LA CONSOMMATION EN GÉNÉRAL ET SES EFFETS
1. Définition de la consommation. Elle consiste en une destruction d’utitilités, compensée par une satisfaction ou une reproduction.— 2. Caractère de la consommation absolue.— 3, Réfulation d’un préjugé à cet égard. — 4. Consommation reproductive. — 5. Parallèle entre la prodigalité et l'esprit d'économie. — 6. Concordance entre les intérêts du consommateur et ceux du producteur. — 7. Influence de la consommation sur la production. — 8. Application de ce principe aux consommations publiques.
1. — De même que produire, dans le langage économique, signifie créer de l'utilité, ou augmenter celle qui existait déjà, et non créer de la matière, consommer signifie anéantir, altérer -ou diminuer l’utilité des choses, mais non détruire la matière dont elles sont composées, si tant est qu’elles soient matérielles.
‘onsommer est donc, de tous points, l’inverse de produire, et cependant, tout produit est destiné à être consommé plus ou moins rapidement, et n’est destiné qu'à cette fin, car la consommation est le but que les hommes se proposent en produisant. C’est que la consommation, lorsqu’elle est bien entendue,
LA CONSOMMATION. 275 n’est pas une perte sèche pour la société; cette destruction d'utilité est compensée de deux manières : par la satisfaction ou la jouissance qui résulte de la consommation qui pourvoit à des besoins plus ou moins immédiats, ou parce que cette consommation n’est qu’une avance, destinée à venir en aide à la production d’une nouvelle somme d’utilités, supérieures ou au : moins égales à celles qui ont été détruites, ou amoindries, dans l'acte de la production.
Il résulte de là qu’il faut distinguer deux sortes de consommations : l’une absolue, que l’on a nommée aussi consommation stérile, improductive ou non reproductive, qui est compensée par la satisfaction que l’on avait en vue, en produisant de l'utilité; l’autre, relative ou conditionnelle, que l’on appelle aussi consommation reproductive, qui a pour but de reconstituer une utilité supérieure à celle qui doit être consommée à cet effet.
2.— La consommation absolue, qu’elle soit rapide ou lente, détruit entièrement l'utilité et par conséquent la valeur qui en est l’objet, De la valeur d’un pain mangé, d’un habit usé, d'une maison en ruines, il ne reste rien; la satisfaction qui est résultée de l’usage que l’on en a fait est passée aussi, et pour l'entretenir et la renouveler, il faut avoir recours à une nouvelle consommation. Nous insistons sur ce point, si clair et si simple en apparence, parce que l’habitude que l’on a de payer en monnaie les objets de sa consommation, fait admettre ce mot comme synonyme de dépenses, et si, après cette consom- - mation, il ne reste plus rien de la valeur des objets consommés, après la dépense, il reste la monnaie, qui continue, en d’autres mains, à servir d’intermédiaire à des échanges, suivis à leur tour d’autres consommations encore.
3. — Il résulte de là qu’on a fait, entre la consommation qui une fois faite ne peut plus se renouveler avec la même valeur, et la dépense qui se renouvelle sans cesse, mais par d’autres mains, la même déplorable confusion qui a souvent servi de prétexte pour excuser ou pour justifier les dépenses les plus folles, parce que, disait-on, il n’en résulte aucune perte pour la société, l’argent continuant de circuler comme avant la dépense, et le service rendu à la société étant d’autant plus grand, que cette circulation est plus rapide. Cette erreur se traduit souvent par cette exclamation que l’on entend proférer,
quand un objet se casse par accident, sans utilité pour son propriétaire : » Tant mieux, dit-on, cela fait aller le commerce, cela fait vivre le monde. » Ici l’on n’a en vue que la dépense à laquelle le propriétaire est obligé pour renouveler l’objet cassé, s’il veut continuer d’en jouir. Pour lui, il y a donc même satisfaction avec une dépense de plus, ou, ce qui revient au même, moindre satisfaction à dépense égale, d’où perte pour lui, Il est vrai que la monnaie qu’il a dû dépenser, pour réparer cette perte, est gagnée par quelqu'un, mais comme elle est perdue par un autre, à qui le propriétaire eût acheté un objet différent, s’il n’avait été obligé à cette dépense, il y a une perte pour un producteur, compensée par le gain d’un autre, tandis que celle du propriétaire demeure sans compensation aucune.
Le préjugé que les consommations improductives sont avantageuses, par elles-mêmes, et indépendamment de la satisfaction qui en résulte pour le consommateur, est particulièrement enraciné et tenace, quand il s’agit des consommations publiques, car alors la dépense profite visiblement à nn petit nombre d'individus, tandis qu’elle sort, d’une manière presque imperceptible, de la poche du grand nombre, ce qui fait que l’on ne voit pas qu’à un profit simple correspondent deux pertes, quand l’une d'elles n’est pas compensée par la satisfaction qui résulte d’une consommation utile.
&.— La consommation reproductive est celle que subissent les capitaux qui concourent à la production. Dans ce cas, il n’y a qu'une destruction momentanée des valeurs, ou plutôt une transformation, puisque, à la fin de chaque opération productive, elles renaissent sous une autre forme. Supposons, par exemple, le capital employé à la fabrication de la fonte. Les bâtiments, les machines, les appareils, les connaissances techniques de l'entrepreneur s’usent, se détériorent ou s’anéan-w . tissent en partie, dans chaque opération productive, et perdent, par conséquent, une portion de leur valeur; mais si ces opérations sont bien dirigées, cette valeur perdue se retrouve, et au! delà, dans le produit qu’elles donnent. La valeur des minerais, des fondants, du combustible, jetés dans le haut-fourneau pour y être fondus ou brûlés, est complétement anéantie, puisqu'on ne peut plus les retirer de la fournaise ardente; mais cette valeur se reconstitue, avec surcroît, sous forme de la fonte qui sort du»
fourneau. Chaque opération renouvelle donc la partie usée du capital engagé, et la totalité du capital circulant, puisque la fonte produite paie aussi la main-d'œuvre des fondeurs et des autres ouvriers, et les dépenses que fait l’entrepreneur pour son entretien,
À peine son capital est-il reconstitué, par la production, qu’il le consomme de nouveau, momentanément, pour le faire re- . naître à chaque opération subséquente.
5, — On a vu plus haut que la consommation SHORE est une perte pour la société, compensée uniquement par la satisfaction qui en résulte; lorsque cette satisfaction n’est pas réalisée, ou lorsqu'elle n’est pas proportionnée à cette perte, elle n'offre aucun avantage réel, même quand elle a procuré un profit quelconque à des producteurs.
Il s'ensuit qu’il ne résulte aucun bien pour la société des - consommations de luxe, d’ostentation, qui coûtent plus qu’elles ne donnent de satisfactions, ou qui n’en donnent aucunes,
Dépenser uniquement pour faire travailler, est donc un mauvais calcul, et un mauvais emploi des forces productives de la société ; le luxe et la prodigalité ne peuvent se justifier sous le prétexte qu’ils font vivre des travailleurs. Les déblais suivis - de remblais exécutés à Paris au Champ-de-Mars en 1848, par ordre du gouvernement provisoire, étaient une consommation improductive de travail, qui n’avait, en sa faveur, aucune bonne raison économique, et n’avait d’autre utilité que d’occuper des hommes, dont l’oisiveté eût été un ii pour la sécurité publique.
Il en est autrement de la consommation reproductive qui se fait du capital ; elle alimente sans cesse le travail, donne des profits à toutes les classes de producteurs, sans qu’il en résulte aucune perte réelle, puisque cette perte, dans la plupart des cas, est plus que compensée par l’accroissement d’utilité, produite à l’aide de la coopération du capital.
Le meilleur usage que la société puisse faire des utilités qui excèdent ce qu’exige la satisfaction raisonnable de ses besoins, c’est de les capitaliser, puisque la consommation absolue ne donne d’aliment au travail qu’uneseule fois, tandis que la consommation reproductive l’alimente indéfiniment et le rend en même temps plus fécond. On a donc dit avec raison que le prodigue est un De nuisible qui tarit, par sa dissipation, les
sources du travail, tandis que l’homme qui capitalise l’excédant de ses ressources sur ses besoins, est un bienfaiteur de l'humanité, puisqu'il met à sa disposition à la fois une source intarissable de travail et de rémunération, et une plus grande somme d'utilité gratuite.
6. — La vie n’est possible qu’à la condition de consommer; tout homme est donc consommateur. Le producteur lui-même ne peut rien créer sans le concours du capital, qui ne fonctionne qu’en se consommant sans cesse, pourse reproduire aussitôt.
Qui dit consommateur, dit donc la généralité des hommes, et ce nom s'applique aux producteurs plus qu’aux autres; peu de personnes, dans la société, vivant sans produire directement ou à l’aide d’instruments, qui sont les fruits accumulés d’un travail antérieur.
L'intérêt du consommateur s’accorde donc avec celui de la société, et s’il était vrai que l’intérêt du producteur pût être en désaccord avec celui du consommateur, de telle manière que le législateur eût besoin d’intervenir pour rétablir la balance en faveur de l’un ou de l’autre, c’est toujours dans l'intérêt du consommateur qu’il devrait décider, puisque cet intérêt comprend aussi celui du producteur.
En conséquence, il importe de bien préciser quel est le véritable intérêt des consommateurs, afin qu'aucun doute ne puisse s'élever à cet égard. Il consiste à pouvoir obtenir, d’une manière permanente, ce qui est nécessaire à la satisfaction de leurs besoins et à l’entretien de leurs capitaux, en échange de la moindre somme d’efforts ou de sacrifices. Or, pour cela, il faut que la production des choses nécessaires à cet effet se fasse dans les conditions les plus avantageuses, lesquelles ont lieu lorsque la concurrence peut agir librement, c’est à dire lorsqu'elle n’est entravée ni par des monopoles artificiels, ni par des restrictions d'aucune sorte, et lorsque le producteur est encouragé à rechercher et à employer les moyens de production les plus avantageux, par le stimulant d’une récompense proportionnée à l'intensité du progrès réalisé, dans les procédés de sa produc= tion.
L'intérêt des consommateurs n’est donc pas d'obtenir la vie à bon marché, par la contrainte exercée à l’égard des produc: teurs, mais bien par le respect dû à leurs droits et, entre autres;
à celui du monopole naturel résultant du progrès réalisé, monopole qui finit toujours par se résoudre en avantage pour le consommateur, à mesure que de nouveaux progrès s’accom- ‘plissent; et ceux-ci sont d’autant plus rapides que la rémunération de ceux qui en sont les promoteurs est plus élevée et plus sûre,
On voit par là que l'intérêt du consommateur est, avec celui du producteur, en parfaite harmonie, puisque l’abondance et le bas prix des produits supposent nécessairement que les producteurs reçoivent toujours une juste et suflisante rémunération de leurs efforts. D’un autre côté, l'intérêt général des producteurs s’accorde entièrement avec celui des consommateurs, d’abord parce qu’ils sont consommateurs eux-mêmes, et pour la satisfaction de leurs besoins propres, et pour la reproduction de leur capital; ensuite, parce qu’ils ne peuvent prospérer qu’à la condition que les consommateurs qui les entourent, se multiplient et étendent leurs besoins, ce qui n’est possible, que quand ceux-ci peuvent être satisfaits sans trop d'efforts.
Nous avons démontré, en traitant du monopole artificiel (chap. x), que celui-ci est non seulement nuisible aux consommateurs, mais encore aux producteurs eux-mêmes, quand il s’applique à la production; et en citant l’exemple de la prohibition de sortie des céréales, nous avons montré que ce monopole artificiel sur la consommation n’est pas moins nuisible aux producteurs qu’il a pour but de favoriser, qu’aux consommateurs eux-mêmes, quelque préjudice qu’en éprouvent ces derniers, Nous croyons donc inutile de revenir ici sur cette question.
1. — » Telle est la consommation, telle est la reproduction, » disaient autrefois les économistes de l’école physiocratique, et ils se trompaient, car la consommation n’a d’autres bornes que les désirs infinis de l’homme, tandis que la production est limitée par l’étendue et la fertilité des terres, la puissance des capitaux, l'intelligence et la force des hommes, choses qui ne sont pas susceptibles d’une aussi rapide extension que leurs désirs. On ne peut donc consommer qu’autant que l’on produit; si certains individus dépensent plus d'utilité qu’ils n’en ont créée, c'est qu’ils vivent aux dépens d’autrui, et que d’autres, en compensation, consomment moins que ce qu’ils ont produit. Il en est de même pour une nation dont la consom-
mation ne peut excéder la production qu'aux dépens de ses capitaux et à la condition de tarir les sources de la production ultérieure. C’est donc folie, encore une fois, que de pousser à la consommation improductive (ici ce mot est employé dans: son sens véritable), dans le but d’activer la production, qu’il s'agisse d'individus ou de sociétés. Nous revenons si souvent sur ce point, parce que l’idée contraire forme encore un préjugé fort enraciné. Mais le mot des physiocrates est vrai quant il s’agit de la nature, de la qualité et même de la quantité relative des produits à créer; sous ce rapport, en effet, l’offre tend toujours à se proportionner à la demande ou, ce qui est la même chose, la production tend à se mettre au niveau de la consommation (ch. 1x). Si les produits sont de nature à nuire à ceux qui en font usage, si leur qualité est mauvaise, si la quantité en est insuffisante, ce n’est pas au producteur qu’il faut le reprocher; c’est le consommateur qui en est cause. Si l’on publie de mauvais livres, de mauvais journaux, si l’on représente des pièces de théâtre immorales, c’est la faute du public qui achète ces livres, qui s’abonne à ces journaux, ou qui assiste à ces représentations. Si le public ne consentait à payer que des œuvres morales, bien pensées et bien écrites, celles qui ne satisfont pas à ces légitimes exigences n’auraient aucune chance de succès, et personne ne voudrait prendre la peine de les produire.
L’opium peut servir à guérir et à empoisonner; la poudre à tirer peut être employée à exploiter des mines, à creuser des canaux , à percer des tunnels, aussi bien qu’à détruire des hommes; ceux qui fabriquent l’un et l’autre de ces ingrédients ne sont pas responsables de l'usage que l’on en fait, mais bien ceux qui s’en servent. |
Quand un peuple se nourrit d’aliments grossiers et insipides, quand il est mal vêtu, quand ses maisons, ses meubles et tous les objets dont il se sert sont mal faits, incommodes, il faut s’en . prendre à ce peuple lui-même et non à ceux qui produisent ces objets; les Anglais et les Suisses, qui sont excellents juges de ce qui est bon, solide et commode, savent fort bien faire des marchandises qui n’ont pas ces qualités, quand ils doivent les fournir à des peuples qui ne les réclament pas. Quand le consommateur se montre exigeant à l’égard de ces qualités, et ne consent à payer une marchandise, que pour autant qu’elle
les possède, le producteur est foreé de se conformer à ses goûts.
De meme, une chose n’est-elle pas produite en quantité suf- Misante pour satisfaire les besoins qu’en éprouve une population donnée, c'est que celle-ci ne peut ou ne veut pas payer cette chose ce qu’elle vaut: Ceci démontre la parfaite inutilité des lois somptuaires et de toutes autres dispositions destinées à … régler la nature, la qualité ou la quantité des produits qui pourront être créés; de telles lois ne donneront pas aux populations qu’elles régissent, de bonnes mœurs, le goût ou le sentiment artistique qui leur manquent ; elles ne peuvent que nuire à la production, en lui imposant des entraves, et au développement du bon sens des peuples, en leur ôtant la liberté et la responsabilité du choix.
De bonnes lois répressives de la fraude, surtout lorsque celle-ci ne peut pas être reconnue par le consommateur, avant d’avoir fait usage de la chose achetée, sont la seule garantie qu'il doit demander au législateur.
8. — Le principe que nous venons de poser, d’après lequel le consommateur est responsable de la nature, de la qualité et de la quantité des produits qu’il demande, et des conséquences » que leur consommation peut avoir pour lui, s'applique aux consommations publiques comme aux consommations privées.
Il en résulte que, à moins d’un cas de force majeure, tel qu'une conquête, un peuple ne peut s’en prendre qu’à luimême, s’il n'obtient pas de son gouvernement les services qu’il lui demande, de la nature, de la qualité, et en quantité telles qu’il le désire ; si, au lieu de la sécurité qu’il réclame, l’instrument qui doit la lui procurer, est précisément celui qui la compromet le plus ; ou, si ces services bons ou mauvais, lui coûtent trop cher.
Sans enfreindre le principe de la division du travail, une nation ne peut produire elle-même la sécurité ni se rendre les autres services généraux dont elle a besoin; elle doit en charger un agent spécial ; mais ce principe ne la dispense nullement de veiller à ce que ces divers services lui soient rendus, conformément à ses intérêts ou à ses goûts, et à ce qu’ils ne soient pas payés au delà de ce qu’ils valent.