ÉCOLES CONTEMPORAINES
Le socialisme et la propriété. — Le socialisme contemporain. — L'École de la paix sociale, etc.
1** Les premiers socialistes et le principe de propriété. — A la fin du xviii* siècle , sous l'influence de J.-J. Rousseau, et plus tard, après la Terreur, un violent mouvement se manifesta contre l'organisation
J.-B. Say, Introduction.
sociale et contre le principe de la propriété individuelle.
Le droit de propriété dérive cependant de la nature des choses. C'est un droit naturel, et par conséquent inviolable, puisqu'il remonte à Dieu même, et qu'il a pour but de permettre à l'homme d'atteindre sa fin. Il se justifie, en fait, par l'occupation et le travail; mais, les hommes étant naturellement inégaux par les forces du corps et de l'esprit , il doit exister aussi une inégalité dans la possession des biens.
La supériorité de la propriété individuelle perpétuelle et héréditaire sur la propriété collective, pour produire des valeurs d'échange, se démontre aisément par ce fait que cette transformation a toujours marché avec la densité de la population *. Nulle part le communisme ne stimule le ressort de l'activité du propriétaire, et partout, au contraire, le principe de propriété et d'héritage donne à l'esprit d'épargne du père de famille une force qu'il n'aurait pas, si celui-ci travaillait pour la communauté ou pour une association.
Sous le régime féodal, la possession individuelle, en tant que principe social, resta inviolable et inatta-
1 En matière de propriété collective du sol cultivé on cite habituellement la zadrouga croate et le mir russe , combinaisons de la communauté agraire et du régime patriarcal. Le chef de famille et, après lui, le fils aîné, dirige l'exploitation. Le bétail , les récoltes , les meubles appartiennent à la famille. Le Wakouf turc, bien d'église, comprend la partie du sol cultivée, à titre de tenure permanente, par des particuliers avec l'agrément de l'État qui garde sur elle le domaine éminent. UAllmend suisse est le régime qui assure à chaque famille de la communauté propriétaire une part inaliénable de possession et prévient ainsi l'émigration des paysans vers les villes.
quée. On le comprend sans peine , puisque les bases sur lesquelles elle reposait étaient aussi les bases de l'orgEinisation politique '. Mais lorsque, avec le régime féodal, les charges qu'il imposait à la propriété, et qui mettaient toujours le devoir en corrélation avec le droit, eurent disparu, cette transformation de la tenure en propriété absolue ne parut plus aussi justifiée.
Les premières attaques contre la propriété datent du xviii® siècle. C'est, en effet , dans son Discours sur l'inégalité des conditions, que /.-/. Roicssemnpoussdile premier cri de guerre du socialisme moderne dans cette phrase : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire , fut le vrai fonda-
* A cet égard, on s'est mépris sur le sens des mots domaine éminent de la couronne, quand on a conclu de quelques textes de Bossuet que les rois se disaient propriétaires du sol français. U Encyclopédie définit ainsi le domaine éminent : « C'est le droit qu'a le souverain de se servir, pour le bien public, dans un besoin pressant, des fonds et biens de ses sujets; exemple : quand il faut fortifier une ville, le droit de ruiner les jardins, terres et maisons, pour édifier les remparts. • Il n'y a rien là d'exorbitant : c'est un droit fondé sur la nécessité sociale, et que les législations admettent toujours. Bossuet a établi que la propriété était inviolable, non seulement pour les peuples, mais pour les souverains {Politique), et c'est Fénelon qui a écrit : ' Les souverains n'ont aucun droit sur les biens de leurs sujets. Tous les hommes étant d'une même espèce, d'une même famille, nulle créature semblable à eux ne peut, par aucun droit, soit inhérent, soit communiqué, les priver de leur être ou de leur bienêtre. » Ces textes sont clairs. Il y a loin de là à ce que disait Platon : « Je vous déclare, en ma qualité de législateur, que je ne vous regarde ni vous ni vos biens comme étant à vous-mêmes, mais comme appartenant à toute votre famille, et toute votre famille avec ses biens comme appartenant encore plus à l'État 1 » Ces deux citations mettent en présence le droit païen et le droit chrétien.
teur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres , que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui , arrachant ces pieux ou comblant ces fossés, eût crié à ses semblables : Vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n'est à personne ! »
D'après Rousseau, la propriété n'est qu'un droit secondaire , qui dérive , comme la société elle-même , d'une convention. Donc ce droit, bon en un temps, peut devenir mauvais et la majorité des citoyens l'anéantit alors sans injustice. Rousseau, d'ailleurs, n'était pas seul à porter des coups au droit de propriété. Les principaux philosophes du siècle lui venaient en aide : ses disciples étaient nombreux, et quelques-uns rêvaient déjà une réorganisation de la société. C'est, en effet, à cette même époque que Morelly écrivait ses Basiliades, roman allégorique dans lequel il décrit le tableau enchanteur d'une société fondée sur le communisme. Morelly croyait, comme Rousseau, à la bonté native de l'homme, que la société a corrompu !
Toutes ces idées de désorganisation sociale et d'établissement d'un ordre de choses nouveau, fermentaient dans les esprits , lorsque la Révolution éclata.
L'Assemblée constituante crut devoir proclamer l'inviolabilité du droit de propriété ; malheureusement elle porta elle-même, sous l'empire de ces erreurs, la plus grave atteinte au principe par une succession de décrets que nous ne pouvons analyser et qui portaient aboUtion de la propriété féodale et censuelle ^ Vint
1 Décrets des 4 août 1789, 15 mars 1790, 18 juin 1792, 17 juillet 1793. Il faut reconnaître, dit M. Janet lui-même, que, partie du sentiment de l'équité, la Révolution s'est laissée entraîner à la confiscation. [Revue des Deux-Mondes, septembre 1877.)
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ensuite la confiscation et la vente des biens du clergé, des émigrés et de leurs familles, et enfin, sous le Directoire, la banqueroute des deux tiers, en vertu de laquelle, par un abus inouï d'autorité, les deux tiers de la dette furent remboursés aux créanciers en bons au porteur qui n'étaient autre chose que du papier sans aucune valeur. Le troisième tiers ne fut pas davantage payé , mais on l'inscrivit sur le Grand- Livre comme productif d'intérêt à 5 0/0 et on l'appela le tiers consolidé. C'est l'origine de notre dette publique ^
La Révolution n'a donc pas, comme on n'a pas craint de l'affirmer, créé le droit de propriété : elle l'aurait anéanti, au contraire, si ce droit, d'ordre supérieur, ne survivait pas à tous les coups qu'on lui porte.
Mais toutes les mesures révolutionnaires , confiscations, ventes et banqueroutes, n'étaient pas de nature à donner aux hommes la félicité rêvée par les philosophes rationalistes du xviii" siècle , et il parut à certains esprits que la vraie révolution, la révolution ouvrière et sociale, restait à faire.
Telle est l'origine du socialisme que nous allons étudier.
Babeuf. — Le premier qui parut fut le célèbre Babeuf (1764-1797). En 1795, Babeuf, ancien secrétaire général de l'administration des subsistances, se posa comme le messie de l'égalité absolue et le fondateur d'une république basée sur la communauté des biens. Ayant gagné quelques disciples, il organisa une conspiration contre le Directoire, mais
1 Cette banqueroute ne fut d'ailleurs qu'une suite de la banqueroute générale des 45 milliards d'assignats lancés par la République.
il fut dénoncé et condamné à mort. Il se poignarda devant ses juges.
Babeuf a été un des plus francs socialistes. Il n'a rien laissé dans l'ombre et ses successeurs n'ont fait que le piller. Il disait que « la nature a donné à chaque homme un droit égal à la jouissance de tous les biens », que c le but de la société était de défendre cette égalité », que « les travaux et les jouissances devaient être communs », qu'il ne devait y avoir c ni riches ni pauvres » et qu'aucun droit, même au génie, ne pouvait être reconnu contre la stricte égalité de tous les hommes. C'est le communisme égalitaire et obligatoire.
Owen. — Puis vint un philanthrope égaré, M. Owen, qui, après avoir tenté de réformer les mœurs de ses ouvriers à New-Lanark, voulut appliquer son système au monde entier. En 1812, il publia ses Nouvelles Vues sur la société, dont la base est le principe de la communauté des biens et l'aboUtion de la propriété individuelle. Il fonda ensuite plusieurs colonies, à New-Harmony (1814), à Orbiston (1827), pour y appliquer ses idées; mais il échoua partout. M. L. Reybaud résume ainsi le système de M. Owen : c M. Owen conçoit une société sans lien, sans croyances , sans devoirs et sans droits, point de religion, point de mariage, point de famille, point de propriété... ni mérite ni démérite; on a tort de récompenser et tort de punir, car tout être subit la loi de la nature et des événements... »
Saint-Simon. — Le comte de Saint-Simon naquit à Paris en 1760 et mourut en 1825. Son éducation fut dirigée par d'Alembert. Tout jeune, il se berçait déjà de l'espoir de régénérer la société : il se faisait réveiller par un domestique chargé de lui dire : « Levez-vous, M. le comte, vous avez de grandes choses à faire! »
Pendant la Révolution il spécula sur les biens nationaux, puis il voyagea, se maria et se ruina. C'est alors (1817-1822) qu'il publia ses premières productions économiques, demandant la substitution du travail sociétaire au travail salarié. Ces premiers essais n'ayant pas eu de succès, l'auteur désespéré attenta à ses jours, mais il en fut quitte pour un œil crevé. En 1824, il reprit courage et publia son Nouveau Christianisme. Son système se résume dans l'abolition de tous les privilèges de naissance et la suppression de l'héritage. La terre n'est plus qu'un champ commun, l'humanité une seule famille. A sa tète, au lieu d'un empereur, il doit y avoir un père, réunissant les pouvoirs temporels et spirituels, et divisant la société en trois classes : les savants, les artistes, les industriels. L'affection servira de lien social ; les plus aimants et les plus beaux occuperont les degrés les plus élevés : au surplus , U sera accordé à chacun suivant sa capacité, et à chaque capacité suivant ses œuvres.
Ainsi, plus de concurrence dans cette association universelle fondée sur l'amour ; plus d'héritage ni de propriété individuelle ; plus de guerre , puisqu'il y aura une organisation générale des industries du monde.
Après la mort de Saint-Simon, ses doctrines firent de grands ravages dans la société, et des esprits éminents se laissèrent séduire par ces rêveries. Il se fonda bientôt une grande famiUe saint-simonienne, qui eut son journal le Globe, et ses Pères, Bazard et Enfantin, avec un grand collège. Ainsi organisés, les saint-simoniens voulurent mettre leurs idées en pratique : en 1831 eurent lieu les conférences du grand collège, rue Taitbout, puis, vers 1833, à Ménil-
montant, un essai d'atelier social qui excita vivement la curiosité publique ; mais la division se mit entre les deux Pères à propos du divorce, qu'Enfantin voulait introduire dans la doctrine malgré l'opposition de Bazard , qui aimait sa femme et se refusait à la quitter. De là vint le schisme. Enfantin l'emporta, et Bazard se retira avec les partisans les plus modérés et les plus intelligents du maître.
Resté seul, Enfantin continua de diriger une petite secte qui disparut après les expériences de 1833 ; mais elle avait sans doute exercé fructueusement l'intelligence de ses adeptes, car la plupart se firent une grande place et une grande fortune dans la société, après que l'association eut été dissoute par la police et le Père lui-même condamné à deux ans de détention.
Fourier et l'école phalanstérienne. — Au même moment écrivait le socialiste Fourier, né à Besançon en 1772 et mort à Paris en 1837. Ruiné en 1793 par une mauvaise spéculation, Fourier se fit courtier marron, et, vers 1808, il imagina sa théorie sociale, qui est toute une organisation nouvelle de la famille, de la propriété et du travail sur les bases suivantes :
L'homme est né pour le bonheur, qu'il doit goûter sur la terre, et ce bonheur est la satisfaction de nos passions ou attractions diverses. Il faut refaire la société actuelle si elle ne nous le procure pas.
Or, rien n'est plus simple, si l'on étudie d'abord nos passions, puis les moyens que nous avons de les satisfaire. Fourier fit cette étude, et voici ses conclusions les plus générales :
Nous avons, parait-il , douze passions fondamentales, cinq appétits des sens, quatre passions affectueuses et trois passions mécanisantes : la cabalisle,
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laquelle nous pousse à l'intrigue , la papillonne, qui nous porte au changement, et la composite, entraînement fougueux qui résulte de l'assemblage de plusieurs joies. Et de l'assemblage de ces douze passions nait Vunitisme , sentiment d'affection universelle.
Reste à les satisfaire. Pour cela il suffit de faire du travail un plaisir et on y parvient en partant de cette idée que chaque homme a une attraction particulière pour un genre de travail. Exemple : « Celui qui aime à manger des choux 5e réjouira de les planter. » Ce sera pour lui un travail attrayant.
La solution étant trouvée, il n'y a plus qu'à l'appliquer. C'est pourquoi Fourier imagine le Phalanstère. Les hommes sont divisés en groupes de travailleurs. C\i?iqu.e phalange contient environ seize cents membres et exploite une lieue carrée. La vie, les biens, etc., tout est en commun dans la phalanstère. La division du travail est pratiquée, et on distribue les produits dans la proportion suivante : un tiers aux capitalistes, un quart au talent, cinq douzièmes aux travailleurs. Chaque phalanstère cultivera les produits appropriés à ses goûts et au sol : tous les phalanstères du monde échangeront leurs produits. Ainsi s'établira l'harmonie universelle.
Le croirait-on ? Fourier fit école. Toutes ces folies, et bien d'autres que nous ne pouvons reproduire, trouvèrent des admirateurs. En dépit d'un essai malheureux du phalanstère à Condé-sur-Vègre, il se trouva des capitalistes pour fonder des journaux phalanstériens. Les principaux disciples du maître, Considérant et Renaud, écrivirent de nombreux traités qui furent lus et sérieusement discutés. La génération actuelle a peine à le croire. Heureusement l'utopie de
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Fourier n'est plus, comme le dit M. Courcelle-Seneuil, qu'un numéro de plus dans le long catalogue des aberrations humaines. Néanmoins, comme il n'y a pas d'erreur qui n'ait retenu quelque part de vérité, il y a eu des applications plus ou moins complètes du principe de mutualité sociale. (Voir le Familistère de Guise.)
Au système de Fourier on peut rattacher celui de Cabet, qui prêchait l'égalité absolue et la communauté universelle, et qui fonda une colonie basée sur ces doctrines. Sa tentative échoua comme celle de ses confrères; mais une foule de sectes socialistes s'organisèrent en Amérique. On en compte encore un grand nombre. Toutes reposent, en dernière analyse, sur le culte de l'homme, la haine de la société naturelle , la satisfaction des passions. C'est l'application du matérialisme en matière économique, comme dans l'école « orthodoxe » et la poursuite d'une chimérique égalité substituée à celle d'une périlleuse liberté.
Pierre Leroux et les humanitaires. — Pierre Leroux était un disciple de Saint-Simon. Il refusa, en 1831, de suivre Enfantin dans les voies aventureuses où ce dernier conduisait le socialisme, et il arbora un drapeau particulier. En 1838, il pubUa son livre l'Égalité dans lequel il ébauche un nouveau système d'organisation sociale, et en 1840, son principal ouvrage, l'Humanité, évangile de la rehgion nouvelle.
Son système peut être ainsi résumé : En philosophie, négation de la distinction de l'âme du corps, et même de la personnalité humaine ; en rehgion , le panthéisme et la métempsycose ; en économie politique, le communisme saint-simonien, la négation de la propriété individuelle ; en politique, l'égahté absolue , et par-dessus tout, la triade , sorte de dogme
social emprunté à l'ancienne théorie pythagoricienne : le tout mêlé à d'énergiques protestations contre les ravages moraux de l'économie moderne.
Louis Blanc et l'organisation du travail. — De 1840 à 1848 le socialisme commence à pénétrer dans les masses et prend un caractère politique. Ce fut une des causes de la révolution de Février. M. Louis Blanc saisit alors la direction du mouvement et proclama le droit au travail. Il développa sa théorie dans son livre intitulé YOrganisation du travail. Un des premiers il mit en avant l'idée de VÉtat producteur et répartiteur des richesses entre les individus au moyen d'associations économiques qui seraient l'atelier industriel, l'atelier agricole et l'atelier d'échange. Ces doctrines eurent un commencement d'exécution lorsqu'on créa les ateliers nationaux où S0,000 ouvriers se préparèrent à l'émeute qui éclata aux journées de juin 1848.
Proudhon. — Proudhon est le plus rude adversaire de la propriété individuelle ; mais, en même temps, c'est l'ennemi acharné des premiers socialistes, dont il a bafoué toutes les utopies. « Il a, dit M. Reybaud, péremptoirement démontré l'évidence de leurs contradictions, le vide de leurs plans, la pauvreté de leurs doctrines ; il n'a rien laissé debout, ni de leurs arguments, ni de leurs combinaisons. > Quelle est donc sa doctrine? Personne n'a jamais pu le dire, et lui-même n'a pu préciser son système. Une seule fois, dans sa querelle avec Bastiat, il exposa un projet de Banque du peuple qui n'eut pas de succès. C'était un critique passionné et vigoureux, mais il n'a laissé derrière lui que des ruines. Aussi ferme-t-il la liste des socialistes rêveurs, et ouvre-t-il celle des socialistes contemporains qui, plus habiles que leurs devanciers , se con-
tentent de relever, en les exagérant, tous les maux inhérents à l'état social, et laissent à l'avenir la mission réformatrice.
« Avec Proudhon, le socialisme de 1848 prend un caractère marqué de dogmatique, et il tire audacieusement de l'idée révolutionnaire les dernières conséquences sociales... Pour lui, l'égalité est la loi du genre humain, l'inégalité des conditions est un principe malsain , il faut y substituer le système de la réciprocité des services... L'indépendance absolue pour chacun par la destruction du pouvoir et l'institution de l'anarchie, la jouissance égale pour tous par l'abolition de la propriété, tel est le dernier mot du système ^ »
2° Le socialisme contemporain. Socialistes révolutionnaires et socialistes conservateurs. — Le socialisme contemporain ne ressemble en rien au socialisme de Saint - Simon ou de Fourier. Il veut être une doctrine scientifique : il emprunte ses arguments à la philosophie de Hegel et aux thèses évolutionnistes de Darwin, mais surtout à l'histoire. Ce n'est plus seulement la propriété foncière qu'il veut détruire , c'est tout l'édifice de ce qu'il appelle la société capitaliste. Toutefois, les sociahstes ne sont d'accord ni sur le fond, ni sur le but, ni sur le mode d'action, et l'on peut distinguer au moins deux écoles : l'école socialiste dite révolutionnaire, et l'école socialiste dite conservatrice.
Nihilisme et anarchisme. — Les socialistes révolutionnaires font appel à la force brutale, à la violence,
» Du Socialisme chrétien, Ch. Périn. L'utopie favorite de Proudhon était la gratuité du crédit.
et même au meurtre pour en finir avec l'ancien état social. Ce sont les disciples de Bakounine, écrivain russe, mort il y a quelques années, qui, après avoir suivi les leçons de Hegel, se donna comme l'apôtre des destructions nécessaires. Cette école s'est répandue surtout en Russie, en Suisse et en Espagne ; elle compte aussi un grand nombre d'adhérents en France, où elle porte le nom d'anarchisme. Ses partisans nient l'efficacité de l'action politique, du suffrage et des élections ; ils entendent répondre à l'emploi de la force gouvernementale par l'organisation de la force révolutionnaire, secrètement d'abord, et plus tard publiquement. On connaît les tristes exploits des nihilistes russes et des anarchistes espagnols ou français. Sur les ruines des sociétés civiles et des gouvernements, les socialistes révolutionnaires prétendent fonder un nouveau système social, sur la base de l'égalité absolue, dans lequel l'humanité accomplira une nouvelle évolution.
Socialisme collectiviste. — L'origine du socialisme collectiviste paraît remonter au juif allemand Lassalle, né en 1825 et mort en 1864. En quelques années, Lassalle organisa une agitation formidable, vulgarisa des idées empruntées à Louis Blanc, à Proudhon, à Rodbertus et à Karl Marx, et fit sortir le socialisme de la région des rêves pour le jeter, comme un brandon de discordes, sur les places publiques et dans les ateliers. C'est lui qui fonda, en 1863, l'Association générale des ouvriers allemands; c'est aussi Lassalle qui donna le mot d'ordre du nouveau socialisme : Sus au salaire 1 brisons la loi d'airain du salaire !
En même temps , le docteur Karl Marx entrait dans l'arène et donnait des arguments à la nouvelle école en publiant son fameux ouvrage : Le capital. Avec
lui , le socialisme devient une école économique. Tous ses efforts tendent à montrer que le capital est nécessairement le résultat de la spoliation, et que les ouvriers sont les victimes d'une erreur universelle sur la répartition des produits. Dès 1847, dans un manifeste rédigé avec son ami Engels, au nom des communistes allemands de Londres, Karl Marx avait formulé les deux principes qui guident encore le socialisme allemand et européen; il y soutenait que l'intérêt des ouvriers, dans leur lutte contre les capitalistes, étant partout le même, s'élève au-dessus des distinctions de nationalité, et, en second lieu, que les travailleurs doivent conquérir les droits politiques pour briser le joug des capitalistes. C'est pour atteindre ce but que Marx fonda V Internationale , association qui avait et qui a encore pour but de réaliser le régime de la collectivité sous la loi du nivellement absolu.
Les partisans de Karl Marx s'appellent les marxistes et les collectivistes \ avec des nuances variant selon les pays. Cette école repousse énergiquement la doctrine anglaise du laissez faire, laissez passer, et revendique hautement l'intervention de l'État pour commanditer le travail, répartir les produits, et assurer à la quatrième couche sociale, au quatrième état, l'instruction intégrale et les ressources nécessaires pour lutter contre le capital.
Toute la théorie de Lassalle et de Karl Marx repose sur une fausse conception de la valeur, qui, d'après
1 On distingue aussi les possibilistes, partisans, comme le mot l'indique, des revendications possibles et d'une marche progressive du socialisme. Les collectivistes demandent la suppression de l'héritage afin d'arriver plus sûrement au but par le retour à l'État non seulement des biens en déshérence, mais de tout héritage collatéral.
KCONOMiK pour. 'S
eux, serait toujours en raison du travail, confondant volontairement en cela la valeur d'usage avec la valeur d'échange. Marx n'a pas compris ou n'a pas voulu comprendre qu'une foule d'objets ont plus de valeur que d'autres en raison de leur utilité plus grande , bien qu'ils aient coûté la même somme de travail. Partant de là, Karl Marx oppose sans cesse le capitaliste et le travailleur et s'efforce de démontrer que celui-ci, qui crée toutes les valeurs, ne reçoit qu'une part dérisoire dans le produit de son travail, tandis que le capitaliste, qui, comme tel, n'a droit à rien , finit par avoir tout. Il répète que la propriété repose , en dernière analyse , sur la \iolence et la conquête , et conclut qu'il faut l'anéantir et la remplacer par la propriété collective et par le capital collectif. « L'alpha et l'oméga du socialisme , s'écrie le docteur Schseffle, c'est la transformation du capital privé, soumis à la loi de la concurrence, en capital collectif unique. »
Le sociaUsme marxiste a fait de grands ravages dans la société allemande. Les élections récentes au Reichstag ont démontré l'existence d'au moins 600,000 électeurs sociahstes, et dernièrement ses chefs politiques actuels, Liebknecht et Hasselmann, n'ont pas craint de jeter un véritable défi au gouvernement*.
Nous ne pouvons mieux résumer les doctrines de
1 «Vous ne briserez pas notre organisation, s'est écrié M. Bebel en plein parlement, il faudrait détruire les ateliers, les fabriques, les chemins de fer, la poste... Nous avons des partisans où vous ne les soupçonnez pas, et où votre police ne pénétrera jamais... La science moderne nous donne la main; nous reconnaissons ses doctrines avec leurs conséquences, et noire but, c'est de chercher à les faire entrer dans la vie de la nation et dans l'organisation de l'État. » C'est le même député qui s"écriait le lendemain : « Les ultramontains sont nos mortels ennemis! •
cette école qu'en reproduisant le programme voté au congrès de Gotha, en 1877 :
« 1° Le travail est la source de toute richesse et de toute civilisation... le produit total appartient à la société, c'est-à-dire à tous ses membres, au même droit, et à chacun suivant ses besoins raisonnables, tous étant tenus de travailler;
« 2° Dans la société actuelle , les instruments du travail sont le monopole de la classe capitaliste; la dépendance qui en résulte pour la classe ouvrière est la source de la misère et de la servitude ;
« 3" L'émancipation du travail exige que les instruments du travail deviennent la propriété collective de la société, avec réglementation, par la société, de tous les travaux, emploi pour Vutilité commune ^ et juste répartition des produits du travail;
« 4** L'émancipation du travail doit être l'œuvre de la classe ouvrière.
« Partant de ces principes, le parti ouvrier socialiste allemand se propose pour but d'arriver à fonder l'État libre et la société socialiste , à anéantir la loi d'airain du salaire, en supprimant le salariat, et à abolir toutes les inégalités politiques et sociales.
< Le parti socialiste allemand agit d'abord dans le cadre de la nationalité; mais il reconnaît le caractère international du mouvement ouvrier et il est résolu à remplir tous les devoirs que cette solidarité impose aux ouvriers pour réaliser la fraternité de tous les hommes. >
Socialisme d'État ou de la chaire. — Une autre école socialiste, formée par des conservateurs allemands, s'est constituée en ces dernières années. C'est le socialisme d'État, qui a pris en Allemagne le nom de socialisme cathédrant ou socialisme de la chaire,
parce qu'il est enseigné par un grand nombre de professeurs d'économie politique'.
On peut dire que M. de Bismarck est, depuis 1871, le type du socialiste conservateur ou du socialiste d'État, après avoir été de 1866 à 1870 le disciple, peu docile, de l'économie politique orthodoxe ou libérale. Le docteur le plus écouté de cette école est M. Adolphe Wagner, professeur à l'université de Berlin, oracle du Conseil économique créé par l'Empereur.
La théorie du socialisme cathédrant consiste à confier à l'État, pour le tout ou pour la plus grande partie, les réformes sociales et la solution de la question ouvrière. L'application la plus remarquable et la plus hardie qui ait été faite jusqu'ici est la loi sur l'assurance obligatoire des ouvriers allemands contre les maladies et celle relative à l'assurance contre les accidents, les primes devant être payées par les patrons, et pour une faible part seulement par les ouvriers au moyen d'une retenue sur les salaires. Cette organisation , que nous étudierons plus tard , repose sur la constitution des corporations ouvrières. C'est par ces projets que M. de Bismarck veut unir l'empire aux classes populaires et arracher les ouvriers au socialisme révolutionnaire '.
' « Chose remarquable, disait le député juif Bamberger, les idées sociaIist<es n'ont trouvé nulle part plus d'accueil qu'en Allemagne... cela tient au caractère spéculatif de la nation... non seulement elles entraînent presque tous les ouvriers, mais la bourgeoisie elle-même n'j' résiste pas... le socialisme a pénétré dans les classes supérieures; il siège dans les académies; il monte dans les chaires des universités, et ce sont des savants qui ont donné le mot d'ordre que répètent maintenant les associations ouvrières; ce sont des savants qui ont attaqué le mammonisme et qui ont déploré les abus du capilalisme. »
2 C'est BI. Wagener, l'ami de M. de Bismarck, qui écrivait dès 1863 : • L'institution monarchique ne peut avoir un avenir
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Nous regrettons de ne pouvoir donner plus de détails sur cette importante école. M. Ileld, professeur à l'université de Bonn, a résumé en ces termes le programme des socialistes de la chaire : « Ils demandent qu'on abandonne complètement toute recherche de lois naturelles économiques d'application générale ; ils veulent qu'on fasse de l'économie politique réaliste ; ils rejettent l'idée d'un droit naturel donnant toutes les lois, et demandent qu'on considère la législation en vigueur comme exerçant une influence majeure sur la vie économique. »
Au mois d'octobre 188i2, un autre économiste allemand, M. Masse, résumait ainsi l'œuvre de la nouvelle école :
« Dix ans se sont écoulés, disait-il, depuis que
assuré que si elle se montre la protectrice des malheureux... la royauté doit replonger ses racines dans la terre profonde des masses populaires. La monarchie de l'avenir sera la monarchie sociale ou elle cessera d'exister. » Tel est l'idéal que M. Wagener appelait : « la royauté socialiste. Le socialisme contemporain, dit M. Claudio Jannet {Progrès de la science sociale), a acquis une portée scientifique, une puissance sophistique, pour mieux dire, qu'il ne faut pas se dissimuler. Le signe le moins équivoque de la puissance croissante de cette attaque contre les bases de la société est la formation, en Allemagne, d'une école de transition qui prétend jeter un pont entre le socialisme et l'économie politique. Ses adhérents admettent la donnée fondamentale de tous les systèmes socialistes : la substitution d'une organisation sociale, imaginée par eux, réalisée par la force de l'État, à l'organisation telle qu'elle résuite de la libre activité des individus et des familles. L'État, dit l'un d'eux, est et sera toujours l'institution morale la plus grandiose du genre humain. Le bon sens populaire ne s'y est pas trompé et le nom de socialistes qu'on leur lança un jour dans une discussion parlementaire a si bien fait fortune qu'eux-mêmes ont dû l'accepter de bonne grâce. • (Lire le Socialisme contemporain de M. de Laveleye et le Socialisme chrétien de M. Ch. Périn.)
l'Association de la politique sociale s'est réunie pour la première fois à Eisenach *, afin de se livrer à l'étude de la question sociale. Son but était de s'élever contre les tendances qui avaient prévalu jusque-là dans la presse et dans l'opinion publique, en matière économique. La création de notre association était une protestation contre cet individualisme étroit qui croit résoudre les questions les plus difficiles de la législation économique en invoquant uniquement la liberté d'action la plus complète donnée à l'intérêt individuel, et qui méconnaît la mission de culture morale qui incombe à l'État dans le domaine de Véconomie politique. Elle était dirigée tout spécialement contre cet optimisme qui se refuse à voir combien il est urgent de s'occuper de ce redoutable problème qu'on appelle la question sociale. C'était un appel et un avertissement qui sortait de la conscience juridique et morale de l'Allemagne presque tout entière et qui a modifié complètement les tendances de l'opinion publique. Le changement a été si profond, que plusieurs de ceux qui s'étaient levés pour combattre la théorie exclusive de l'action complètement bienfaisante de la concurrence, se sentent maintenant obligés d'attaquer la confiance qui se répand de plus en plus en la toute puissance de la législation et de l'État. »
Ce résumé fait parfaitement comprendre les tendances et le but de l'école allemande des socialistes d'État ^. Ajoutons qu'elle a, à certains égards, un
1 II paraît en ce moment une traduction française des récents écrits du champion d'Eisenach, par M. le D' Rodolphe Meyer.
2 On peut dire que le grand promoteur du socialisme d'État a été Napoléon III, qui ouvrit une voie dans laquelle toutes les législations s'engagent, M. Gladstone dans la question agraire, comme M. de Bismarck dans la question ouvrière, et le Parlement français dans toutes les questions ouvrières et industrielles.
caractère chrétien par cette raison que ses promoteurs sont pour la plupart des protestants piétistes , comme l'empereur d'Allemagne lui-même et son chancelier.
Néanmoins il faut distinguer cette école de celle essentiellement catholique dans son but et dans ses intentions, qui se forma à la voix de l'évêque de Mayence , M^"" de Ketteler , et qui ne pouvant développer logiquement tous ses principes dans le sens ci-dessus indiqué par suite du kulturkampf dans l'Allemagne du Nord, inspire aujourd'hui par son principal organe, le Vaterland, le parti conservateur autrichien *.
1 M. Luzzatti, dans la Nuova Antologia du l*''' janvier 1883, donne des principaux travaux de l'École d'économie catholique allemande un résumé assez impartial. C'est à cette école qu'il faut rattacher, à raison de son origine catholique, le courant qui se manifeste dans le groupe français qui a fondé l'Œuvre des cercles catholiques, comme on le verra ci-après.
Pour marquer d'ailleurs ia différence essentielle qui existe entre la vraie doctrine économique et les diverses écoles socialistes que nous venons d'indiquer, nous nous bornerons à rappeler cette magnifique page d'un grand orateur chrétien : « Depuis un demi-siècle , on est en quête d'une solution réparatrice. Les uns croient l'avoir trouvée dans l'omnipotence de l'État, maître absolu de la richesse et souverain organisateur du travail, confisquant à son profit toute initiative et toute liberté, et régnant sans contrôle sur un immense troupeau d'esclaves qu'il rationne à sa guise et qu'il abrutit dans une monstrueuse égalité de dépendance et de servitude ; les autres, moins théoriciens, mais plus pratiques, demandent à grands cris une liquidation qui mette tous les déshérités en possession immédiate de leur part légitime du capital injustement détenu par ceux qui exploitent les forces du pauvre peuple et s'engraissent de ses sueurs : socialisme et communisme ! Vous ne voulez pas de ces solutions dont l'une est abominablement tj-tannique et l'autre hideusement sauvage... Et vous avez une idée maîtresse qu'on
44 INTRODUCTION mSTORIQUI-:
Ecole de la paix sociale. M. Le Play et ses disciples. — Une école nouvelle s'est formée depuis quelques années en France, sous le nom û! École de la paix sociale. Son fondateur est M. Le Play (1806-1882). Cette école se propose de se dégager de tout système à priori, et d'appliquer à l'étude des sociétés humaines et de la question sociale la méthode d'observation qui remonte scientifiquement de l'analyse des faits les plus simples à l'étude des cas les plus complexes, procédant par induction et allant de l'effet connu à la cause ignorée.
Le but est de déterminer les lois constantes qui régissent l'organisation sociale de la famille et de l'atelier chez tous les peuples prospères.
< Le Play, dit M. Demolins, directeur de la Réforme sociale, Le Play naquit en 1806, entra le second à l'École polytechnique et le second à l'École des Mines en 1827. Il en sortit en 1830, au moment ou l'émeute
peut formuler ainsi : « Restauration de l'ordre social chrétien dans le travail, et réparation par la justice sociale du tort fait au travailleur par l'abolition révolutionnaire des associations protectrices où l'on tenait compte de sa foi, de son honneur et de ses intérêts. Bref, votre idée est celle d'un État chrétien couvrant d'une protection légale, à la fois juste et paternelle, des associations pro/'essio7ineUes où le travailleur ouisse de toutes les garanties désirables pour sa religion, sa moralité, ses intérêts matériels, l'honneur et la sécurité du foyer; où il soit utilisé sans être exploité, dépendant sans être esclave, élément actif d'une force collective sans cesser de s'appartenir V L'idée est belle et grande ! Vous l'avez eue par une sorte d'intuition chrétienne. Un homme éminent, dont la science sociale porte le deuil récent (M. Le Play), y arrivait par une infatigable et consciencieuse étude, lorsque la mort l'a arrêté, au moment où il se tournait vers l'Église pour lui demander d'éciairer ses travaux de sa divine lumière... » (Le P. Monsabré, Alloc. aux Cercles catholiques du 7 mai 1882.)
INTRODUCTION HISTORIQUE 4o
élevait partout des barricades. Les faits qui s'accomplissaient sous ses yeux lui révélèrent la faiblesse des constitutions à priori et l'inanité des système sociaux alors en honneur. Formé à l'école rigoureuse des sciences, il repoussait, comme des rêveries , les conceptions des Saint-Simoniens et des autres écoles sociales.» Puisque Dieu, se dit-il S a créé des lois pour les sociétés de fourmis et d'abeilles , il doit en avoir créé également pour la société des hommes, qui est plus haute et plus parfaite. » Ces lois , l'homme ne saurait les inventer, mais il peut, comme le naturahste, les retrouver par l'observation méthodique des faits. On doit les reconnaître à ce double caractère : 1" que leur pratique engendre toujours la paix et la stabilité ; 2° que leur violation produit partout la discorde et l'instabilité. Dès ce moment son plan fut arrêté : il entreprendrait, chaque année, une série de voyages pour recueiUir le plus grand nombre de faits possible. C'est ainsi que de 1830 à 1840 il accomplit deux voyages successifs dans l'Allemagne, le Hanovre, les Pays-Bas, la Westphalie, la Belgique, l'Espagne, la Biscaye, l'Angleterre, l'Autriche, la Russie, la Sibérie, ritahe et les diverses parties de la France.
< Il eut d'abord quelque peine à se diriger au milieu de la variété, de la complexité et de la mobihté des phénomènes sociaux. Cependant peu à peu la lumière se fit dans son esprit. « Quand ma pensée, « dit-il, eut été fortifiée par ces voyages, la méthode « des monographies m'apparut dans toute sa fécon- « dite. > En 18oo, après vingt-cinq années d'études ininterrompues, il publia sans conclusion le résultat de ses observations dans un volume intitulé : les
* Après M. de Bonald.
Ouvriers européens, qui fut couronné par V Académie des Sciences. »
Le point de départ rigoureux de l'école est donc : 1" la détermination des faits à observer ; 2° l'enregistrement de ces faits dans un ordre méthodique qui permette de les comparer entre eux ; et le point d'arrivée est la détermination des lois générales, universelles, au moyen de définitions rigoureuses et d'une classification méthodique. En résumé, la monographie est l'instrument de l'analyse, et la classification est celui de la synthèse. Le plan et la marche de l'école se dessinent ainsi complètement.
M. Le Play, dans ses derniers ouvrages avait dégagé les principales conclusions de ses recherches : l'école de la Paix sociale poursuit ses grands et précieux travaux en se tenant toujours attachée à la méthode et aux traditions du maitre. La Société Internationale d' Économie sociale , fondée par Le Play, s'est constituée le 27 novembre 1836. V Ecole de la Réforme sociale a créé les Unions de la Paix sociale qui ont pour but de propager dans chaque région et de mettre en pratique les doctrines de l'école, dont la Réforme sociale, revue bi-hebdomadaire, est l'organe officiel '.
Pour achever cette rapide revue des différentes écoles d'économie sociale et politique, il ne nous resterait plus qu'à parler de ï Économie chrétienne, qui s'est produite, avec tant d'éclat, à la tribune française dans les discours de M. le comte de Mun au sujet des
' Consulter cette revue et les principaux ouvrages de M. Le Play: La Réforme sociale, Y Organisation de la famille, V Organisation du travail, les Ouvriers européens, la Constitution essentielle de Vhumanité, etc.
syndicats professionnnels et de la crise économique, et qui a reçu à la même tribune la haute confirmation de la parole de Ms^ Freppel, évêque d'Angers V Cette ■économie sociale qui, sans avoir été scientifiquement définie, présidait en fait à l'organisation industrielle et commerciale du moyen âge, semblait avoir disparu complètement après les lois de 1791 et la Révolution. L'éclipsé d'un demi-siècle a commencé de diminuer avec les travaux de Balmès, de M. Ch. Périn, l'éminent professeur à l'université de Louvain, de M. de Metz-Noblat, et de plusieurs autres écrivains se rattachant au mouvement catholique qui marqua la première partie du XIX" siècle et suivit les traditions de Chateaubriand, de Joseph de Maistre et de Bonald. Mais la lumière n'est pas encore suffisante pour saisir efficacement l'opinion publique et opérer en France la réaction nécessaire.
Il est impossible de traiter en quelques mots de si hautes et si belles questions. Nous nous bornerons à dire que le but poursuivi par cette école est la restauration d'un état social chrétien, d'abord dans le monde du travail, par le rétablissement d'un régime corporatif approprié aux conditions de l'industrie moderne, et conforme à la justice sociale par un égal
1 Une vaste association s'est formée en France, il y a douze ans, pour étudier les questions ouvrières et chercher ^u point de vue catholique la sc^ution du problème social : c'est VOEuvre des cercles catholiques d'ouvriers, dont l'organe mensuel, V Association catholique, résumait en ces termes la conclusion dans le numéro du 15 janvier 1884 : « le régime corporatif ayant pour base la corporation privilégiée. » {Ass. cath., Revue des questions sociales et ouvrières, boulevard Saint-Germain, 262, Paris. Voir aussi nos brochures : les Trois Écoles en économie politique, et le Mouvement corporatif en France, Angers, Germain et Grassin, éditeurs.)
48 INTnuDI'CTION HISToRIQUr;
respect des droits du patron et de l'ouvrier. L'association professionnelle doit être considérée, en effet, comme une association naturelle, venant après la famille, et offrant à l'État les plus grandes garanties de stabilité et de paix. C'est pourquoi l'État ne doit pas hésiter à remanier la législation économique dans le sens de cette union de la famille ouvrière et à la mettre d'accord, d'une part, avec la situation de l'industrie actuelle, en ce qu'elle a d'acceptable, et, d'autre part, avec les traditions chrétiennes corporatives. Cette pensée se dégage comme la conclusion naturelle de notre étude historique sur les diverses écoles économiques qui se disputent le monde du travail.