LE COMMUNISME
1. Le malaise social, dû au manque de liberté et de respect du droit de pro= priété, est la cause qui a fait rechercher le bien-être dans des organisations sociales artificielles. —. 2. Définition du communisme et du socia= lisme. — 3. Le communisme a pour effet de détruire Ja propriété et la famille et d’abaisser l'intelligence au niveau le plus bas. — 4. Le com= munisme porte en lui ses germes de destruction. — 5. Dans l'antiquité, il était fondé sur l’esclavage et laissait peu de liberté aux citoyens pré= tendus libres, — 6. Tentatives actuelles. Francia, Cabet, Owen. — 7. Conclusion. Le communisme absolu est incompatible avec l'existence de la société.
1. — L'organisation sociale actuelle, fondée sur la liberté de l’homme et sur son droit à la propriété des fruits de son travail, est loin encore d’avoir atteint le plus haut degré de perfection: Celui-ci dépend, en effet, du développement moral et intellec= tuel de l’homme, encore si incomplet; comment veut-on être libre, si l’on ne sait pas respecter la liberté d'autrui; si l'on n’a pas la fermeté et la dignité nécessaires pour préserver la sienne propre de toute atteinte? Comment veut-on devenir pro: priétaire d’un champ ou d’une idée, si l’on est toujours prêtà
faire irruption dans le champ de son voisin ou à s’emparer des idées d’autrui?
L’ignorance et les erreurs, les préjugés et les vices qui en forment toujours le triste cortége, voilà les causes de l’imperfection de notre état social actuel, et ces causes, bien qu’elles se dissipent graduellement, ne sont pas près de disparaître. Ce sont elles qui engendrent la misère et tous les maux qu’elle - traîne à sa suite, le manque de charité envers ses semblables, le
manque de foi en ce qui est juste, le manque d’espérance en. l'avenir qui semblent caractériser notre époque. [l n’est encore aucune contrée au monde où l'homme soit entièrement libre, où sa propriété soit parfaitement à l’abri de toute atteinte, et pourtant on ne cesse de maudire cette liberté, qui n’existeencore nulle part, ainsi que cette propriété partout encore spoliée ou méconnue, et on les accuse d’être la cause des maux qui affligent le monde; maux auxquels elles sont cependant l’unique remède ; et tous les plans de réorganisation sociale, de bienêtre universel qu’on voit éclore par périodes, en divers temps et en divers lieux, tendent à fonder le bien-être sur l’absence de liberté, sur la négation du droit de propriété, ou tout au moins sur des restrictions imposées à l’une ou à l’autre!
2. — On a donné le nom collectif de communisme, aux nombreuses théories d'organisation sociale qui s’accordent à fonder le bien-être de l'humanité sur la négation absolue de la liberté et du droit de propriété. Les systèmes non moins nombreux, dans lesquels on admet que le bien-être de l’homme exige des restrictions plus ou moins considérables à ces droits, sans qu’ils aient besoin d’être entièrement supprimés, ont reçu, assez récemment, le nom de socialisme,
8. — L'organisation communiste de la société suppose la mise en commun de tous les biens et, par conséquent, la suppression absolue de la propriété individuelle. Pour maintenir cet état de choses, contraire à la raison et même à l'instinct de l’homme, il faut que le travail ait lieu en commun, afin qu’une surveillance mutuelle remplace le stimulant de l'intérêt privé, et empêche l'individu d'abandonner un labeur dont il ne retire aucun avantage direct et appréciable.
Afin d'assurer légalité des consommations, elles doivent avoir lieu en commun aussi, une même table doit réunir tout le monde aux mêmes heures pour des repas uniformes; les vête=
ments, les logements, les meubles sont à la disposition de tous. Pour faconner les intelligences à un état de choses si contraire aux tendances naturelles de l’homme, il faut une éducation commune et inflexiblement uniforme, il faut, de nécessité absolue, que toutes les intelligences soient pétries dans le même moule, et comme il est impossible de façonner les esprits bornés, de manière à leur faire atteindre l’étendue des esprits supérieurs, force est de mouler ceux-ci à la mesure la plus étroite; le communisme a donc pour effet nécessaire, de dégrader l’intelligence humaine et de la maintenir constamment au niveau le plus bas,
Cet état de choses implique encore une religion uniforme dans laquelle toute discussion doit être interdite ; la conscience et l'intelligence sont donc emprisonnées dans les bornes rétrécies d’un culte et d’une science immuables.
La famille aussi est incompatible avec le communisme; tous les chefs de cette école, qui ont soutenu sa possibilité, ne l’ont fait que dans la crainte de soulever contre leurs théories une réprobation universelle, ou, selon leurs idées, dans la nécessité de ménager les préjugés de la société actuelle.
En effet, l’existence de la famille suppose le désir de la vie privée et des jouissances exclusives : l'amour de la propriété, qui peut demeurer assoupi chez l'individu isolé, se réveille et reprend toute son énergie quand il s’agit du bien-être de la progéniture, et cet instinct que l’homme possède avec les animaux, mais à un degré bien supérieur, l'éducation commune n’est pas assez forte pour l’anéantir.
La famille comporte aussi l'éducation des enfants par leurs parents, ce qui tend à façonner les intelligences dans uné autre forme que le moule commun. Les affections dans la famille se concentrent sur quelques individus, tandis que dans l’organisation communiste, elle doit se répandre sur toute la communauté. Admettre l’existence de la famille, c’est donc rendre le communisme impossible ; l’une doit détruire Pautre.
4. — Pour que l’homme puisse se résoudre à faire à la société le pénible sacrifice des joies, des affections de la vie privée et de la famille, ainsi que des suggestions provoquées parle désir d'acquérir, il faut qu’il y soit vivement excité par lab: négation, le dévoûment, l’enthousiasme ou le fanatisme, passions passagères et en quelque sorte maladives, état de surex-
citation qui ne peut devenir habituel et auquel l’homme ne saurait être longtemps soumis, sans danger pour sa vie ou pour sa raison. En somme, sous l'influence du communisme, l'humanité serait transformée en une espèce de troupeau de bétail, sans intelligence, sans volonté, sans initiative, docile à la voie du berger; et si une telle société pouvait jouir de quelque bien-être, ce ne pourrait être que dans la placide inertie, ou le bonheur passif, de la brute repue.
Mais à tout troupeau il faut un berger, à des gens qui n'ont ni intelligence, ni prévoyance, ni volonté, il faut des chefs qui sachent tout imaginer, tout coordonner, tout prévoir, tout commander. Et où trouvera-t-on des gens capables d'assumer une pareille mission et une aussi grande responsabilité, parmi une tourbe d'êtres, tous également inertes et inintelligents? C’est à quoi peu de réformateurs ont songé. Tous se promettent bien d’être les bergers du troupeau qu’ils auront façonné, mais après eux, qui le guidera? c’est ce dont ils ne se mettent pas en peine.
Quelques réformateurs à la vérité (Owen et d’autres), ne pouvant admettre une différence intellectuelle parmi ces hommes nés égaux et ayant recu une éducation égale, ont décidé que ce seraientles vieillards qui gouverneraient et administreraient la communauté, On peut admettre que des vieillards soient plus capables que des jeunes gens, quand l’expérience des années vient se joindre à un fonds d'intelligence développée par l'éducation, mais quand ce fonds manque, l’expérience, en
tant qu’elle vienne, sert-elle à quelque chose? ILest donc permis d'affirmer, à priori, que toute société communiste ne peut avoir une durée plus longue que la vie de ses fondateurs, à moins que les chefs ne se recrutent dans une secte distincte de celle qui fournit les administrés.
Le communisme n’est pas d'invention moderne; plusieurs peuples de l'antiquité l’ont pratiqué, et parmi ceux-ci les Crétois et les Spartiates ; les lois de Minos et de Lycurgue, qui ont conservé, jusqu’à nos jours, une haute réputation de sagesse, organisaient des systèmes communistes très rigoureux, dans lesquels la propriété était collective, ou très limitée et soumise à de fréquents partages, lorsqu'elle était individuelle, et où la famillen’existait guère quedenom ; les parents n’avaient pas le droit de faire l'éducation de leurs enfants, éducation
d’ailleurs presque exclusivement physique, ét qui consistait à faire de robustes guerriers, même des femmes. Le travail était interdit et considéré comme déshonorant, la guerre et la discussion des lois et des intérêts du peuple étant les seules occupations dignes de citoyens libres; le peu de commerce qui se faisait était abandonné à quelques étrangers, voués au mépris public, et considérés à peu près comme des voleurs, La république de Platon, longtemps citée comme le modèle des organisations sociales, était conçue sur ün plan assez semblable mais déjà les Athéniens jouissaient d’une rivilisation trop avancée, pour vouloir l’admettre en entier. Il ne faut pas perdre de vue, que dans tous ces modes d’organisation tant vantés, l'esclavage ou ce qui revient au même, l’ilotisme formait la base indispensable de la société. Le sort des femmes n’était guère supérieur à celui des esclaves; les citoyens soi-disant libres ne constituaient donc qu’une assez faible minorité dans la nation, et il ne pouvait en être autrement, puisque tout travail leur était interdit. Mais cette liberté même très restreinte et très précaire, ne dispensait pas les citoyens libres de continuels exercices et d’un service militaire très rude, obligés qu’ils étaient à des guérres fréquentes pour faire des esclaves ou accumuler du butin, dompter des révoltes d’esclaves ou d'ilotes, Devant le salut publie ménacé, disparaissait toute justice, et si le danger de la patrie ou le caprice du peuple l’exigeait, un citoyen devait faire le sacrifice de ses biens, de sa liberté, de sa vie : “ Salus populi suprema lex esto. » Les loïs étaient d’une extrême sévérité, et en temps de guerre, 1l fallait une rude discipline et une obéissance passive aux chefs. Que restait-il de liberté après tant de restrictions?
Les communautés antiques ne paraissent pas avoir prospéré sous de semblables lois, ni être arrivées à un haut degré de puissance, à un grand développement de population. L'igno-: rance, la misère, l’asservissement à des loïs sévères, brutales et inhumaines, produisirent leurs effets habituels, la dépopulation, l’abjection, les vices les plus honteux et finalement une corruption telle, que ces peuples ne purent résister au premier conquérant qui voulut les soumettre, malgré leur organisation, toute militaire.
Depuis l'antiquité, des tentatives isolées et de moindre im-
portance ont été faites pour établir le communisme; parfois, ces établissements ont vécu sous la protection des lois sociales qui garantissaient la liberté et le droit de propriété, et ne constituaient alors que des communautés de peu d'importance, semblables aux couvents, et comme ceux-ci, maintenues par des sentiments exagérés d’abnégation, d’exaltation politique ou religieuse, qui n’ont ordinairement qu'une durée limitée.
Si les historiens n’ont pas calomnié les anabaptistes et quelques autres sectes communistes, ou prétendues telles, des selzième et dix-septième siècles, c’étaient des associations qui se formaient sans principes fixes, sans lois bien arrêtées, par haine de l'oppression civile et religieuse de l’époque, par désir d’y échapper en s’associant, et aussi pour se venger, par l’incendie, le massacre et le pillage, des souffrances qu’ils avaient endurées. Il serait difcile de tirer de l’histoire de ces sectes, des arguments concluants pour ou contre le communisme.
6. — Les tentatives faites, dans les temps modernes, pour réaliser les théories communistes, sont demeurées sans succès. Francia parvint à organiser, parmi les Indiens du Paraguay, une communauté dont il se fit le chef absolu, espèce de bergerie dont les indigènes étaient les moutons, tandis que les jésuites en étaient les chiens; mais à la mort de Francia, la communauté tomba en dissolution, et ses membres sont encore aujourd'hui dans un déplorable état de misère, d’ignorance, d'inertie et de démoralisation.
Avant de tomber sous la domination espagnole, le vaste empire du Pérou était gouverné par un monarque absolu, avec laide d’une aristocratie, issue du même sang que lui. Le peuple ne possédait rien en propre, la terre lui était distri- . buée chaque année; tout ce qu’il produisait par son travail était déposé dans des magasins publics, sous la surveillance des agents de l'Etat, qui distribuaient ensuite à chacun ce dont il avait besoin. Sous ce gouvernement providence, toute infraction à l’obéissance la plus absolue était punie de mort ou de bannissement en masse de la population insoumise. C’est à un régime aussi énervant que l’on doit attribuer, selon nous, la conquête d'un pays qui comptait plus de deux cent mille défenseurs armés et bien disciplinés, par une poignée d’aventuriers espagnols, après que leur chef Pizarre se fut emparé, par trahison, de l'Inca Atahualpa et l’eut fait mettre à mort. On
ne peut encore mieux comparer, le désarroi complet dans lequel l'immense armée péruvienne et ses chefs furent plongés, par ce tragique événement, qu’à celui d’un troupeau de moutons attaqué par une bande de loups affamés, après avoir été privé de son berger.
Ce mémorable exemple montre en même temps, combien la domination absolue, quelque forte et bien organisée qu’elle paraisse, est une base peu solide pour les empires (1).
Cabet, communiste français, tenta à deux reprises la mise en pratique du système de communauté, qu’il a exposé dans son Voyage en Icarie, la première fois au Texas, la deuxième à Nauwoo, aux Etats-Unis ; mais aucun de ces essais n’a réussi, et le novateur, après avoir excité un vif enthousiasme parmi ses sectaires, est mort misérablement, honni, accusé et repoussé par eux.
Robert Owen n’a pas beaucoup mieux réussi à organiser ses sociétés coopératives, sur le principe de l’irresponsabilité des individus; la grande influence qu’il s'était acquise par sa fortune, ses éminentes qualités personnelles, son éloquence persuasive et sa persévérance inébranlable dans ses desseins, n’a servi qu’à rendre plus éclatant et plus funeste le désastre de New-Lanarck et de New-Harmony, ses deux grands essais de société coopérative, ;
Enfin, en 1848 et 1849, quelques associations d’ouvriers s’organisèrent en France avec le concours pécuniaire de l'Etat, selon la célèbre formule de M. Louis Blanc : » De chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins. » Pas une de ces associations n’a pu se maintenir, aucun enthousiasme, aucune abnégation ne pouvant résister au principe dissolvant de la concurrence qui se manifeste bientôt dans ces sociétés, où chacun cherche à produire le moins qu'il peut, et à consommer le plus possible. Il est à remarquer, cependant, que si toutes ces tentatives de communisme ont avorté, ce n’est pas faute d’une en-
tière liberté et des encouragements les plus sincères, car toutes ont été faites sous la protection de lois libérales et ont excité les sympathies qu’éveillent toujours les tentatives courageuses de rénovation sociale, même quand elles sont fondées sur les principes les plus contestables.
(41) Voir l'Histoire de La Conquêéle du Pérou, par Prescott.
1. — Comme conclusion de ce qui précède, remarquons qu’un système d'éducation quelconque, communiste ou autre, ne peut que modifier, mais Jamais détruire les penchants naturels de l’homme, et parmi ceux-ci l'intérêt personnel, qui n’est que la manifestation de l'instinct de la conservation, inséparable de notre existence même, Dans l’organisation naturelle de la société, c’est à dire dans celle qui est fondée sur la liberté, c'est la concurrence qui fait coïncider chaque intérêt individuel avec l'intérêt social. Sous le régime communiste, ce moyen d’équilibre cesse d’exister et cet intérêt personnel se manifeste de telle façon, qu’il porte chaque individu à accomplir la moindre somme d'efforts possible, et à se procurer, fût-ce aux dépens de la communauté, la plus grande somme de satisfactions.
Produire peu et consommer beaucoup, c’est ce que tâchera de faire chaque membre de la communauté, et il en résultera bientôt que ses besoins dépasseront les moyens de les satisfaire, surtout, comme on l’a vu plus haut, parce que le communisme a aussi pour effet nécessaire d’abaisser le niveau des facultés morales et intellectuelles de l’homme, qui sont les agents essentiels de la production. Or consommer beaucoup et produire peu, conduit toute société à un anéantissement certain; le communisme ne peut donc être concilié avec une société durable, et ce, d'autant moins, que ses divers plans d’organisation ne présentent aucun remède préventif contre l’accroissement excessif de la population.
Non seulement le communisme est impuissant à donner satisfaction aux besoins matériels de la société, mais il ne réalise pas mieux la liberté , l’égalité et la fraternité entre les hommes, qu’il promet à ceux qui se laisseront diriger selon ses principes. Au lieu de donner la liberté, 1l l'ôte, car il n'y a point de liberté dans un régime d’où la responsabilité est bannie ; il n’y a point d'égalité là, où il y a une caste de gouvernants et une caste de gouvernés, ou bien des hommes libres et des esclaves ; enfin, il n’y a pas de fraternité dans un système qui tend à trausformer l'intérêt personnel en égoïsme.
Communisme et société sont donc deux choses incompatibles, l’unetendant sans cesse à détruire l’autre ; aussi n’existet-il pas d'exemple d’une société communiste ayant persisté longtemps. Mais si le communisme absolu ne peut être de longue
durée, il n’en est pas de même du communisme partiel qui est pratiqué encore dans toutes les sociétés dont l’organisation est imparfaite, et quia pour effet de diminuer, d’une manière sensible, la somme de liberté et de bien-être dont peuvent jouir les hommes, et d’enrayer les progrès en détendant le puissant ressort de l'initiative personnelle.
Le communisme partiel est plus dangereux et plus nuisible que le communisme absolu, parce qu’il se glisse, en quelque sorte inaperçu, dans la société, s’y étend et s’y perpétue, tandis que le dernier excite partout une répulsion qui le réduit à des tentatives isolées et peu durables, C’est ce communisme partiel, que nous étudierons dans le chapitre suivant, sous les noms de socialisme et d’interventionisme,