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CHAPITRE XIX

1. Nécessité de maintenir l'équilibre entre la population et le capital, — 2. Solidarité qui existe entre les intérêts de toutes les classes de la société. — 3. Opinion de Bastiat sur les conséquences de l'accroissement de la population. Cette opinion ne semble pouvoir être admise que conditionuellement. — 4. Conditions physiologiques de la reproduction des races. — 5. Examen de la théorie de Malthus. — 6. La population peut être maintenue dans ses limites, soit par l’action répressive de la nature, soit par l’action préventive de La volonté humaine. — 7. Influence de la société sur le mode de limitation des populations. — 8. [njustice et inutilité des lois qui tendent à accroître ou à diminuer la population. — 9. Le meilleur moyen d'accroître la population consiste dans le progrès de la longévité. — 10. Influence de la moralité, de l'hygiène et de l’art de guérir sur la population. — 11. Examen des moyens autres que la con- {rainte, préconisés pour remédier à l'excès de la population. Moyens préventifs. Systèmes socialistes. Accroissement de la production agricole. — 12. Conditions nécessaires pour que ce dernier moyen soit efficace. — 13. Moyens répressifs. Emigration et charité. L'émigration n’est utile que dans des conditions très favorables et même alors elle n'agit que lentement. — 14. La charité peut être très nuisible quand elle est mal dirigée. Même bien entendue, elle n'est qu'un palliatif,

1, — La production des choses nécessaires à la satisfaction

des besoins de l’homme se réalise par l’action simultanée de deux agents, le travail et le capital (1).

Quand les valeurs créées par le concours de ces agents on été constatées et réalisées par l’échange, elles doivent être partagées ou réparties entre ces agents, de telle manière que chacun d'eux en reçoive une part proportionnée à sa coopération, dans le résultat total de la production.

Il est évident que dans cette répartition, l’un des participants recoit d'autant moins que la part de l’autre est plus forte. Dans chaque genre de production, le travail et le capital interviennent dans des proportions déterminées, dont la somme limite la demande qui se fait des services du capital et du travail.

Si, dans l’ensemble des opérations productives, l’un de ces agents offre ses services dans une proportion moindre ou plus grande que l’autre, il en résultera que la valeur de ces services sera supérieure ou inférieure à la valeur des services offerts par l’autre agent. C’est donc, dans chaque cas particulier, comme dans l’ensemble de la production, le rapport de l'offre à la demande des services du capital et du travail qui règle leur valeur relative. Il s’ensuit que quand l'offre du travail surabonde: par rapport à l’offre des services du capital, la part des travailleurs dans la répartition des résultats généraux de la production est moindre, et celle des capitalistes plus forte. Non seulement dans ce cas, la portion du produit total que les travailleurs auront à partager est minime, mais plus ceux-ci seront nombreux, plus sera petite la part que chacun d’eux recevra de la portion du produit, affectée à la rémunération du travail.

L'homme ne pouvant dans aucun cas, sans l’aide du capital, produire la somme d’utilités nécessaires à la satisfaction de ses besoins, il en résulte qu’une multiplication du nombre des tra= vailleurs, qui serait plus rapide que la multiplication du capital, mettrait ceux-ci non seulement dans une position d’infériorité relative par rapport aux capitalistes, quant à la part du produit

(1) Nous ne tenons pas compte ici des agents naturels appropriés, parce que la rémunération de leurs services ne fait pas partie des frais de pro= duction, comme le salaire et le profit du capital, ainsi que nous le démons trerons au chap. xxur. |

total à laquelle ils pourraient prétendre, mais laisserait encore à chacun de ces travailleurs une part absolue très faible et qui pourrait devenir insuffisante pour le maintien de son existence, ce qui le condamnerait, ou à périr de misère, ou à ne continuer d’exister qu’en prélevant le nécessaire, pour cela, sur la part, déjà faible, des autres travailleurs.

2, — Le bien-être de la classe laborieuse peut donc être profondément affecté par une multiplication du nombre de ses membres, qui serait en disproportion avec la demande générale du travail ou avec l’offre du capital ; et comme l’échange établit une étroite solidarité entre toutes les classes de la société, celle des travailleurs ne peut éprouver une souffrance sans que les autres classes s’en ressentent également, quoiqu'il semble au premier aspect que les capitalistes soient intéressés à l’accroissement de l’offre du travail, dût celui-ci être contraire à l'intérêt général des travailleurs.

Pour ces motifs, il est donc du plus haut intérêt d'examiner les lois physiologiques et économiques de la multiplication de la race humaine, et les conséquences qui peuvent en résulter . pour son bien-être.

3. — Dans ses harmonies économiques, Bastiat dit que la multiplication des hommes, en les groupant plus près les uns des autres, équivaut à un anéantissement partiel de la distance, principal obstacle à surmonter pour parvenir à l'échange des efforts et pour jouir de l'utilité gratuite à laquelle ceux-ci servent de véhicule; d’où résulte, dans les sociétés nombreuses, une économie d'efforts qui compense, en partie, les inconvénients d’un excès de population. Il y a un autre avantage inhérent aux grandes agglomérations de population, c’est l’économie qui résulte des consommations en commun. (Voir à ce sujet la 5° section de cet ouvrage, chap. xXv.)

Quoique très réels, ces avantages ne nous paraissent pas suffisants pour contrebalancer entièrement les inconvénients d'un excès de population; il faudrait, pour que l’équilibre fût rétabli, que l’économie de dépenses résultant de ces avantages fût suffisante pour fournir à chaque nouvel excédant de population, un capital sous forme d'éducation et d'instruments matériels de la production, et il faudrait, en outre, ce qui n’arrive pas toujours, que cette économie fût employée uniquement à cet usage...

4, — Examinons maintenant quelles sont les lois physiologiques et économiques qui déterminent l’accroissement, l’état stationnaire ou le décroissement des populations.

Pour compenser la durée limitée de la vie chez les êtres animés, et pour assurer la conservation indéfinie des espèces, la nature a doué ces êtres d’un penchant très énergique vers la reproduction, et, en même temps, d’une force reproductive considérable, qui paraît être inversement proportionnelle à la. durée de la vie des individus, et en raison directe des chances de destruction auxquelles ils sont exposés, soit pendant qu’ils sont encore à l’état de germe, de graine ou d’œuf, soit avant l’époque où ils seront à leur tour aptes à la reproduction.

Ainsi, on cite des exemples d’une fécondité prodigieuse chez certaines plantes et certains animaux.— Un seul pied de pavot, dont la durée n’est que d’une saison, peut donner assez de graines pour couvrir, en peu d'années, toute la partie du globe où cette plante est susceptible de croître, en supposant qu’aucun obstacle ne s’oppose à cette rapide multiplication. La ponte | d’un hareng ou d’une carpe, produirait en peu de temps une descendance capable d’encombrer les mers et les eaux douces. La multiplication de l’espèce humaine, quoique moins rapide, a cependant lieu, du moins virtuellement, suivant une progression géométrique dont chaque terme est une génération et dont la raison peut être diversement évaluée, mais est toujours suffisante pour faire doubler la race humaine en moins de vingtcinq ans, si aucun obstacle ne s’y oppose.

Telle est, en effet, la période de doublement de la population constatée aux Etats-Unis d'Amérique, depuis près d’un siècle.

Il est probable que, dans des circonstances exceptionnelle- « ment favorables, cette progression pourrait être plus rapide encore; mais ce qui est certain, c’est que ni chez les hommes, ni chez les animaux ou les végétaux, la multiplication réelle n’a lieu avec toute la rapidité qu'implique la puissance virtuelle de reproduction dont les êtres animés sont doués.

Il ya dans la nature une force limitative qui ne peut maintenir au même point le nombre des êtres vivants, qu’en agissant d’une manière continue, en sens opposé à la force de reproduction.

Cette force peut être, elle-même, la résultante de plusieurs autres forces agissant dans le même sens; mais celle-ci ne peut résulter de l’action passagère de quelque fléau destructeur, tel que la guerre, la famine ou une épidémie; à moins que ces fléaux ne se reproduisent à des intervalles assez rapprochés.

Cet obstacle permanent à l’accroissement du nombre des individus de chaque race, ne peut être que le manque de moyens de subsistance. Si l’on sème des graines de sapin dans un champ, elles lèveront pour la plupart; mais à peine les plantes qui en proviennent auront-elles grandi de quelques décimètres, qu’elles se priveront mutuellement de la lumière, de l'air et des substances terrestres nécessaires à leur développement. Alors la plupart de ces plantes périssant, les plus favorablement situées et les plus robustes échappent seules à la mort, et encore une partie est-elle étouffée par le développement progressif des tiges voisines; enfin, quand les arbres sont parvenus à toute leur hauteur, ils sont espacés de plusieurs mètres, sans que la hache du bucheron ait dû être employée pour les éclaircir.

La même chose a lieu chez les animaux, Si le plus grand nombre ne périt pas précisément par le manque de moyens de subsistance, c’est que chaque espèce a de nombreux et puissants ennemis auxquels elle sert de pâture, et ces derniers euxmêmes, quand la nourriture devient rare, se détruisent ou se dévorent entre eux. Dans ce cas, la mort lente et cruelle causée par la faim est remplacée par une destruction plus rapide, est moins douloureuse, mais la limitation des espèces n’en a pas moins lieu.

5. — Examinons maintenant comment les choses se passent pour l’homme. Malthus, célèbre économiste anglais, émit le premier une théorie complète de la population, fondée sur un grand nombre d'observations puisées dans l’histoire ancienne et moderne, et dans la statistique des peuples actuels. Après avoir constaté que l’espèce humaine tend à croître suivant une progression géométrique, il cherche à démontrer que les moyens de subsistance ne peuvent se multiplier selon la même progression, et, sans préciser de limites certaines à leur accroissement, il doute que celui-ci puisse avoir lieu beaucoup plus rapidement que suivant une progression arithmétique; d’où

résulte que l'humanité, abandonnée à ses instincts de propagation, tend forcément à venir se briser contre l’inexorable et peu extensible limite des moyens de subsistance (1). Cette théorie, qui a soulevé contre elle des réclamations violentes et passionnées, est vraie sous le rapport physiologique seulement ; mais en ne tenant pas suffisamment compte des circonstances économiques où l'homme se trouve placé, et qui exercent sur sa conduite une grande influence, cette formule arrive à des conclusions dont l’exactitude cesse d’être incontestable.

Il est fort difficile, peut-être même impossible, de déterminer de quelle manière les moyens de subsistance peuvent croître par rapport à la population.

L’exemple des Etats-Unis, où elle s’accroît si rapidement, à la fois en progression géométrique par l’excès des naissances sur les décès, et en progression arithmétique par les immigrations, et qui parviennent cependant à satisfaire des besoins chaque jour plus étendus et plus variés, prouve que les moyens de subsistance peuvent croître aussi en progression géométrique.

(1) Dans son Cours d'économie politique, 2 édition, tom. Er, 45° et 16e lecons, M. G. de Molinari nie positivement la tendance attribuée par Mal- {us à la population humaine, de s'accroitre jusqu'à ce qu’elle soit arrêtée. par l’inflexible limite des moyens de subsistance. Selon lui ce serait la loi économique des quantités et des prix, ou le rapport de l'offre à la demande du travail, qui régirait le mouvement de la population, exactement comme elle règle la création de toute autre espèce de produits, en tenant compte, toutefois, de l'ignorance, des mauvais calculs et des passions de certaines classes d'individus. Selon cet auteur, élever un travailleur et former un capital, sont deux opérations qui exigent que les produits d'un surcroit &@e travail soient accumulés par l'épargne. Celui qui possède cette valeur accu= mulée, devra se déterminer dans le choix de l'usage qu'il en fera, par le plus grand avantage qu’il en pourra tirer. Or, cet avantage dépend évidemment du rapport qui existe entre les salaires et les profits, c’est à dire que si les premiers sont plus élevés que les seconds, il y a avantage à con=. sacrer l'épargne à l’accroissement du nombre des travailleurs, tandis que; dans le cas contraire, le meilleur emploi de cette épargne réside dans l'augmentation du capital disponible.

Ce sont ces considérations qui, interprétées de mille manières diverses; guident la majeure partie de la société, souvent à son insu, dans le choix qu’elle fait de l'emploi de son excédant de production à l'accroissement du nombre des travailleurs ou de la somme des capitaux. Gette opinion, con= forme d’ailleurs à ce que nous avons exposé au commencement de ce cha= pitre, nous semble plus voisine de la réalité que la théorie de Malthus,

Il est loin aussi d’être vrai que la population humaine vienne s’arrêter à l'extrême et presque invariable limite des moyens de subsistance ou, en d’autres termes, que le nombre des habitants d’un pays serait strictement limité par la quantité de nourriture dont ils pourraient disposer.

S'il en était ainsi, l’homme ne s’élèverait jamais beaucoup au dessus du niveau de la brute, puisque tous ses progrès en puissance productive, n’aboutiraient qu’à pourvoir un plus grand nombre d'individus du strict nécessaire pour ne pas mourir de faim, et qu’il n’y aurait jamais dans la société un excédant d'utilité pouvant être employé à la satisfaction des besoins intellectuels.

On ne voit pas, d’ailleurs, du moins dans les sociétés civilisées, l’excédant de la population être enlevé par la faim; la famine devient au contraire une calamité de plus en plus rare; la solidarité que crée l'échange, et la charité aidant, l’excessive misère d'une fraction de la population est supportée en partie par les autres fractions, au moyen du sacrifice qu’elles s’imposent sur la satisfaction d’autres besoins d’un ordre plus élevé.

C’est donc la misère, plus que la faim, ou le manque des moyens d'existence, plutôt que le manque des moyens de subsistance, qui limite l’accroissement de la population.

Quel que soit, du reste, le rigorisme trop absolu du principe établi par Malthus, rigorisme attribuable surtout à la difficulté d'exprimer en peu de mots üne formule aussi complexe que celle qui définit la loi de la population, il n’en ressort pas moins d’une manière irréfragable de son livre (que si peu de personnes ont lu quoique tout le monde en parle), que là où il naît des hommes, sans qu’ils soient pourvus du capital ou des instruments sans lesquels leur travail ne serait pas assez fructueux pour leur procurer des moyens d’existence, il faut que . ces hommes périssent ou qu'ils vivent misérablement, aux dépens du travail d'autrui, en empêchant la société de trouver, dans ce travail, un excédant de produits qui lui permette de réaliser des progrès, et de jouir d’un bien-être plus grand et plus digne d’elle, que celui qui résulte de la stricte satisfaction de ses besoins matériels.

6. — Chez les êtres non doués de raison, la nature agit toujours d’une manière répressive, brutale et cruelle, pour main-

tenir l’équilibre entre leur nombre et leurs moyens de subsistance. Ou ils meurent de faim, après des privations et des souffrances plus ou moins prolongées, ou bien d’autres animaux les privent de la vie plus rapidement pour en faire leur propre nourriture. Il en est à peu près de même chez l’homme demeuré à l’état sauvage : si, chez lui, l’excédant de la population ne meurt pas toujours de faim, c’est qu’il est exterminé dans des guerres sans trèves, auxquelles toute la population masculine prend part, et aussi par des épidémies terribles, telles que la petite vérole et autres, qui se succèdent à de courts intervalles. On remarque encore que la vie de pénible labeur et de privation auxquelles les femmes des sauvages sont condamnées les rend moins fécondes. Chez l’homme civilisé, l’action répressive de la nature, toujours précédée et accompagnée de cruelles souffrances, peut-être neutralisée par l’action préventive de sa volonté. Il suffit pour cela qu’il vive chastement et qu’il ne se marie, que quand il aura acquis la certitude qu’il pourra élever les enfants qui proviendront de son mariage, en leur laissant, sous forme d’éducation ou d’autres instruments de travail, un capital suffisant pour qu’ils puissent satisfaire des besoins au moins égaux à ceux que satisfont habituellement les personnes de sa classe.

C’est donc en faisant usage de sa volonté, de son libre arbitre, en exerçant de l’empire sur la plus puissante de ses passions, que l’homme civilisé parvient à maintenir la population au niveau des moyens d'existence; niveau qui s'élève avec le degré de culture et de civilisation, de telle sorte qu’ils arrivent à comprendre, outre ce qui est nécessaire à une large satisfaction des besoins matériels, une certaine somme de satisfactions intellectuelles.

On a généralement mal compris ce que Malthus a désigné sous le nom de contrainte morale (moral restruint) et l’on a fait un crime à cet éminent économiste d’avoir recommandé à l’hu- manité de dominer la passion qui la pousse à une reproduction immotlérée, avec le même soin, au moins, que les autres passions, telles que la gourmandise, l’ivrognerie, la colère, etc., dont les fâcheuses conséquences retombent principalement sur celui qui ne sait pas conserver d’empire sur lui-même, tandis que celles de la passion qui porte à la reproduction sont sup portées par des êtres innocents.

1. — L'action sociale vient en aide à l’homme dans la tâche difficile de maîtriser cette passion. Les enfants sont laissés dans l'ignorance de tout ce qui la concerne, le plus longtemps possible; plus tard, la pudeur remplace l’ignorance, de sévères exigences sociales réclament la réserve dans les relations entre les deux sexes; le mépris public et la honte viennent frapper ceux qui

enfreignent cette réserve; malheureusement, presque partout - encore, la société, par un reste de barbarie, inflige la plus forte, etsouvent, la seule punition, au sexe le plus faible qui supporte la responsabilité de ses actes, sans jouir de la liberté que cette responsabilité suppose, sans qu'il puisse acquérir la force que lui donnerait l'exercice de cette liberté.

Des convenances de famille, de rang, de position sociale, d'éducation et de fortune, tendent à retarder les mariages, et souvent même condamnent un assez grand nombre de personnes au célibat.

Cette action sociale qui ne se manifeste que par l’autorité paternelle et par l'influence de l'opinion publique, est utile et salutaire: chez les nations civilisées et douées à un degré élevé du sens moral, elle suffit pour modérer les passions et pour maintenir la population dans de justes bornes, sans que la loi naturelle de limitation agisse par la voie répressive. Mais, ainsi que nous l’avons déjà fait remarquer, il n’en est pas ainsi chez les nations, encore nombreuses, dont la civilisation est imparfaite, chez qui la moralité publique est peu développée et où l'opinion, mal respectée, parce qu’elle est peu digne de respect, ne met pas un frein suffisant au dérèglement des mœurs, C’est ce qui a lieu surtout dans les pays où l’état de la législation, des coutumes et de l’éducation, maintient les femmes dans un état de dépendance et d’infériorité relativement aux hommes, où leur dignité n’est pas suflisamment respectée, et où elles ont la responsabilité de leurs actes sans en avoir la liberté. Chez de telles nations, la population est en partie maintenue en équilibre par la limitation répressive, qui prend la misère pour agent, et la mortalité se remarque surtout chez les enfants.

On a cru souvent à la nécessité de l'intervention législative pour le maintien de l’équilibre de la population avec les moyens d'existence, soit en encourageant sa multiplication, lorsqu’elle était réduite par de longues guerres, ou par une organisation

sociale vicieuse, soit en cherchant à limiter cette population lorsqu'on lui croit une tendance à une multiplication désordonnée. Les mesures législatives prises, à cet effet, dans l’un ou l’autre sens, sont un outrage à la liberté et à la dignité de l’homme, que de telles lois ravalent au rang des animaux domestiques, dont il convient de régler Le croît, selon les intérêts du maître.

8. — Non seulement de telles lois sont souverainement injustes, mais elles ne remplissent pas le but qu’on se propose en les instituant. Ainsi à l’époque de la décadence de l’empire romain, la population de Rome décroissait rapidement, parce que les guerres, c’est à dire la rapine et le pillage, avaient cessé d'être productives et que la culture, abandonnée à des esclaves, ne rapportait plus de quoi nourrir les maîtres.

On s’imagina qu’il suffisait de mesures législatives pour obvier à la dépopulation, sans avoir besoin de remédier aux causes qui la produisaient, On encouragea les mariages par des exemptions d’impôts et des primes accordées aux pères de famille, on imposa des charges en argent et en services militaires aux célibataires, mais tout cela n'empêcha pas la population de décroître, car ces lois ne lui fournissaient aucun moyen nouveau d'existence.

Les essais tentés pour empêcher ou pour ralentir législativement l’accroissement de la population n’ont pas eu un meilleur succès. Dans plusieurs Etats de l'Allemagne, notamment, il est interdit de se marier avant un certain âge; il faut de plus savoir lire et écrire, connaître et exercer une profession, ou posséder des terres ou des revenus, avoir satisfait aux lois sur le recrutement militaire, etc. Il résulte bien de ces mesures que les mariages sont moins nombreux et plus tardifs dans ces parties de l’Allemagne qu'ailleurs; il en résulte peut-être aussi un moindre nombre de naissances légitimes, mais certainement le nombre des naissances illégitimes est, en proportion,

de beaucoup supérieur à celui que l’on constate dans les pays où les mariages sont libres. Le rapport entre les naissances légitimes et les non légitimes atteint celui qui existe dans les grandes villes, où les mœurs sont le plus dépravées. Or, si les soins les plus constants et les plus affectueux d’une mère ne peuvent empêcher beaucoup d’enfants légitimes de mourir à un âge peu avancé, il doit en périr bien plus parmi ceux dont.

la naissance est illégitime et qui ne reçoivent que rarement les soins nécessaires au maintien d’une existence encore si précaire, Des données statistiques prouvent, par exemple, que la mortalité des enfants trouvés, dans les hospices qui leur sont consacrés, est rarement au dessous de 60 p. c. et s’élève souvent à 75 et même à 80 p. c. L’abandon de 10 enfants équivaut donc à 6 ou 8 infanticides, surtout si l’on tient compte de ce que ceux qui survivent, doivent souvent au manque de soins dans la première enfance, et à une mauvaise éducation physique, d’être d’une constitution faible et rachitique. Ordinairement ils ne valent guère mieux au moral : il est difficile que de bons sentiments se développent chez ceux qui n’ont jamais éprouvé l'affection ni connu les caresses d’une mère ou d’un père, et qui savent d’ailleurs qu’un déplorable préjugé fera peser sur eux pendant toute la vie, la honte de leur naissance.

Il ne paraît pas cependant que la population soit limitée d'une manière bien efficace par les lois restrictives du mariage, car ce sont les pays où elles existent qui fournissent, après l’Irlande, le plus grand contingent à l’émigration européenne vers le nouveau monde.

9. — On s’imagine souvent que c’est par le grand nombre des naissances qu’une population s'accroît ; c’est là une erreur, car ces naissances peuvent être compensées et au delà par des décès. La population ne croît donc en réalité que par l’excès des premières sur les seconds, et encore n'est-il nullement indifférent que les chiffres qui expriment les deux termes de ce rapport soient grands ou petits. Quand une population se maintient par un grand nombre de naissances, suivies dans un temps donné par un grand nombre de décès, la vie moyenne est courte, c’est à dire que beaucoup de personnes meurent à un âge peu avancé. Ceci est, au moral, une source féconde de douleurs, de chagrins et de regrets; au point de vue économique, c’est une double perte pour la société, car l’individu qui meurt jeune emporte avec lui dans la tombe ses avances que ses parents et lui-même avaient consacrées à son éducation. Il ne peut rendre ces avances à la société ni surtout les accroître avant de les restituer, ainsi qu’il l’eût fait, s’il avait vécu jusqu’à un âge avancé, en reconstituant, par le revenu qu’il en aurait tiré, le Capital consacré à son éducation, et en l’augmentant de toute Pexpérience acquise pendant une longue carrière et léguée par

lui à ses descendants. Le capital social consistant en instruments matériels du travail, en connaissances et en expériences acquises, grossit donc d'autant plus rapidement, que la durée de la vie moyenne augmente, et cette durée elle-même, constatée dans chaque pays à diverses époques, est peut-être la meilleure mesure du progrès accompli dans ce pays, sous le rapport du bien-être, de la moralité et de la prévoyance.

À Genève, la tenue exacte des registres de l’état civil pendant un grand nombre d’années a permis de constater que la population augmentait, tandis que le nombre proportionnel des naissances diminuait; mais aussi, en moins de trois siècles, la vie moyenne y a doublé.

10. — Les progrès de la moralité, de l'hygiène et de l’art de guérir n’exerceni aucune influence directe sur la population, car elle se compose partout du nombre d'individus qui peuvent trouver des moyens d'existence dans la contrée ; mais ces progrès exercent une influence indirecte très considérable sur cette population, car-ils évitent la déperdition de nombreux capitaux, et ils en facilitent l'accumulation et la conservation, surtout de ceux qui s’incorporent, en quelque sorte, dans les hommes et dans la société. Or l'accroissement des capitaux produit l’extension des moyens d’existence, ce qui a pour corollaire l’accroissement de la population.

Il faut bien distinguer, en effet, entre cette augmentation, qui est toujours un bien lorsqu'elle est précédée ou accompagnée d’un accroissement correspondant ou supérieur du capital, et l’excès de la population, qui peut être le résultat d’une diminution du capital, tout aussi bien que celui d’un accroissement immodéré du nombre des hommes. Ce dernier, du reste, a toujours pour conséquence d’amoindrir le capital dans la proportion nécessaire pour payer les frais matériels occasionnés par l’entretien des enfants, jusqu’à ce qu’ils aient at-" teint l’âge viril.

Les progrès dont il est fait mention plus haut, suivant celui de la moralité, permettent donc non seulement à la population. de s’accroître, mais lui assurent encore l’aisance, qui lui donne les moyens de s'élever en bien-être et en dignité.

On a beaucoup cherché, en dehors de la contrainte morale, des remèdes soit préventifs, soit répressifs, contre un excès de population. Il est d’une haute importance, à notre avis, d’exa-

miner la valeur de ces remèdes, dont les uns ne sont que des palliatifs temporaires, et dont les autres produisent l’aggravation du mal qu’ils devraient faire disparaître. Parmi les premiers, il faut ranger : 1° divers systèmes d'organisation s0ciale admettant à des degrés différents le droit au travail ou le droit à l’assistance ; 2° les progrès de l’agriculture, comme tendant à produire des denrées alimentaires en abondance et à bas prix.

Nous nous proposons d'examiner, dans la sixième section de cet ouvrage, les divers systèmes de réformes sociales proposés jusqu'ici : nous pouvons cependant faire remarquer, dès maintenant, que, si les imperfections de l’organisation actuelle de la société et surtout les atteintes à la liberté et au droit de propriété, qu’elle comporte encore, en maintenant certaines es classes de la société, dont elle se compose, dans un état de dépendance, d’ignorance et de misère, et en tendant ainsi à détruire, chez elles, le ressort moral et la prévoyance, poussent jusqu’à un certain point ces classes à se multiplier avec excès, par rapport à leurs moyens d’existence, le remède à ce mal consiste, non à changer notre état social, mais à le perfectionner. Aucun plan d'organisation de la société ne pourra faire, qu’en quelque nombre que naissent les hommes, ils trouveront toujours des instruments de travail tout préparés pour les aider à produire ce qui est nécessaire à la satisfaction de leurs besoins. Les systèmes, soi-disant nouveaux, d’organisation sociale, portent d’ailleurs tous des atteintes plus ou moins profondes à la liberté individuelle; quelques-uns comprennent, parmi ces atteintes, la restriction apportée au droit de satisfaire la passion qui porte à la reproduction. De tels moyens auraient pour effet de limiter la population, mais en réduisant l’humanité à la condition d’un troupeau de brutes, mené par quelques hommes qui se décernent, à eux-mêmes, un brevet d’omniscience et de prévoyance universelle.

12.— La production plus abondante et plus économique des denrées alimentaires, résultant de la découverte de nouvelles substances nutritives, de nouvelles méthodes de culture propres à tirer un meilleur parti du capital agricole, ou de la diffusion plus générale des connaissances nécessaires pour bien cultiver, peut avoir sur l’état de la population une grande influence, mais qui dépend entièrement de la manière dont les

hommes font usage de la somme d’utilité gratuite, ou de travail rendu disponible, que leur offrent les perfectionnements dé la production agricole. Si la plus grande facilité de trouver des moyens d’existence qui en résulte engage la population à se multiplier exactement en proportion de cette utilité, il y aura des individus en plus, mais qui ne seront pas mieux pourvus qu'avant que le bas prix des aliments se fût réalisé. Dans ce cas, s’il survient une disette, cette population, habituée à vivre de peu, et à se contenter d’une faible rémunération pour son travail, n’aura aucun excédant, aucune épargne à sacrifier pour parer à la cherté momentanée des aliments, et pour elle la disette deviendra une famine qui la décimera et laissera les survivants dans un état de profonde prostration morale et physique. Une terrible expérience est venue confirmer cette théorie. $

La population irlandaise, s’étant habituée à se nourrir presque exclusivement de pommes de terre, et s'étant multipliée en proportion de la facilité qu'offrait la culture de cette plante, fut atteinte d’une famine horrible, quand sa récolte vint à présenter un déficit considérable, pendant plusieurs années consécutives, et, malgré les palliatifs de l’émigration en masse, et de l’importation, aux frais de la nation anglaise, de grandes quantités de céréales, il y eut une diminution considérable de la population, et la partie qui survécut se ressent encore aujourd’hui des conséquences de ce terrible désastre.

Si, au contraire, une nation profite de l’abondance des denrées alimentaires pour transformer en capital toute l'épargne de travail qui en résulte, l’aisance de sa population s’accroît, et si, comme il arrive ordinairement, une bonne partie de ce capital est consacrée à la culture morale et intellectuelle des masses, elle engendre la prévoyance et l’empire sur les passions, qui rendent plus facile le maintien de la population dans les limites des moyens d’existence,. pris dans leur acception la plus large.

= Dans ce cas, le progrès de la production des denrées alimentaires devient un véritable bienfait pour l'humanité. Il est évident que tout progrès notable dans la production d’autres objets qui servent à la satisfaction de besoins très étendus, produit le même résultat.

Chez les nations civilisées, on remarque bien un accroisse-

ment de population correspondant à une diminution notable et permanente dans les frais de production des denrées alimentaires, ou des autres objets de grande consommation; et en même temps, une partie plus ou moins considérable du travail épargné se transforme en capital, et vient accroître l’aisance générale, à moins que cet excédant de ressources ne soit gaspillé en guerres ou en autres dépenses improductives ou destruc- “tives, comme cela arrive encore souvent chez nos nations imparfaitement civilisées.

13. — Les principaux remèdes répressifs que l’on a recommandés contre l’excès de la population sont : 10 l’émigration et 20 la charité. Examinons si ces moyens sont propres à : atteindre le but proposé.

Si l’on pouvait jeter au delà des frontières d’un pays la po- \pulation excédante, c’est à dire celle qui ne réussit pas à trouver, par son travail, des moyens d’existence suffisants, l'équilibre de la population serait facile à rétablir, Mais de quel droit bannirait-on loin de la patrie ceux qui, par l'imprévoyance de leurs parents, n’y trouvent pas de quoi subsister ? Quelle garantie pourrait-on leur donner qu’ils obtiendront ces moyens d'existence ailleurs, et les autres nations consentiraient-elles à se charger d’une foule d’êtres qui, sans ressources dans leur pays, en trouveront encore moins ailleurs, et n’auront guère d’autre alternative que de voler, piller, mendier, ou de mourir de misère-et de faim.

L’excès de population n’existe que corrélativement au manque d'instruments de production ou de capital. Il est ordinairement impossible de remédier à l’excès du nombre des hommes, par un accroissement rapide au capital, ou par un emploi plus productif de celui qui existe; il faut donc diminuer la population en envoyant l’excédant au dehors. Mais la justice et l'humanité exigent qu’ils sortent volontairement, et munis des ressources nécessaires pour entreprendre un voyage lointain et coûteux, d'instruments et de provisions pour vivre en attendant que le travail soit devenu productif, Pour que l’émigration ait quelque chance de succès, il faut donc envoyer au dehors, au moins pour commencer, des travailleurs robustes et sains, munis du capital suflisant pour un long voyage et pour les premiers frais d’une entreprise productive. Mais en supposant que cette entreprise réussisse, que restera-t-il dans

le pays? Ceux qui n’ont pas pu émigrer, c'est à dire les hommes faibles, maladifs, sans énergie, les vieillards, les femmes et les enfants, la partie de la population dont les besoins dépassent Jes moyens de les satisfaire, et qui sera de plus, privée du capital emporté par les émigrants, capital peut-être supérieur à celui qui eût suffi pour leur procurer du travail, s’ils étaient restés chez eux.

L’émigration n’enlève donc pas au pays la partie la plus improductive et la seule excédante de sa population, mais bien les meilleurs travailleurs, et avec eux leur capital de vigueur, d'expérience et de connaissances acquises, outre un capital matériel en provisions et en instruments. Après leur départ, le pays est donc dans une position pire qu'avant, et la population est en plus grand excès par rapport au capital. Cependant, si l’expédition réussit, si les émigrants parviennent à fonder une colonie et à y exécuter des travaux tellement productifs, qu’ils peuvent en peu de temps reconstituer le capital consommé par eux, et l’accroître par de nouvelles épargnes, dans ce cas, ils peuvent rembourser les avances faites par la mère patrie, attirer à eux la partie plus faible de la population par l’appât d’un travail mieux rémunéré, et entretenir enfin, avec cette patrie, des relations commerciales avantageuses pour tous.

L’émigration, suivie d’une colonisation qui réussit, n’est donc pour la mère patrie qu'un sacrifice momentané, amplement compensé par des avantages, tels que des débouchés nouveaux pour les produits de son industrie et pour sa population excédante.

Certains gouvernements considérant, non sans quelque fondement, l’émigration d’une partie de leurs sujets comme une protestation contre leur tyrannie ou leur incapacité, cherchent à l’entraver par divers moyens. Alors la difficulté de s’expatrier, qui en résulte, fait le plus souvent renoncer les habitants à trouver dans l’émigration un remède à leur misère. Il en est tout autrement dans les contrées où cette émigration étant libre, et plusieurs générations successives ayant usé de cette ressource pour se créer des moyens d'existence dans des pays lointains, elles ont ainsi applani à l’excédant de la population actuelle, les principales difficultés du voyage et du premier éta: blissement. Dans ce cas, qui s’est réalisé pour l'Angleterre,

la Suisse et certaines parties de l'Allemagne, l’émigration devient le remède le plus efficace à l’excès de population.

Le perfectionnement et l’économie des moyens de transport pour les voyageurs, la publicité rapide et universelle donnée à la demande du travail, au taux des salaires, et au prix des subsistances en tous lieux seraient des moyens efficaces de faciliter l’émigration ; mais, par malheur, les progrès en ce genre laissent encore beaucoup à désirer, et il en sera probablement ainsi, aussi longtemps que l’émigration des travailleurs en masse ne fera pas l’objet d’une industrie spéciale, intéressée au perfectionnement rapide des procédés dont elle se sert pour atteindre ce but (1).

14. — Examinons maintenant le second des moyens répressifs : la charité,

On ne peut trop le répéter, excès de population veut dire manque ou pénurie du capital ; il n’est donc possible de remédier à l’excès de l’une, qu’en multipliant l’autre, jusqu’à ce que la population et le capital se fassent équilibre. Or c’est là ce que la charité ne saurait faire ; elle ne peut créer des capitaux, mais seulement déplacer ceux qui existent, et en donnant aux épargnes destinées à cet usage l’emploi d’aumônes ou de secours, elle fait dissiper improductivement ces épargnes et ces capitaux, et diminue ainsi les forces productives de la société, tandis qu’il faudrait les augmenter, pour procurer des moyens d'existence à une population surabondante. Tout ce que la charité peut faire, c’est de répartir sur une plus large portion de la société, et de manière à la rendre moins sensible à chacun, la misère qui accablerait quelques-uns de ses membres, s'ils étaient abandonnés à eux-mêmes.

En cela, elle agit comme le ferait une entreprise d’assurances mutuelles contre le risque de mort par la faim ou la misère; sauf que les assurés ne paient pas de primes.

Cette action est utile-et méritoire, lorsqu'il s’agit de réparer les effets de quelque grand désastre, qui ne pouvait être prévu, et contre lequel il était par conséquent, impossible de prendre, des mesures préventives spéciales, tels qu’une guerre, un in-

(1) Les services que cette industrie est appelée à rendre à la société, sont décrits dans nos Études de morale et d'économie politique, intilée : Les intermédiaires.

cendie dépassant, par ses ravages, les moyens réparateurs des compagnies d'assurances, une inondation, un manque de la récolte, une épidémie ou une épizootie, etc.

Un temps viendra, peut-être, où la prévoyance générale aura fait assez de progrès pour parvenir à réparer ces désastres, par des moyens analogues aux assurances actuelles, contre des accidents de moindre importance ; mais en attendant la réalisation, sans doute bien éloignée encore, d’un tel progrès, la charité remplace ces institutions d'assurances d’une manière utile et louable, chaque fois que la misère qu’elle essaie de soulager est le résultat de causes accidenteilles et impossibles à prévoir, ou très difficiles à éviter, par suite de l’imperfection des moyens que l’association et l’assurance offrent aujourd’hui.

Mais la charité va trop loin, lorsqu'elle prétend soulager toutes les misères, sans avoir égard à leurs causes. Celles-ci sont souvent l’imprévoyance, la paresse, le manque d’énergie pour résister au penchant qui entraîne à la reproduction et aux autres passions, ainsi que tant de vices si communs aujourd’hui, même chez la partie éclairée des populations.

La misère est la conséquence inévitable et le châtiment nécessaire de cette imprévoyance et de ces vices; vouloir soustraire l’homme à ce châtiment proyidentiel lorsqu'il l’a mérité, c’est agir contre la loi de la nature elle-même, qui ne nous punit de nos fautes que pour nous ramener au bien. Soustraire les hommes à ce châtiment lorsqu'ils l’ont mérité, c’est leur ôter la conscience du mal qu’ils font, et de la responsabilité qu'ils supportent. Aussi est-ce un fait que l’observation a confirmé, et qu’elle confirme chaque jour davantage, que la cha: rité excessive et peu éclairée, surtout celle qui s'exerce d’une manière régulière, et sur laquelle le pauvre peut compter d'avance, accroît la misère au lieu d’y remédier, en ôtant à ceux qu’elle secourt toute prévoyance et tout ressort moral.

Lorsque l'exercice de la charité est confié à l'Etat ou à la commune, 1l en résulte une aggravation du mal que nous ve= nons de signaler. Elle consiste à donner des moyens d’existence à ceux qui n’ont pas eu l’énergie de les gagner par leur labeur, et à fournir des instruments de travail à ceux qui n’ont pas pu ou pas voulu les acquérir ou les conserver, et qui, probablement, ne les garderont pas mieux et n’en feront pas meilleur usage, quand ils les auront obtenus sans efforts.

Tandis que pour pouvoir donner ces secours à ceux qui ên ont besoin, l'Etat doit les ôter à d’autres, qui les ont acquis légitimement par leur labeur, et qui, connaissant tout leur prix par la peine qu’il leur en a coûté, pour les acquérir, sauraient les accroître et les conserver. Non seulement donc, la charité légale détruit des capitaux qu’elle devait accroître, mais elle décourage la formation d’épargnes nouvelles, en pri- “ant de leur jouissance ceux qui les auraient formées.

Cette bienfaisance prétendue s'éloigne done doublement du but qu’elle se propose d'atteindre, qui est de remédier à l’excès de population, puisqu’elle tend à diminuer le capital au lieu de l’'augmenter.

En résumé, la charité, judicieusement exercée, n’est qu’un palliatif temporaire, et non un remède réel à l’excès de population; mal dirigée ou poussée à l’excès, elle rend permanent un mal qui, autrement, eût pu n’être que temporaire; la charité légale offre le même inconvénient, à un plus haut degré, et y joint celui de décourager l'épargne et d’accélérer la destruction du capital formé.

Les seuls moyens de prévenir l'excès de la population, et d'empêcher l’action répressive de la nature, de se manifester par la misère et la mort, sont done, d’une part, tout ce qui peut favoriser la formation et le meilleur emploi du capital, et d'autre part, tout ce qui tend à développer chez l’homme la prévoyance, l’empire sur ses passions et le sentiment de sa responsabilité,

La meilleure charité est donc celle qui consiste à développer chez l’homme les facultés morales, qui lui permettent de réagir contre les diverses causes de misère dont il est entouré (1).

(1) On peut consulter, en ce qui concerne l’action de la charité sur l'ex= cès de population et la misère qu'il engendre, notre ouvrage intitulé: Du Salaire (déjà cité au chap. 1"), pag. 159 et suivantes.

On trouvera aussi des renseignements très étendus et d’un grand intérêt, sur toutes les matières traitées dans ce chapitre, en consultant l’'ouvrage de M. Joseph Garnier, intitulé: Du principe de populalion. Paris, Garnier frères et Guillaumin et Cie, 1857.

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