‹ Traité élémentaire d'économie politiqueChapitre 36 sur 57 · LE SALAIRE OU LE REVENU DES TRAVAILLEURS · texte numérisé non relu

LE SALAIRE OU LE REVENU DES TRAVAILLEURS

1.— Définition des mots : ouvrier et salaire. Le salaire se paie à la journée ou à la tâche. Motif de la préférence accordée à ce dernier mode. Cas où l'ouvrier dispose d’une portion de capital. — 2. Lois du salaire pour les manouvriers. Ce salaire ne peut jamais s’écarter beaucoup des frais de production du travail. Variation que peuvent subir ces frais. — 5. Nécessité de cette loi, contestée par les socialistes. — 4. Le travail de l'esclave vaut rarement ce qu'il coûte. — 5. Le travail intelligent profite à la fois à celui qui l’exécute et à celui qui le reçoit. —6. Éléments dont se compose le salaire de l'ouvrier proprement dit. Influence de l’éduca= tion sur ce salaire — 7. Causes diverses qui influent sur le salaire, d'une manière plutôt apparente que réelle. — 8. Le bas prix du travail peut coincider avec le taux élevé du salaire et réciproquement. — 9. Conséquences ; réfutation des objections soulevées contre ce principe. — 10. Influence du prix des subsistances sur les salaires. Rectification des préjugés à cet égard. — 11. Le salariat est la meilleure forme à donner à la rémunération du travail de l'ouvrier. — 12. Influence probable du marchandage sur le revenu de la classe des travailleurs.

1.— Le salaire est la rémunération que reçoit l’ouvrier pour son travail. On appelle ouvrier tout homme qui exécute, d’après les ordres et sous la responsabilité d’un entrepreneur ou patron, un travail ordinairement simple et peu varié, selon des procédés connus, et qui ont fait de la part de cet ouvrier l’objet

d’un apprentissage.

Ce travail lui est ordinairement payé à la journée, quelquefois à l'heure, à la semaine, au mois, à l’année, d’autres fois à la tâche, c'est à dire en proportion de la quantité qui en est fournie; ce dernier mode est préférable, chaque fois qu’il peut être pratiqué, parce qu’il proportionne plus exactement la rémunération au service, et qu’il intéresse ainsi l’ouvrier à bien

travailler. En général, le travail à la tâche exige moins de surveillance de la part du patron, ce qui constitue une économie sur les frais de production.

Il arrive parfois que l’ouvrier s’aide dans son travail de ses propres outils, qu’il n’est payé de sa tâche qu’à d’assez longs intervalles, et qu’il fournit lui-même, en totalité ou en “partie, les matériaux qu’il élabore ; alors il fait l’avance d’un capital, ordinairement peu considérable, dont l'intérêt vient se joindre à son salaire, en se confondant le plus souvent avec celui-ci,

2, — Le travail de l’ouvrier doit être considéré comme une marchandise, dont le prix varie d’après le rapport de l'offre à la demande et que la concurrence tend sans cesse à égaler au taux des frais de production, c’est à dire des moyens d’existence de l’ouvrier et de sa famille, Ces frais de production du travail, ou ces moyens d’existence de l’ouvrier sont loin d’être une quantité fixe, ils varient suivant des circonstances nombreuses et complexes que nous allons examiner.

Sous le rapport des frais de production du travail, il faut diviser les ouvriers en deux classes : les manouvriers ou hommes de peine et les ouvriers proprement dits, ou hommes de métier. Les premiers sont ceux dont le travail ne demande pas d'apprentissage ou peut être appris en peu de temps; il n’exige done, de la part de celui qui l’exécute, qu’une dose d’intelligence très faible.

Tel est, par exemple, celui de porter des fardeaux, de piocher la terre, de tourner une manivelle. L’ouvrier proprement dit ajoute à son travail matériel celui de son intelligence et de ses facultés morales, dans des proportions très diverses, mais qui toujours rendent nécessaire une éducation ou un apprentissage plus ou moins long et difficile, qui doit être considéré comme un capital, dont l’intérêt s’ajoute au revenu qu’il possède,

Le salaire de cette classe de manouvriers, dont le travail est purément matériel, ne s'élève et ne peut jamais s'élever que fort peu au dessus de ce qui est rigoureusement nécessaire au maintien de son existence, et de celle d’une famille composée d’un nombre d'enfants suffisant pour conserver sa race.

Le revenu de cette classe de travailleurs tombe même parfois au dessous de cette limite, et se maintient ainsi pendant un

temps plus ou moins long, lorsque la charité publique ou privée vient lui fournir un supplément de moyens d'existence, aux dépens des épargnes de la société.

On aurait tort, cependant, de croire que la somme d’utilités nécessaire au maintien de l'existence de la classe des manouvriers, soit rigoureusement fixe et immuable; l’expérience montre, au contraire, que cette quantité augmente avec les progrès de la civilisation et du bien-être général. Le sort du manouvrier d’aujourd’hui, qui paraît si misérable, quand on le compare à celui des classes plus élevées de la société, est de beaucoup preférable à celui d’un serf du quatorzième siècle, qui ne gagnait, lui aussi, que le strict nécessaire pour le maintien de son existence et de celle de sa famille, comme on entendait ce nécessaire alors.

Cela prouve que, quand la classe des manouvriers n’est pas découragée et abrutie par une atteinte profonde portée à sa liberté, ou par une spoliation systématique des fruits de son travail, ou bien encore, quand elle n’est pas conduite à l’imprévoyance et au paupérisme par une charité exagérée et aveugle, cette classe trouve dans son salaire, outre ses moyens d'existence, un profit net, qui, quelque faible qu’il soit, lui permet d'améliorer progressivement sa condition. 3. — Ce fait, que le salaire du manouvrier ne peut jamais s'élever que peu au dessus du nécessaire, pour le maintien de son existence et de celle de sa famille, est partout attesté par l'expérience ; les économistes n’ont fait que le constater, ils ne l’ont pas inventé et encore moins créé. Le reproche que leur adressent les socialistes à cet égard est donc injuste, Aucune organisation de la société, différente de celle qui est fondée sur la liberté et le droit de propriété, ne peut y porter remède, ni établir l'égalité de satisfaction entre cette classe et les autres, qu’en rendant la même pauvreté commune à toutes. __ Voici les causes qui motivent la loi du salaire des manouvriers, que nous venons de citer : l’homme, dépourvu de culture intellectuelle et des instruments matériels de la production, ne peut suffire, par son travail isolé, à la satisfaction de ses besoins, et dans cette situation, il doit périr inévitablement de faim et de misère.

Placé dans le milieu social, sa condition est un peu meilleure, car il peut jouir de l’utilité gratuite, fruit des travaux

antérieurs de la société, mis par elle à la disposition de ses . membres; mais à quelle dose d'utilité onéreuse aura le droit de prétendre, par l’échange, celui qui n’en peut pas créer par lui-même, assez pour satisfaire ses besoins?

Si la société consent à lui donner des moyens d'existence en échange de son travail, il est évident qu’elle perd à ce marché, et qu’elle cherchera à se soustraire à cette perte, en remplaçant, chaque fois que les circonstances le permettront, le travail onéreux de l’homme inculte et non pourvu d’instruments, par l’action d’un agent naturel et plus économique, fût-ce même d’une bête de somme, dont la force musculaire est plus grande, et l'entretien moins dispendieux. Le travail de cet homme n’est donc demandé que là où l’on ne peut pas lui substituer l’action d’une force plus économique ; aussi doit-il toujours s’attendre à une rude concurrence de la part de tous les moteurs naturels. Là où cette concurrence est impossible, la société doit se résoudre à subir-une perte égale à la différence entre l'utilité produite par le travail de cet homme et l'utilité consommée pour le maintien de son existence, perte qui diminue d’autant la somme du bien-être que les autres producteurs peuvent se créer par leur travail.

Cette différence est d’ailleurs constamment réduite au minimum par la concurrence que les manouvriers se font entre eux, et qui n’est limitée que par la difficulté d’élever des enfants, sans prendre aucun soin de leur développement intellectuel et moral ; et l’on sait que la charité mal entendue aidant, cette difficulté n’est pas grande.

Ce qui précède étant admis, on peut en conclure qu’un père de famille est coupable envers ses enfants, quand il les élève sans développer leurs facultés morales et intellectuelles, ou au moins sans leur donner le moyen de cultiver ces facultés par un minimum d'instruction; car, en négligeant de le faire, le père place ses enfants dans la dure alternative, ou de trouver impossible la satisfaction de leurs besoins par le travail, et de périr de misère ou de ne pouvoir subsister qu'en tombant à charge à la société par la mendicité ou le vol. Rien ne serait donc plus légitime que la contrainte exercée par la société, afin d’obliger les parents à procurer à leurs enfants le degré d’instruction indispensable, lorsqu'ils sont assez imprévoyants ou assez dénaturés, pour les en priver. Aucune charité ne serait

plus utile que celle qui viendrait en aide aux parents, pour l’accomplissement de cet impérieux devoir.

4, — L'expérience a démontré qu’on ne peut obtenir d’un esclave qu'un travail purement matériel, c’est à dire coûtant, dans les circonstances ordinaires, plus qu’il ne rapporte. Ce n’est qu’en stimulant cet esclave à faire un meilleur usage de ses facultés, par la certitude d’un accroissement de bien-être ou par l'espoir qu’un travail plus intelligent lui fera conquérir sa liberté, que l’on pourra obtenir de lui des efforts plus utiles,

Le travail de l’esclave ne peut donc être réellement productif pour le maître, que dans le cas où ses frais d'acquisition, de renouvellement, d’entretien et de surveillance, sont extrêmement bas, ou bien dans celui où il servirait au maître à s’emparer de très grandes quantités d’utilité gratuite, quand il n’est pas possible de les obtenir par le travail intelligent d'hommes libres, ou par le concours des agents naturels.

Réduire des hommes, blancs ou noirs, en esclavage, n’est donc pas seulement une action moralement répréhensible, c’est encore, au point de vue économique, un mauvais calcul.

5. — La moindre dose d’intelligence, la possession de l'outil le plus simple, avec la connaissance de la manière de s’en servir, augmentent considérablement la puissance productive de l’homme, et par conséquent l'utilité réelle des services qu’il rend à la société et la valeur de ce qu’il peut obtenir en échange. Aussi, tandis que le travail du manouvrier est plutôt onéreux qu'utile à la société, il peut arriver que l’ouvrier intelligent et muni d'outils produise, par ses efforts, une somme d’utilités bien supérieure à celle qui suffit au simple maintien de son existence. C’est pourquoi, bien que le salaire de l’homme de métier, de même que celui du manouvrier, ne s’élève querarement et pour peu de temps au dessus de ses frais de production, il est toujours supérieur à celui de ce dernier, et il est affecté à un bien moindre degré par la concurrence des animaux domptés et des moteurs inanimés, car ni les uns ni les autres ne peuvent accomplir de travail intellectuel, et il faut au contraire de l'intelligence pour les guider.

6. — Les frais de production du travail de l’ouvrier proprement dit se composent de plusieurs éléments, et d’abord de ce qui est nécessaire pour le maintien de son existence et de

celle de sa famille; ce nécessaire comprenant la satisfaction de besoins un peu plus étendus et d’une nature plus élevée que ceux du simple manouvrier (1).

L’ouvrier dont l'intelligence et la moralité ont été développées par une certaine éducation et qui a fait l'apprentissage d’une profession, a en lui un capital dont le revenu doit se

(1) Nous disons que les frais de production du travail de l’ouvrier doivent comprendre son entretien et celui de sa famille, conformément à la manière de vivre habituelle de la classe à laquelle il appartient. Plusieurs auteurs sont d'avis, qu'en général, la femme de l’ouvrier peut subvenir à ses besoins par son propre travail, et qu'il arrive assez souvent que, dans les manufactures, des enfants d’un âge peu avancés peuvent déjà gagner, au moins en partie, de quoi payer leur entretien. Il est vrai que ces faits existent; mais devraient-ils exister ? Si la femme mariée travaille dans un atelier, n'est-ce pas au grand détriment du bien-être dans le ménage, dont elle doit seule être chargée? Elle a une occupation indispensable et suffñisante dans la préparation des repas, dans la confection et l'entretien, au moins d’une partie du linge et des vêtements de la famille, dans les soins de propreté, dans ceux surtout qu’exigent l'éducation physique el morale de ses enfants. S'il lui reste quelque loisir, quand ses enfants sont en petit nombre, ou en âge assez avancé pour aller à l’école ou à l'atelier, elle peut l'utiliser à faire chez elle quelque travaux à l'aiguille qui rapporteraient un léger revenu au ménage; mais l'essentiel est que celui-ci soit bien tenu. Combien d'ouvriers mèneraient une conduite plus régulière et fréquenteraient moins le cabaret, s'ils trouvaient leur intérieur plus propre, mieux tenu, plus confortable; s'ils y voyaient leurs enfants bien élevés, bien portants, et par conséquent de belle humeur; enfin, si leurs femmes elles-mêmes avaient cet air de contentement et d'aménité, résultat d'un bien-être qui serait en grande partie dû à leurs soins!

Quant aux enfants, nous partageons entièrement l'opinion propagée principalement par M. G. de Molinari, et qui rallie aujourd'hui de nombreux partisans, qu’ils ne sont pas la propriété de leurs parents, mais que ceux-ci contractent au contraire envers eux l'obligation d'en faire des êtres utiles à la société, par ure éducation convenable, qui exclut un travail {rop hâtif et trop prolongé, et que la société doit sauvegarder les droits des enfants lorsque des parents ignorants, dénalurés ou poussés par la misère, veulent leur imposer ce travail; fixer une limite d'âge au dessous de laquelle il est interdit aux enfants, en limiter la durée, et enfin exiger qu'avant d’être admis dans les ateliers, ils possèdent certaines connaissances, et qu’il leur soit possible de les entretenir et de les développer, en dehors des heures consacrées au travail.

Les jeunes filles, surtout, ont besoin de faire, sous les yeux de leur mère, et par la pratique, l'important apprentissage de la bonne ménagère, de l'épouse et de la mère de famille, qui leur permet d’être, dans la société, un élément de force morale et de bien-être, dont l'importance n'est pas assez

appréciée,

joindre à ce qu’il peut gagner par un simple travail manuel, Le capital ainsi formé en lui comprend les dépenses et les efforts personnels de ses parents, pour son éducation, son instruction etson apprentissage, et son propre travail pour s’assimiler l'enseignement mis à sa portée. S'il est naturellement intelligent, actif et appliqué, et si ces qualités le font réussir à devenir un homme utile à la société, tandis que ceux qui n’ont pas ces qualités ou qui ne les possèdent pas au même degré que lui ne réussissent pas, il se crée en lui un, monopole nature], d'autant plus précieux que ses aptitudes sont plus rares et plus utiles; en vertu de ce monopole, il pourra faire payer à la société ses services plus demandés qu’offerts, non en raison de ce que son éducation lui a coûté, mais bien en proportion de ce qu’elle coûterait à la généralité des hommes, doués seulement d’une intelligence moyenne. Supposons, parexemple, que la demande qui se fait des services que peut rendre une certaine profession détermine quatre jeunes gens à se donner l'éducation et l’apprentissage nécessaire pour pouvoir rendre le genre de services demandés, mais qu’un seul d’entre eux réussisse à acquérir ces connaissances, il sera fondé, en fait et en droit, à se considérer comme ayant acquis, par son travail, un capital quadruple de celui que lui ont coûté ses dépenses et ses peines. En fait, parce que la demande des services qu’il peut rendre étant restée la même, l’offre a diminué dans le rapport de quatre à un, par la non-réussite de ses concurrents, En droit, parce que cet accroissement de son capital n’est que le juste dédommagement du risque qu’il a couru de ne pas réussir. Cette compensation constitue donc la prime d’assurance nécessaire pour couvrir ce risque, et si la valeur du capital sauvé ne croissait pas de toute la valeur des capitaux perdus, il y aurait déperdition des fonds productifs de la société,

Le revenu du capital, ainsi formé, ne doit pas être évalué d’après les mêmes données que celui desautrescapitaux, car c’est un fonds qui périra avec celui qui se l’est incorporé et dont le revenu doit, par conséquent, comprendre, non seulement l'intérêt ordinaire des capitaux, dont la durée est indéfinie, mais encore une annuité pour son amortissement, pendant la durée de vie probable de son possesseur. Celui-ci, en effet, doit reconstituer son capital sous une forme permanente, pour que la société ou la famille de qui il le tient, n’en soit pas privée par sa mort,

ou plutôt, il doit le consacrer, à son tour, à l’éducation de ses propres enfants, en cherchant à l’augmenter de la valeur que peut y ajouter l'expérience qu’il acquiert en le faisant fonctionner.

C’est donc l'intérêt et l’annuité produits parle capital d’éducation ou d'apprentissage qui élèvent le salaire de l’ouvrier proprement dit au dessus de celui du simple manouvrier, de l’homme intelligent et instruit au dessus de celui de l imbécile ou de l’ignorant. C’est la difficulté d'acquérir ce capital qui rend plus rares, et partant plus chers, les services de ceux qui le possèdent.

Rien ne serait donc plus injuste et plus irrationnel que l'égalité des salaires pour tous, que demandent certaines sectes communistes, Elle aboutirait à décourager tout effort intellectuel, et à courber le genre humain sous un même niveau d’ignorance et d’abrutissement.

Beaucoup d’ouvriers possèdent aussi un certain capital fixe en instruments de leur profession, et quelquefois un petit capital circulant leur sert à faire des avances en matériaux et en provisions; dans ce cas, il est évident que leur salaire doit encore comprendre l’intérêt et l'entretien du premier, et l’intérêt et le remboursement du second de ces capitaux.

Enfin, il faut comprendre encore dans les frais de production du travail de l’ouvrier, un profit net, un certain surplus sur le nécessaire journalier, qui lui permette d'améliorer sa condition ou celle de ses enfants dans l’avenir, afin que la classe ouvrière puisse participer aux progrès de la société et élever graduellement la part de bien-être, de lumières et d’influence dont elle peut jouir.

En résumé, les éléments dont se compose le salaire de l’ouvrier proprement dit sont les suivants :

1° Ce qu’il lui faut pour vivre avec sa famille composée de sa femme et d’au moins trois enfants en moyenne, sainement et conformément aux habitudes de sa classe; 2° l'amortissement du capital dépensé pour son éducation et son apprentissage, et grossi des chances de non-réussite qu’il a courues, ce capital devant être consacré à l’éducation de ses propres enfants: 30 l'intérêt et l’entretien des outils de sa profession; 4° une prime d’assurance contre les chances de chômage, de maladies, de blessures ou d’accidents auxquels il est exposé, et d’une

mort prématurée qui laisserait sa famille sans ressources ; 5° le paiement d’une annuité à une caisse de retraite, afin d’avoir dans sa vieillesse des ressources qui ne le laissent à la charge, ni de sa famille ni de la charité; 60 un profit net de son travail qui lui permette d'améliorer sa condition et celle de ses enfants, afin de la tenir au niveau des progrès de la s0cliété,.

Il s’en faut souvent de beaucoup que le salaire réel gagné par l’ouvrier suffise à ces diverses dépenses, ou s’il y suffit, pour qu’il y soit réellement consacré par celui qui le reçoit. Cela provient des habitudes d’imprévoyance de l’ouvrier, qui n’a pas assez égard aux diverses causes de misère qu’il doit prévenir, et qui se fie trop souvent à la charité pour remédier aux suites fâcheuses de son imprévoyance. De là résulte d’ordinaire un accroissement trop rapide du nombre des travailleurs, ce qui fait baisser le taux des salaires; d’un autre côté, ouvrier ne se montre pas assez soigneux de discuter les conditions auxquelles il consent à vendre son travail, et à tenir compte dans ce débat de tous les risques auxquels il est exposé. Enfin, quand il a reçu son salaire, il est trop disposé à le considérer tout entier comme un profit net, sur lequel il n’a rien à déduire, pour l’entretien ou l’amortissement de son capital, ni comme compensation à des risques. Il faudra bien du temps encore avant que la réforme d’une charité imprévoyante et exagérée, et les progrès de l’éducation économique de la classe ouvrière, portent remède à l’insuffisance des salaires et au mauvais emploi que font les ouvriers de la rémunération de leur travail.

De nombreuses chances de misère entourent l’ouvrier pendant toute son existence; ce sont les maladies, les accidents auxquels lui et les siens sont exposés, les chômages, les crises qui enchérissent les choses de première nécessité, les préventions judiciaires, même non fondées, qui peuvent le retenir en prison pendant un temps plus ou moins long, et priver sa famille de toutes ressources pendant ce temps, etc. Ces risques l’étreignent de si près, qu’il se croit souvent prédestiné à y succomber, et qu’il juge superflu tout effort pour s’y soustraire, ou bien, il s’habitue aux dangers de la misère, comme le soldat s’habitue au danger du canon, ou le mineur à celui du grisou, et alors il ne songe plus aux moyens de s’y soustraire.

Souvent aussi, considérant la charité publique ou privée comme une ressource permanente et assurée contre la misère, il s’en inquiète peu, et ne prend aucune précaution pour l’écarter, Il est vrai que l’expérience apprend aux plus prudents que souvent toute leur prévoyance est mise en défaut, au moins lorsqu’ils s’obstinent à lutter seuls contre les chances de misère. Mais il est au monde bien d’autres obstacles insurmontables aux efforts d’un seul homme, quelque intelligent, courageux et prévoyant qu'il soit, et que surmonte aisément le concours de plusieurs hommes associés dans un même but. On a vu la démonstration de ce fait dans le chapitre xvI consacré aux assurances, Nous avons la conviction que le principe si fécond de l’association et des assurances, convenablement appliqué aux risques de misère que court l’ouvrier, suffirait pour l'en préserver dans le plus grand nombre des cas, et que l’exercice habituel de la prévoyance, la surveillance mutuelle des ouvriers associés les uns sur les autres, auraient une heureuse influence sur leur moralité et leurs sentiments de dignité, et leur inspireraient l'énergie nécessaire pour vaincre la misère ou pour ne pas s’en laisser abattre, lorsqu'elle est inévitable, La charité, dont le rôle serait par là restreint, pourrait alors agir d'autant plus énergiquement là où elle serait encore nécessaire, que sa sphère d'activité embrasserait une moindre étendue,

1. — D'autres causes encore font varier le salaire des ouvriers selon les professions ou les circonstances, en agissant, dans divers sens, sur l'offre du travail; mais ces variations du salaire sont plus apparentes que réelles, et le plus ordinairement le taux plus élevé correspond à la compensation d’un risque ou d’une perte éventuelle, Ces causes sont principalement les suivantes :

1° Les incommodités, les dangers ou les autres inconvénients

de la profession.

… Ainsi les ouvriers qui travaillent la nuit reçoivent un salaire plus élevé que ceux dont la tâche s’accomplit pendant le jour; les marins et les mineurs sont mieux payés à travail égal, que les ouvriers qui ne sont exposés à aucun danger par leur profession ; les ouvriers des mines de mercure d’Almaden, qui ne peuvent travailler que pendant six mois de l’année, et durant quarante-huit heures par mois, à cause de l'influence

meurtrière des vapeurs de mercure auxquelles ils sont exposés, et qui, au bout de peu d’années les rendent incapables de tout travail, devraient demander un salaire extrêmement élevé; mais l’imprévoyance chez les uns, la nécessité de trouver des moyens d’existence chez les autres, font que leurs salaires, quoique très élevés en apparence, ne sont en réalité pas proportionnés aux désagréments et aux dangers de la profession, Il en est assez souvent ainsi, malheureusement; parfois l’ouvrier se laisse séduire par l’apparence d’un salaire élevé, sans calculer les risques qu’il court; d’autres fois, il ambitionne la gloire ou même la satisfaction intime qui s’attache à braver des dangers continuels, comme cela arrive au marin et au mineur; souvent enfin, l'habitude, le manque d'énergie pour choisir une autre profession que celle de ses ancêtres, font que l'ouvrier n’est pas assez exigeant pour la compensation qui lui est due. — Il est aussi certaines professions insalubres ou dangereuses, où qui, à tort ou à raison, sont méprisées par le public, ou bien considérées comme déshonorantes et qui ne donnent cependant que d’assez faibles salaires aux personnes qui s’y livrent; c’est lorsque celles-ci y sont poussées en trop grand nombre par des antécédents fâcheux, qui leur ferment l'accès à des travaux mieux rétribués et moins désagréables.

20 La fréquence et la durée plus ou moins grande des chômages auxquels l’ouvrier est exposé. Dans certaines professions, ces chômages sont périodiques et ont lieu à des époques fixes, comme chez les agriculteurs, les ouvriers en bâtiments, les bateliers, etc. ; alors il est facile de calculer leur salaire de manière à ce qu’ils puissent subsister pendant les moments de chômage. Ceci devient beaucoup plus difficile quand ces chômages sont irréguliers et qu’ils sont dus à des causes qui échappent à la perspicacité des ouvriers, Il arrive alors qu'ils ne tiennent pas assez compte de ces chances de chômage, dans le débat, pour la fixation de leurs salaires, ou, s’ils en obtiennent un dédommagement équitable, il est assez rare que cette por= tion de salaire soit mise en réserve, pour le jour où manquera le travail;

80 Il est regrettable d’avoir aussi à mentionner, parmi les causes qui influent sur le taux des salaires, la confiance que les travailleurs de certaines professions doivent inspirer à l'égard

de leur probité et de diverses autres qualités morales. Ainsi un caissier de capacités ordinaires, un commis ou un domestique de confiance, un ouvrier à qui l’on devra confier des matières précieuses, seront mieux payés que d’autres travailleurs, à capacités égales, parce que les qualités morales que l’on exige des premiers sont moins offertes que demandées, surtout lorsqu'un cautionnement doit leur servir de garantie,

8, — Nous avons démontré plus haut que le salaire d’un manouvrier inintelligent et non pourvu d’outils, quelque bas que fût ce salaire, est presque toujours d’une valeur supérieure à celle du travail qu’il exécute ; la société subit donc une perte chaque fois qu’elle doit l’employer, à part quelques circonstances exceptionnelles ; et cette perte retombe en partie sur les manouvriers eux-mêmes, qui, comme consommateurs, paient plus cher les fruits d’un travail peu productif,

Ilen est tout autrement quand il s’agit d'ouvriers intelligents et possédant quelques outils. A l’aide de ces facultés et de ces instruments, ils joignent à l’utilité onéreuse, produite par leur travail, une quantité considérable d’utilité gratuite empruntée, soit aux forces et aux dons de la nature, soit au fonds, chaque jour plus riche, des connaissances humaines antérieurement acquises, et qui est mis gratuitement à la disposition de tout ie monde, à la seule condition de prendre la peine d'y puiser, ou de rémunérer celle qui a été prise, à cet effet, par autrui, Et cependant, cette somme d'utilité gratuite, d’autant plus grande que l’ouvrier est plus intelligent, est cédée gratuitement aussi à la société, par suite de la concurrence que se font ces ouvriers, et qui les force à se contenter des frais de production de leur travail matériel, frais fort peu élevés au dessus de ceux que coûte un manouvrier, et des intérêts de leur capital intellectuel.

Il résulte de là que le travail de l’ouvrier moral et intelligent vaut à la société plus que le salaire de ce dernier ne lui coûte; elle a donc tout à gagner à ce que la moralité et l’intelligence de la classe ouvrière se développe le plus possible, et cette classe y a le même intérêt, car, comme consommatrice, elle profite de l'utilité gratuite qui se joint aux produits onéreux du travail,

Il s'ensuit encore qu’un salaire élevé, qui permet à l’ouvrier de développer, de la manière la plus utile, ses facultés morales,

intellectuelles et physiques, peut correspondre au travail à bas prix; tandis qu’un salaire peu élevé, lorsqu'il n’est que suffisant pour empêcher l’ouvrier et sa famille de mourir de faim, correspond à du travail trop chèrement payé.

On doit encore conclure du principe que nous venons d'établir, qu’il y a solidarité et harmonie complète entre les intérêts de la classe ouvrière et ceux de la société elle-même, de telle sorte que la misère et l'ignorance de l’ouvrier se traduisent pour la société, en cherté des produits et, partant, en malaise ; tandis que le progrès intellectuelet moral de la classe ouvrière, a pour conséquence l’abondance et le bas prix des produits et, par suite, le bien-être et le progrès de la société.

9.— Ce principe, qu’à un salaire élevé peut correspondre du travail à bas prix et qu'à un salaire insuffisant peut correspondre le prix élevé du travail, est souvent contesté ou nié.

Rien n’est plus commun que d’entendre dire: « Il est bon que l’ouvrier ait un peu de gêne, il n’en est que plus docile et plus assidu à sa tâche; d’ailleurs, quand son salaire s’élève, il travaille moins et il s’enivre davantage, il n’y a donc là profit réel, ni pour lui, ni pour le maîtie, ni pour la société. « Ces objections naissent d’une observation incomplète des faits; il est facile de les réfuter. La misère est mauvaise conseillère comme la faim, sa proche parente, et la soumission qu’elle impose aux ouvriers est trompeuse et cache le germe de la révolte, qui éclatera à la première occasion ; ce danger, joint à l’improbité et à l’immoralité, ces autres fruits de la misère, obligent la société à se tenir constamment en garde et à dépenser improductivement une partie de ses forces en mesures préventives ou répressives contre une population affamée, qui se persuade aisément que ses maux proviennent d’une injuste répartition des fruits de la production. La sécurité est plus facile à main-" tenir, quand la classe ouvrière a la conscience de ses droits eb de ses devoirs, car alors elle comprend que son bien-être est inséparable de celui de la société entière,

Il est vrai, jusqu’à un certain point, que l’ouvrier dont le salaire s’élève rapidement, est porté à faire un usage peu judicieux de cet accroissement de ressources, et qu’il en profite souvent pour fréquenter le cabaret au lieu de l'atelier. Ceci n'est exact, cependant, que dans les cas de hausse rapide et momentanée des salaires ; l’ouvrier fait alors un usage impré-

voyant et peu sage de cette nouvelle aisance : mais est-ce là un fait spécial à la classe ouvrière seulement? Ne voit-on pas tous les jours de nouveaux enrichis, sortis de classes plus élevées, faire un mauvais usage d’une fortune rapidement acquise et la dépenser, sans mesure, en folles et ruineuses prodigalités ?

Cela arrive rarement quand l’aisance soit de l’ouvrier, soit de toute autre personne, est le fruit lentement acquis d’un travail assidu, honnête et intelligent.

Celui qui l’a ainsi acquise en connaît tout le prix, et n’est nullement disposé à la gaspiller.

10. — Les expressions salaire élevé et salaire bas ne doivent jamais s'entendre dans un sens absolu, mais bien comme indiquant la relation qui existe entre la rémunération du travail de l’ouvrier et le prix de ses moyens d’existence.

On a affirmé souvent que les prix des moyens d’existence, eten particulier celui des denrées alimentaires, qui en forme la partie principale, est indifférent à l’ouvrier, puisque son salaire se proportionne toujours à ce prix. C’est là, en effet, un préjugé fort répandu, fondé sur une apparence de vérité,

et qui a souvent servi de prétexte pour justifier des mesures destinées à faire enchérir, artificiellement, des denrées de première nécessité. Il est donc utile de connaître exactement quelle est l'influence exercée par le prix de ces denrées, sur le salaire de l’ouvrier.

Cette influence est complexe; de là vient qu’elle a été diversement appréciée, Quand les denrées alimentaires enchérissent, par suite d’un manque prolongé dans Les récoltes ou de quelque mesure législative, il en résulte un appauvrissement général ; chacun étant obligé de consacrer une plus forte partie de son revenu à sa nourriture, il lui en reste une moindre part pour la satisfaction de ses autres besoins; d’où une diminution de la demande du travail nécessaire à cette satisfaction, et par conséquent la baisse du salaire de ce travail. La cherté des denrées alimentaires est donc doublement désastreuse pour l’ouvrier : elle le frappe comme consommateur, en le forçant à restreindre ses autres satisfactions, ou même à y renoncer entièrement, pour concentrer toutes ses ressources sur l’alimentation, et en même temps, elle l’atteint comme producteur, en le privant d’une partie et même parfois de la totalité de son sa-

laire. Si cet état de choses dure longtemps, les forces physiques de l’ouvrier s’épuisent par les privations, son intelligence, sa moralité et le sentiment de sa dignité s’affaiblissent en même temps; l’éducation de ses enfants est négligée et souvent remplacée par les mauvaises suggestions de la misère et de la faim. Le travail qu’il peut offrir dans ces conditions, perd de sa valeur, et celle-ci peut même tomber au dessous de ce que vaut son modique salaire, ce qui ajoute à l’appauvrissement général de la même manière que le ferait une recrudescence de disette. Mais bientôt une réaction s’opère, la faim, la misère, les maladies et les vices qu’elles engendrent font leureffet, la mortalité augmente rapidement surtout chez les enfants et les vieillards; les mariages, et par conséquent les naissances, diminuent; la population et les salaires se remettent au niveau des moyens d'existence amoindris. L’équilibre entre le salaire et le prix des choses nécessaires à la vie ne se rétablit donc qu'après de longues souffrances morales et physiques, supportées par la classe ouvrière, et dont le résultat final est la dépopulation. Cet équilibre ne peut donc être rompu impunément; il n’est d’ailleurs rétabli qu’en apparence; l’ouvrier est bien parvenu de nouveau à gagner de quoi vivre, mais la longue période de misère dans laquelle il a vécu, peut-être depuis son enfance, l’a habitué à se contenter de peu, et de quel droit serait-il exigeant à cet égard, lui dont les forces sont épuisées, dont l’intelligence est demeurée inculte, ou s’est oblitérée, dont le ressort moral est détendu ou brisé? Le salaire est remonté au niveau des moyens d’existence, mais ce niveau est moins élevé qu'avant la disette, et si le prix du travail s’est relevé, son utilité a diminué, et ainsi c’est la société entière qui supporte, en vertu de la solidarité qu’établit l’échange, la calamité qui semblait réservée à la seule classe des ouvriers. Une longue série de récoltes heureuses et de libre commerce des denrées alimentaires est donc nécessaire pour réparer les désastres causés par une disette naturelle ou artificielle,

Si le prix des moyens de subsistance s’abaisse graduellement, et demeure ensuite bas pendant une période assez longue, les consommateurs ayant moins à dépenser pour leur alimentation, reporteront le surplus de leur revenu sur d’autres dépenses, et augmenteront ainsi la demande du travail, d’où résultera la hausse des salaires.

L’ouvrier gagne donc au bas prix des subsistances, à la fois comme consommateur et comme producteur, et la société en profite également, car le premier, moins obsédé d’inquiétudes, mieux nourri et plus satisfait, croît en forces morales, intellectuelles et physiques, et son travail devient plus fécond sans coûter plus cher, ce qui équivaut pour la société à un accroissement de richesse. À la vérité, l’ouvrier est bien loin de consacrer tout le surplus de son salaire, à l’amélioration de sa condition, une partie de son gain sera employée à la boisson, à la bonne chère et aux amusements ; les mariages seront plus nombreux et les naissances plus fréquentes; la mortalité diminuera chez une population plus heureuse, mieux nourrie et mieux soignée, et il y aura tendance à la baisse des salaires comme conséquence de cette augmentation de population ouvrière. Mais par suite de cette aisance, l'intelligence et Ja faculté de prévoir de l’ouvrier se seront accrues, le capital de son éducation aura porté plus de fruits ; il y aura donc eu en réalité avantage pour la classe laborieuse et pour la société entière, au bas prix des subsistances, qui, par conséquent, équivaut à un progrès social, Cela démontre qu’il y a un intérêt public très considérable, à lutter contre tous les obstacles qui s’opposent à la production des denrées alimentaires à bas prix.

11. — Diverses écoles socialistes ont attaché aux mots salaire et salariat une signification blessante pour la dignité de la classe ouvrière, qui, selon elles, mérite que son travail soit rémunéré d’une manière à la fois plus large et plus honorable. Sans le travail de l’ouvrier, disent-elles, rien ne se ferait dans l’industrie; n'est-il pas juste qu’il participe à des bénéfices dont il est la cause principale? Il en serait ainsi, en effet, si l’ouvrier, véritable associé de l’entreprise productive, participait à ses pertes comme à ses bénéfices. Mais, à cet effet, il devrait prendre part à sa gestion et non seulement il ne possède pas les connaissances et l’expérience nécessaires pour cela, mais il ne peut tout à la fois délibérer, gérer et travailler; en vertu du principe de la division du travail, ces trois choses accomplies, par la même personne, seraient mal faites. La direction d’une entreprise exige d’ailleurs une volonté unique, elle ne pourrait être convenablement exercée par plusieurs ouvriers réunis en assemblée délibérante. Bien peu des tentatives

socialistes, faites à Paris en 1848 et 1849, pour organiser des entreprises industrielles, dirigées par les ouvriers eux-mêmes, ont réussi, malgré l’ apparente économie qui s’y faisait des frais de gestion.

La manière la plus équitable et la plus avantageuse pour l'ouvrier, de rémunérer son travail, est donc le salaire, évalué pour une tâche fixe, par un libre débat entre l’ouvrier et le patron. Ilest, d’ ailleurs, de l'intérêt bien entendu de ce dernier, d'accorder une prime ou une récompense exceptionnelle à l'ouvrier, chaque fois que, par son zèle, son intelligence ou son dévoûment, il contribue à accroître les profits de l’entreprise.

12. — L'influence heureuse exercée par le commerce des grains sur la stabilité du prix de cette denrée, stabilité qui est à la fois avantageuse au producteur et au consommateur, de même que les résultats analogues obtenus, pour le crédit, de l'entremise des banquiers, ces deux faits, disons-nous, autorisent à croire que le salaire des travailleurs gagnerait aussi, non sculement en fixité, mais en élévation, par l’entremise de personnes se livrant au commerce spécial du travail, en achetant cette marchandise en détail aux ouvriers, pour la revendre, en gros, aux entrepreneurs d'industrie. On conçoit, en effet, que l’ouvrier isolé n’a ni le loisir, ni les moyens nécessaires pour être informé du prix et des conditions de son travail, en tous temps et en tous lieux. Or cette ignorance de l’état du marché en ce qui concerne le genre de produits qu’il crée, ne lui permet pas, le plus souvent, d’en obtenir le prix le plus avantageux; il peut même arriver qu’il manque detravail dans lelieu de sa résidence, tandis que l’on en demande beaucoup à une faible distance de là. Si une bonne occasion se présente à lui d'utiliser ses aptitudes, il est encore possible qu'il ne puisse en profiter, à défaut des avances nécessaires pour un voyage, par exemple. Le marchand de travail, au contraire, ou la com: pagnie qui entreprendrait ce commerce, opérant en grand, pourrait facilement obtenir toutes les informations utiles sur l’état du marché du travail, partout et en tous temps, organiser des moyens de transport économiques, et faire aux ouvriers engagés par eux l’avance de leurs frais de voyage et d'installation, Pour rémunération de leurs services, ces intermédiaires pourraient se contenter de l’économie réalisée par eux, sur ce qu'il en coûte à des ouvriers isolés pour trouver du travail, lorsqu'il leur en

manque. Si l’on se reporte à ce que nous avons dit de la division du travail au chap. v, et du monopole naturel au chap. x, on comprendra quel avantage les ouvriers peuvent tirer de l'application de ces deux principes, si féconds, à leur profession.

Toutefois, nous craignons fort que les mêmes préventions qui, naguère, excitaient d’injustes défiances envers les marchands de grains, flétris du nom d’accapareurs, et à l’égard des banquiers, traités d’usuriers, ne retardent pendant longtemps encore le jour où les ouvriers consentiront à recourir aux services des intermédiaires, dont le nom de » marchandeurs » produit aujourd’hui sur eux une impression si défavorable (1).

(4) La question du « marchandage » ou commerce du travail, a été traitée, ex professo, par M. G. de Molinari, dans son Cours d'économie politique, 2° édition, tom. Ier, 19° lecon. Nous avons examiné nous-même, quelques applications de ce principe, dans nos Études d'économie politique, 4 étude, intitulée : Les intermédiaires, chap. 1v.

Pour ce qui concerne l’ensemble du sujet traité dans ce chapitre, nous renvoyons le lecteur qui désire l’étudier plus à fond, à notre ouvrage sur le Salaire, déjà cité au chapitre 11.

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