L'ASSURANCE
1. Principe sur lequel est fondée l'assurance. Exemple à l'appui. — 2. La concurrence tend à proportionner la prime d’assurance aux risques courus. — 3. La prime d'assurance est une perte pour l'assuré sans être un bénéfice pour l'assureur. — 4. Nécessité de l'association pour réaliser le principe de l'assurance. — 5. Assurances mutuelles. Leurs avantages et leurs inconvénients.—6. Assurances à primes. Elles se prêtent mieux que les précédentes à tous les genres de risques, — 7. Application du calcul des probabilités à l'évaluation des primes. — 8. Applications multiples que peut recevoir le principe des assurances. — 9, Gauses des risques auxquels toute entreprise est exposée.
1. — Il n’est pas d’ entreprise, quelque bien combinée, si prudemment exécutée qu’elle soit, qui offre un résultat certain et susceptible d’être rigoureusement apprécié à l’avance.
Des milliers d'événements imprévus peuvent entraver la marche des affaires et en modifier l’issue; ce sont les variations de la politique, de l'atmosphère, les chances de vie et de santé, ignorance, les erreurs, les préjugés, les passions, l’imprévoyance, le manque d'énergie qui déjouent et mettent en défaut leës calculs les plus prudents. Aussi n’entreptend-on aucune affaire sans tenircompte, dans une certaine mesure, des chances de non-réussite qu’elle présente, ou des causes qui rendent le succès diflicile à obtenir.
Par exemple, siun commerçant fait venir de l’Inde quatre navires chargés de cargaisons d’égale valeur, et que l’expérience lui ait appris que sur ceux-ci, il y en a ordinairement un qui se perd, il aura dû calculer d'avance le prix de vente de sa marchandise en additionnant le prix d’achat, les frais de transport et autres, les bénéfices et le quart en plus pour les chance
de perte qu’il court. Si les quatre navires arrivent, ce commerçant ne doit pas considérer le surplus du produit de son opération comme un surcroît de bénéfice; ce n’est que la compensation d’une chance de perte, car il peut arriver qu'au voyage suivant il périsse deux navires au lieu d’un. Il en est de même de toute autre entreprise; elle doit toujours produire d'autant plus qu’elle offre plus de risques de perte, et la différence entre le profit ordinaire d’une-entreprise, dont le résultat est aussi certain que possible, et le profit obtenu dans celle-ci, est la compensation du risque couru ou la prime d'assurance, et non un bénéfice net,
2. — Il est malheureusement impossible de calculer cette prime d’assurance d’une manière certaine ou même approximative pour une seule entreprise, surtout si elle n’a pas été précédée de beaucoup d’autres de même espèce et dont les résultats soient connus
Dans ce cas, un entrepreneur est souvent disposé à s’exagérer le risque et la prime nécessaire pour les compenser. Qu'un négociant expose toute sa fortune sur un seul navire partant pour un long voyage : si le navire périt, il est ruiné; il calculera donc qu’en cas de réussite, il faut que sa fortune soit au moins doublée, et il établira ses prix en conséquence.
Mais aussi, qu’il répète dix fois cette opération, et qu’il nait qu’un seul insuccès dans cette série, la grande richesse qu’il acquerra par le cumul de l’excès de la prime sur la perte réelle, excitera bientôt la convoitise d’autres commerçants, dont la concurrence ramènera l'égalité entre la prime et le risque, désormais susceptible d’une évaluation plus précise, à cause du plus grand nombre d’expériences faites dans des circonstances identiques.
3. — Quand la concurrence a établi cette égalité entre le risque réel et la prime d’assurance, celle-ci fait partie des frais de production des services ou des produits qui ne peuvent être obtenus, sans que ce risque soit couru.
Elle enchérit ces services ou ces produits au détriment de l'acheteur, et sans profit réel pour le producteur. Il importe donc à la société entière de rechercher et de mettre en œuvre les moyens de faire disparaître les risques qui troublent la sécurité des entreprises, en tant que ceux-ci dépendent de la volonté: des hommes,
Combien la société épargnerait d’efforts stériles, de dépenses sans résultat, et combien par conséquent elle jouirait d’une plus grande somme de bien-être, s’il n’y avait pas lieu de prélever tant de primes d’assurance contre les chances de nonréussite des entreprises, dues à l’ignorance et à l’incurie, au mensonge et à la perversité.
4. — De même que plusieurs hommes, en unissant leurs forces, soulèvent et transportent facilement un fardeau qui eût été accablant pour un seul ; l’association rend léger pour plusieurs le risque qui, s’il se réalisait, ruinerait une seule personne.
Ainsi, dans l’exemple cité plus haut, celui qui confie sa fortune entière à un navire avec sa cargaison, voit cette fortune anéantie si le navire périt, et il ne peut plus essayer de courir de nouvelles chances s’il en rencontre d’heureuses ; tandis que, si le navire appartient à une personne et la cargaison à plusieurs autres, la perte de ce navire n’entraîne la ruine d’aucune d'elles, et ceux qui ont subi cette perte peuvent chercher à s'en dédommager en tentant de nouvelles entreprises.
5. — C’est sur ce principe de la répartition d’un risque commun entre un grand nombre de personnes, que sont fondées les assurances mutuelles, dans lesquelles les associés s’engagent à supporter en commun les pertes subies par un ou plusieurs d’entre eux à l’occasion du genre de risques contre lequel l’association a été établie.
L'assurance mutuelle s’applique avec avantage à un grand nombre de risques, tels que celui d'incendie, de maladies ou de blessures chez les ouvriers; elle peut servir à garantir des pensions de retraite dans la vieillesse, etc.
Les compagnies d'assurance mutuelle offrent cet avantage, qu'elles établissent une solidarité d’intérêts entre les associés ; elles ont pour inconvénient d'exiger que chaque associés’occupe de l'administration de l’entreprise d'assurance, et enfin, le risque, quoique considérablement amoindri par son partage entre un grand nombre de participants, demeure encore variable et incertain.