombreuse; ceci se réalise à chaque nouvelle baisse de prix; la consommation s'accroît donc chaque fois, et par l’usage plus étendu que les classes supérieures en richesses font du produit, et parce que celui-ci pénètre dans l’usage de classes inférieures de plus en plus nombreuses.

Enfin, il est une troisième classe de consommateurs moins riche encore que la précédente, qui ne peut atteindre au prix du produit, demeuré trop élevé pour elle, malgré son abaissement progressif, mais qui commence cependant à aspirer à la jouissance que ce produit peut donner, et qui dès lors fera pour y atteindre des efforts qu’elle n’eût pas tentés si son prix très élevé eût mis le produit entièrement hors de sa portée.

10. — Les deux lois économiques énoncées ci-dessus ne se réalisent toutefois d’une manière complète, qu’à la condition, pour la première, qu'aucun obstacle ne s’oppose à ce que l'offre suive le rapide accroissement de la demande; pour la seconde, que les consommateurs puissent se priver de l’usage des produits et en restreindre la demande à mesure que le prix s'élève. Or ces conditions ne se présentent pas toujours ; 1l arrive souvenñt, au contraire, qu’un rapide et considérable accroissement de la demande arrête la baisse de prix occasionnée par la diminution des frais de production, jointe à la concurrence des producteurs, et qu’il amène une hausse momentanée, L'extension et la plus grande stabilité de la demande, résultant de ce que le produit est devenu accessible à un plus grand nombre de consommateurs, jointes à cette hausse du prix, sont un encouragement pour le pioducteur à chercher les moyens d'accroître la production, sans en élever les frais d’une manière trop sensible; il est donc encouragé aussi à perfectionner ses procédés, et ce stimulant est transmis par lui à tous ceux dont les services coopèrent à sa production. De là résulte une tendance générale à accroître l’offre de ces services, ce qui en fait baisser la valeur et contre-balance la hausse de prix du produit, qui était la conséquence d’un accroissement de la demande, Des oscillations semblables du prix se manifestent à la suite de chaque abaissement des frais de production, la baisse donnant chaque fois un nouvel accroissement à la demande, la hausse constituant chaque fois aussi un encouragement à étendre la production.

11. — L'histoire des progrès réalisés dans l’industrie du coton que nous avons esquissée déjà au chapitre VI de la I'e section, nous montre les effets de la prodigieuse extension prise par la demande de cette matière, à la suite de la baisse de prix des tissus qui en sont formés, amenée par les progrès * de leur fabrication. Avant la découverte d’Arkwright, la filature et le tissage du coton ne constituaient qu’une industrie faible et précaire, difficilement alimentée de coton provenant de l’Inde, dont le transport et l’approvisionnement étaient irréguliers, Après cette découverte, la demande des tissus de coton prit une très grande extension. Les bénéfices réalisés par les premiers producteurs leur suscitèrent une vive concurrence, dont le résultat fut l’accroissement du nombre et de la puissance des manufactures. Celles-ci, à leur tour, élevèrent la demande de la main-d'œuvre, qui leur attira des ouvriers par la perspective d’un fort salaire, Lä demande du coton, croissant aussi, donna une immense extension à la culture de cette plante, surtout aux États-Unis d'Amérique, et fit organiser de puissants moyens de transport et d’approvisionnement.

12. — La concurrence des producteurs ou, ce qui est la même chose, l’accroissement de l’offre a donc pour effet constant de provoquer l’extension de la demande et de contribuer au bien-être des consommateurs; et la concurrence que se font ceux-ci, réagissant à son tour sur la production, la stimule, lui donne de la force et de l'étendue, et assure ainsi des moyens d'existence à un nombre toujours croissant de coopérateurs à la production. Tels sont, en résumé, les bienfaisants effets de la loi économique dont nous avons donné la formule,

En d’autres termes, la concurrence que se font les producteurs fait profiter les consommateurs (qui comprennent l’humanité entière) de l’abaissement des frais de production, résultant des conquêtes effectuées par l’homme sur la nature, sans qu’il en résulte de dommage pour les producteurs eux-mêmes, puisque la concurrence des consommateurs leur procure, à son tour, des profits plus étendus et mieux assurés.

13. — Lorsqu'une cause quelconque limite la concurrence que peuvent se faire les vendeurs d’un produit ou d’un service, le prix en est déterminé par la seule concurrence des acheteurs, la quantité de ce service ou de ce produit offerte étant

supposée constante ou limitée ; alors le prix tend à s’élever en progression géométrique quand les quantités offertes diminuent en progression arithmétique, et réciproquement, quand la concurrence est limitée entre les acheteurs et que les vendeurs ne peuvent se dispenser de vendre, c’est la concurrence entre ces derniers seuls qui détermine le prix, et celui-ci tend à s’abaisser en progression géométrique quand l'offre s’élève en progression arithmétique, et réciproquement.

14. — Dans les pays dont les communications avec les contrées voisines sont rendues dificiles, soit par des obstacles naturels, soit par l’absence de liberté commerciale, le prix des céréales offre de fréquents exemples de fluctuations excessives qui confirment la loi économique énoncée ci-dessus. Ces exemples étaient très multipliés dans toute l’Europe pendant les siècles précédents, et même pendant la première partie de notre siècle; aujourd’hui ils deviennent à la fois plus rares et moins frappants, par suite des rapides progrès accomplis dans les moyens de communication entre les peuples et dans la liberté commerciale,

Supposons un pays placé dans des conditions telles que l’approvisionnement en céréales y soit reconnu insuffisant pour nourrir la population entière jusqu'à la récolte suivante, et que des obstacles naturels ou artificiels interdisent l’introduction des blés du dehors : chacun alors, dans la crainte de périr d’inanition, voudra faire ses provisions avant son voisin et ne reculera devant aucun sacrifice pour se les assurer. La demande, avons-nous dit, se compose, pour chaque individu, du désir d'acquérir et des moyens de payer son acquisition, Or, dans ce cas, le désir C’acquérir est poussé à sa dernière limite par la terreur de la faim, et les moyens d’acquisition sont renforcés, au besoin, par le sacrifice de la satisfaction d’autres besoins moins pressants, et des. biens précédemment acquis. Il résulte de là une concurrence extrême parmi les demandeurs, et celle-ci ne pouvant stimuler la production, paralysée jusqu’à la prochaine récolte, ils’ensuit unetrès forte hausse du prix descéréales. Il a été constaté en Angleterre, par exemple, qu’à un déficit d’un dixième de la récolte, avait correspondu une augmentation d'un quart dans le prix des céréales, et qu’un déficit d’un quart de la récolte suflisait pour élever ce prix au double de ce qu’il était dans les circonstances normales,

Même ainsi limitée, la concurrence a encore pour résultat avantageux d'engager les consommateurs à restreindre l’usage qu'ils font des céréales à ce qui est indispensable, et de stimuler les vendeurs à surmonter et même à renverser les obstacles qui s'opposent à l’importation du blé étranger, et à rechercher toutes les substances alimentaires qui peuvent suppléer à l'insuffisance des céréales.

Supposons maintenant une récolte surabondante dans un pays qui se trouve dans les conditions indiquées plus haut: la consommation n’y peut croître au delà des besoins d’une population limitée et qui n’augmente que lentement ; l’exportation est impossible, la conservation d’une partie de la récolte jusqu’à une année de moindre abondance exige de grands frais de surveillance, qui ne peuvent empêcher un déchet considérable : enfin, la plupart des cultivateurs ne peuvent attendre pendant plus d’une année le remboursement de leurs avances. Ces diverses causes rendent nulle la concurrence des consommateurs, tandis qu’elles excitent à un haut degré celle des producteurs, qui préfèrent vendre à bas prix, füt-ce au dessous des frais de production, à ne pas vendre du tout. Il résulte donc de là une baisse excessive du prix des céréales.

15.— Le salaire des ouvriers offre un autre exemple de cette influence exercée sur le rapport entre le prix et les quantités offertes ou demandées, lorsque la concurrence n’agit que dans un sens unique. Le nombre des ouvriers disponibles pour un genre de travail donné n’étant pas susceptible d’un accroissement rapide et indéfini, surtout quand ce travail exige une aptitude spéciale développée par un long apprentissage, il en résulte que l'offre de ce travail demeure longtemps avant de se mettre au niveau de la demande, dès que celle-ci s’accroît dans des proportions inusitées. C’est ainsi que l’on voit souvent une entreprise de chemin de fer occasionner une hausse rapide du salaire des terrassiers, dans la contrée qui est traversée par cette voie. Ainsi encore la rémunération du travail des ouvriers estelle toujours élevée dans une industrie naissante, exigeant une aptitude spéciale qu’un petit nombre de travailleurs seulement ont eu le temps d’acquérir par l’apprentissage ou par l'effet d’une adresse naturelle.

Il est rare cependant que l'élévation de salaire due à ces causes soit de longue durée, Si l’écart entre l’ancien prix du

travail et le nouveau est considérable, des o iérs, déterminés

par cet appt, arrivent de fort loin vers le point où $e amani-

feste le surcroît de demande, ou bien les plus habites:t Se leurs, dans les professions analogues à celle de l’industrie nouvelle, ont bientôt fait une étude suflisante de ses procédés pour

les mettreen œuvre eux-mêmes, et les enfants d'ouvriers, encore indécis sur le choix d’un métier, font cet apprentissage de préférence à tout autre.

De cette manière l’équilibre des salaires se rétablit bientôt, partie par la baisse, dans l’industrie nouvelle, causée par l” affluence de l'offre, partie par le délaissement des travaux anciens, qui produit dans ceux-ci une hausse relative du salaire.

Sous le stimulant des salaires élevés, d’ailleurs, la population ouvrière active et valide n’a pas besoin d’attendre, pour s’accroître, l’avénement d’une génération nouvelle, car les dépôts de mendicité, les prisons, les hôpitaux et les hospices se dépeuplent ou cessent de se peupler au profit des champs, des chantiers, des mines et des ateliers.

Il est loin d’en être ainsi quand c’est l’offre du travail qui excède la demande; alors la concurrence r’agissant que d’un côté, l’équilibre est lent à se rétablir, et l’excédant d’un faible nombre de travailleurs suffit pour abaisser considérablement le prix du travail. C’est qu’ici encore, comme lorsqu’il y a disette, l’'ouvrier qui craint de manquer de travail et par conséquent de pain pour lui et sa famille, se hâte d’offrir ses services au rabais, afin de ne pas être devancé par un concurrent ; et il est rare alors que la population, tristement accrue, des hôpitaux, des hospices, des dépôts de mendicité et des prisons, suflise à rétablir l'équilibre. C’est que l’expérience n’enseigne que trop que les capitaux, qui engendrent la demande du travail, ne se multiplient pas aussi rapidement que le nombre des travailleurs, et qu’en attendant le rétablissement de l’équilibre entre l'offre et la demande, la charité, qui empêche les ouvriers sans travail de mourir de misère ou de faim, ne le peut qu’en disposant des épargnes dont le capital doit s’alimenter. Telles sont les causes qui font que le prix du travail tend à décroître en progression géométrique, quand la quantité offerte s'élève en progression arithmétique, et réciproquement.

On a vu plus haut que les causes qui occasionnent la cherté

et le bas prix excessif des céréales, tendent à disparaître, sous l'influence combinée du progrès des voies de communication et de la liberté commerciale, celle-ci ayant aussi pour effet de provoquer le perfectionnement de la culture et du commerce des grains; il n’en est pas encore ainsi, malheureusement, des causes qui tendent à produire la baisse extrême, et quelquefois une hausse locale et momentanñée, du salaire des ouvriers. Malgré le perfectionnement des voies de communication et le progrès des lumières, un ouvrier, avec ou sans famille, se déplace et voyage encore beaucoup plus difiicilement que quelques sacs de froment, à cause du prix généralement élevé du transport des voyageurs sur les chemins de fer, de la police des livrets, du domicile de secours, ete., ete.; et si le marchand de grains peut être immédiatement infor mé, par le télégraphe, du prix des céréales sur un marché quelconque, et par les jourpaux, de ce prix sur tous les marchés du monde, l’ouvrier a encore une peine extrême à être instruit de la valeur du travail, dans les localités mêmes les plus voisines de la sienne, et il semble que ni les bourses du commerce, ni les télégraphes, ni les journaux, ni même les simples affiches ne soient faits pour lui. Il faudra donc bien longtemps encore avant que le progrès de nos institutions permette le prompt rétablissement de l’équilibre si souvent rompu, entre l’offre et la demande du travail !

Puissent ces progrès être hâtés par les vœux de tous les philanthropes sincères et éclairés, exprimés avec fréquence et chaleur, manifestés en toute occasion (1)!

16. — En résumé, la concurrence est la loi de justice, car elle tend sans cesse à proportionner la rémunération du service, à l’intensité de l'effort accompli. La concurrence, en même temps qu’elle est juste, est aussi utile et nécessaire, car, mieux que la législation et la réglementation les plus compliquées, elle tend à établir partout et toujours l’équilibre entre l'offre et la demande, entre la production et la consommation ; c’est elle qui indique au producteur quels sont les besoins de la société,

(4) Voir à cet égard les observations judicieuses suggérées par le même sujet à M. de Molinari, dans son cours d'économie politique, 10: leçon : Le marchandage,® édition. Bruxelles, A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie; Paris, Guillaumin et Cie, 1853.

et quelles sont la nature, la quantité et la qualité des produits qu’il doit créer, pour satisfaire ce besoin, avec la certitude d’obtenir la juste rémunération de ses peines ; c’est elle encore qui fait aflluer les produits des lieux où ils abondent vers les lieux où ils sont-rares, tendant. ainsi à établir l'équilibre des prix dans le monde entier, à la différence près des frais de transport, qu’elle tend également à réduire le plus possible. Enfin, la concurrence est l'indispensable complément de la division du travail et de l’échange; c’est par l’action combinée de ces trois admirables véhicules du progrès et du bien-être que, selon l'expression de Bastiat, l'humanité est mise en possession d’une quantité, toujours croissante et toujours plus également répartie, d'utilité gratuite.

17.— Puisque la concurrence est une force bienfaisante, qui eût été déifiée par l'antiquité, si elle l’eût connue; puisque la concurrence n’est qu’une des manifestations les plus utiles et les plus universellesde cette liberté que tout le monde réclame, d’où vient donc alors ce concert de malédictions que suscite de toutes parts ce redoutable mot de concurrence ? D'où vient que le producteur la craint si fort et cherche à s’y soustraire, en invoquant, à cette fin, l’appui de la société elle-même? D’où vient que le consommateur aussi la redoute et cherche à s'en garantir comme il peut?

C’est que la concurrence, qui laisse à tout travail utile sa juste rémunération, retranche impitoyablement tout gain excessif ou qui n’est pas fondé sur un service réellement rendu, c’est qu’elle fait une guerre sans trève à toute prime que la paresse, l’inhabileté et l’imprévoyance voudraient prélever sur le travail actif, intelligent et prévoyant ; c’est qu’elle crie sans cesse à l'humanité : Avance, avance! et qu’elle foule aux pieds les retardataires qui ne lui obéissent pas. Or, dans le monde, il y a un grand nombre de retardataires, d’êtres paresseux ou inintelligents qui trouvent doux de jouir, dans l'oisiveté, de richesses acquises au prix de faibles efforts, et qui maudissent la concurrence quand elle ne le leur permet pas.

C’est aussi qu’à côté de la concurrence loyale, honnête et utile, se manifeste la concurrence déloyale, déshonnête et nuisible, procédant par la fraude, la falsification et limitation illicite, c’est à dire par la spoliation déguisée du producteur ou du consommateur, ou de tous les deux à la fois.

C’est encore parce qu’on l’accuse des maux que font naître les restrictions, les priviléges et les monopoles, qui sont autant d’atiteintes portées à sa libre action, soit sur l’offre, soit sur la demande, qui, par conséquent, détruisent l’harmonie des intérêts qu’elle ferait naître si elle était libre, et engendrent enfin des calamités analogues à celles qui résultent des disettes ou de l’excès de l’offre du travail sur celle du capital.

Dans ces deux cas, où les effets de la concurrence semblent nuisibles, ce n’est pas au libre usage que l’on en fait qu’il faut imputer le mal, mais bien aux abus qui se commettent sous son masque et en la violant.

Ce n’est donc pas, encore une fois, la concurrence qui est coupable de ce dont on l’accuse, mais bien la native perversité de l’homme, qui n’a pas été corrigée par une bonne éducation morale, ou qui a même été aggravée encore par de mauvais exemples. Il faut en accuser aussi l’imperfection des institutions sociales, qui opposent des obstacles à la libre action de la concurrence loyale, tandis qu’elles favorisent la concurrence déloyale par la garantie insuffisante qu’elles accordent à la propriété des fruits du travail (1).

(1) Nous engageonsle lecteur. à consulter les deux remarquables écrits consacrés par Bastiat à la concurrence; le premier dans le Journal des Économistes, année 1864; le second, dans les Harmonies économiques, tome VI de ses œuvres complètes, chap. x, pag. 314, édition Guillaumin et Cie, 1855. Si nous avons donné au chapitre de la concurrence, un développement qui semble disproportionné à celui des autres matières traitées dans cet ouvrage, c’est que nous attachons une importance extrême à ce qu'il soit bien compris, puisque les {héories qu’il expose sont le véritable fondement de la science économique.

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