‹ Traité élémentaire d'économie politiqueChapitre 22 sur 57 · LA MONNAIE · texte numérisé non relu

LA MONNAIE

1. Difficultés de l'échange direct ou troc. — 2. Utilité d'un instrument servant d’intermédiaire aux échanges, ou de la monnaie. — 3. Qualités dont la matière d’une bonne monnaie doit être douée. — 4. L'or et l’argent sont les seules matières qui réunissent ces qualités à un degré suffisant. — 5, Utilité de l'empreinte donnée aux monnaies. —6. Double cause de la valeur des monnaies métalliques — 7. Causes de la stabilité relative de la valeur des métaux précieux. — 8. Inconvénient du double étalon monétaire, résultant de constantes variations de valeur entre les deux métaux précieux.—9. Difficulté du choix, entre ces métaux comme étalon. — 10. Inconvénient de confondre la monnaie d’un pays avec son capital. — 11. Causes qui déterminent la quantité de monnaie dont un pays a besoin.— 12. La concurrence tend toujours à établir l'équilibre entre la quantité de monnaie qui existe dans un pays et celle dont il a besoin.—13. Inconvénient du monopole de la fabrication des monnaies. — 14. Monnaies de bas aloi et de métaux communs.

1. — La division du travail, telle qu’elle est pratiquée dans les sociétés, imposant à chaque individu l’obligation d'offrir un seul genre de services ou de produits en échange de l'extrême multitude d'objets qui doivent servir à l’entretien de son existence, il arrive très fréquemment : 1° que le produit offert par lui ne convienne pas au détenteur de ce qu’il demande en retour ; 2° que les deux objets à échanger ne soient pas d’égale valeur, sans que cette égalité puisse être obtenue, en les divisant; 3° que la quantité d'un produit nécessaire, pour former l'équivalent de l’objet à échanger, ne puisse être créée que lentement et de telle manière que la valeur des premières portions soit altérée avant l’achèvement des dernières,comme, par exemple, s’il s’agissait d’accumuler les fraises d’un petit

jardin, jusqu’à ce qu’on pt les échanger contre un objet d’une grande valeur.

2. — Toutes ces difficultés et bien d’autres encore que l'échange direct ou le troc pourrait offrir, seraient levées par l'emploi d’une marchandise intermédiaire, telle que l’or en poudre, par exemple, dont la possession fût désirée par tout le monde à raison de son universelle utilité, qui pût se diviser ou s’accumuler à volonté, de manière à s’égaler à toutes les valeurs, et, enfin, qui pût se conserver indéfiniment sans altération. Une telle marchandise pourrait être considérée comme un instrument servant à faciliter les échanges, et ses parties pourraient porter le nom de pièces de monnaie.

La monnaie peut donc être définie: un instrument qui sert à effectuer les échanges et qui a, par lui-même, une valeurégale à celle de l’objet échangé.

Il faut bien remarquer, en effet, que cette dernière considération est indispensable dans l’instrument qui doit servir à l'échange; car cet acte étant toujours essentiellement libre et volontaire, nul ne consentirait à se dessaisir d’un objet qu’il possède, sans être assuré d'obtenir exactement l’équivalent en retour, sous la forme la plus propre à être conservée ou échangée immédiatement contre d’autres choses d’une valeur égale.

83. — Nous avons montré, au { 1, quelques-unes des propriétés dont doit jouir l'instrument des échanges ; nous allons compléter cet exposé en indiquant les principales qualités que doivent posséder les matières destinées à la fabrication de la monnaie, afin qu’elles puissent servir à faciliter les échanges ; ces qualités sont :

10 D’être inaltérable par l’action des agents atmosphériques et au contact des corps auxquels la monnaie est habituellement exposée, afin qu’elle puisse se conserver indéfiniment, sans que sa valeur en subisse de diminution, en attendant qu’elle puisse être échangée,

20 Qu'elle soit divisible de manière à ne rien perdre de sa valeur, et que celle de chaque partie prise isolément, demeure toujours en relation avec son poids, car ce n’est qu’à cette condition, que la monnaie jouit de l’utile propriété de pouvoir toujours s'offrir, en valeur égale, à celle de l’objet présenté à l'échange,

3° D’être assez malléable pour recevoir une empreinte même très délicate, et en même temps assez dure pour la conserver longtemps sans s’user ni se déformer, par l'effet des frottements et des choses auxquels elle est exposée.

49 De posséder une grande valeur intrinsèque, c’est à dire sous un faible poids et sous un petit volume, afin d’être aisée à transporter, à manier, à compter et même à cacherau besoin. Une monnaie est utile en raison de ce qu’elle possède ces qualités ; lourde et encombrante, elle ne serait jamais que d’un usage très limité.

50 Elle doit consister le plus possible en un corps simple ou d’une composition peu compliquée, afin qu’il soit difficile de la falsifier ou de limiter. |

6° Sa valeur ne doit pas être susceptible d’éprouver de fortes, ni surtout de soudaines variations, sa diminution de valeur pouvant avoir le même résultat qu’une altération matérielle de la substance dont elle est faite. Les fluctuations de la valeur des monnaies jettent la pertürbation dans les transactions à terme, qui sont généralement les plus nombreuses dans le commerce, en laissant les contractants dans l’incertitude sur le bénéfice qu’ils réaliseront ou sur la perte qu’ils éprouveront, l’un et l’autre dépendant de la variation de valeur de la monnaie dans l’intervalle qui sépare le contrat de son échéance, ou pendant que l’on est obligé de conserver la monnaie avant de pouvoir s’en servir. Il est impossible toutefois de trouver une matière dont la valeur soit entièrement à l’abri de ces fluctuations.

4. — Les propriétés que l’on recherche dans la matière des monnaies, ne se trouvent réunies à un degré suffisant que dans deux métaux seulement, l’or et l'argent, et surtout dans le premier. Aussi ont-ils toujours été consacrés à cet usage, dans lequel ils n’ont pu jusqu'ici être remplacés par aucune autre substance. Cependant ces deux métaux, à l’état de pureté absolue, étant, d’une part, d’une préparation difficile et coûteuse, et, d’autre part, si peu durs, qu’ils seraient promptement usés et déformés par leur emploi, comme monnaie, on les allie à une certaine quantité de cuivre, reconnue nécessaire pour en augmenter la dureté, et dont la proportion varie, suivant les pays, d’un douzième à un dixième du poids de l’alliage.

On donne le nom de titre à la proportion de métal pur ou

fin qui entre dans celui-ci. Ainsi on dit que la monnaie française est au titre de 9/10es, ou contient 9/10°sde fin.

5. De petits lingots informes d’or ou d'argent ne seraient cependant que des intermédiaires fort peu commodes dans les échanges, s’il fallait, chaque fois que l’on s’en sert, en vérifier le poids et surtout le titre, cette vérification exigeant l’emploi de procédés longs et compliqués, d'instruments coûteux et, de plus, une grande habileté à s’en servir. C’est principalement afin d'éviter cet inconvénient, que les monnaiesont été circonscrites d’une ‘empreinte uniforme pour les pièces de même valeur, frappées dans le même pays. Cette empreinte rend la valeur de chaque pièce, reconnaissable à la première vue, et elle constitue la garantie nationale ou souveraine de son poids et de son titre, ce qui dispense de la difficile opération de les vérifier. En même temps, l’empreinte empêche que les pièces de monnaies soient rognées, pratique très commune autrefois quand cette empreinte circonscrivait imparfaitement les pièces, mais totalement abandonnée aujourd’hui. L’empreinte rend aussi la falsification des monnaies beaucoup plus difficile.

La valeur de la monnaie a une double origine. Elle provient d’abord du lingot de métal précieux dont elle est faite, valeur à laquelle on doit ajouter les frais de monnayage, aujourd’hui réduits à peu de chose parles progrès de l’industrie, La valeur de la monnaie suit donc les variations de celle du métal dont elle est faite, sans qu'aucune loi ou aucun changement apporté aux noms des pièces de monnaie puisse les soustraire à cette variation.

La deuxième cause à laquelle la monnaie doit sa valeur est entièrement indépendante de la matière dont elle est faite; cette valeur résulte uniquement du service que la monnaïe rend à la société en facilitant les échanges. Elle ne tend pas à s’égaler aux frais de production de la monnaie, mais dépend uniquement du rapport de l'offre à la demande qui s'en fait. Si un gouvernement ne mettait en circulation que la moitié de la monnaie nécessaire aux échanges, et s’1l pouvait en même temps interdire toute importation de monnaie étrangère, et tout usage de papier de crédit dans les échanges, la valeur de la monnaie doublerait, quelle que fût la valeur intrinsèque de la matière qui aurait servi à la fabriquer. — De même si ce gouvernement émettait une quantité de monnaie double de celle

que réclament les échanges, et s’il pouvait parvenir à empécher que cet excédant de monnaie füt converti en lingots, ou exporté, ou bien, s’il fabriquait sa monnaie avec une matière qui n’aurait par elle-même qu’une valeur insignifiante, comme le papier par exemple, la valeur de la monnaie baisserait de moitié, et dans le cas d’une monnaie de papier, l’excès de l’offre sur la demande pourrait faire descendre cette valeur à zéro. C'est ce dont les fameux assignats de la république française ont fourni en 1796, une preuve bien désastreuse pour ceux qui en furent les victimes.

Les monnaies métalliques offrent donc sur les monnaies de papier telles qu’elles ont été émises jusqu'ici, l’avantage d’avoir une valeur plus stable, puisqu’elle ne peut jamais descendre au dessous de celle du lingot dont la monnaie est faite; mais cet avantage est chèrement acheté, par la nécessité de consacrer à l’instrument des échanges, une partie considérable des épargnes de la nation, qui pourrait être utilisée comme capital productif, Nous verrons au chapitre consacré au papier-monnaie comment cet avantage peut être réalisé à moins de frais.

7. — L'or et l'argent ont une valeur plus stable que les autres marchandises, pour plusieurs raisons, dont voici les principales :

1° Ces métaux s’usent fort peu par l’emploi que l’onen fait comme monnaie ou pour la fabrication des bijoux. Il en résulte qu’il existe dans le monde civilisé, une vaste accumulation de matières d’or et d'argent, qui produit en quelque sorte l'effet d’un régulateur sur les quantités nouvelles que l’on en offre ou que l’on en demande, quantités qui sont toujours faibles par rapport à l’énorme masse existant dans la circulation. Ceci empêche le prix de l’or et de l’argent d’éprouver de brusques variations. Il en est autrement des marchandises de consommation rapide, comme le froment par exemple, dont il demeure peu de chose une année après la récolte.

S'il y a pénurie l’année suivante, comme il ne reste pas d’excédant pour y rémedier, le prix hausse rapidement et beaucoup; s’il survient une récolte surabondante, la difiiculté de conserver l’excès de la production sur la consommation, ou de l'exporter, en fait immédiatement baisser le prix.

20 Quand où découvre de nouveaux gisements de métaux précieux, cette découverte enrichit la population qui les ex-

ploite; celle-ci consommant et achetant alors plus de produits de toute nature, augmente l’activité des échanges, et rend nécessaire une plus grande quantité de monnaie pour les effectuer. La même cause fait que l’on achète plus de bijoux : ce notable accroissement de la demande des métaux précieux, tend donc, jusqu’à un certain point, à contre-balancer l’excès de l'offre.

3° Lorsque, malgré cette circonstance, le prix des métaux précieux s’abaïsse, il en résulte une dépréciation de la monnaie qui fait qu’elle ne peut plus acheter autant de marchandises ; elle devient alors insuffisante pour effectuer tous les échanges, et il faut en accroître la quantité, ce qui augmente la demande de métaux précieux dans une proportion d’autant plus forte, que leur abondance est plus grande. La demande d’or et d’argent qui se fait pour les bijoux, la vaisselle, la dorure, l’argenterie, etc., est aussi en raison inverse du prix de ces métaux. Enfin certaines exploitations cessent de produire des métaux précieux, quand la valeur de ceux-ci ne couvre plus les frais de production.

Les causes régulatrices de la valeur des métaux précieux que nous venons d’énoncer, agissent en sens inverse quand cette valeur augmente, Cette hausse opère comme un stimulant pour la recherche de nouveaux gisements, et pour faire reprendre l'exploitation de ceux qui ont été abandonnés à cause de leur pauvreté. l

Le haut prix de la monnaie fait qu’il en faut une moindre quantité pour effectuer les échanges, enfin on n’emploie plus autant d’or et d'argent pour la bijouterie ni pour les autres usages de ces métaux.

Il faut bien se garder de croire cependant que les causes qui tendent à ramener l’équilibre entre l’offre et la demande des métaux précieux, y réussissent d’une manière si complète qu’il en résulte la stabilité absolue de leur valeur.

Il n’en est pas ainsi; la plupart de ces causes ne commencent même à agir que quand cette valeur a déjà éprouvé une oscillation, et tout ce qu’elles peuvent faire, c’est de la ralentir et d’en diminuer l’amplitude, mais non de l’anéantir entièrement.

L'expérience d’ailleurs, vient chaque jour confirmer ce fait, que la valeur de l’or et de l'argent, quoique moins variable

que celle de la plupart des autres marchandises, est cependant loin d’être stable elle-même. D’après plusieurs auteurs, la valeur de l’argent a baissé dans le rapport de six à un, environ, depuis le milieu du xvi* siècle jusqu’au commencement du xix°, sous l’influence de la découverte des mines d’argent de l'Amérique, et particulièrement des riches gisements du Pérou et du Mexique, par suite aussi du perfectionnement des procédés métallurgiques qui ont permis l’utilisation des minerais les plus pauvres ; dès lors sa valeur est demeurée à peu près stationnaire à la suite des guerres civiles qui désolent depuis 1810 les républiques de l'Amérique espagnole.

Depuis quelques années, la production de l’argent augmente, mais il s’en fait une grande et continuelle expédition vers les Indes occidentales, qui semble compenser au moins cet accroissement de l'offre.

Avant 1850, la valeur de l’or tendait, quoique e fable ont, à s’élever par rapport à celle de l’argent, mais vers cette époque, elle a commencé à baisser, etil est probable que cette baisse, tant par rapport à la valeur de l'argent qu’à celle des autres marchandises, va continuer dans une progression moins lente que celle qu elle a suivie jusqu'à présent.

La baisse de valeur est due à la découverte successive de terrains aurifères très étendus en Sibérie (1840); puis des riches gisements de Californie (1848) et d’autres en Australie (1851). Depuis lors, ces trois contrées on versé dans la circulation une masse d’or que l’on peut évaluer à plusieurs milliards de francs, quantité qui, malgré les causes énoncées plus haut, a fait baisser la valeur de ce métal. Deux causes qui cessent d'exister, ont contribué à retarder cette baisse; la première c’est la quantité considérable d’or qui est demeurée, dans le pays de provenance, pour y satisfaire des besoins nouveaux ; la seconde, c’est que la plupart des nations, particulièrement la France et les Etats-Unis d'Amérique, ont substitué l’or à l’argent dans leur circulation monétaire, ce qui pendant quelque temps a augmenté la demande d’or dans une très forte proportion, susceptible de faire équilibre à la production des contrées aurifères pendant plusieurs années.

Quoique la substitution de l'or à l’argent, dans la circulation monétaire de plusieurs pays, ait fait augmenter l’offre et diminuer la demande de ce dernier métal, la baisse de prix de

celui-ci a été moindre que pour l’or. Cela semble résulter de ce que la spéculation continue à faire des bénéfices sur les envois d’argent en Orient.

8. — Il résulte évidemment de ce qui vient d’être exposé, que les circonstances qui influent sur la valeur de l’un des métaux précieux, n’agissent pas de la même manière ni avec une égale intensité sur la valeur de l’autre, et qu’il est dès lors impossible d'établir un rapport invariable entre ces valeurs, et d'adopter simultanément les deux métaux comme étalons monétaires chez une même nation, c’est à dire comme mesure commune des autres valeurs, ainsi que cela s’est fait longtemps dans beaucoup de pays, et se fait encore actuellement en France. Quand la loi monétaire qui fixe arbitraire- “ment le rapport entre la valeur des deux métaux servant de monnaie, laisse au débiteur le choix de se libérer envers son créancier avec de l’or ou avec de l’argent, le débiteur choisit toujours celui des deux métaux qu’il peut obtenir en échange de la moindre quantité de travail ; et l’autre métal n'étant plus employé comme monnaie est fondu ou exporté pour d’autres usages; d'où résulte qu’une loi qui admet à la fois deux métaux comme étalons monétaires, et qui fixe invariablement leur valeur relative, est une loi absurde et inutile, puisque les faits en disposent autrement ; elle est aussi nuisible en ce qu’elle compromet l'existence du crédit.

9. — Puisqu’il est impossibie de fixer d’une manière absolue, le rapport toujours variable entre la valeur de l'or et celle de l’argent, il faut que chaque nation choisisse l’un de ces deux métaux comme étalon monétaire, Ce choix n’est pas facile, car si, d’une part, la valeur de l’argent semble plus stable que celle de l’or, ce dernier métal a sur l’argent l’avantage d’avoir sa valeur renfermée dans un moindre poids et surtout sous un moindre volume. Cependant le choix de l’un ou de l’autre de ces métaux, comme étalon monétaire, n’a pas une très grande importance, car le métal auquel on n’aura pas accordé le privilége de servir seul de matière première à la monpaie, pourra néanmoins être converti en lingots d’un poids et d’un titre déterminés, circonscrits par une empreinte, portant inscription dece poids et de ce titre, et la garantie du gouvernement qui les a frappés. La valeur de ces lingots pesés et titrés, une fois pour toutes, serait déterminée à des époques très rap-

prochées, par le rapport de l'offre à la demande, et portée à la connaissance du public. Ces lingots seraient alors une marchandise inaltérable, facile à transporter et à conserver, dont la valeur, moins exposée que toute autre à de brusques variations, serait toujours facile à constater. Une telle marchandise deviendrait bientôt d’un usage aussi universel que la. monnaie elle-même, dont elle ne différerait que par de légères et lentes variations de valeur, et surtout parce que nul ne serait forcé de les recevoir, contre son gré, en paiement d’une créance.

10. — Rien n’est plus commun encore que la confusion entre l’idée de capital et celle de monnaie. Cette confusion donnant parfois lieu à des erreurs graves, il importe de l’éviter, en précisant nettement la différence qui existe entre le numéraire ou l’accumulation monétaire, et le capital d’un pays. Cette différence consiste en ce que le premier n'étant que l'instrument des échanges, et ne pouvant se consommer ou se transformer par l’usage qui en est fait, ne peut, par cela même, jamais être à la fois un instrument de production ou un capital. | Ce qui a donné lieu à cette confusion, c’est que la monnaie est la chose la plus propre à effectuer l’épargne ou l’accumulation, qui est en quelque sorte la forme embryonnaire par où passe le capital, pour devenir l'instrument de la production. C'est aussi que le passage momentané du capital sous la forme de numéraire, facilite sa circulation, c’est à dire sa transformation à l’état le plus convenable pour une production nouvelle, ou bien sa transmission entre les mains de ceux qui sont le plus aptes à le faire valoir ; enfin, c’est encore sous la forme de monnaie ou de métal précieux que le capital se conserve le mieux, où se soustrait le plus facilement aux chances de perte ou de destruction dont il peut être entouré. Mais il faut remarquer que, dans chacun de ces cas, il demeure momentanément inactif comme instrument de production, pour repasser à l’état d'épargne ou d’accumulation sous la forme de l’instrument des échanges, qu’il serve ou non à cet usage,

Ainsi, par exemple, l’on pourrait exporter tout le numéraire d’un pays sans rien ôter à son capital, sans diminuer, par conséquent, sa force productive, et en l’augmentant même, puisque la sortie du numéraire serait immédiatement suivie

de l'importation d’autres produits qui constitueraient, pour cette nation, un capital qu’elle pourrait immédiatement employer à l’accroissement de sa production, Le seul inconvénient qui en résulterait sous ce rapport, c’est qu’il y aurait plus de difficulté à faire circuler ce capital, c’est à dire à lui donner, avec la moindre peine possible, la forme et l'emploi les plus convenables à la production.

L’importation, dans un pays, d’une quantité de numéraire excédant ce qui est nécessaire aux échanges, en admettant qu’elle fût possible, équivaudrait, au contraire, à une diminution du capital, car à moins d’être le fruit d’une spoliation exercée sur quelque nation étrangère, elle suppose l'exportation d’une même valeur en produits, faisant partie du capital actif de cette nation, dont la puissance productive se trouverait ainsi diminuée.

11. — La quantité de monnaie dont une nation a besoin dépend des circonstances suivantes :

Les échanges qui se font exigent une somme en numéraire d'autant plus considérable, qu’ils sont plus actifs et plus importants ; D ämnt, il n’y a pas toujours une proportionnalité exacte entre la somme des valenrs échangées dans un temps donné et la quantité de monnaie nécessaire pour opérer ces échanges, car il arrive ordinairement qu’une partie de cette monnaie est remplacée par des signes représentatifs ou des instruments de crédit, dont nous indiquerons les fonctions plus loin. L'emploi d’assez fortes sommes est aussi épargné, principalement dans les grandes villes de commerce, par les virements de comptes, ou compensations des paiements par les recettes qui se font entre les banquiers.

L'épargne et la thésaurisation retirent aussi de la circulation, mais en la retenant dans le pays, une masse monétaire assez considérable,

L’épargne croît avec le progrès de la sécurité et des lumières, mais, pour se réaliser au même degré, elle n’absorbe plus la même quantité de numéraire qu’autrefois, car, d’une part, les caisses d'épargne convertissent incessamment en capitaux actifs les moindres économies, en reversant dans Ja circulation la monnaie qui les formait, et, d’un autre côté, la facilité avec laquelle les accumulations des particuliers se transforment en titres de la dette publique, en actions ou obli-

gations de compagnies industrielles, ne laisse plus guère la monnaie inactive dans les caisses et les coffres-forts.

Quant à la manie de thésauriser, ou d’enfouir la monnaie dans la prévision de quelque danger futur, les progrès de la sécurité générale l’ont rendue très rare chez les nations civilisées de l’Eprope, mais elle est très commune chez les Orientaux. Chez ces derniers, l’enfouissemenit et l’occultation absorbent encore des quantités fort considérables de numéraire et surtout de monnaie d'argent,

Peut-être même doit-on attribuer en grande partie à cette cause, le courant commercial qui attire l’argent monnayé vers l'Orient.

Les fonds de réserve et de garantie des banques, des compagnies d'assurances et de quelques autres entreprises, sont aussi composés de monnaie et en immobilisent, par conséquent, une certaine quantité, qu’elles tendent à réduire le plus possible, en y substituant en partie des litres de créait, d’une réalisation prompte et certaine.

Enfin, les capitaux momentanément inactifs qui constituent l'offre de l'instrument de la production, ainsi qué ceux qui sont retirés de la ciréulation aux époques de crise, sont ordinairement convertis en numéraire; car, si, sous cette forme, ils cessent d’être productifs, au moins est- ‘lle la plus propre à leur conservation et, au besoin, à les soustraire à tout danger. La quantité de monnaie consacrée à cet usage varie donc, dans des limites fort étendues, avec l’état de la “sécurité ; aussi remarque-t-on toujours que le numéraire est très demandé et éprouve, par conséquent, une hausse de valeur sensible aux époques de crise, malgré la diminution des échanges et de l'épargne qui est la conséquence des perturbations, et qui tend, au contraire, à faire baisser la valeur de la monnaie.

12, — Craindre l’exportation de tout le numéraire d’un pays, est aussi chimérique que d’espérer y voir importer des quantités superfiues de monnaie ou de métaux précieux. En effet, la concurrence qui tend toujours et partout à équilibrer le prix des choses, agit sur la valeur de la monnaie comme sur celle des autres marchandises et même avec plus d'énergie et de rapidité encore; d’abord, parce que le transport de la monnaie d'un pays sur un autre est généralement prompt et peu coûteux, ensuite parce que, pour rétablir l'équilibre entre la

valeur de la monnaie et celle des autres marchandises, momentanément rompu par son excès ou sa pénurie, il n’est pas nécessaire de la déplacer, mais qu’il y avantage à importer des marchandises là où le numéraire surabonde, à en exporter là où il est rare. C’est ce qui arrive toujours, en effet, sans qu’il soit besoin, pour provoquer cette naturelle tendance à l’équilibre, d'autre chose que de laisser agir l’intérêt du commerce, qui est d'acheter à bas prix pour vendre cher. Or là où la monnaie est rare, elle vaut cher, et il en faut peu pour acheter uné quantité donnée de marchandises. La même cause n’existant pas à l'étranger, le marchand trouve avantage à les y vendre jusqu’à ce que la rareté des produits, résultant de leur exportation, ait rétabli l’équilibre des prix.

De même, l'abondance du numéraire tend toujours à provoquer un accroissement de l'importation des autres produits, du moins lorsqu'on ne trouve pas plus d’avantage à exporter la monnaie surabondante, et souvent les deux mouvements s’exécutent simultanément. C’est que, de la monnaie surabondante équivaut à de la marchandise rare, dont le commerce est intéressé à augmenter la quantité par l'importation.

Les causes qui tendent à détruire l’équilibre entre la quantité de monnaie dont un pays a besoin pour effectuer ses échanges ou pour accumuler ses épargnes, ne peuvent donc agir que d’une manière restreinte et tout à fait momentanée, cet équilibre tendant à se rétablir de lui-même avec d’autant plus de force, qu’il a été dérangé plus violemment.

13. — En tous temps et en tous pays, les gouvernements se sont arrogé le monopole de la fabrication des monnaies. Il en est résulté tous les inconvénients et les abus que l’on reconnaît comme inhérents au monopole artificiel, (Voir le chap. x.) Au moyen âge surtout, et jusque sous le règne de Louis XIV en France, le préjugé consistant à croire que la valeur des monnaies pouvait être fixée arbitrairement, par la seule volonté du souverain, servit de prétexte à de continuelles altérations du poids et du titre de ces instruments de la circulation, au grand détriment des fortunes privées et du crédit. Le peu de sécurité dont jouissaient autrefois les personnes et les propriétés, l’absence presque totale d'esprit d'association et l'iguorance complète de la vraie théorie monétaire, n’eussent pas permis, à la vérité, de confier la fabrication des monnaies à

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