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L'ÉTAT ET SES ATTRIBUTIONS OU LE RÉGIME DE LA LIBERTÉ

1. Qu'est-ce que l'État? Quatre solutions sont proposées à cette question. L'État doit-il rendre à la nation des services qu'elle peut demander à l'industrie privée? peuvent-ils être gratuits? — 2. Les entreprises exécutées par l'Etat, tendent forcément au monopole artificiel en rendant impossible la concurrence de l'industrie privée. — 3. Conséquence de l'intervention de l'État dans les professions qui agissent sur l’homme. Le sacerdoce religieux. Cette intervention est incompaible avec la liberté et le progrès des cultes. — 4, L'intervention de l'État dans l'enseignement offre les mêmes inconvénients. — 5. L'enseignement obligatoire n’est pas incompatible avec la liberté d'enseignement. — 6. Inconvénient de l’enseignement gratuit donné par l'Etat. — 7. Ces inconvénients existent pour toutes les professions libérales. — 8. Conclusion. — 9, Le système de l'intervention de l’État dans toutes les branches ue l'activité humaine est propre à l'enfance des sociétés. Le système de liberté caractérise leur âge viril. — 10. Rôle réservé à l'État pour l'avenir.

1, — Qu'est-ce que l’Etat et quelles sont ses attributions? ou, en d’autres termes, quelles sont les relations qui doivent exister entre la société et l’individu? Autant de fois cette question sera posée, et autant, à peu près, on obtiendra de

. réponses différentes. [Il n’y aura une certaine uniformité qu’à

l'égard de celle-ci : » Je n’ai jamais réfléchi à ce que vous me demandez, » ou bien encore en cette autre : Je n’ai sur cette question que des idées très vagues. »

Et cependant, rien n’est plus important pour le repos et le bien-être de la société, que d’avoir, sur ses relations avec chacun de ses membres, des idées parfaitement nettes et concordantes.

Il est néanmoins possible de ranger dans trois classes plus

ou moins distinctes, les opinions raisonnables que l’on peut se former à l’égard du rôle que l'Etat doit remplir dans la s0ociété; ce sont :

a. L'Etat doit diriger la prodnetions présider à la répartition, régler la consommation de toutes choses; c’est à lui qu’incombe l'éducation morale, intellectuelle et physique du peuple; le sacerdoce religieux dépend de lui; tout ce qui est produit va à lui, tout ce qui est consommé vient de lui; l'Etat représentant la société est {out, l'individu n’est rien. C’est la définition communiste. Nous avons démontré qu’elle aboutit à l’annihilation de la société, en réduisant à l’état de brutes, les hommes qui doivent la composer, et en faisant dieux, c’est à dire êtres impossibles, les hommes qui doivent la diriger.

b. L'Etat doit des moyens de subsistance à tous les membres de la société, à la condition du travail pour ceux qui en sont capables; il est la force motrice, la Providence terrestre de l'humanité, il doit protection et encouragement au travail ou à la production; il doit intervenir dans les relations entre le capital et le travail et pondérer les conditions de la répartition; il doit activer et régler la consommation, régulariser les échanges ; il doit surveiller, subventionner, et au besoin diriger les cultes, l’éducation, et rendre à la nation une série très étendue de services collectifs, qui ne peuvent être avantageusement entrepris par l'initiative privée; il doit distinguer et récompenser le mérite à tous les degrés, ériger des monuments, veiller au maintien de la gloire nationale et de la prépondérance de la nation sur les autres peuples, etc., etc. C’est la formule socialiste et interventioniste, susceptible de varier du plus au moins, admettant toujours que l'Etat, pour donner beaucoup, doit prendre beaucoup, sans pouvoir toujours garantir un équilibre exact, pour chacun, entre l’impôt payé et le service reçu. C’est une formule communiste incomplète, qui a une tendance constante à se compléter.

c. La seule mission de l’Etat est de veiller au maintien de la sécurité, par une énergique et prompte répression de tous les abus auxquels l’exercice du droit de propriété et de la liberté peuvent donner lieu, sans jamais entraver cet exercice par aucune mesure préventive. Les dépenses que cette mission rend nécessaires, étant utiles à tous les citoyens, en raison de leur fortune, doivent être supportées par eux dans cette même

proportion. Telle est la formule économiste, la plus simple, la plus aisée à pratiquer de toutes, la seule qui laisse à l’homme son libre arbitre, sa responsabilité et sa dignité, et qui n'exige pas des gouvernements des vertus et des qualités surhumaines; c'est la formule qui tend, de plus en plus, à devenir la règle des sociétés civilisées.

Il est une quatrième formule, absurde et illogique, ainsi conçue : l'Etat doit rendre à la société un maximum de services, la plupart gratuits ou presque gratuits, tels que religion, instruction, assistance, encouragements au travail, etc., et prendre à ce peuple un minimum d’impôts, prélevé principalement sur les riches, Tout absurde qu’elle soit, cette formule compte beaucoup de partisans parmi les utopistes et les gens ignorants ou irréfléchis, qui constituent les masses; c'est elle que les ambitieux mettent en avant quand ils veulent s'emparer du pouvoir, et l’histoire nous montre des peuples chez lesquels cette formule ne parvient que trop bien à bouleverser l’ordre établi, sans réussir jamais à y substituer rien de stable,

2. — Dans le chapitre xxviI1, nous avons suffisamment montré ce que vaut la formule communiste de l’Etat, pour être dispensé d’y revenir ici; il en est de même en ce qui concerne le socialisme et le protectionisme; il ne nous reste donc qu’à examiner si l'Etat doit et peut avantageusement intervenir dans le domaine de l’activité privée, et s’il doit et peut rendre à la société des services gratuits.

Dans les sociétés antiques, et même à l’origine des sociétés modernes, quand il n’y avait ni industrie proprement dite, ni esprit d'association, quand la formation du capital était paralysée par l'insécurité, aucune entreprise ne pouvait se fonder, comme il en existe tant aujourd’hui, dans le but de rendre à la société des services collectifs, dont le besoin ne se faisait pas sentir assez, d’ailleurs, pour que de telles entreprises trouvassent, en le satisfaisant, une rémunération suffisante de leurs peines et de leurs sacrifices, et surtout une compensation de leurs risques.

Alors, nul autre que l'Etat ne pouvait exécuter les grands travaux d'utilité publique, et il n’entrait dans l’idée de personne qu’il en pût être autrement, C’est ainsi que s’est établi le principe d'après lequel l'Etat doit rendre à la société. les

services collectifs dont l’industrie ne peut ou ne veut pas se charger, et qui sont cependant considérés comme indispensables au bien-être de la société.

Ce principe une fois admis et consacré par la pratique, on en vint bientôt à considérer l’industrie privée, comme absolument impropre à rendre ces services, ou tout au moins incapable de les rendre convenablement. Telle était, en effet, l'opinion à peu près générale, quand les immenses travaux de ce genre, entrepris et exécutés avec succès par des compagnies privées, vinrent montrer à l’Europe étonnée que l'intervention des gouvernements n’était pas tout à fait indispensable pour cela. Longtemps encore, cependant, et jusqu’aujourd’hui, bien des publicistes soutiennent que si cette intervention n’est pas indispensable, au moins les travaux créés, exécutés et exploités par l'Etat, le sont d’une manière à la fois plus utile et plus économique que par des entreprises privées, et en conséquence, dans presque tous les pays du monde, à l'exception de l’Angleterre, la Suisse et les États-Unis d'Amérique, l'Etat est chargé de rendre à la société un grand nombre de services collectifs, soit à l’exclusion de l’industrie privée, soit avec une participation plus ou moins grande de celle-ci ; et la tendance naturelle, dans ce cas, est que l'intervention de l'Etat empiète de plus en plus sur le domaine de l'initiative privée, ou le principe du communisme sur celui de la concurrence. On verra pourquoi. Supposons, par exemple, un pays dans lequel l'Etat, à l'exemple de ce qui se passait chez le grand peuple romain, qui n'avait ni entrepreneurs d'industrie, ni compagnies de capitalistes, que l’Etat, disons-nous, construise, entretienne ou exploite lui-même les moyens de transport, tels que routes, canaux, chemins de fer, postes, télégraphes, messageries, etc. Q'arrivera-t-il? C’est que, malgré l’habileté de ses conseillers et de ses ingenieurs. (si l’on peut avoir des ingénieurs habiles en les payant peu et en neles intéressant pas au succès de leurs travaux,) les constructions s’exécuteront chèrement parce qu'un gouvernement agit toujours avec plus de lenteur et d’hésitation que l’industrie privée, parce que les chefs et les fonctionnaires ne sont pas poussés à avoir du génie et de l’activité, par le double et énergique stimulant de l'intérêt personnel et de la concurrence, ou le désir du gain et la crainte de la perte. Les constructions seront donc faites d’après les

procédés les plus connus ou les mieux consacrés par la routine, et ceux qui les dirigent seront guidés bien plus par le désir de s'illustrer, en élevant de dispendieux monuments, que par une saine économie. Il en est de même pour l’entretien de ces travaux. Si ce proverbe arabe est vrai : » l’œil du maître engraisse le cheval, “ c’est surtout quand il s’applique aux choses qui obligent à de grandes dépenses, et où la moindre négligence peut occasionner des pertes considérables ; or l'Etat, et surtout l'Etat des interventionistes, est un maître trop occupé, pour jeter un coup d’œil vigilant partout.

S'agit-il de l’exploitation, ‘si l'Etat en a le monopole, celui-ci agit comme tout monopole artificiel, en élevant le prix des services, en même temps qu’il en diminue la qualité. Non seulement l'Etat veut être remboursé des frais élevés de la construction et de l’entretien, mais il veut des bénéfices, afin de prouver qu’il sait exploiter une entreprise, au moins aussi bien que l’industrie privée, et enfin d’accroître les ressources que lui fournit l'impôt.

Si des entreprises privées font concurrence à celles de l'Etat, les inconvénients du monopole artificiel peuvent disparaître au moins momentanément. Mais les agents de l'Etat sont intéressés à entraver et même à détruire cette concurrence, car, d’une part, elle les oblige à plus de vigilance et d’activité, sans que leurs émoluments en soient augmentés, et d’un autre côté, il naît de cette concurrence des moyens de comparaison qui sont loin d’être toujours à l’avantage des entreprises dirigées par l'Etat.

Mais il est de la nature de ces dernières de faire bientôt disparaître loute concurrence et même d’inspirer une telle défiance à l’industrie privée, qu'à moins de circonstances exceptionnellement favorables, celle-ci se hasarde rarement à la tenter.

En effet, un particulier ne redoute guère la concurrence que peuvent lui faire d’autres particuliers, qui exercent la même profession que lui, car il sait bien qu’elle ne peut jamais aller jusqu’à le forcer à vendre ses produits en dessous de leurs frais de production, et, par conséquent, jusqu’à lui enlever la légitime rémunération de son travail; car, si elle devient insuffsante pour lui, il sait bien qu’elle le sera également pour son rival, qui devra dès lors cesser sa compétition, Mais en est-il

encore ainsi, quand ce rival est l'Etat? Sa concurrence cesserat-elle lorsque le prix des produits sera descendu au niveau des frais de production? Si ce prix tombe au dessous, la ressource de l’impôt, et, au besoin, celle de l'emprunt, n'est-elle pas 1à pour combler le déficit? Que peut faire l’industrie privée contre un concurrent aussi redoutable ? Se retirer ou être ruinée. Il n’y a pas d’autre alternative; voilà pourquoi nous disons plus haut que quand l’État empiète sur le domaine de l’activité privée, le principe communiste tend sans cesse à prévaloir sur celui de la concurrence. L’insuccès ordinaire des efforts faits par des entreprises privées, pour lutter contre la concurrence de l'Etat, devient, pour les partisans de l'intervention, un argument en faveur de leur système, et il tend à décourager l'initiative privée et à habituer les nations à cette idée, que rien de grand et d’utile à la société ne peut être entrepris sans le concours plus ou moins direct du gouvernement ; idée heureusement combattue aujourd’hui par de nombreuses et décisives expériences qui démontrent le contraire.

Quand une entreprise d'utilité publique est exécutée par un particulier ou par une compagnie, on peut être à peu près certain qu’elle l’est en temps opportun, et que l'offre de service qui en résulte correspond à une demande bien constatée et ne se fait pas trop attendre; car, prématurée, elle paralyserait le capital engagé; tardive, elle serait peut-être devancée par une entreprise concurrente.

Il en n’est plus nécessairement aïnsi quand c’est l'Etat qui se charge d’une entreprise; l’inaction d’un capital considérable, pendant un temps prolongé, ne cause pas sa ruine, elle ne fait de tort qu'aux contribuables, et il ne craint pas la concurrence.

D’autres causes que l’opportunité, d’ailleurs, déterminent l'Etat à créer des travaux d’utilité publique; il a doté une province d’une voie de communication utile, et dès longtemps réclamée par les intéressés, mais il l’a fait avec les produits d'impôts acquittés par tous les contribuables, ou d'emprunts qui retomberont également sur eux; il en résulte que les autres provinces exigent que, pour rétablir l’équilibre rompu, l'Etat leur ouvre également des voies decommunication, quand même elles ne seraient pas encore en rapport avec limportance du transport à effectuer.

Il est donc à peu près impossible que l'opportunité des travaux entrepris par l'Etat coïncide avec leur juste répartition, au profit des contribuables ; l'Etat se trouve donc perpétuelle ment devant ce fâcheux dilemme : répartir inégalement les services obtenus à l’aide de l'impôt, ou paralyser une partie du capital de la nation en l’employant momentanément à des opérations improductives, ou donnant de la perte.

C'est une singulière inconséquence de la part des partisans du système de d'intervention de l'Etat, dans ce qui peut être laissé à l'initiative privée, que de qualifier travaux publics par excellence et de limiter à ceux-ci l’intervention de l'Etat, la création ou l'exploitation du capital fixe de l’industrie voiturière, tandis que ces mêmes personnes nient que l'Etat puisse utilement se faire mineur, métallurgiste, filateur ou fabricant de produits chimiques. Sur quoi une telle distinction est-elle basée? Les communistes, dans leur absurde système, sont au moins logiques en demandant que l'Etat interviennedans toutes les manifestations de l’activité humaine sans distinction.

8,— Les conséquencesengendrées par l'intervention de l’Etat dans les professions qui ont pour but la satisfaction des besoins moraux et intellectuels de l’homme, sont bien plus graves et plus funestes encore, que celles de son intervention dans les entreprises industrielles, L'intervention de l'Etat dans le sacerdoce religieux, dans l’éducation et l’enseignement, dans l'hygiène et l’art de guérir, dans la défense du droit personnel, dans le culte des beaux-arts, dans les moyens de diversion, a non seulement tous les mauvais effets d’un monopole artifciel, partiel ou total, au point de vue des intérêts matériels d’une nation, il a un effet bien plus fâächeux encore sur la liberté et la dignité des citoyens.

L'Etat, arguant de ce qu’il a pour mission d’élever les sentiments religieux et moraux de la nation, doit-il, par exemple, lui imposer un culte?

Parmi les nombreuses religions, christianisme, judaïsme, islamisme, brahmanisme, boudhisme, et leurs différentes sectes, qui toutes prétendent constituer la vraie et la seule vraie religion, laquelle choisira-t-il? Par la préférence accordée à l’une, n’exclut-il pas toutes les autres, et quelle est sa garantie d’avoir bien choisi, de quelle autorité imposera-t-il ce choix à tous, sans léser la plus précieuse, la plus sacrée des

libertés, celle de la concience, sans mettre le non croyant dans l'obligation de se faire brute ou hypocrite, aux dépens de sa dignité? Quel gouvernement osera assumer une telle responsabilité ? Dira-t-on que l'Etat doit adopter la religion de la majorité? Mais la liberté de conscience de la minorité, füt-elle d’un seul homme, ne doit-elle pas être respectée à l’égal de celle du plus grand nombre?

L'Etat se bornera-t-il à subventionner une ou plusieurs sectes? L’embarras du choix reste à peu près le même, et, ce choix une fois fait, demeurera-t-il invariable? Ce serait encore là une atteinte à la liberté de conscience, puisque les cultes deviendraient immuables comme la protection que leur accorderait le gouvernement, nul culte non subventionné, c’est à dire ayant ses frais à payer ne pouvant essayer de lutter, avec quelque succès, contre des cultes dont les dépenses sont défrayées par l'Etat. Enfin, est-il juste qu’un citoyen soit obligé de contribuer à la subvention d’un culte qui n’est pas le sien, et dont il peut même être l'ennemi. Le ministre d’une religion salariée par l'Etat devient une espèce de fonctionnaire, dépendant de lui, et ne jouissant pas, par conséquent, de toute la liberté dont il a besoin pour exercer sa haute mission. L'Etat ne peut donc intervenir dans les affaires religieuses d’une nation sans commettre d’injustice, sans porter atteinte à la liberté de conscience et, jusqu'à un certain point, à la liberté du culte lui-même, soit qu'il l’impose, soit qu’il se borne à le subventionner.

4. — Quel est le moyen de faire surgir la vérité du chaos d'opinions contradictoires, d’erreurs et de préjugés dont se compose, en si grande partie, le faisceau des connaissances humaines? Ce moyen est le même qui fait surgir la justice et l'intérêt général, du conflit des intérêts individuels : la concurrence ou la liberté. Cette concurrence, est en même temps,

le meilleur moyen d'assurer le progrès des méthodes d’ensei-

gnement et de le faire sortir de l’ornière d’une routine séculaire, qui fait dépenser les plus belles années de la vie des jeunes gens à apprendre péniblement peu de choses utiles, qu'ils pourraient connaître en beaucoup moins de temps, et à leur enseigner des choses inutiles ou même nuisibles, qu’ils ne peuvent trop se hâter d'oublier, pour y substituer dés notions plus exactes et plus profitables.

Or l'Etat, en monopolisant l’enseignement, ou en y intervenant même d’une manière quelconque, détruit ou entrave cette concurrence, et arrête ou ralentit par là les progrès des sciences et des méthodes d'enseignement. Si le gouvernement est despotique, il ne tolérera que l'instruction qui lui convient ; s’il croit être intéressé à maintenir l'ignorance et les préjugés, son enseignement sera plus nuisible qu’utile; si le gouvernement est constitutionnel, l’instruction pourra varier avec le parti dominant, et le corps enseignant, composé de fonctionnaires, sera tenu, aux dépens de sa dignité et de sa science, de conformer l'instruction qu’il donne, au programme du moment, ou de se renouveler, à chaque changement de politique du gouvernement, chose peu favorable au progrès des sciences et à leur propagation. Le monopole de l’enseignement, acquis à l'Etat, joint à sa conséquence naturelle, l’interdiction de remplir aucune fonction, d’exercer une profession quelconque, sans que l’on ait passé par cet enseignement, constitue la plus grave des atteintes à la liberté, et, en tendant à former toutes les intelligences dans un même moule, qui ne peut être que le plus étroit, elle tend à dégrader et à avilir entendement humain.

5. — L'enseignement obligatoire, par l'Etat, outre qu'il constitue une atteinte à la liberté, suppose que l'Etat est seul en mesure de connaître la vérité et qu’il pratique seul aussi la meilleure méthode de la propager. Selon nous, il n’est admissible que quand les parents négligent de donner à leurs enfants une instruction qui leur est aussi nécessaire pour le maintien de leur existence, que la satisfaction des besoins matériels, et encore dans ce cas doit-on laisser aux parents toute liberté, quant au choix de la manière dont cet enseignement sera donné, et ne peut-on intervenir, que pour exiger qu'il se compose au moins d’un minimum de connaissances indispensables.

On a vu, dans les chapitres 1x, x et xxIV, que la concurrence ou la liberté de l’offre et de la demande, est le meilleur et même le seul moyen de proportionner toujours la production à la quantité, à la nature et à la qualité des services demandés par les consommateurs, tandis que, sous le régime du mo-

nopole artificiel, ces choses sont subordonnées aux intérêts ou aux caprices du monopoleur.

Le même principe s’applique à l’enseignement. Sa liberté seule peut garantir qu’une jeune génération trouvera, toujours, aux méilleures conditions possibles, l’enseignement qui lui sera utile. Le monopole seul peut faire que l’on enseigne exclusivement et uniformément le latin, le grec et la poésie, à une jeunesse, dont une très faible partie seulement a besoin de cés connaissances, tandis que les sciences mathématiques, physico-chimiques, naturelles et économiques, si utiles aujourd’hui, sont mises à sa portée à trop faible dose. Si la même chose se passait sous un régime de liberté, l’établissement qui s’obstinerait à suivre l’ancienne routine, serait bientôt abandonné par la grande majorité de ses élèves, qui iraient encourager, par leur présence, uné instruction plus conforme aux exigences et aux goûts de l’époque.

Il suit de là que ces établisseménts seuls prospéreraient, qui offriraient à la jeunessé l'instruction la plus conforme à ces bésoins.

L'intervention partielle de l'Etat dans l’enseignement, même quand il ne s’en attribue pas le monopole absolu, a des conséquences analogues, car les établissements privés ne peuvent pas mieux lutter contre ceux de l'Etat, et leur faire une salutaire concurrence, qu’un établissement industriel privé ne peut lutter contre une entreprise du même genre, créée par l'Etat.

6. — Certains publicistes, qui ne font cependant partie d'aucune école socialiste déterminée, affirment qu'il faut ranger en première ligne, parmi les attributions de l'Etat, ceile de rendre gratuit et obligatoire l’enseignement à tous les degrés, en sé fondant principalement sur des considérations d'intérêt social; car, malheureusement, à notre époque encore, cet intérêt est souvent invoqué avant celui de la justice, qui doit cependant primer tous les autres, puisque aucun intérêt n’est réel et durable, s’il n’est appuyé sur un principe d'équité.

Selon nous, ces publicistes, dont il est impossible de suspecter la bonne foi et les bonnes intentions, sé trompent complétement ; l'instruction obligatoire et gratuite n'étant conforme ni à la justice, ni à l'intérêt social.

Cet enseignement n’est pas conforme à la justice, car il blesse le principe de liberté, qui ne va pas jusqu’au droit de

laisser les enfants dans l'ignorance, mais qui implique certainement le choix des matières que doit comprendre l’instruction, et des méthodes à suivre pour les enseigner. L’enseignement obligatoire et gratuit détruit cette liberté, en imposant la nature, le nombre et la qualité des matières à enseigner, et, en n’admettant pas la concurrence et le libre examen à cet égard, il rend impossible tout progrès. Il est donc non seulement injuste, mais encore nuisible à l'intérêt social, qui exige impérieusement des progrès incessants.

L'enseignement gratuit donné par l'Etat n’est qu’un mirage perfide, un leurre, un mensonge, qui cache un principe communiste, d’une part, et le monopole artificiel le plus absolu de l’autre. L'enseignement gratuit est un mensonge, car l'Etat ne peut créer les écoles et le matériel de l’enseignement, sans faire appel à l’impôt ou à l'emprunt, pour obtenir le capital nécessaire; il ne peut non plus entretenir le personnel enseignant gratuitement, et sans le salarier, au moyen d’une partie du revenu public. La gratuité absolue est donc impossible, et l’enseignement gratuit veut dire enseignement payé par les contribuables, au lieu de l’être par ceux qui en profitent directement. La prétendue gratuité des services rendus par l'Etat n’est donc qu’une variété de communisme faisant supporter par tous, une dépense qui ne profite qu’à quelques-uns, et à des degrés très divers. La gratuité de l’enseignement donné par l’Etat équivaut au monopole le plus absolu, avec tousles inconvénients qui en résultent, et à la suppression de toute liberté d'enseignement; car, quel est l’établissement privé qui pourrait supporter la concurrence de la gratuité? L’Etat serait donc maître de diriger l’enseignement à son gré, d’abrutir des générations entières et de les façonner à l’obéissance absolue, et même, en lui supposant les plus louables intentions, l’absence de concurrence et du stimulant de l’intérêt personnel, chez le corps enseignant, aurait bientôt ses inévitables effets sur l’enseignement, celui d’en faire une routine immuable et incompatible avec le progrès.

La justice et l’intérêt social exigent donc également que l’enseignement reste entièrement libre, et que l'Etat n’y intervienne que pour maintenir cette liberté entière, et pour réprimer les abus qui pourraient tendre à la restreindre.

1. — L'intérêt social, invoqué chaque fois que l’on a besoin de légitimer quelque injustice, exige-t-il que l'Etat inter-

vienne dans certaines professions, soit pour limiter le nombre de ceux qui les exercent et leur conférer ainsi un monopole artificiel, reste du vieux système des corporations, comme cela est d'usage pour les notaires, les avoués, les huissiers, les courtiers, etc., soit en exigeant de ceux qui exercent ces, professions certaines garanties d’instruction, qui ne sont pas toujours en même temps des garanties de probité et de capacité réelle, Telles sont les restrictions imposées aux médecins, chirurgiens, vétérinaires, pharmaciens, avocats, instituteurs, etc. Dans les deux cas, il y a atteinte portée à la liberté du travail, par un monopole partiel ou total, il y a, de la part de l'Etat, prétention d’être le seul juge compétent de la capacité nécessaire pour remplir certaines fonctions, ou pour rendre;certains services, ce qui suppose, en même temps, chez la société, une incapacité complète à apprécier le méritede ceux qui luioffrent ces services et la qualité de ces derniers. Il est, vrai que, dans beaucoup de pays, l’habitude générale, depuis longtemps acquise, de s’en rapporter à l'Etat pour le choix des personnes aptes à remplir certaines fonctions, plus ou moinsimportantes, a fini par rendre la nation à peu près incapable de s'acquitter elle-même de ce soin,

Il nous semble qu'ici encore la justice et l’intérêt social recevraient une satisfaction plus complète, si l'Etat bornait son intervention à la répression des abus qui pourraient résulter de la liberté absolue des professions, et qu’il serait plus conforme à la dignité humaine, que chacun fût laissé libre, sous sa propre responsabilité, de choisir les services dont il a besoin, et les agents auxquels il peut le mieux confier le soin de les lui rendre.

Nous pourrions répéter les mêmes observations à l’égard de l'intervention de l'Etat dans le domaine des sciences, des lettres et des beaux-arts.

Ici encore, cette intervention tend à créer des monopoles artificiels qui doivent enrayer les progrès, au lieu de les favoriser. Il est à remarquer aussi que l'Etat, en encourageant, à sa manière les savants, les littérateurs et les artistes, Les soustrait à leur juge naturel, le public; ce qui n’est pas sans inconvénients sur la direction, plus ou moins utile, impriméeaux travaux de cette classe de producteurs, et tend peut-être à multiplier l'offre de leurs services au delà des besoins réels de la société,

8,— La conclusion générale à tirer de toutes les observations partielles qui précèdent, c’est que l'Etat, en intervenant dans ce qui peut être laissé à l’action de l'initiative privée, empiète sur la liberté, et, par conséquent, sur la responsabilité des citoyens. En leur déniant la capacité de juger, eux-mêmes, de l’étendue et de la nature de leurs besoins, en leur ôtant le choix des moyens de les satisfaire, il prend sur lui une responsabilité correspondant à toute la somme de libertés individuelles qu’il anéantit, et ce fardeau, devenu énorme pour les gouvernements très interventionistes, est aujourd’hui une des causes principales de leur instabilité et des fréquentes révolutions qu’ils subissent. Il en résulte aussi que ces gouvernements, pour se prémunir contre ce danger d’instabilité, sont obligés de s’entourer d'appareils et de mesures de sûreté, les uns très coûteux, les autres très oppressives pour les nations ainsi gouvernées,

9. — En résumé, quoique presque toutes les nations civilisées admettent, encore à des degrés divers, l’intervention de l'Etat, dans le domaine de l’activité privée, nous croyons pouvoir affirmer que ce système, reste des tendances communistes qui nous ont été léguées par l’organisation imparfaite des s0ciétés dans l’antiquité et au moyen âge, est destiné à disparaître, par l’effet des progrès de l’éducation morale et économique des nations. En effet, moins les individus possèdent les vertus et les qualités qui les rendent propres à respecter la liberté et la propriété d’autrui, et à faire qu’autrui respecte ces droits en eux, moins ils seront, en d’autres termes, capables de se gouverner eux-mêmes, et plus ils auront besoin d’être gouvernés par une autorité puissante prise en dehors d’eux, et dont l’action ne peut s’exercer qu'aux dépens d’une partie de leur liberté et de leur droit de propriété.

10, — Le principe communiste des sociétés antiques et imparfaites doit se transformer, à mesure qu’elles progressent, dans le principe de liberté et de responsabilité individuelle, et l'Etat, après avoir été l’arbitre souverain des destinées des peuples, le régulateur suprême de toutes ses actions, et même de ses pensées, une sorte de providence terrestre, prendra un rôle plus humble, mais plus juste et plus digne d'hommes libres, sachant porter la responsabilité qu’implique cet état : le rôle de simple redresseur des écarts auxquels la liberté pourrait donner lieu,

L'Etat intervenant partout et dans tout, l'individu réduit à l’inertie morale et intellectuelle, à n’être plus qu’un chiffre, un atome du grand tout, telle est l’organisation des sociétés imparfaites, dans l’enfance de l'humanité. Cette organisation dans son âge viril, doit ètre telle, que l’individu sache tout prévoir et tout combiner par lui-même, de manière à harmoniser ses intérêts avec ceux d'autrui, et que l'Etat, sans autorité pour nuire, n’ait plus que la mission, aussi bienfaisante que simple, de rétablir cette universelle harmonie des intérêts, dans les cas, très rares, où elle serait troublée.

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