‹ Traité élémentaire d'économie politiqueChapitre 51 sur 57 · LE SOCIALISME · texte numérisé non relu

LE SOCIALISME

1. Tendances communes à toutes les sectes socialistes, de vouloir régénérer la société, en substituant au principe de la liberté et de la propriété, diverses formules incompatibles avec ces droits. — 2. Théorie de la gratuité du crédit.—- 3. Sa réfutation. — 4. Absurdité de l'accusation, portée contre le capital, de tyranuiser letravailleur.—5. Prétendus droits naturels opposés au droit de propriété. — 6. Examen et réfutation des théories du droit à l'assistance et du droit au travail. — 7. Similitude entre les systèmes socialistes et le communisme. — 8. Le droit à l'assistance est reconnu par la taxe des pauvres en Angleterre et par la bienfaisance publique, dans d’autres Etats de l'Europe.— 9. Prétendu droit au travail et sa réfutation. — 10. Le droit à l'assistance et le droit au travail ont pris leur origine dans le système restrictif ou droit au profit.—11. Exposé de ce système et de ses inconvénients. — 12, Ses conséquences morales. — 13. Conclusions,

1. — A l’époque où nous sommes, ce serait perdre son temps que de le consacrer à la description minutieuse et à la réfutation complète des théories écloses dans le cerveau de quelques prétendus réformateurs modernes, qui, trouvant que la Providence n’a pas mis dans l’organisation des relations de l’homme avec ses semblables, la même harmonie que celle qui existe dans les lois du monde physique, ont eu la prétention de refaire et de perfectionner son œuvre. L'histoire et la critique de ces étranges théories a été faite, et nous n’y reviendrons plus (1).

(4) Le lecteur qui désire connaitre ces détails, peut consulter les Études sur les réformateurs anciens et modernes de M. Louis Reybaud ; l'Histoire du communisme, par M. Alfred Sudre; le Socialisme dans l'antiquilé, et le Socialisme el ses promesses, par M. Thonissen.

Aujourd’hui, la plupart des prétendus rénovateurs de la société sont morts ou exilés, leurs disciples sont découragés et dispersés , quelques-unes de leurs théories sont tombées sous le ridicule, après avoir été exaltées bien haut, par un enthousiasme irréfléchi ; mais du fond de toutes les idées, soulevées par les diverses écoles socialistes; ont surgi quelques doctrines, qui, quoique peu nettes, ont cependant pénétré beaucoup d’esprits, même parmi les plus éclairés, et ont causé une inimitié sourde, non contre les imperfections de notre état social actuel, mais contre son principe même,

C’est surtout de l’école fouriériste que sont sorties ces théories, si répandues aujoud’hui, du Droit au travail, du Droit à l'assistance , de l’IUlégitimité de la propriété foncière, de la tyrannie du capital, etc.

Ces idées étant encore très accréditées parmi bon nombre de personnes appartenant à toutes les classes de la société, et surtout à la classe ouvrière, chez laquelle elles excitent un sourd mécontentement contre l’organisation actuelle de la société, nous croyons nécessaire de les réfuter (1).

2. — Empêcher la tyrannie du capital par des mesures restrictives de la liberté de l’offre, faire tomber l'intérêt à zéro par des combinaisons de crédit, voilà ce que veulent certains socialistes, entre autres Proudhon. Nous avons démontré, au chapitre xx11, que le loyer du capital, qui fait partie de l’intérét, est la rémunération d’un service rendu par le prêteur à l’emprunteur ; celui-ci acquiert ainsi la Gisposition d’un instrument sans lequel son travail ne produirait rien.

Or, dans la société, chaque service donne droït à un autre service rendu en retour; pourquoi celui qui est rendu par le prêt du capital ferait-il seul exception?

Le loyer du capital prêté est donc légitime; de plus, il est nécessaire, car qui consentirait à s’imposer le labeur et la privation indispensables à la formation d’un capital, s’il était obligé de s’en dessaisir au profit d’un autre, en ne conservant

(1) L'expression socialiste est scientifiquement la dénomination commune des plans excentriques pour réorganiser la société, en dehors du principe de liberté et de propriété.

(Josern Garnier. Journal des économistes, 2e série. N° 100, pag. 123).

qu’une propriété illusoire, à laquelle aucune jouissancene serait attachée? Sans le stimulant de l'intérêt, on ne créerait point de capitaux, on ne les préterait pas, et certainement, la condition du travailleur qui ne trouve de capital à emprunter à aucun prix, est pire que celle du travailleur, qui peut emprunter, même à un intérêt élevé.

On objecte à cela qu’à l’aide de certaines combinaisons de banques et de crédit mutuel, on peut mulliplier les capitaux et même y substituer des signes représentatifs, de telle sorte que l'intérêt soit réduit à zéro, ou à une simple commission de banque, destinée à couvrir les frais de cette institution de crédit.

3. — Cette objection est fondée sur une fausse entente des fonctions du crédit qui sert, d’une part, à diminuer la quantité de numéraire dont une nation a besoin pour effectuer ses échanges, ce qui permet de convertir l’excédant en capital, et d'autre part, sert à faciliter la circulation des capitaux, ou à utiliser les épargnes et les fonds momentanément inactifs. (Voir chap. x111.) Par ces deux modes d'action, il augmente l'offre des capitaux et tend à faire baisser le taux de l’intérêt ; mais cette action a des limites assez restreintes, et 1] faudrait qu’elle n’en eût absolument aucune, pour pouvoir faire tomber à zéro, le loyer du capital; ct encore cette circonstance laisserait-elle intactes les causes qui agissent sur la prime d’assurance, autre élément de l'intérêt, que certaines combinaisons peuvent réduire aussi, mais non jusqu à zéro.

4,— La tyrannie du capital envers le travail ne pourrait avoir lieu, que si le capitaliste parvenait, par l’emploi de la contrainte, ou de la ruse, à obtenir du travailleur, en échange du service qu’il lui rend par le prêt, plus que ce service ne vaut, c'est à dire la totalité du produit due à la coopération du capital dans la production, plus une partie de la part du travail lui-même.

C’est ce qui ne peut arriver, anssi longtemps que les relations d’offre et de demande, entre le capital et le travail, demeurent libres, car alors le travailleur retirera sa demande et agira comme si le capital n’existait pas ; en d’autres termes, il se passera de son concours, aussitôt qu’il lui deviendra onéreux, Or un capital qui cesse d’exister pour le travailleur, dès que ses prétentions dépassent la limite de son utilité, peut-il

le tyranniser? Cette accusation de tyrannie portée contre le capital est donc absurde,

5. — Selon les socialistes, l'appropriation individuelle du sol est une spoliation du droit de tous, Dans l’origine de la société, disent-ils, les hommes vivaient sur la terre indivise, ayant chacun un droit égal à ses produits spontanés ; l’appropriation à ravi ce droit au plus grand nombre pour en faire le privilége de quelques-uns, c’est là une usurpation, et les propriétaires doivent opérer la restitution du fonds commun, ou dédommager ceux qu’ils ont dépouillés de leur droit.

Selon les socialistes, ce serait donc l’appropriation complète du sol en Europe, qui aurait engendré le prolétariat ou la misère à Jaquelle serait vouée fatalement la classe des travailleurs, privée de ce que les socialistes appellent » ses droits naturels. u

Comme on le voit, l’accusation lancée contre la propriété est grave, et il importe d’en justifier celle-ci dela manière la plus complète, à peine de laisser dans la société un germe permanent de discorde. Ayant démontré, dans le chap.xvrtr, la légitimité de l’appropriation du sol, sa nécessité pour le bien-être de la société et son utilité pour ceux-là mêmes qui ne possèdent pas la moindre parcelle de terre; ayant démontré de plus, au chap. xx111, que la rente de la terre n’est que la juste rémunération d’un travail dangereux, difficile et chanceux dans ses résultats, nous croyons inutile de prouver encore que l’appropriation du sol ne lèse pas les non-propriétaires et ne prive personne de ses droits légitimes; 1l nous suffit, pour cela, de renvoyer le lecteur aux chapitres cités,

6. — Les prétendus droits à l’existence et à l’assistance étant également fondés sur la suppression des quatre droits naturels, par l'appropriation individuelle du sol, la démonstration que nous avons donnée de la légitimité de cette appropriation, peut servir aussi à combattre la fausseté des arguments socialistes en faveur de ces droits imaginaires,

Remarquons encore ici, que la société, en substituant librement et volontairement le droit de propriété privée du sol, au droit d’exploitation en commun de ses produits spontanés, a fait un acte avantageux à tout le monde, et qu’elle n’a aucune restitution à faire, aucun dédommagement à donner. Elle a stipulé pour la génération présente, et cette stipulation a per-

mis à une population incomparablement plus nombreuse que dans l’état de sauvagerie, de vivre des produits du sol.

Cet état permet, en effet, à la population d’un territoire, de vivre des produits spontanés de la terre, à charge par elle de les recueillir, mais c’est à la condition expresse que cette population demeure toujours très clair-semée, ne dépassant pas, par exemple, un habitant parlieue carrée, dans les circonstances les plus favorables, et qu’elle se contente de la satisfaction, assez précaire, des besoins les plus grossiers ; or, dans les sociétés civilisées, sans qu’il soit besoin à cet égard d’aucune loi, d’aucune prescription de l’autorité, la charité privée seule fait bien plus que de pourvoir au strict nécessaire pour faire vivre un misérable par lieue carrée. En admettant donc, même, que ce résultat fût une obligation sociale, résultant de l’usurpation des droits naturels du prolétaire, selon la pompeuse expression des socialistes, cette obligation se trouverait plus que remplie et les prolétaires n’auraient rien à réclamer.

La loi de la société d’ailleurs, inexorable si l’on veut, quoique susceptible d’être tempérée par la charité, mais juste avant tout, est : » service pour service » et nul n’a le droit de lui demander des moyens d’existence, s’il ne peut donner l'équivalent en retour; car s’il exige plus, un autre recevra moins , et alors équilibre sera rompu, et la justice sera lésée d’un autre côté.

Nous disons plus : la société voulût-elle, par esprit de charité ou pour obéir à un semblant de justice, garantir des moyens d'existence à tous ses membres, elle n’y parviendrait pas.

Ce prétendu droit, qui implique pour la société l’obligation de garantir le nécessaire à tous, est la base unique des systèmes communistes et socialistes, et c’est en proclamant bien haut ce principe, que leurs auteurs ont gagné les sympathies de tant de personnes, qui n’ont pas réfléchi à l’impossibilité radicale de sa mise en pratique, et surtout celles de la classe ouvrière, exposée, plus que les autres, au besoin d’avoir recours au droit à l’assistance.

C’est parce que les économistes ont toujours nié l'existence de ce droit prétendu , c’est parce que la théorie de la population démontre l’impossibilité de sa mise en pratique, que les socialistes se sont livrés à tant de déclamations et ont proféré tant d’injures contre cette science, contre le principe de la po-

pulation qu’elle proclame. Selon eux, les économistes sont des gens sans cœur et sans entrailles, puisqu’ils ont constaté la loi physiologique, d’après laquelle la population tend à dépasser ses moyens d'existence, si la volonté de l’homme ne vient pas mettre obstacle à cet accroissement. C’est comme si l’on accusait les médecins d’inhumanité parce qu’ils ont constaté la loi physiologique, d’après laquelle l’intempérance, la gourmandise et l’ivrognerie causent des maladies et tendent à abréger la vie des hommes.

En admettant que les systèmes d’organisation du travail d'où la concurrence serait bannie, tels que le travail attrayant et par courtes séances et les séries passionnelles, inventé par Fourier, le système de la bienveillance universelle imaginé ou retrouvé par Owen, et celui des ateliers nationaux, recommandé par M. Louis Blanc, en admettant, disons nous, que ces systèmes aient quelque valeur ailleurs que dans l'imagination de : leurs auteurs, et qu’ils présentent des avantages, tels que la

production des utilités en soit décuplée, et même centuplée, cet énorme accroissement des résultats du travail ue suffirait pas à compenser l'influence pernicieuse et délétère, que. la rereconnaissance du droit à l’assistance exercerait sur l’humanité. Quel amour du travail, quel zèle, quels efforts intellectuels et moraux, surtout, peut-on attendre de celui qui a la certitude que nulle paresse, nulle incurie, nulle imprévoyance n'aura jamais pour résultat le besoin, le danger de voir sa famille périr de faim et de misère? Quel empire sur ses passions, quelle continence, quelle réserve prudente et morale peut-on imposer à des gens, délivrés d'avance, par l’action sociale, des embarras de la famille, des soucis de la paternité®

La concurrence est un principe tellement vivace dans l’humanité, que rien ne peut la détruire, pas même le socialisme qui a cette prétention; si les hommes s’associent librement pour l’anéantir, les diverses associations se feront une concurrence plus active peut-être, que celle qui aurait eu lieu entre les individus, Si l’association est universelle, et dès lors elle cesse d’être libre, les hommes perdent la responsabilité de leurs actes ou leur liberté, et aussitôt, la concurrence reprend en sens inverse de son action ordinaire; c'est à dire que cæ sera à qui travaillera le moins et à qui consommera le plus, la famille aidant à la consommation.

Or ce genre de concurrence est rapidement destructif des moyens d'existence, quelque bien organisée que puisse être la production; et elle l’est toujours mal, là où l’homme n’est plus intéressé à faire des efforts.

Le travail diminue et cesse d’être fructueux, partout où un surcroît de jouissance ne vient pas compenser un surcroît d'efforts; la consommation augmente d'une manière prodigieuse, tarit les sources du capital et détruit celui qui existe là où il n y a nulle prévoyance, nul souci du lendemain, nulle responsabilité individuelle. Toutes les expérimentations des systèmescommunistes ou socialistes, phalanstères, ateliers nationaux et autres, ont abouti à une ruine complète ou partielle, par les inévitables effets de cette concurrence inverse,

Tout système social, sous quelque dénomination qu’on le présente, contient donc le communisme, au moins en germe, dès qu'il admet le droit à l’assistance, car ce droit n’est autre que le droit à la jouissance de la propriété d’autrui, c’est à à dire la négation même de toute propriété. Vouloir concilier ces deux droits est chose impossible; vouloir faire la part à chacun ne l’est pas moins, l’un doit fatalement absorber l’autre.

Il n’y a donc que deux systèmes rationnels d’organisation sociale : le système de la liberté et du droit individuel de propriété, et le communisme.

Tous les systèmes intermédiaires sont irrationnels et faux, et tendent inévitablement vers ce dernier. Le socialisme et le système de l'intervention de l’État dans les affaires d’intérêt privé, ne sont que du communisme déguisé.

8,— Les socialistes ne sont, ni les seuls, ni les premiers, qui aient proclamé le prétendu droit à l'assistance : la reine Elisabeth d'Angleterre, dans son statut qui institue la taxe des pauvres, et qui date de 1602, reconnaît aussi ce droit, et le met partiellement en pratique, en chargeant les paroisses de l’entretien de leurs pauvres.

Le statut de 1602 ordonne que les pauvres ne recevront que le strict nécessaire pour vivre, ou le supplément de ressources indispensable pour cela, si leur travail ne suffit pas. Il dit bien aussi que les indigents valides achèteront les secours, par un rude labeur accompli dans une maison de travail (workhouse) assez semblable à une prison ; mais le droit à l’assistance ainsi limité n’en était pas moins reconnu en principe, et

devait amener ses terribles conséquences : l’accroïssement -excessif du nombre des secourus, l'insuffisance, chaque jour croissante, des ressources consacrées au soulagement de leur misère, leur dégradation morale, intellectuelle et physique ; enfin, la misère passée à cet état endémique et presque incurable, auquel on a donné le nom de paupérisme. Le mal fut aggravé par la négligence avec laquelle les prescriptions de la loi des pauvres reçurent exécution; les secours furent distribués avec partialité et sans discernement ni économie; les maisons de travail étant devenues insuffisantes, le capital manquant pour alimenter le travail, et celui-ci faisant d’ailleurs une concurrence nuisible et peu loyale aux artisans libres, il cessa d’être la condition indispensable pour accorder des secours aux pauvres valides.

On a attribué à l’incomplète exécution de la loi des pauvres et aux nombreux abus auxquels elle a donné lieu, l’état croissant du malaise des classes nécessiteuses en Angleterre; mais c’est le principe même de cette loï qu’il faut en accuser, car la réforme de 1834 n'y a remédié que très imparfaitement, et le nombre des pauvres, ainsi que le montant de la taxe continuent de croître malgré le prodigieux développement de la production qui a eu lieu en Angleterre depuis cette époque, et malgré une répartition plus équitable des taxes payées raguère, presque exclusivement, par les classes les moins aisées.

Dans notre pays et dans une grande partie de l’Europe continentale, l'existence de bureaux de bienfaisance, de dépôts de mendicité et d’autres établissements de charité, entretenus par les produits de certaines taxes locales, provinciales ou nationales, constitue aussi la reconnaissance implicite du droit à l'assistance, et ce principe, quoique appliqué d’une manière moins générale et moins étendue qu’en Angleterre, produit cependant des effets analogues, mais proportionnés à l'intensité avec laquelle agit la cause.

9, — Le » droit au travail, » si souvent invoqué par les socialistes, n’est pas mieux fondé en justice que le droit à l'existence, qui a la même origine et produit les mêmes effets. Le droit au travail est un principe essentiellement communiste, qui ne peut coexister avec le droit de propriété.

Proudhon disait en 1848, à l’Assemblée constituante de la

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