CHAPITRE VIII
Définition et formation du capital. — Différentes sortes de capitaux. — Capital fixe et capital circulant. — Importance de cette distinction.
L'instrument de l'homme , dans l'œuvre de la production économique, est le capital.
Le capital est une partie des richesses produites, mise en réserve, et consacrée à la reproduction.
Tout capital est donc une richesse, mais toute richesse n'est pas un capital. Exemple : Le blé que le cultivateur emploie pour sa nourriture fait partie de la richesse, mais n'est pas un capital, car il n'est pas employé à la production d'autres richesses ^
C'est dans le capital que se manifeste la puissance matérielle de la société, mais c'est dans l'ordre moral que réside la force qui l'engendre et qui le conserve ; de sorte que, pour augmenter son bien-être, l'homme doit d'abord contenir ses appétits ^. Le capital joue un tel rôle dans la production, qu'on peut dire qu'il n'y a pas de travail utile sans son concours. Pour remuer la terre, il faut une bêche; pour abattre un arbre, il faut
1 Adam Smith et d'autres économistes distinguent ainsi le capital et ce qu'ils appellent le fonds de consommation, comprenant les richesses non destinées à la reproduction et qui se consomment, soit rapidement, soit lentement.
• De la Richesse, ch. viii.
une hache ; pour prendre des poissons , il faut des filets ; pour tuer un animal, il faut au moins un arc et des flèches; et la bêche, la hache, les filets, l'arc et les flèches sont des capitaux. Le travail a d'autant plus de puissance productive qu'il dispose de plus de capitaux.
La formation du capital est due à plusieurs causes :
1° A l'épargne, force morale qui consiste à restreindre les jouissances du présent en vue de l'avenir. La vertu d'économie est si nécessaire dans une société et en même temps si difficile, qu'un économiste a eu l'idée de l'appeler travail d'épargne^. On peut dire en effet qu'il faut un véritable effort pour épargner. Si, en développant la puissance productive de mon travail, je gagne une année 53,000 francs au lieu de 50,000 francs, j'ai le choix ou de consommer de suite les 5,000 francs d'excédent, ou de les réserver pour les appliquer à la production. Mais pour prendre ce dernier parti, il faut que je fasse un sacrifice, car l'avenir est incertain , et l'homme livré à ses seules passions préférera toujours la jouissance immédiate à l'intérêt de l'avenir. C'est pourquoi les peuples et les travailleurs qui ont perdu les vertus morales n'épargnent pas.
2° Au crédit, qui fait fructifier les économies par les moyens que nous étudierons plus tard.
3" Et enfin à Vart industriel, qui s'est développé depuis un demi-siècle, de telle sorte qu'une grande partie des forces productives a été employée à la création de nouveaux capitaux de production.
1 M. Courcelle-Seneuil, Leç. él. — M. Gide combat cette opinion. Pour lui l'épargne n'est pas un facteur. On a confondu , dit-il , l'épargne et le placement. L'épargne n'a pas de rôle dans la production.
En somme, le développement du capital est dû au génie d'un peuple et àl'énergie de ses qualités morales. Le travail et l'économie se tiennent de près ; ce sont des manifestations d'une même force.
Différentes catégories de capitaux. — On a distingué six catégories principales de capitaux :
4" Les constructions, maisons d'habitation, ateliers, etc. ;
2" Les outils et instruments, c'est-à-dire tout objet que l'homme emploie pour s'aider dans son travail , afin de produire plus et mieux ;
3"^ Les matériaux et matières premières ;
4" Les améliorations du sol, sous les réserves que nous ferons bientôt ;
5" h' ouvrage fait ou le prodidt, non encore distribué aux consommateurs ;
6" La monnaie, qui sert indirectement à la production en facilitant les échanges et qui a aussi sa valeur intrinsèque. Une erreur vulgaire consiste à prendre la monnaie pour le capital, sans doute parce que la monnaie a une puissance d'échange plus grande que toute autre marchandise. Il ne faut pas oubher cependant qu'elle ne forme qu'une petite partie du capital. La France et l'Angleterre ont des centaines de milliards de capitaux, et n'ont pas, peut-être, à elles deux, quinze milliards de numéraire.
Capitaux fixes et capitaux circulants. — Ces catégories des capitaux prouvent que nous avions raison de dire que le capital est du travail épargné en vue d'une production ultérieure. Mais en y regardant de plus près, on s'aperçoit que les capitaux jouent deux rôles distincts :
Ils sont lanlùi capitaux fixes , iânlôi capitaux circulants.
Cette division est essentiellement scientifique. Elle repose sur cette donnée qu'il y a des capitaux qui n'accomplissent leur œuvre dans la production qu'en changeant de forme et de mains, et d'autres qui l'accomplissent sans changer de forme et de mains. Les premiers sont fixes, les autres circulants.
1" On appelle capital fixe (ou engagé) celui qui reste après la production, pour servir àd' autres productions . Il est, pour ainsi dire, à poste fixe : c'est l'instrument de travail par excellence. Il présente ce double caractère : 1° de survivre à l'œuvre de production ; 2° de n'être destiné à l'échange qu'après avoir été mis hors d'usage. Exemple : les instruments, machines, bâtiments, etc.
2° Le capital circulant est celui qui est absorbé dans Vœuvre de la production. Il comprend les valeurs échangeables de leur nature et en tout temps, les matières destinées à changer de forme ou de main, par exemple : la monnaie, les matières premières, les subsistances, le combustible, les objets manufacturés, etc.
Le capital fixe, disait Adam Smith, comprend : < 1° Toutes les machines et instruments de métiers qui facilitent et abrègent le travail ; 2** tous les bâtiments destinés à un objet utile. . . ; 3° les améliorations des terres ; 4" les talents acquis par les habitants ou les membres de la société. » (Sur ce dernier point, nous faisons nos réserves et nous renvoyons à ce que nous avons dit.)
Le capital circulant comprend : 4" « l'argent, par le moyen duquel les trois autres articles circulent et se distribuent..,; 2" le fonds de vivres qui est dans la possession des bouchers, nourrisseurs de bestiaux, fermiers, etc.; 3' le fonds de matières, ou brutes ou
manufacturées, destinées à l'habillement, à l'ameublement, à la bâtisse..., qui sont encore dans la main des producteurs... ; 4° l'ouvrage fait et parfait qui est entre les mains du marchand, mais pas encore vendu. »
M. Levasseur, partant de la même idée, propose la classification suivante, plus détaillée :
Le capital fixe d'une entreprise comprend :
1° Les fonds de terre pour le cultivateur, les bâtiments pour le cultivateur et l'industriel ;
2° Les améliorations foncières, pour les industries agricoles et extractives ;
3" Les frais d'installation elle mobilier d'exploitation constituant les frais de premier établissement;
4" L'outillage (machines, cheptel vivant, etc.) ;
5" Le mobilier personnel de l'entrepreneur; si l'on dressait l'inventaire social, il faudrait ajouter ici les voies de communication, les édifices publics, etc.
Le capital circulant comprend :
1° Le fonds de roulement (monnaie , papier de crédit, créances), comprenant le fonds des salaires et en partie le fonds de consommation du patron, et fournissant aux frais généraux ;
2° Les matières premières , comprenant les matières premières proprement dites et les matières accessoires;
3" Les produits en fabrication et les produits fabriqués non vendus que les industriels comptent ordinairement dans leur capital, bien qu'ils ne soient pas employés à la reproduction;
4° La partie du fonds de consommation en nature (provisions de ménage, vêtements, etc.).
Remarques. 1" On voit que la distinction repose, non sur la nature de l'objet, mais sur sa destination. Il se peut donc qu'un objet soit tantôt capital fixe, tantôt
apital circulant. Exemple : une machine est un apital fixe, mais chez le fabricant de machines elle st capital circulant.
2" On voit aussi que le plus ou moins de durée de objet n'entre pas en considération. Exemple : une iguille à coudre fait tout aussi bien partie du capital ixe que la machine à vapeur ^
Cette distinction des capitaux fixes et circulants est ssentielle à plusieurs points de vue :
1" Au point de vue de la production : en effet, les api taux circulants sont surtout des capitaux de profit, .es accroître, c'est étendre l'action des entreprises. On l'en peut dire autant des capitaux fixes, qui sont urtout des capitaux de production. Donc, toute upture d'équilibre à l'avantage de ces derniers est ésastreuse et amène des crises industrielles. C'est à entrepreneur à calculer, suivant les temps, quel doit tre le rapport normal entre les deux sortes de capiaux et à ne pas augmenter aveuglément ses éléments ie production. Nous pouvons aussi faire remarquer [ue le luxe, quand il se développe dans une société, bsorbe les capitaux circulants et les convertit en apitaux fixes au grand détriment de la production Ltile.
2° Au point de vue de la répartition des richesses : en ffet, le prêt des capitaux fixes donne lieu à un revenu [u'on appelle loyer, tandis que celui des capitaux cirulants donne lieu au revenu qu'on appelle intérêt. Or i y a une grande différence entre ces deux sortes de evenus dont les éléments ne sont pas les mêmes, et mtre les contrats qui leur donnent naissance. Le
' On appelle quelquefois les capitaux fixes des capitaux defonation, et les capitaux circulants capitaux de roulement. On a onné le nom de capitaux morts aux trésors enfouis ou cachés.
capital fixe est rendu au prêteur, mais après un usage qui a pu le détériorer, tandis que le capital circulant n'est rendu qu'en valeurs de même espèce ^ De là naissent une foule de questions que nous aurons à étudier, et une législation différente^.
Convertibilité du capital. — On appelle capital convertible tout capital qui peut être facilement échangé. Exemple : le capital monnaie, les marchandises, etc. Les capitaux fixes sont peu convertibles. Pour le producteur, la convertibilité des capitaux est toujours un précieux avantage.
Convertible ou non, le capital se répartit entre toutes les industries sociales ; toutefois ce sont surtout les capitaux disponibles, fruits de l'épargne sur les profits annuels, qui se répartissent suivant les lois que nous étudierons plus tard.
* C'est le prêt à usage {muluuin) et le prêt de consommation (commodatum). Voir la IIP partie.
2 D'après M. Gicle , les véritables capitaux , formant la richesse d'un pays, sont seulement ceux qui servent d'instrument ou de matière à un travail productif quelconque (ex. : le matériel et outillage des mines, routes, canaux, fermes, usines, animaux, machines, houille, etc.). Certains objets, dit-il, se louent et rapportent un revenu sans rien produire (costumes loués), et d'autres produisent. Les uns sont des capitaux lucratifs, les autres des capitaux produclifs. Mais il y a des objets difficiles à classeï*. M. Gide les envisage trop strictement, selon nous, au point de vue objectif et résout la question en se demandant s'ils servent à la production. 1" Approvisionnements : ne sont que des objets de consommation et non des capitaux; 2" Marchandises : ne sont pas des capitaux; 3" Maisons d'habitation, idem; 4° Numérairemonnaie : ne sert qu'à l'échange qui n'est pas un travail productif et, par suite, ne fait pas partie du capital; 5" Sol cultivé, devenu produit du travail et capital. M. Gide définit le capital fixe : celui qui sert plusieurs fois dans l'œuvre de production, et capital circulant: celui qui ne sert qu'une fois parce qu'il disparait dans l'acte même de production.