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CHAPITRE IX

Caractères économiques des agents naturels. — Leur classiflcation. — Du rôle de la terre dans la production des richesses.

Le travail producteur des richesses ne se conçoit pas sans le concours de la nature. L'homme ne tire point de lui-même ce qui entretient sa vie, il faut qu'il exerce son activité sur les objets extérieurs qui l'entourent et sur les forces physiques de la nature.

On désigne ces objets et ces forces par ces expressions communément employées : la terre et les agents naturels.

La terre, c'est-à-dire le sol cultivable;

Les agents naturels, c'est-à-dire les forces physiques que Vhomme emploie dans la production, la vapeur, l'électricité, le vent, la chaleur, etc.

Pour éviter de séparer la terre de ces forces qui agissent sur elle, on a proposé de n'employer qu'un seul mot : la nature. Cependant, il y a de profondes différences entre l'application du travail humain au sol lui-même ou aux agents physiques, et nous croyons préférable de conserver la classification commune. En effet :

La terre est appropriable; les agents naturels ne le sont pas.

La terre est limitée; les agents naturels ne le sont pas, et on peut en user indépendamment du sol.

La terre oppose une résistance très grande aux efforts de l'homme ; les agents naturels se livrent pour la plupart à qui sait et à qui peut les utiliser, en faisant les dépenses nécessaires. « Toutes les propriétés des corps, toutes les forces qu'ils recèlent sont par le travail combinées, dirigées, exploitées, de façon à servir soit directement, soit indirectement à nos divers besoins... Les progrès de lliomme dans la connaissance de la nature, laquelle dépend elle-même de ses conquêtes dans les régions plus hautes des principes des choses, seront la source de sa domination sur les forces du monde matériel. Quelque étendue que soit cette domination, jamais l'homme ne pourra, par elle, s'affranchir de la loi du besoin et du travail pénible; mais il pourra, du moins, en alléger le poids ^ >

* V. De la Richesse, p. 152. M. Cauwès divise les agents naturels en trois classes, selon qu'ils échappent à l'appropriation ou s'y trouvent soumis : !<• Les choses ou forces communes , patrimoine du genre humain; exemple : la mer, la lumière, l'air; 2" Les choses ou forces publiques, dépendantes de la souveraineté, et dont l'usage est tantôt réservé aux nationaux, tantôt commun à tous; exemple : ports, routes, fleuves, etc.; les choses ou forces privées, limitées et soumises à l'appropriation individuelle. Le même auteur (liv. II, ch. ii) classe encore les agents naturels d'après l'influence qu'ils exercent sous les points de vue suivants : 1» Salubrité et sécurité, lesquelles dépendent du climat, des terrains, du travail agricole et de la science météorologique; 2" Production végétale et animale, c'est-à-dire la flore et la faune, qui varient suivant les terrains; 3" Règne minéral, ou richesses enfouies dans le sein de la terre (gisements métalliques et combustibles minéraux) : 4" Forces motrices, l'eau et l'air comprimés, la vapeur, et, peut-être, la chaleur solaire, si on parvient à l'utiliser dans l'industrie; 5» Voies de communication continentales ou maritimes. Il ajoute qu'au point de vue de la produc-

La terre et les agents naturels nous ont été donnés lar Dieu, aussi dit-on qu'ils sont gratuits. Cette derière expression ne nous semble pas très heureuse. )n pourrait tout aussi bien dire que notre intelli- •ence, notre activité, nos mouvements sont gratuits. ?ous tenons tout de la Providence, mais il faut tou- Durs un effort pour utiliser soit nos facultés, soit nos ras, soit le sol que nous foulons. Ne serait-ce que our cueillir les fruits sauvages, il faut se donner Tielque peine. Tout est gratuit dans un sens, et, ans un autre, rien n'est gratuit, c'est-à-dire que nous evons à Dieu l'être et le bien-être, mais sous la ondition du travail.

La terre est le principal objet auquel s'applique le 'avail : c'est elle qui fournit presque toutes les latières premières employées dans l'industrie. Ce ont les physiocrates qui ont le mieux établi cette érité, mais nous savons qu'ils en ont exagéré les ffets au point de nuire à la cause même qu'ils voulient servir.

Si la terre et les agents naturels ne sont pas unique source des richesses, il n'en est pas moins rai de dire qu'ils sont la condition de toute producon. Aucune industrie ne pourrait vivre dans un ays, si l'agriculture n'y florissait. Cela étant, il est u devoir des gouvernements et de l'intérêt des ociétés d'appliquer leur attention et leur protection

la culture du sol, à la production et à la consomlation des céréales et des autres denrées agricoles.

on, la terre peut être considérée : 1" comme un amas de matéaux et de matières premières; 2° comme une machine, un istrument qui sert à produire lorsqu'elle est exploitée par industrie agricole. Cette division est utile lorsqu'on se place u point de vue de la législation positive.

Quand on étudie les phénomènes économiques relatifs à la terre, il faut distinguer : 1" Le sol non cultivé, sa productivité oiaturelle et son insuffisance à satisfaire les besoins de l'homme. Sous cet aspect, la terre est un agent naturel susceptible d'appropriation ^ Les socialistes ont revendiqué plus d'une fois ce qu'ils appellent les quatre droits naturels : la pêche, la cueillette, la chasse et la pâture.

'i" Le sol cultivé, amélioré par le fait de l'homme, l'abondance et la diversité de ses produits. Sous ce second aspect, on a dit que la terre était un capital. L'expression est impropre. Sans doute, la terre cultivée a englouti des capitaux destinés à la reproduction; sans doute, il y a, dans ce fait, les éléments d'une capitalisation, mais le sol nest pas devenu pour cela un capital. La définition que nous avons donnée de cet instrument de la production, et les applications que nous en avons faites, répugnent à cette confusion. Tout ce que nous pouvions faire, c'était de classer au nombre des capitaux les améliorations du sol, parce qu'il est impossible de n'en pas tenir compte, mais la terre n'est pas un capital ; elle est un élément de production, sui generis.

* La constitution de la propriété sur un sol inoccupé peut s'opérer sous l'action des lois et d'une manière parfaitement réglée. C'est ce qui se passe aux États-Unis pour l'appropriation des terres publiques. On y pout devenir propriétaire autrement que par adjudication des terres non arpentées, soit par la préemption, soit en vertu du hornestead. La loi de Iiomestead est celle qui confère immédiatement aux immigrants la propriété d'un domaine de 80 à 160 aci-es pour un prix nominal, à la seule condition de défricher, puis d'exploiter pendant cinq ans. Telle est la propriété naissante, pure de tout vice d'origine, s'acquittant envers la collectivité de la valeur préexistante du sol , de sorte que la plus-value ultérieure est bien le fruit direct du travail de l'occupant.

J)E LA IKURK KT DK3 AGENTS NATURELS 165

Des considérations qui précèdent nous pouvons conclure : 1° que la terre ne produit utilement qu'avec le concours du travail et du capital; 2" que ses productions s'accroissent en raison du travail et du capital qu'on y consacre, mais seulement jusqu" à une certaine limite, laquelle varie suivant les lieux. Quand cette limite a été franchie, le produit de la terre n'est plus proportionnel à la quantité de travail et de capital. Doublez ces deux éléments de l'œuvre productive, vous ne doublerez pas le produit. C'est là le caractère principal et particulier de cet organe de la production : si bien qu'il n'est pas possible de confondre l'industrie agricole avec les autres industries. Le « génie de l'homme, dit M. Périn, s'aiguise dans cette lutte contre la nature... il en est de son travail comme du ressort, dont la compression accroît la force d'expansion. Ses succès pourront être plus lents, mais ils seront à la fois plus éclatants et plus solides. Il est même à remarquer que la Providence a placé dans des conditions de vie pénible et de lutte continuelle les peuples auxquels elle a confié de grandes destinées. C'est une loi du monde moral que l'homme ne grandit que par l'épreuve. »

Toutes les questions économiques qui ont pour objet la propriété et la possession du sol prennent une importance capitale. Une nation ne peut vivre et se développer qu'avec un bon régime d'occupation et de transmission des terres, assurant la fixité des foyers agricoles. Vingt millions de Français vivent de l'agriculture : c'est dire à quel point celte question est importante et digne de l'attention du législateur.

Malheureusement, les lois actuelles semblent faites

pour obtenir un résultat opposé : la mobilisation du sol est le but poursuivi par une école qui ne se rend pas compte , sans doute , des conséquences déplorables d'une telle doctrine. Protéger l'agriculture, l'encourager, la dégrever; rompre avec le partage forcé ; maintenir les biens communaux ; attacher l'agriculteur à son foyer par une législation intelligente; faire renaître l'esprit d'association dans les campagnes; réaliser la représentation des intérêts agricoles; répandre le véritable crédit par la mutualité, propager le métayage, combattre l'absentéisme, unir le propriétaire au métayer et au fermier, tels sont les principaux remèdes indiqués par la saine doctrine économique.

La crise actuelle est tellement intense, qu'elle devient question agraire en beaucoup de régions. Or chacun sait que les questions agraires , une fois posées, sont les plus terribles de toutes et les plus difficiles à résoudre.

Les crises et les lois agraires ont été nombreuses depuis un sièle. Citons seulement à titre d'exemples : X" la réforme agraire qui a accompagné l'affranchissement des serfs en Russie. La loi de 1861 obhge les seigneurs à accorder à chaque serf devenu libre un lot de terre de 2 à 12 hectares, moyennant une redevance en argent formée par la capitalisation de l'obrock. L'État a fait l'avance au seigneur, mais le paysan doit amortir sa dette envers l'État ; 2** En Angleterre, on a dû protéger les fermiers contre les expulsions imprévues en leur accordant des indemnités pour les dépenses qu'ils avaient faites {freeland act de 1870, agricultural holding act de 1876). 3" En Irlande, le paysan n'a jamais reconnu le droit des landlords qui ont occupé les possessions communales

et celles des clans. M. Thorton et M. Parnell ont demandé l'expropriation des landlords, les absentées, moyennant une indemnité dont l'État ferait l'avance et qu'il recouvrerait sur les paysans devenus propriétaires. Un autre système est celui d'une co-propriété {joint ownership) entre le landlord et le tenancier moyennant un ensemble de garanties au profit de celui-ci, les trois F, fixity of tenure, fair rent, free sale. Le bill de 1881 consacre en partie ce système : 1" le tenancier a le droit de rester en possession tant qu'il remplit les conditions du contrat; 2° une commission spéciale règle le taux de la rente en cas de contestation, et sa décision fait loi pour quinze ans ; 3° le tenancier peut vendre son droit à la possession, sauf le veto réservé au landlord. Il est difficile de prévoir les résultats de ce bill qui tend à reconstituer le freehold, la propriété libre, à affranchir le copyhold, et à ressusciter la yeomanry, la classe moyenne agricole, qui faisait naguère la force du pays.

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