LES MONOPOLES
1. Définition des monopoles. — Leur division en monopole naturel et monopole artificiel. — Origine du monopole naturel. — 2. Ses conditions d'existence. — 3. Causes qui tendent à le détruire ou à l'atténuer. — 4. Ulilité et nécessité des monopoles résultant de facultés personnelles. — 5. Comment le monopole foncier prend naissance et comment il se suscite à lui-même une concurrence qui en atténue les effets. — 6. Légitimité et nécessilé de ce monopole. — 7. Le monopole industriel. — Son origine, rente qu'il procure. — 8. La concurrence tend naturellement à limiter et même à détruire le monopole industriel. — 9. Légitimité et nécessité du monopole industriel, il n’est pas une nuisance pour le consommateur. — 10. Démonstration de la nécessité de l'existence du monopole naturel par les inconvénients qui résulteraient de sa non-existence. — 11. Le monopole artificiel. — En quoi il diffère du monopole naturel. — Ge qui constitue sa rente. — 12. Effets nuisibles du monopole artificiel, limites qu'ils lui imposent. — 13. Il tend à élever les frais de production de la marchandise monopolisée. — 14. Caractères auxquels se reconnait toute industrie jouissant d'un monopole artificiel — 15. L'unique remède à ce monopole consiste dans la concurrence. — 16. Effet du monopole artificiel appliqué à la consommation. — 17 Gonclusion.
]. — Le monopole n’est autre chose que l’absence de concurrence, soit entre les producteurs, celle des consommateurs continuant d’exister, soit entre ceux-ci, celle des producteurs persistant, Le monopole peut être dû à deux causes bien distinctes et dont les effets sont très différents, et même entièrement opposés à certains égards; il y a donc lieu d’en distinguer de deux espèces : le monopole naturel et le monopole artificiel.
Le premier est toujours le résultat de l'appropriation d’un agent naturel ou de la mise en œuvre de quelque moyen de
production, plus économique ou plus perfectionné, que ceux. dont on fait généralement usage. L’agent naturel dont l’appropriation a donné lieu au monopole le plus fréquent et le plus étendu, est la terre; aussi ce monopole est-il celui dont l’origine et les résultats ont été le mieux étudiés jusqu'ici; mais il est loin d’être le seul, et, à mesure que les connaissances humaines font des progrès, le nombre des agents naturels appropriables, ou des divers modes d’en tirer parti, sources possibles, d'autant de propriétés privées, va sans cesse en augmentant; puis, l'usage que fait un producteur de son intelligence pour simplifier ou abréger ses procédés de production, pour se placer dans les circonstances naturelles les plus avantageuses ; enfin l'emploi de ses facultés morales pour inspirer de la confiance au public, faire naître le plus possible de chances favorables, et écarter le plus grand nombre de risques, tout cela constitue un monopole naturel de ce producteur, à l’égard des autres, qui n’ont pas su ou qui n’ont pas voulu faire un aussi bon emploi de leurs facultés intellectuelles et morales. À ce titre, il n’est peut-être aucune branche de la production, il n’est pas deux champs, deux ateliers voisins, dont l’un ne jouisse à l’égard de l’autre de quelque monopole naturel, soit par sa situation relative, soit par le parti que le propriétaire sait en tirer.
Les qualités morales, intellectuelles et même physiques dont une personne est douée, à un degré exceptionnel, constituent aussi en sa faveur un monopole naturel, en ce que les services qu'elle peut rendre, au moyen de ses facultés, sont très utiles et par conséquent très demandés; par exemple, le génie, la droiture, l'énergie et la persévérance chez un homme d'Etat ou chez un grand entrepreneur d'industrie; la probité et la fidélité chez un fonctionnaire, un serviteur ou un dépositaire; le courage et le sang-froid chez un soldat ou un marin; un talent ou une aptitude hors ligne chez le savant, l'avocat, le médecin, l’ingénieur, l’artiste, etc.; une extrême habileté manuelle chez l’ouvrier.
2. — La possession d’un agent naturel ou de quelque qualité personnelle éminente, ne confère cependant un monopole naturel, que pour autant qu’elle n’existe que chez une seule personne ou pour un petit nombre de personnes d’une part, et que les services qui en résultent sont recherchés par un
très grand nombre d'individus. Ainsi la possession d’une terre ne donne lieu à aucun monopole, et par conséquent à aucun profit exceptionnel, quand celle-ci est entourée d’une grande étendue de terres également fertiles et aussi accessibles, et que le nombre des consommateurs des produits de ces terres est relativement restreint. Il en est de même des services rendus par des personnes douées de facultés exceptionnelles, quand ils sont offerts dans un milieu incapable, soit de les apprécier, soit de les rémunérer à leur juste valeur.
3. — Le monopole existant peut aussi être atténué ou même détruit par toutes les causes qui tendent à multiplier l'offre des services qui en font l’objet, comme, par exemple, le monopole résultant de la possession d’une terre, par les progrès de l’agriculture qui multiplient les produits de terres demeurées infertiles jusqu'alors, ou par la création de moyens de transport, qui agissent à la façon d'un rapprochement de terres éloignées. Le monopole résultant de la possession individuelle de qualités éminentes, peut aussi être atténué ou anéanti par la connaissance et la propagation de méthodes d'éducation, propres à faciliter l’acquisition de qualités semblables, par des personnes moins bien douées de la nature, et par conséquent plus nombreuses.
4,— Le monopole naturel, consistant en facultés éminentes, permet à celui qui le possède d’exiger une rémunération élevée de ses services, car ceux-ci sont peu offerts el beaucoup demandés, et l’excédant de la valeur de ces services, sur celle des produits du travail de personnes douées de facultés ordinaires constitue la rente de ce monopole, juste rémunération des peines que son possesseur s’est données pour développer les dons intellectuels qu’il a reçus de la nature, et des services extraordinairement utiles qu’il est parvenu à rendre à la société, à l’aide de ces dons ainsi développés. De plus, elle sert de stimulant au développement de facultés semblables chez d’autres personnes qui les possèdent naturellement, mais qui les laisseraient sans culture et sans usage, si cestimulant n’éxistait pas.
La demande, plus considérable, que font ces personnes, des services propres au développement de ces facultés, encourage alors aussi la production et le perfectionnement de ces services, qui, par là, sont mis à la portée d’un plus grand nombre
de concurrents. De là résulte un accroissement de l'offre des services, émanant d’abord de facultés rares et éminentes, ce qui : tend à diminuer graduellement la rente du monopole qu’elles confèrent et à la proportionner aux frais de production, amoindris du service qui en est le résultat, |
Le monopole naturel est donc à la fois juste et utile : juste parce qu’il rémunère les services en proportion de leur rareté ou de la peine qu'ils ont coûtée à rendre; utile, en ce qu ’il tend à la fois à multiplier ces services et à diminuer cette peine, ou, en d’autres termes, leurs frais de production.
5. — La possession d'agents naturels appropriables ne confère ni monopole ni rente, quand les services rendus par ces agents sont offerts en abondance et peu demandés; le monopole ne prend naissance que par le rareté de l'offre, eu égard à la demande, et il tend, comme dans le cas précédent, à engendrer une concurrence, d'autant plus vive, qu’il donne lieu à une rente plus élevée, et dont le résultat est de réduire, et même d’anéantir graduellement le monopole, en multipliant l'offre de services analogues et en réduisant leurs frais de production. S'agit-il, par exemple, de l’appropriation du sol, il n’en résulte comme rente aucun profit exceptionnel, pas même l’amortissement et l’intérêt des frais de cette appropriation, tant que les terres également fertiles et accessibles abondent et que les consommateurs de ses produits sont rares. Mais quand un tel état de choses existe, il constitue un encouragement à l’accroissement de la population, et par conséquent à la demande des produits de la terre; et, dès que cet accroissement est devenu tel que l'offre de ces produits s’en trouve relativement raréfiée, le monopole commence à naître et avec lui la rente, qui résulte alors de la différence entre les frais de production des denrées agricoles et leur prix de vente, surélevé par l’excès de la concurrence des acheteurs sur celle des producteurs.
Ici encore, plus est grand l’écart entre la ARR et l'offre, plus la rente s élève, mais plus aussi le désir de participer à cette rente stimule d’autres producteurs à à découvrir, à s'approprier de nouvelles terres cultivables et à les rapprocher des centres de communication, par des moyens de transport plus économiques, pour leurs produits, ce qui force les premiers producteurs, à leur tour, à perfectionner leurs procédés de culture, s’ils ne veulent être dépossédés de leur rente.
Dans ce cas, comme précédemment, la rente a donc pour résultat d'accroître l’offre du produit monopolisé, en même temps qu’elle encourage la recherche et l’application des procédés les plus propres à réduire les frais de production de ces denrées.
6.— Le monopole résultant de l'appropriation du sol, ou monopole foncier, est légitime, en ce qu’il est la rémunération des efforts souvent considérables, et d’un résultat très incertain, qu’il a fallu faire pour la découverte et l'appropriation de la terre, pour l'essai de nouveaux procédés de défrichement, de culture, eté. Si, parfois, la rente de ce monopole semble constituer une rémunération excessive, disproportionnée à l'effort accompli et même aux risques courus, c’est que l’on ne tient pas compte de ce que cette rente est toujours précaire, et que, de même qu'elle s'accroît avec la population et sa richesse, rien ne peut l'empêcher de décroître, lorsque cette population s’appauvrit et diminue.
Le monopole foncier est nécessaire, car c’est lui qui développe et stimule la concurrence entre les chercheurs de terres nouvelles et de procédés nouveaux de défrichement et de culture, concurrence qui a pour résultat de mettre à la disposition de l'humanité une quantité toujours croissante d'utilité gratuite, fournie par le sol, à la condition de rémunérer, à un taux égal à leurs frais de production, les services nécessaires à l’exploitation de ces dons naturels et à leur mise à la portée des consommateurs.
1. — L'un des monopoles naturels les plus importants, par sa généralité et ses résultats, est celui qu’engendrent l’invention et l’application d'instruments ou de procédés nouveaux de production, ou, en général, d’un moyen quelconque de substituer de l’utilité gratuite à de l’utilité onéreuse dans la production, sans en amoindrir les résultats. La nature et les effets de ce genre de monopole naturel méritent une étude spéciale, d'autant plus sérieuse et plus approfondie, que l’une et l’autre sont généralement méconnus par ceux-là mêmes quien retirent le plus d'utilité.
Quand un produit est créé par des procédés connus de tout le monde et qu’il satisfait à un besoin général, existant depuis longtemps, la concurrence réciproque des producteurs et des consommateurs en a établi le prix au niveau des frais de pro-
duction, et la quantité créée est exactement celle qui satisfait à la demande, c’est à dire celle que les consommateurs veulent et peuvent acheter. Dans de telles circonstances, si l’un des producteurs de cette marchandise invente une machine ou une méthode, par laquelle il puisse réduire ses frais de production, en substituant l’action gratuite d’un agent naturel à des efforts onéreux, et s’il garde le secret de son procédé, ou s’il s’en fait garantir la propriété exclusive, et si en même temps il n’augmente pas la quantité de ce qu’il aurait produit par l’ancienne méthode, il pourra continuer de vendre la même quantité au même prix, et il joindra ainsi au profit net qu’il réalisait antérieurement à sa découverte, un bénéfice additionnel égal à la différence entre les frais de production anciens, qui ont déterminé le prix courant, et les frais de production nouveaux, ce bénéfice additionnel constituant la rente de son monopole ou la récompense des efforts que lui a coûtés son invention, et des risques qu’elle lui a fait courir.
8. — Cependant, si les choses demeuraient perpétuellement dans cet état, l'inventeur seul profitant de son procédé, les consommateurs, qui représentent la société entière, n’en retireraient aucun avantage, et dès lors celle-ci n’aurait aucun intérêt ni aucune obligation à lui garantir la propriété exclusive de son invention, qu’elle devrait, au contraire, désirer voir tomber entre des mains plus généreuses et plus disposées à faire profiter tout le monde de l’utilité gratuite résultant de l’invention nouvelle. Mais, pour que cette invention profite à la société entière, elle n’a besoin de prendre aucune mesurelésant et la justice et les intérêts de l’inventeur ; 1l lui suffit de laisser agir la concurrence. En effet, celle-ci naît et se développe par le seul fait de l'existence d’un monopole naturel, qui est sa véritable raison d’être.
L’intensité avec laquelle agira la concurrence dépendra de l'importance de la rente quele nouveau monopole confère à son possesseur, et cette rente elle-même dépend de la manière plus ou moins absolue dont celui-ci exploite le monopole. 1i peut, en effet, comme nous l’avons supposé plus haut, se contenter d'offrir la même quantité de produits au même prix qu'avant son invention ; alors, surtout si cette quantité est considérable et si l'invention a réduit les frais de production dans une large Mesure, il s’enrichira rapidement et il attirera ainsi sur lui l’at-
tention et la convoitise d’autres producteurs, désireux de s’enrichir aussi,
Il suffit que l’on sache que les procédés de fabrication du produit sont susceptibles d’être perfectionnés ou, en d’autres termes, que les frais de production en peuvent être réduits, pour que l'esprit d'imitation soit mis en jeu, et pour qu’aidé du désir naturel et légitime de réussir, il provoque des découvertes analogues à celle qui a réussi au premier inventeur. Or, que de nouvelles inventions donnant un résultat analogue ou supérieur à la première se fassent jour, ou que celle-ci reste sans rivales, il est peu probable que la quantité du produit créé par le procédé nouveau unique ou par des méthodes nouvelles multiples, ne soft pas bientôt offerte en plus grande quantité qu'avant l'invention, Mais cette offre plus grande ne peut être suivie d’un accroissement correspondant de la demande, car les consommateurs, ne s’étant point enrichis par une découverte qui ne leur a pas encore profité, ne peuvent acheter une pius grande quantité de ce produit au même prix. Il ne servira donc à rien aux producteurs d'augmenter la quantité offerte, s’ils-ne mettent ce surplus à la portée des consommateurs, par une baisse correspondante du prix, baisse qui doit se réaliser aux dépens d’une partie de la rente du monopole créé par l'invention.
Cette baisse de prix, comme on l’a vu dans le chapitre précédent, amènera un accroissement de la demande, beaucoup plus considérable que la baisse elle-même, et il en résultera que, malgré la réduction de la rente opérée sur chaque unité de pro- -duit vendue, le revenu total engendré par cette rente se trouvera augmenté, puisque ce revenu est ce produit du bénéfice sur l’unité multiplié par le nombre des unités vendues, et que le deuxième facteur a augmenté dans une proportion plus grande que la diminution du premier. Il résulte de là qu’à mesure que l'inventeur renonce à une partie de la rente que le monopole lui assure, sur chaque unité de produit vendue, en offrant les unités en plus grand nombre, son revenu total s’accroît. Il faut remarquer qu’il s’ensuit pour lui un autre avanfage, non moins digne d’être apprécié, c’est que ce revenu devient plus assuré à mesure qu’il se fonde sur la demande faite par des classes plus nombreuses de la société,
L'intérêt bien entendu de l'inventeur lui commande donc de
n’user de son monopole qu’avec modération, puisqu'il en profite d'autant moins qu’il l'exploite avec plus de rigueur.
9, — De quelque manière que l’on envisage donc le monopole naturel, on trouve qu’il est la récompense légitime et nécessaire d'efforts pénibles et dont le résultat est incertain pour celui qui les accomplit, tandis qu’ils sont profitables pour la société, puisqu'ils ont toujours pour conséquence extrême la substitution d’uiilité gratuite à de l’utilité onéreuse. Il est évident que, sans l’espoir fondé de retirer une rente de ce monopole, personne ne sera tenté de faire les efforts et de courir les risques nécessaires pour l’ acquérir. La rente représente exactement la quantité d’utilité onéreuse transformée en utilité gratuite, par les efforts qui ont constitué le monopole. Cette rente est d'autant plus légitime que, ne faisant pas partie des frais de production du service monopolisé, elle n’en élève pas le prix, qui demeure telqu'il était avant la création du monopole, ce qui ne cause aucun dommage au consommateur. Cette rente n’est donc pas acquise au détriment de celui-ci, elle n’est pas une spoliation exercée aux dépens de la société, maïs une inoffensive conquête réalisée sur la nature, et dont la concurrence ne tarde jamais à répandre le bienfait sur l'humanité entière.
Enfin, le monopole naturel, ou plutôt la rente qui en est le résultat, est le stimulant nécessaire de la concurrence, qui active Le progrès en menaçant constamment de ruine les retardataires, en montrant toujours la possession exclusive ou le partage d’une rente, comme récompense de leurs efforts, aux plus actifs et aux plus intelligents.
10.— La nécessité de l’existence du monopole naturel, comme récompense d’une découverte ou d’une invention, peut être rendue évidente par le seul exposé des injustices et des inconvénients ou xwisances qu’engendrerait sa non-existence,
__ À cet effet, supposons que le monopole naturel n’existe pas, c'est à dire qu'aucune loi ne garantisse la propriété ou Le droit d'exploitation exclusive d’une invention ou d’une découverte à celui qui l’a faite; supposons encore (quoique cette supposition nous semble impossible à réaliser) que des inventions et des découvertes continuent à se faire, ayant pour résultat d’abaisser les frais de production des objets auxquels elles s'appliquent. Dans ce cas, la concurrence des producteurs, agissant sans aucune entrave, fera baisser immédiatement le
L'ÉCHANGE OU LA CIRCULATION. au
prix de cet objet au niveau de ses frais de production, d’où résultera, non seulement que l'inventeur ne recevra aucune récompense pour le service rendu par lui à la société, puisqu'il n’y aura pas de rente, mais encore que tous les producteurs faisant usage de l’ancien procédé et qui ne posséderont pas le capital ou l'intelligence nécessaire, pour appliquer le procédé nouveau, seront ruinés.
Il arrivera alors que ces industriels, pour compenser les risques de ruine auxquels ils seront constamment exposés par suite d’inventions nouvelles, devront comprendre dans les frais de production de leurs marchandises une prime d’assurance contre ce risque, ce qui élèvera aussi le prix de leurs produits sans en accroître l’utilité, et par conséquent au détriment des consommateurs.
Ou bien, les producteurs, menacés de ruine par toute invention, par tout perfectionnement à leur industrie, se ligueront entre eux pour interdire le progrès par la force ou pour en obtenir l'interdiction par l’autorité, sous prétexte qu’elle doit protection à leurs droits acquis.
Il nous semble donc évident que l'existence du monopole naturel accordé à l’inventeur est préférable, même au simple point de vue de l’utile, aux nombreux monopoles artificiels que sa non-existence rendrait nécessaires, Les monopoles artificiels connus sous les roms de corporations, de jurandes et dé maîtrises, si nombreux dans les derniers siècles, et dont toute trace est loin encore d’être effacée, ces monopoles, disons-nous, n’ont sans doute pas été fondés dans le but de prémunir ceux qui en jouissaient contre le risque d’être ruinés par des inventions ou des découvertes; mais on ne peut pas méconnaître que ce risque ait été pour quelque chose, dans l’opiniâtre résistance que le renversement de ces priviléges a rencontrée, ni que ce motif ne fût un des plus valables que l’on pût alléguer en faveur de leur maintien. Cependant le choix entre le monopole artificiel, dont le résultat, comme on le verra plus loin, est de ruiner la société, d’entraver ses progrès, et le monopole na- : turel qui l’enrichit et favorise son développement, ne saurait être douteux un seul instant.
11. — Les monopoles artificiels sont ceux qui résultent soit d’une restriction forcée de l’offre d’un service ou d’un produit, la demande restant libre, ce qui arrive le plus fré-
quemment, soit de la contrainte exercée sur la demande, la concurrence pouvant agir sur l'offre. Tandis que le monopole naturel est fondé sur la substitution de l'utilité gratuite à l'utilité onéreuse, et que sa rente résulte de la partie de cette dernière qui est rendue disponible, sans que cette rente élève jamais le prix courant des services ou des produits auxquels le monopole s’applique, le monopole artificiel est fondé sur la substitution de l’utilité onéreuse à l'utilité gratuite, et la rente qu'il produit résulte de la différence entre le prix courant, élevé par le retrait d’une partie de l'offre, et les frais de production.
Le monopole artificiel est toujours injuste, car la rente qu’il fait naître n’est la récompense d’aucun service rendu à la société, ct elle est prélevée sur le consommateur, pour qui le prix plus élevé du produit ou du service monopolisé, n’est compensé, par aucun surcroît d'utilité.
Tandis que le monopole naturel est toujours inoffensif pour le consommateur, même quand il est exercé d’une manière absolue, et que la concurrence, tout en faisant profiter celui-ci de la majeure partie et même de la totalité de l'utilité gratuite exploitée par le monopoleur, laisse encore ce dernier en possession d’un bénéfice étendu et assuré, le monopole artificiel est nuisible au consommateur, puisqu'il exige de lui plus de peine pour une même satisfaction, et 1l est loin de procurer au producteur un avantage équivalent au sacrifice imposé au consommateur.
Enfin, tandis que le monopole naturel se suscite à lui-même une concurrence d'autant plus vive qu’il est plus absolu, et qui ne cesse qu'avec la rente qui l’a provoquée et qu’elle a pour effet constant de réduire, le monopole artificiel tend à anéantir la concurrence de la demande, et par là même il ne permet pas à celle-ci de réagir sur l’offre. Toute concurrence est donc rendueimpossible ou pourle moins considérablement restreinte par le monopole artificiel, et comme la concurrence esgendre * le progrès et en fait profiter tout le monde, partout où règne le monopole artificiel, ce progrès est arrêté, et il en résulte pour une telle contrée tous les maux qu’engendre un retard forcé de la civilisation.
12, — On se rendra facilement compte de ces effets nuisibles du monopole artificiel, sachant que son résultat le plus
prompt et le plus certain est d’élever le prix du service ou du produit qui en est l’objet. Or on a vu dans le chapitre précédent, qu’où le prix d’une chose s’élève en progression arithmétique par suite de l'offre décroissante qui en est faite, la demande de cette chose tend à diminuer en progression géométrique. De là résulte que l’élévation du prix a une limite, passé laquelle toute demande cesse, et que, quelque élevé que soit ce prix au dessus des frais de production, ou, en d’autres termes, quelque forte que soit la rente sur l’unité de produit offerte, la demande décroissant dans une progression plus rapide que l'élévation de cette rente, le produit de ces deux facteurs doit décroître et peut devenir zéro ou même négatif, ce qui signifie que le monopole artificiel exercé dans toute sa rigueur ou poussé vers sa limite extrême, peut n’engendrer qu'une rente nulle, et même causer des pertes à celui qui l’exploite.
Quoique l’on ait vu des monopoleurs doués d’assez peu de bon sens, pour ne pas s’apercevoir qu’une rente faible, nulle et même négative, était le résultat de l’abus de leur monopole et qui s’obstinaient à attribuer le retrait de la demande à d’autre causes plus ou moins imaginaires, cependant ils s’arrétent généralement assez longtemps avant d’arriver à la limite extrême où tout accroissement de l’unité de bénéfice produit une diminution sensible du bénéfice total; mais, même dans ce cas, l'exploitation de leur privilége offre pour eux un désavantage dont ils se rendent rarement compte, c’est l’instabilité du débouché qui résulte de la diminution du nombre des consommateurs et des quantités demandées, instabilité qui se traduit ordinairement par des crises périodiques plus ou moins intenses, influant d’une manière funeste sur le revenu des producteurs.
Toutefois, les résultats du monopole artificiel, ne sont absolument tels que nous venons de les décrire, que dans le cas où il porte sur des services ou des produits dont les consommateurs peuvent se priver, en y suppléant par d’autres objets de consommation, lorsque les premiers sont devenus trop chers. Quand il s’agit, au contraire, d'objets de grande consommation, de première nécessité, tels que les denrées alimentaires, les tissus à l'usage des classes les plus nombreuses, ou les matières premières des grandes industries, telles que la houille,
le fer, la laine, le papier, etc., alors le prix élevé résultant du monopole n’exerce pas une influence aussi sensible sur la diminution de la demande: car, dans ce cas, les consommateurs d'aliments et de vêtements continuent de se procurer le nécessaire, malgré son haut prix, en restreignant ou en supprimant même la consommation d’autres objets, et les fabricants cherchent à faire payer, par les consommateurs de leurs produits, au moins une partie de la surélévation du prix de leurs matières premières.
Aussi les monopoles artificiels sont-ils presque ns établis sur les produits ou les denrées les plus indispensables, leurs inconvénients retombent donc entièrement sur les consommateurs, tandis que la rente des producteurs peut se maintenir assez élevée, sans compenser jamais cependant le dommage causé aux acheteurs. Mais comme sous un tel régime, le nombreet la richesse des consommateurs tendent à décroître, et les industries dont les matières premières sont enchéries à décliner, le résultat final du monopole artificiel est toujours, tôt ou tard, de nuire à ceux-là mêmes qui l’exercent et croient en profiter.
© 13, — Uneautre cause encore, agissant souvent avec une grande énergie, tend d’ailleurs à diminuer, dans un sens différent, la rente du monopole artificiel. Cette cause est l’enchérissement des frais de production ou la substitution d'utilité onéreuse à de l’utilité gratuite, qui est l’inévitable conséquence de tout monopole artificiel. — En effet, les producteurs ne s’arrogent jamais un tel monopole que pour se préserver de la concurrence d’autres producteurs, disposant de quelque agent naturel, dont les services gratuits tendent à diminuer le prix des produits obtenus par leur concours, ou bien encore contre la concurrence d'hommes intelligents et actifs, qui ne tarderaient pas à perfectionner leurs moyens de production et à en céder les produits à plus bas prix. Il résulte de là que, dès l’origine, les frais de production des marchandises monopolisées sont les plus élevés de tous; mais il ne tardent pas à s'élever encore par suite des circonstances suivantes :
La diminution de l’offre du produit monopolisé, la demande restant d’abord la même, en fait monter le prix courant assez haut pour qu’il comprenne, outre les frais de production les plus chers, la rente du monopole. Mais bientôt l’élévation ex-
trême de ce prix en fait diminuer la demande du produit, et pour qu’il n’en résulte pas un avilissement, les producteurs sont obligés d’en restreindre l’offre.
Alors les frais généraux de la fabrication, se répartissant sur un moindre nombre de produits, élèvent la part qui en incombe à chaque unité. En outre, la diminution de la demande que font les monopoleurs des matières premières, du capital et du travail nécessaires à leur production, tend d’abord à faire baisser la rémunération de ces agents et le prix de ces denrées dans une assez forte proportion. (Voir pour les motifs de cette diminution le chapitre précédent.) Bientôt cependant travailleurs et capitalistes, découragés, vont offrir leurs services ailleurs, les producteurs de matériaux restreignent leur production, et non seulement une hausse subséquente est la conséquence première de cette diminution des services productifs, mais en même temps l'instabilité et l’irrégularité de cette demande, souvent interrompue par des crises, décourageant les plus habiles et les plus actifs parmi les fournisseurs de travail, de capital et de matières premières, il ne restera plus à la disposition des monopoleurs que les services des hommes les plus indolents et les moins capables, et les matières de la qualité la plus inférieure, dont l’emploi désavantageux fera élever les frais de production de la marchandise monopolisée. Il se passe, en un mot, dans ce cas, l’inverse de ce qui a lieu quand le développement d’une industrie est stimulé par un accroissement rapide et constant de la demande de ses produits,
14. — Les faits ne manquent pas à l’appui de cette démonstration, et nous n’hésitons pas à affirmer que partout où existe une industrie, exploitant un monopole artificiel résultant, soit d’un privilége qui lui est accordé par l'autorité, soit d’une coalition entre les entrepreneurs, tolérée par elle, cette industrie est reconnaissable aux caractères suivants, qu'on observe toujours soit en totalité, soit en partie : matières premières chères et de mauvaise qualité, par suite du manque de concurrence entre les producteurs; capital rare et offrant ses services à un prix élevé; machines, appareils et procédés surannés et devancés chez les industries rivales non privilégiées ou non coalisées ; population ouvrière misérable et se trouvant dans un état de dégradation morale, intellectuelle et physique, dans
un état d’excitation haineuse contre les patrons, et prompte à. se révolter contre eux; enfin, les entrepreneurs de cette industrie eux-mêmes peu actifs, peu intelligents en ce qui concerne leurs véritables intérêts, peu partisans du progrês et se fiant moins, pour l’accroissement de leur fortune, à leur activité et à leur prévoyance, qu’aux intrigues et aux démarches propres à leur assurer le maintien de leur monopole.
15. — Il est très difficile de porter remède à un tel état de choses, lorsqu'il a duré longtemps, et qu’il s’est étendu au loin. Aussi les fauteurs de semblables monopoles font-ils ordinairement de grands efforts pour son maintien, tandis que ceux qui le subissent auraient volontiers recours à des mesures violentes pour s’y soustraire. Cependant l’unique remède au mal engendré par le monopole ‘artificiel, consiste dans son antidote naturel, la concurrence. Celle des producteurs, en effet, ne tarde pas à provoquer la compétition des consommateurs, et celle-ci, à son tour, produit promptement les bons effets que nous lui avons reconnus dans le chapitre précédent.
16. — Le monopole artificiel peut aussi être institué de manière à restreindre la demande d’un produit ou d’un service, l'offre demeurant libre. C’est ce qui a lieu, par exemple, lorsqu'une nation interdit la sortie de son territoire à certains produits du sol ou de l’industrie, tels que denrées alimentaires et matières premières de certains produits fabriqués, dans le but d’en assurer l’approvisionnement constant et à bas prix aux consommateurs nationaux.
Ce genre de monopole a les mêmes caractères et, par conséquent, les mêmes inconvénients que ceux qui restreignent la production.
17. — En résumé, tous les monopoles artificiels, quel qu’en soit le but, ont toujours pour résultat d’élever les frais de production des services privilégiés, au détriment du consommateur et sans profit pour le producteur. Celui-ci, dans tous les cas, età moins d’être incapable etinactif, aurait beaucoup à gagner à se trouver sous un régime qui, en élargissant la concurrence de l'offre, agirait de la même façon, mais plus énergiquement sur la demande, Qu'il s’agisse, en effet, de la création de produits, ou de services rendus par des facultés personuelles, l’absence de concurrence a toujours pour résultat d'arrêter ou de comprimer l’essor du progrès et de causer, sans
profit pour personne et au détriment du grand nombre. la déperdition d’utilité gratuite, remplacée ou non par de l’utilité onéreuse (1).
(1) Nous avons traité à fond la question qui fait l'objet de ce chapitre dans la cinquième de nos Etudes de morale et d'économie potilique , ayant pour litre : Physiologie du monopole artificiel.