Les chances plus ou moins grandes de succès et de stabi
lité de l’entreprise à laquelle le capital est destiné, la durée plus ou moins longue de celle-ci, et la facilité ou la difficulté d'en retirer les fonds qui y sont engagés. Quelquefois aussi le degré de moralité de l’entreprise.
e. L'état de la législation dans le pays où le capital est prêté, suivant qu’elle garantit plus ou moins efficacement le droit de propriété ; la manière énergique, prompte et économique dont ces lois sont appliquées ; enfin, l’état des mœurs et de l’opinion publique qui tolère ou qui flétrit avec plus ou moins de force les atteintes à la morale ou les infractions à la probité; les circonstances politiques, telles que les guerres, les révolutions, l’état d’agitation des partis, les crises financières ou commerciales, etc, Les perturbations politiques ou financières surtout, agissent avec beaucoup de force et de rapidité sur le taux de la prime d’assurance, soit en faisant hausser le taux de l'intérêt, lorsque le capital est fixe, soit en faisant baisser la valeur du capital lui-même, lorsque c’est l’intérêt qui est invariable.
d. Le degré de prévoyance du prêteur, son aptitude à distinguer les bonnes affaires des mauvaises et à juger le degré de confiance qu’il peut leur accorder, sa hardiesse ou sa timidité dans les opérations, etc. Beaucoup de capitalistes, par exemple, ne sont pas capables de juger du mérite d’une entreprise industrielle; à cause de cela ils ont à l’égard de toutes une égale défiance et préfèrent placer leurs capitaux en fonds publics, sur la valeur desquels ils croient pouvoir être mieux renseignés. C’est principalement pour cette cause, que l’intérêt des capitaux prêtés aux gouvernements est plus bas qu’il ne devrait être, eu égard aux chances relatives de perte encourues dans les emprunts des gouvernements et dans les entreprises industrielles. La prime d’assurance des capitaux prêtés tend à se proportionner le plus exactement possible au risque réel, et en général à s’abaisser, sous l'influence des banques et des autres institutions de crédit, et des compagnies d’assurance contre toutes les espèces de risques menaçant les personnes et les propriétés.
Ces établissements sont intéressés en effet à faire une étude très détaillée de toutes les causes qui peuvent contribuer à mettre en danger des capitaux prêtés, que ce danger provienne du peu de solvabilité des débiteurs, des chances d’insuccès des entreprises, de l’état vicieux des lois et des mœurs, des crises
politiques ou financières, ete. ; et comme ils signalent ces causes aux capitalistes qui ont recours à leurs services, ils rendent non avenues les demandes de capitaux, qui se font dans des circonstances trop défavorables à la conservation de ceuxci; d’où doit nécessairement résulter une baisse du tanx général des primes d'assurance.
12. — La prime d'assurance est une perte sèche pour celui qui doit la payer; elle n’est pas un bénéfice, mais seulement, en moyenne, la compensation d’une perte, pour celui qui la recoit; elle est donc, en définitive, une perte aussi pour la société. Celle-ci est intéressée, par conséquent, à faire disparaitre, autant qu’il esten son pouvoir, les causes générales qui tendent à élever la prime d'assurance sur le prêt des capitaux, causes qui peuvent toutes se résumer en une seule : le manque de sécurité. Les particuliers, emprunteurs, prêteurs ou autres, sont intéressés, de leur côté, à agir de mêmesur les autres causes, par les progrès de l’éducation morale et intellectuelle, et par l'exercice de la légitime et puissante autorité qu’a l’opinion publique, quand elle est juste et éclairée.
13. — Une chose très digne de remarque, c’est que la baïsse du taux de la prime d’assurance, résultant d’un accroissement de la sécurité du prêt, peut engendrer et engendre ordinairement, une hausse du loyer. En effet, la prime d’assurance sur les capitaux employés dans l’ industrie, fait partie des frais de production de celle-ci; quand le taux de cette prime d’assurance s’abaisse, le prix des produits diminue également, et il en résulte bientôt un accroissement notable de la demande qui s’en fait (chap. 1x). Or cette demande provoque un accroissement de la production; celle-ci, à son tour, exige plus de capitaux, d’où résulte une hausse de loyer. Mais tandis que la prime est une perte sans compensation, il n’en est pas de même de cette hausse, qui est un gain pour le prêteur, sans être une perte pour l’emprunteur, puisque celui-ci en trouve la compensation dans l'extension de la demande de ses services. On sait d’ailleurs que l’effet d’une hausse du loyer est toujours de stimuler la formation Ge nouveaux capitaux, dont l'offre, en croissant, ramène bientôt le taux normal,
14. — On pourrait peut-être conclure de ce qui a été exposé dans le chap. 1v et dans ceux qui concernent la population et le salaire, ainsi que de l’opinion de la plupart des socialistes,
qu’il y a un antagonisme tellement absolu entre les intérêts des travailleurs et ceux des capitalistes, que tout ce qui favorise les uns doit nuire aux autres, et réciproquement. Il n’en est rien cependant, et nous allons essayer de prouver qu’il existe, au contraire, entre les intérêts de ces deux classes de producteurs, une telle harmonie, une solidarité si intime, que l’une d’elles ne peut jouir d’aucun avantage qui ne se communique bientôt à l’autre; que l’une ne peut souffrir aucun dommage, sans que l’autre n’en soit pareillement affectée.
En effet, quel est l'intérêt des travailleurs? C’est que les capitaux se multiplient le plus possible, afin que la concurrence qu’ils se font en offrant leurs services, abaisse leur rémuñération. Il est encore de l'intérêt des travailleurs, que la propriété des capitalistes soit respectée, car ce n’est qu’à cette condition que le capital peut s’accroître, et aussi que le prêt . soit entouré de toutes les garanties de sécurité désirables, afin que la prime d’assurance, qui est une perte pour l’emprunteur, sans être un gain pour le prêteur, soit réduite au taux le plus bas. Que peuvent désirer de plus les capitalistes? En général, le propriétaire de capitaux, n’envisageant que son intérêt personnel, ne désire que la multiplication de ses propres fonds, et se passerait fort bien de voir croître ceux des autres, qui lui font concurrence, mais en même temps, il est intéressé, comme consommateur, au bas prix des produits, qui se concilie mal avec le taux élevé de l’intérêt ; il est dès lors dans la même situation que le travailleur, également intéressé, en sa double qualité de producteur et de consommateur, à ce que les capitaux se multiplient.
D'autre part, que doivent souhaiter les capitalistes? Evidemment d'obtenir, à bas prix, le travail qui doit féconder le Capital. Or, nous avons démontré plus haut (chap. xx) que ce bas prix du travail n’est nullement conciliable avec l’abaissement du salaire; les capitalistes ne sont donc pas intéressés, comme on affecte de le croire, à une multiplication désordonnée de la classe des travailleurs, multiplication dont le résultat serait l’abrutissement, ou l’affaiblissement moral, intellectuel et physique de cette classe, résultat peu propre à augmenter la quantité réelle, et surtout la qualité du travail offert. Au contraire, l’excès du nombre des travailleurs inintelligents que la société doit entretenir, sans que leur travail compense
les frais de cet entretien, est une perte pour elle; alors le capitaliste perd plus, comme consommateur, à la cherté des produits qui résulte de la mauvaise qualité du travail employé, qu'il ne gagne, comme producteur, à la baisse des salaires. Le véritable intérêt du capitaliste exige donc que le travailleur trouve dans son salaire de quoi entretenir ses forces physiques au maximum, et d'y joindre la plus grande somme possible d'intelligence et de moralité; car c’est dans ces conditions que l’on retire le plus grand avantage de ce quiest payéà l’ouvrier. Alors aussi la classe ouvrière se multiplie, de manière à satisfaire à la demande du travail, seulement, ce n’est plus par le grand nombre des naissances, mais par la prolongation de la durée de la vie moyenne que ce résultat est obtenu, et l’on a pu voir, au chapitre x1x, en quoi ce dernier mode de multiplication est plus avantageux que le premier. L'intérêt des capitalistes est donc celui des travailleurs, comme l’intérêt des travailleurs est celui des capitalistes.
Les ennemis de l’ouvrier, seuls, peuvent chercher à lui persuader qu’il est tyrannisé par le capital, que le capitaliste est son ennemi naturel, et leur prêcher, en conséquence, haine et guerre au capital. Toute atteinte portée à celui-ci est du salaire en moins, pour alimenter le travail. D’un autre côté, sont des conseillers ignorants ou perfides : ceux qui engagent les capitalistes à maintemir la classe ouvrière dans la misère et l’ignorance, car lorsque l’ouvrier est ignorant ou immoral, son travail coûte plus cher qu’il ne vaut.