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CHAPITRE XXI

LE REVENU DES ENTREPRENEURS D’INDUSTRIE ET DES SAVANTS. LA SOLDE DES ARMÉES.

1. Considéralions générales qui influent sur la rémunération des services rendus par les entrepreneurs d'industries. Rareté des capacités exigées. — 2. Difficullé pour l'entrepreneur d'obtenir le capital nécessaire à son entreprise, — 3. Circonstances sociales qui facilitent l'accès du capital à l'entrepreneur. — 4. Il faut déduire du revenu de l'entrepreneur d'industrie, une prime d'assurance proportionnée à ses chances de non-réussite. — 5. Circonstances qui influent sur la valeur de cette prime. — 6. Il est de l'intérêt de la société que cette prime soit la moindre possible. — 7. Il n'est pas de l’intérét de l'ouvrier de participer aux fonctions et aux risques de l'entrepreneur. — 8. Du revenu des savants. Éléments dont il doit se composer.—9. Insuffisance générale de ce revenu. Causes auxquelles il faut l'attribuer. Inconvénients qui en résultent pour la société. Moyens deles faire cesser. — 10. De la solde des armées.

1.— Le travail offert à la société par l’entrepreneur d'industrie étant d’une autre nature que le travail offert par l’ouvrier, la rémunération des services du premier doit être évaluée d’après d’autres bases que celles qui servent à déterminer le taux des salaires.

La valeur des services des entrepreneurs d'industrie varie comme celle de tout autre service, d’après le rapport de l'offre à la demande, et la concurrence que les entrepreneurs se font tend à égaler cette valeur à celle de leurs frais de production.

Pour apprécier quel doit être le revenu d’un entrepreneur d'industrie dans des circonstances données, 1l faut donc examiner comment elles agissent sur l'offre et sur la demande de ses services, et quels sont les frais de production de ceux-ci.

L’entrepreneur d’industrie est celui qui, sachant que la so-

LA RÉPARTITION. o41

ciété demande un certain genre de services ou de produits, et que cette demande n’est pas suffisamment satisfaite par des offres correspondantes, combine et réunit les moyens de faire cette offre, en mettant en œuvre les découvertes des savants et Pexpérience acquise par ses devanciers.

Pour arriver à cette mise en œuvre, il emploie le capital qu’il juge nécessaire et le divise en instruments, matériaux et, provisions, dans des proportions les plus convenables à son genre d'entreprise; il engage les ouvriers et employés qui doivent exécuter le travail, enfin, il surveille la marche des opérations et La vente des produits qu’il en retire. Conduire une grande entreprise est donc une chose difficile et compliquée, qui exige des aptitudes naturelles, développées par l’éducation, l’observation et l’expérience. Il faut à l'entrepreneur des qualités morales, telles que la probité, la fermeté et la prévoyance, il faut aussi du jugement pour apprécier promptement et sainement toutes les circonstances qui peuvent influer sur l’offre et la demande de ses produits et des services dont il a besoin ; pour juger les procédés nouveaux qui s’inventent, pour établir à chaque instant la situation exacte de ses affaires.

La réunion de toutes ces qualités et de tous ces talents est d'autant plus rare, dans une même personne, que l’éducation donnée aux jeunes gens, au moins sur le continent européen, n’est pas très propre à développer ce genre d’aptitudes. Il résulte de là que peu de personnes parviennent à les posséder au point de pouvoir faire une offre effective des services d’un entrepreneur d’industrie, au moins lorsqu'il s’agit de grandes entreprises, et comme celles-ci sont très-utiles à la société, la demande en est forte. Il suit delà que ces services ont une valeur plus élevée que ceux de la plupart des autres travailleurs dont la profession exige cependant aussi de l'intelligence.

La rareté des chances de succès présentées par l’éducation de l'entrepreneur, doit donc être compensée par un dédommagement correspondant, ou prime d’assurance, comme nous l’avons démontré pour l’ouvrier dans le chapitre précédent; mais avec cettedifférence que les risques denon-réussite étant plus consi-

dérables, la prime doit être surélevée dans la même proportion. 2. — Une autre cause encore vient diminuer l'offre des services de l'entrepreneur: c’est la nécessité où il est de pouvoir disposer du capital qu’exige son entreprise.

Peu d’entre eux possèdent ce capital; la plupart doivent l’emprunter. Mais pour cela, il faut qu’ils inspirent de la confiance aux capitalistes à qui ils demandent des fonds. Or, pour obtenir cette confiance, il faut avoir donné des preuves d’habileté dans la direction d'une entreprise, et ces preuves exigent prétisément que l’on ait déjà eu un capital à sa disposition. L’entrepreneur ne peut donc obtenir que lentement et à la suite de plusieurs épreuves, heureusement traversées, les avances dont il a besoin. Il en est beaucoup qui ne parviennent jamais à les obtenir, en quantité suffisante, et doivent donc renoncer à offrir leurs services, ce qui tend à augmenter la valeur de ceux qui sont offerts.

3. — Le développement de l'esprit d’association, les progrès des institutions de crédit et d'assurances, contribuent à faciliter l’accès des capitaux aux grandes entreprises industrielles et par conséquent rendent moins onéreux les services des entrepreneurs d'industrie. Par la division du travail, on parvient aussi à simplifier les attributions, souvent si compliquées, des hommes qui dirigent de grandes entreprises en les répartissant entre plusieurs individus; c’est ainsi que certaines affaires importantes sont dirigées par un conseil d'administration composé de plusieurs personnes, par un directeur-gérant, un ingénieur, etc.

4. — Même en tenant compte des causes qui rendent rares l'offre des services de l’entrepreneur, les bénéfices qu’il retire de ses opérations peuvent sembler exagérés, et dépasser en apparence les profits de toutes les autres classes de producteurs ; mais on ne doit pas perdre de vue que ces bénéfices ne sont qu'apparents, et qu’il en est une partie plus ou moins grande qui ne constitue en réalité qu’une prime d’assurance contre les risques de perte que court l’entrepreneur, risques d'autant plus grands que l’entreprise est elle-même plus importante, plus neuve, plus hardie.

Par l'effet régulateur de la concurrence, cette prime d’assurance se proportionne bientôt à la moyenne des pertes éprouvées par les entreprises du même genre, et placées dans des circonstances analogues qui ne réussissent pas. Alors cette prime devient, pour l'entrepreneur qui réussit constamment, un bénéfice ou une rente de monopole naturel, qui est la récompense de son talent et de sa prudence.

Comme on vient de le voir, cette rente lui est bientôt enlevée par la concurrence ; afin de la maintenir, cependant, il est intéressé à appliquer toutes ses facultés à la constante diminution des risques auxquels son industrie est exposée. Il résulte donc de cette perpétuelle tendance, un amoïindrissement progressif de ces risques, qui est un avantage pour la société, puisque, comme nous venons de le voir, ils ne font qu’augmenter le prix originaire de tous les produits, sans profit réel pour personne.

5. — Il y a fort peu de produits dont le prix de vente ne soit affecté d’une prime d'assurance plus ou moins élevée, selon que le débit en est plus ou moins certain. Ainsi, cette prime est presque nulle pour le pain parce que le boulanger apprend bientôt à reconnaître la quantité que sa clientelle en consomme, et qu’il lui est facile d’y proportionner sa production, cette quantité ne pouvant varier que dans d’étroites limites,

Il n’en est pas de même du pâtissier, le débit de ses petits pâtés dépend du nombre de promeneurs que le hasard ou quelque circonstance fortuite amènera devant sa boutique ; aussi est-il obligé de compenser, par une assez forte prime, la perte qui peut résulter pour lui de ce qu’une partie de ses pâtés resterait invendue.

Il est à remarquer que cette prime est d’autant plus élevée, qu’elle s’applique à un produit dont le prix est à la portée d’un moindre nombre de consommateurs; telles sont les denrées dont la durée est faible, certains fruits, les oranges, par exemple. Il entre une plus forte prime proportionnelle dans le prix d’un vase de porcelaine orné, peint et doré, que dans celui d’une simple assiette de faïence, etc. Les producteurs doivent en tirer cette conséquence, qu’il est de leur intérêt d’abaisser, le plus possible, le bénéfice qu’ils veulent réaliser sur l’unité . des produits, car non seulement ce bénéfice s’accroît dans une large mesure, avec l’augmentation du nombre des consommateurs qui en résulte, mais il devient par cela même beaucoup plus stable et plus assuré.

Les chemins de fer et les bateaux à vapeur en fournissent de nombreux exemples, Le bas prix et la rapidité des communications, résultant de l'emploi de ces puissants agents de locomotion, a porté à voyager un nombre considérable de personnes qui, autrefois, se déplacaient difficilement ; aujourd’hui cette

habitude de voyager est acquise par la multitude,et un tel nombre de relations s’est formé sur cette facilité, que les voyages sont devenus pour elle un besoin indispensable ; aucune clientelle n’est donc mieux assurée, et peu d’entreprises sont plus lucratives que celles des transports à bon marché, quoique leur prix ne comporte qu’une prime d'assurance à peu près nulle.

6.— L'effet de la concurrence étant de proportionner le plus exactement possible les primes aux risques vour l’ensemble de la production, il en résulte que ces primes ne sont pas un gain pour la classe des entrepreneurs d'industrie, tandis qu'elles sont une véritable perte pour la société, qui ne reçoit aucune compensation pour l'enchérissement des produits, dû à la nécessité d'ajouter la prime à leurs prix originaires. Il est donc de l’intérêt de la société de chercher à faire baisser le taux de cette prime, en agissant, autant qu’il est en son pouvoir, sur les causes générales qui la font naître, de même que l’entrepreneur agit sur les causes particulières à son industrie, ainsi qu'on l’a vu au paragraphe 1v. Ces causes générales sont principalement le défaut de sécurité, ou d’une protection suffisante de la liberté et du droit de propriété des citoyens, ce qui dépend de l’organisation sociale et du manque de probité, de loyauté et de bonne foi dans les transactions, provenant des individus.

1. — Ce qui vient d'être exposé à l’égard des circonstances qui influent sur le revenu de l'entrepreneur d'industrie, nous permet de démontrer que c’est à tort que certaines sectes socialistes veulent donner à l’ouvrier le droit de participer aux bénéfices de l’entreprise. L’entrepreneur d'industrie achète les services élémentaires du capitaliste et du travailleur, à un prix débattu à l’avance, et qui est absolument indépendant du succès ou de l’insuccès de l’entreprise, le rapport de l'offre à la. demande de ces services en réglant seul la valeur. De la combinaison de ces services élémentaires, il retire des services composés, qu'il offre au publie, et dont il retire un prix dépendant également du rapport de l'offre à la demande, qui se fait, de ce produit spécial ; mais il ne doit nul compte de ce prix, ni au capitaliste, ni à l’ouvrier ; qu’il dépasse, égale ou n’atteigne pas celui qu’il a payé pour leurs services, c'est son affaire à lui seul.

L’ouvrier n’est pas plus fondé à exiger de l’entrepreneur quelque chose de plus que la rémunération convenue, en cas de succès de l’entreprise, que ce dernier ne serait fondé à en retrancher une partie en cas de non-réussite,

L’ouvrier est à l’égard de l'entrepreneur dans la même position que le capitaliste; celui-ci a-i-il jamais pu prétendre recevoir plus que l'intérêt stipulé pour le prêt de son capital, dans le cas où l’entreprise donnerait des bénéfices extraordinaires? L’entrepreneur serait en droit de lui répondre : » Dans ce cas, vous ne seriez plus un simple prêteur, mais un actionnaire ou un associé, obligé de courir les:risques des pertes comme la chance des bénéfices, » Il en serait de même de louvrier. Or celui-ci pourrait-il supporter ces pertes, même après plusieurs opérations profitables? Est-il habitué à déduire de ses revenus ce qui doit constituer une prime d'assurance contre les risques auxquels il est exposé, et possède- -t-1l les connaissances nécessaires pour évaluer cette prime? Évidemment non.

I] résulterait donc, pour l’ouvrier, de sa participation aux bénéfices et aux pertes de l’entreprise, une instabilité de revenu qui aurait pour lui les effets les plus funestes, par suite de so imprévoyance habituelle, ou mieux, de impossibilité où il est de connaître exactement et de prévoir les chances bonnes ou mauvaises, dépendant de circonstances qu’il n’a pu apprendre à discerner et dont il n’a pas le loisir de suivre les péripéties,

La division du travail lui fait donc, dans son propre intérêt, une loi de confier la direction de l’entreprise à une seule personne, l’entrepreneur, qui en a fait son unique étude et sa constante occupation, Ni les affaires de l’entreprise ne seraient bien dirigées, ni les travaux de l'atelier ne seraient bien exécutés, si les ouvriers devaient, à chaque instant, quitter leurs outils pour délibérer en commun sur la marche à imprimer à la direction des affaires, sur lesquelles ils manquent de connaissances spéciales. On perdrait beaucoup de temps à délibérer, on travaillerait peu et on agirait encore moins.

Ce ne sont certes pas là des conditions favorables au succès, et il est permis de nier que le revenu réel de l’ouvrier serait augmenté, par sa participation à l'entreprise, comme associé intéressé et responsable, et que la production générale en dût recevoir un accroissement,

Ce qu’il y a de plus avantageux pour le revenu de l’ouvrier,

ce n’est donc pas qu’il empiète sur les attributions de l’entrepreneur d’industrie, mais bien qu’il puisse débattre, avec celuici, le taux et les conditions de son salaire, avec toute la liberté possible, et avec une aussi exacte connaissance du rapport de l'offre à la demande du travail, que le capitaliste peut en avoir à l'égard des circonstances analogues qui agissent sur le taux de l'intérêt.

8.— Le revenu des savants (nous rangeons sous ce nom générique tous ceux qui vivent d’un travail dont l'intelligence est le principal et presque l'unique agent) devrait comprendre, outre le nécessaire pour leur existence et celle de leur famille, conformément aux habitudes des classes élevées de la société, l’amortissement du capital représenté par leur éducation, et grossi par les risques de sa non-réussite. Ce revenu devrait aussi comprendre, comme celui des entrepreneurs, et des ouvriers, des primes d'assurance contre les chances d'’insuccès de leurs entreprises, de chômages de leurs travaux, de maladies, d'accidents, de mort prématurée et de vieillesse, et enfin un profit net. Mais iln’en est pas toujours ainsi, car tantôt l'offre, tantôt la demande de leurs services est restreinte) d’où résulte quelquefois une rémunération très élevée, et le plus souvent une récompense insuffisante de ces services.

Un talent hors ligne et vivement apprécié du public investit celui qui le possède d’un monopole naturel, dont la rente peut être très élevée et permettre d’acquérir une grande fortune, avant que la concurrence vienne le forcer à céder une partie de ces avantages à ses compétiteurs et au public.

9. — Il arrive aussi que ces talents sont offerts dans un milieu peu riche ou trop peu éclairé pour être bon appréciateur ; alors le revenu qu’ils procurent peut être insuffisant pour dédommager son possesseur des peines qu'il s’est données pour les acquérir. C’est là, malheureusement, ce qui a lieu pour beaucoup de savants, qui ne rencontrent qu’un petit nombre de personnes en état d’apprécier leur mérite et un moindre nombre encore qui puissent ou qui veuillent le payer à sa véritable valeur. à

L’insuffisante rémunération des services rendus par les savants, résultant de cette circonstance si fréquente, est encore diminuée par les dispositions injustes et restrictives des lois qui, dans les pays civilisés, régissent le droit de propriété des

œuvres de l'intelligence (voir le chap. xvr1r) et restreignent, soit dans l’espace, soit dans le temps, la demande qui pourrait se faire de ces œuvres. Malgré ces circonstances, si défavorables à leur production, surtout de celles qui exigent un travail long et difficile, elles se produisent encore, soit parce que certains savants trouvent dans la culture même de la science, et dans la gloire qui s’attache à leur nom, une compensation à une rémunération matérielle insuffisante, soit qu'ils y suppléent par des revenus personnels ou par des ressources tirées d’un autre travail mieux rémunéré. ;

On en a conclu, que la gloire et la jouissance intime que procurent la culture des sciences ou des beaux-arts, constituaient, pour ceux qui s’y livrent, une rémunération naturelle, suffisante pour les déterminer à céder gratuitement au public leurs œuvres, ou pour n’en tirer qu’une faible valeur. C’est là une erreur funeste, contraire aux principes de la division du travail, et qui prive l'humanité d’une foule d'œuvres utiles qu'eût engendrées le stimulant d’une récompense, dont la valeur matérielle n’eût rien ôté à Ja gloire ni à la satisfaction intime, sans lesquelles, bien souvent, aucun bénéfice matériel ne suffirait à déterminer un auteur à prendre la peine et à faire les sacrifices qu’elles exigent.

Le revenu des savants ne sera ce qu’il doit être dans l'intérêt de la société elle-même, que quand le droit de propriété intellectuellesera pleinement et universellement reconnu et efficacement protégé par les lois, qui aujourd’hui ne semblent avoir d'autre but que de le limiter et de le restreindre. (Voir chap. xvi1r.)

La position des savants s’améliorera aussi, et une concurrence plus favorable aux progrès des sciences et des arts s’introduira parmi eux, quand le public, plus éclairé et plus juste, leur fera une demande plus étendue et plus régulière de leurs services, et leur attribuera une rémunération plus positive que la seule gloire.

10.— Pour terminer ce chapitre, il nous resterait à traiter de la solde des armées ; mais comme dans la plupart des Etats du monde,cette solde n’est pas fixée en conséquence d’un libre débat entre les intéressés (1), elle échappe à la loi économique du rapport de l’offre à la demande, et nous n’avons autre chose

(1) Voici l'opinion de Franklin à ce sujet, exprimée dans une note ma-

à en dire, sinon que cette solde n’est pas, en général, l’équivalent des services demandés aux militaires, et qu’il résulte de là une spoliation dont ceux-ci sont les victimes directes, mais dont la société éprouve le contre-coup, en ce que l’entretien de sa force militaire lui coûte bien au delà de la valeur des services qu’elle lui rend.

En ceci, les soldats peuvent donc être assimilés aux esclaves et aux autres travailleurs non libres, dont il est fait mention au paragraphe 1v du chapitre précédent.

nuscrite de lui, citée par M. Fréd. Passy dans l'Économiste belge du 29 janvier 1858 :

« La question est celle-ci : Est-il juste, dans une société, que les riches contraignent les pauvres à combattre pour eux et pour leurs propriétés, moyennant le salaire qu’il plaira aux riches de déterminer ? »

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