LES CONSOMMATIONS PRIVÉES
1. Principes qui doivent régler les consommations privées.—2.Ce qu'il faut entendre par consommation nuisible. — 3. Avantages des consommations en commun. —4#4. Inconvénients qui peuvent balancer ces avantages. — 5. Les consommations en commun sont profitables au producteur. — 6. Considérations sur le luxe. — 7. Dans quelle mesure il est utile.
1. — Ce que nous avons exposé dans le chapitre précédent, nous permettra de borner à peu de chose l’énoncé des principes économiques qui doivent servir de guide, dans le choix des consommations privées, ce choix devant, d’ailleurs, être dirigé aussi par des considérations de morale, d'hygiène et d'économie domestique.
Tout individu, tout chef de famille principalement, doit chercher à conformer sans cesse les consommations qu’il fait, aux ressources que lui procurent ses revenus, en suivant ce principe de vulgaire sagesse : le nécessaire avant l’utile, l’utile avant l’agréable, Il ne s’agit pas, en effet, de ne songer qu’aux besoins du présent, il faut encore veiller à ceux de l’avenir, au sort futur de la famille.
Or, pour cela, le nécessaire est, avant tout, de pourvoir à la stabilité du revenu, source d’où émane la consommation, en maintenant intactes, en augmentant même, s’il est possible, les agents producteurs de ce revenu, qui sont : le travail, le capital et les agents naturels appropriables. Or toutes ces choses sont susceptibles, soit de périr ou d’éprouver une diminution de valeur, soit de se perdre en totalité ou en partie.
Aucun revenu n’est donc stable, qu’à la condition d’en affecter une portion, à titre d'amortissement ou de prime d’assurance, destinée à compenser les risques de destruction naturelle ou de perte fortuite, auxquelles chacun de ces agents est continuellement exposé,
S'agit-il, par exemple, du travail? On sait que la source en est essentiellement périssable ; le revenu en sera donc de courte durée, si le travailleur n’a pas soin d’amortir son capital de facultés productives, en consacrant une partie de ses fruits à l'éducation de ses enfants, et à se garantir lui-même du manque de ressources dans sa vieillesse.
Sans doute, la plupart des capitaux matériels sont exposés, à moins de risques d’usure ou de destruction totale; mais il en est peu, en revanche, qui soient placés avec une sécurité aussi grande.
Enfin, quoique la rente du sol semble très assurée et qu’elle ait même une tendance constante à s’accroître dans les contrées civilisées, elle n’est cependant (ainsi qu’on l’a vu au chapitre xxI11) pas complétement à l’abri des perturbations que peuvent lui faire subir, non seulement les grands événements politiques, mais même la concurrence de terres situées dans de meilleures conditions de culture, ou rapprochées des consommateurs, par le progrès des moyens de transport.
Les consommations nécessaires comprennent donc toujours, à titre d’entretien du capital, une partie plus ou moins importante du revenu de chaque famille, outre les dépenses indispensables au maintien de celle-ci, conformément aux habitudes raisonnables du milieu social qu’elle habite,
Parmi les consommations utiles, on peut ranger toutes celles qui tendent à accroître, d’une manière durable, le bien-être de . l'individu ou de la famille, ou, en d’autres termes, ce qui peut contribuer à la faire participer aux progrès qui s’accomplissent dans la société. Un complément d’éducation surtout, à quelque âge qu’il ait lieu, peut être considéré comme étant obtenu à l’aide d’une dépense utile, ou d’un judicieux emploi du profit net de la production.
Enfin, celui dont le revenu dépasse ce qui doit pourvoir aux consommations nécessaires et utiles, peut employer cet excédant à se procurer l’agréable, c’est à dire tout ce qui contribue à embellir l’existence, et la rendre agréable à soi et à autrui, à
prévenir ou à soulager la misère et les autres maux qui affligent la société,
2. — De même que l’on règle sa consommation d’une manière utile, en se conformant aux principes établis ci-dessus, de même on peut faire un usage nuisible de son revenu, en le consacrant, en quantité nulle ou insuffisante, à l’entretien et au renouvellement du fonds productif qui l’a engendré, d’où résulte finalement la destruction de ce fonds et la ruine de la famille qui en vivait, Les consommations nuisibles comprennent aussi toutes celles qui, au lieu de contribuer au bien-être et à l’aisance de l’individu, de la famille et de la société, tendent à diminuer la somme de ces biens, ou à les convertir en mal, pour soi-même et pour autrui.
Un examen attentif de ce que la société perd en puissance productive et en bien-être, par suite des consommations nuisibles, tant privées que publiques, qui se font, prouverait que la quantité en est très considérable,
Il en résulte que l'humanité est aussi intéressée à rechercher le progrès, en matière de consommation, qu’en ce qui concerne la production elle-même, recherche qui semble avoir été, de beaucoup, trop négligée jusqu'ici (1).
3. — Florès-Estrada, dans son cours d'économie politique, et Fourier, dans ses divers ouvrages, ont fait ressortir les avantages qui résultent des consommations en commun. Il est bon nombre de services, en effet, qui, une fois payés, peuvent profiter à des centaines et même à des milliers de personnes à la fois, aussi bien qu’à une seule, et dont le prix, réparti entre tous, est réduit à fort peu de chose pour chacun, On peut citer, comme exemples, la sécurité produite par un gouvernement, dont les frais ne croissent pas en proportion de la population qui en jouit, l’enseignement oral, les concerts, les représentations théâtrales, les cabinets de lecture, les journaux et bien d’autres encore. Nous citons à dessein ces nombreux exemples, pour montrer que le principe des consommations en commun, acclamé comme une sublime invention de Fourier, par ses disciples, est connu à peu près depuis l’origine de la société, qui
(4) Voir ce que nous avons écrit, à ce sujet, dans la première de nos Études de morale et d'économie politique, Chap. VII. <
en a fait de tous temps des applications plus ou moins ingénieuses et utiles,
4, — Mais il ne conviendrait pas de trop généraliser ces applications, qui s’étendront graduellement et spontanément, comme une conséquence naturelle des autres progrès de la société; en effet, il ne faut pas confondre le bon marché des consommations avec l’économie qui résulte de l’harmonie entre la satisfaction des besoins et la peine qu’elle coûte. Il importe peu, en effet, que cette peine soit faible, si la satisfaction qui doit en résulter demeure incomplète. Certainement, le régime des communautés religieuses, celui des casernes et des prisons, peut être moins coûteux que celui dans lequel chaque ménage vit isolé (1), et cependant, il est une infinité de personnes dépourvues, ni de connaissances économiques, ni de bon sens, qui préfèrent ce coûteux régime du ménage isolé à la vie en commun à bon marché, parce que celle-ci ne réalise pas, pour eux, la satisfaction du besoin d'indépendance et de ce que les Anglais appellent %ome-life, ou le chez-soi., On ne doit donc admettre le principe de l’économie des consommations en commun qu'avec cette restriction, qu’il faut, avant tout, qu’elle soit librement consentie par ceux qui doivent en profiter.
Il est même probable que c’est le manque de cette liberté, dans un grand nombre des cas auxquels ce principe a été appliqué,. qui a retardé son adoption sur des bases beaucoup plus larges. C’est principalement chez les peuples qui, à cet égard, attendent toute organisation de l’impulsion donnée par une autorité supérieure et en dehors de la volonté commune, que ce principe si fécond a reçu le moins d’applications utiles.
5,— Les consommations en commun ne sont pas seulement avantageuses au consommateur, elles le sont aussi au producteur, en ce qu’elles tendent à rendre ses bénéfices plus réguliers
(1) Il ne manque pas d'exemples, cependant, de communautés qui dépensent plus que ne le feraient ses membres isolés, pour la raison fort simple, que ces derniers sont stimulés, par l'intérêt personnel, à réduire ces dépenses au minimum et qu'ils consacrent beaucoup d'efforts à l'obtention de ce résultat ; landis que ce même stimulant n'existe plus chez les administrateurs d’une communauté, d'autant plus difficile à gérer, qu'elle est plus nombreuse. Il se peut même que cet intérêt soit opposé à celui des administrés, et, dans ce cas, il est difficile de prévoir jusqu'où peut s’étendre la dilapidation du revenu commun.
et plus assurés. En voici un exemple: quand il n’y avait encore d’autre mode de locomotion rapide que la poste aux chevaux, ce moyen coûteux de transport n’était à la portée que d’un très petit nombre de personnes, et les bénéfices des maîtres de poste étaient si précaires, qu’ils ne consentaient à exercer cette profession, qu’à la condition qu’elle fût privilégiée. Plustard, les diligences, dont les services étaient accessibles à un plus grand nombre de personnes, parce qu’elles offraient plus de place et des prix plus modiques aux voyageurs, prospérèrent, malgré les entraves que leur suscitaient les priviléges des maîtres de poste. Enfin, les chemins de fer, malgré les frais considérables de leur établissement et de leur entretien, font des bénéfices plus grands et plus certains que les postes aux chevaux et les diligences, parce que les services qu’ils rendent, étant communs à un très grand nombre de personnes, sont à la portée des moindres bourses. En résumé, les consommations en commun ont pour les producteurs cet avantage, qu’elles multiplient presque indéfiniment la demande de leurs services, à la seule condition, qu'ils sachent les mettre à la portée du plus grand nombre possible de consommateurs.
6.— Quelques mots maintenant sur le luxe qui a été si diversement apprécié par des auteurs, que les uns l'ont encouragé en y applaudissant, tandis que d’autres l’ont blâmé et auraient voulu le proscrire. Si l’on entend par dépenses de luxe, celles qui ne satisfont que la vanité et le besoïn d’ostentation, comme cette satisfaction ne peut être acquise que par l’humiliation et l’abaissement d’autrui, cette dépense est blämable au point de vue de la morale et au moins inutile au point de vue économique, puisque le bien, résultant de la satisfaction d’un petit nombre, est plus que compensé par le malinfligé à ceux qui en souffrent, qui sont plus nombreux. Comme nous avons démontré, dans le chapitre précédent, que la consommation est une perte quand elle n’est pas compensée par une somme équivalente de satisfactions, il en résulte que le luxe mal entendu est blâmable aussi à ce dernier point de vue.
7. — Mais si l’on entend par dépenses de luxe celles qui sont destinées à satisfaire le goût du beau, ou à procurer des jouissances intellectuelles d’un ordre élevé, même alors que cette dépense est considérable, la morale ni l’économie poli: tique n’ont rien à y blâmer, quand elle n'excède pas les moyens
de celui qui la fait, et que, par conséquent, elle n’est pas prise sur le nécessaire.
Quoique cette dernière science recommande, comme une œuvre utile à la société entière, la conversion en capitaux de toutes les portions du revenu qui ne peuvent être consacrées à des consommations utiles et judicieuses, elle ne peut qu’approuver celles qui tendent, dans une juste mesure, à former la demande de travaux intellectuels et artistiques de l’ordre le plus élevé, à cause de l’influence bienfaisante et civilisatrice que la culture des facultés, dont le travail satisfait à cette demande, exerce sur les autres travaux de la société, dont ils sont le complément indispensable,
Grâce à cet encouragement, qui institue une prime au mérite et une concurrence pour la gagner, les efforts méritoires deviennent plus communs, et leurs résultats, moins onéreux, descendent à la portée de classes plus nombreuses de la société. Il est peu d’objets commodeset élégants, accessibles aujourd’hui aux moindres fortunes et d’un usage général, qui n’aient commencé par être des objets de grand luxe, réservés à quelques personnes riches, et dont la consommation, s’étendant peu à peu, peut-être même par l'effet du sentiment peu louable de la vanité, a provoqué la recherche de perfectionnements successifs, qui ont mis ce luxe à la portée de tous. On peut citer comme exemple les chemises, que les reines et les princesses portaient seules il y a quelques siècles, les gants, fort rares sous Henri IV, les livres, les tissus de soie, de coton, etc.
Aïnsi que nous l’avons montré au chapitre xx11, le taux du loyer des capitaux est, d’ailleurs, une indication de la limite dans laquelle il convient de restreindre la multiplication de ces derniers, au profit des dépenses de luxe.