‹ Traité élémentaire d'économie politiqueChapitre 51 sur 75 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

PRINCIPES GÉNÉRAUX DE LA RÉPARTITION (ou distribution) des RICHESSES

Définition et caractères de la répartition des richesses. — Des divers groupes producteurs. — De la distribution secondaire.

La répartition des richesses est V attribution des valeurs à ceux qui ont pris part, soit directement, soit indirectement, à l'œuvre de la production.

Nous supposons que les travailleurs, les capitalistes, les propriétaires du sol, etc., en unissant leurs efforts dans l'ordre et de la manière que nous savons, ont produit ensemble des richesses : comment se fera le partage de leur valeur, et qui fera le partage? Comment évaluera-t-on la part qui revient aux travailleurs, à l'entrepreneur, aux ouvriers, aux capitalistes, aux propriétaires du sol? Graves problèmes dont la solution présente de grandes difficultés.

Notre but est simplement de dégager les faits qui agissent le plus énergiquement sur le taux des différents revenus. Rien ne parait plus difficile : selon les professions, les salaires diffèrent et même dans chaque profession ils sont loin d'être égaux; de même, les intérêts des capitaux et les rentes des terres présentent des inégalités fréquentes. Il faut remonter aux règles que nous avons déjà posées pour la production des richesses afin de déterminer avant tout les catégories de copartageants.

Nous saurons ainsi : 1° quelles sont les personnes ou plutôt les groupes de personnes entre lesquelles les richesses produites doivent se distribuer; 2" quelles sortes de revenus reviennent à chacun de ces groupes ; et nous arriverons plus facilement ensuite à trouver les bases de ces revenus et les causes de leurs fluctuations.

Nous savons que les instruments de toute production sont le travail, le capital et les agents naturels; parmi ces derniers, un seul peut faire l'objet de la propriété, la terre, et comme il ne s'agit plus d'étudier les lois de la production, mais celles de la répartition, nous ne parlerons plus des agents naturels, en général, mais seulement du sol. Dans l'œuvre productrice, les uns donnent donc leur travail, les autres leicrs capitaux, les autres enfin leurs terres, et tous ont droit à la répartition.

Nous venons de supposer que le produit était achevé par une seule collaboration des trois facteurs de la production : on sait qu'il n'en est jamais ou presque jamais ainsi. Pour être propre à la consommation un objet doit subir un grand nombre de transformations successives, dont chacune demande la même collaboration du travail, du capital et du sol,

Nous devons constater ensuite un grand nombre d'exceptions à la règle générale : 1° Il arrive souvent que les trois éléments ou tout au moins que deux des éléments de la production se trouvent réunis dans la même main. Le propriétaire cultivateur, par exemple, est à la fois maître du sol, maitre du capital, et il coopère aux travaux de culture*. 2° En outre, la répartition des produits ne peut pas se faire seulement après leur achèvement : de quoi vivraient pendant l'œuvre de la production ceux qui n'ont pas d'épargnes? 3° Enfin, si l'objet de la production exige plusieurs transformations, il y aura autant de répartitions successives. Toutes ces exceptions vontelles nous permettre de dégager une loi générale? ^

En poussant plus loin notre analyse, en observant ce qui se passe sous nos yeux, nous voyons que nonseulement la masse des richesses sociales est produite par le concours du travail, du capital et du sol, mais que ce concours se retrouve dans chaque groupe transformateur : nous voyons aussi que tous les groupes coopèrent à la production totale en se passant

1 II n'y a pas lieu de distinguer le cas où la production est Vœuvre d'une seule personne et celui où elle est Vœuvre de plv^ sieurs. Eu effet, dans le premier cas, on retrouve scientifiquement tous les éléments divers du revenu : salaire du travail, intérêt du capital, loyer ou rente du sol, et pro/?^ de l'entreprise. Si le propriétaire producteur ne les retrouve pas tous, il est en perte. — Il n'y a pas davantage lieu de distinguer le cas où les travailleurs associés sont eux-mêmes entrepreneurs et se distribuent les bénéfices à la fin de l'année, comme dans certaines associations coopératives. Les mêmes personnes jouent un double rôle. Toute règle a ses exceptions, mais il ne faut pas confondre l'une avec les autres. {De la Richesse).

2 Nous suivons dans ce chapitre la division de l'ccole.

successivement les objets jusqu'à leur achèvement et leur livraison à la consommation : nous voyons enfin qu'un homme intervient dans chacun de ces groupes pour les relier entre eux, pour opérer l'union effective du travail, du capital et du sol, et mettre Vunilé dans tous les ordres de travaux ; cet homme, c'est le chef d'entreprise ou le patron.

Ces observations jettent déjà quelque lumière dans nos recherches : au heu d'une masse confuse de travailleurs, de capitalistes et de propriétaires, nous avons sous les yeux des groupes producteurs qui se passent, en quelque sorte, par une série d'échanges, l'ouvrage à terminer.

Si nous constatons l'existence d'une loi qui préside à la distribution des richesses dans un de ces groupes, il est évident que cette même loi s'apphquera à tous les autres groupes.

Des groujjes producteurs. — Or, comment se fait la répartition dans les groupes producteurs? Prenons un exemple, celui de la toile :

1° Au premier degré, nous observons le groupe agricole. Un fermier sème et récolte le lin, avec l'aide de ses journaliers. La terre qu'il cultive appartient peutêtre à autrui, mais les instruments de travail, capitaux fixes, sont à lui. Ce fermier (qui est un entrepreneur) paye une certaine rente au propriétaire, et fait l'avance d'un certain salaire à ses journahers ; le capital ne joue ici qu'un rôle secondaire ; quand le lin est récolté, le fermier le porte à l'entrepreneur de filature, et l'échange contre une somme d'argent qui lui rembourse les salaires et la rente avancés par lui, et doit lui laisser un profit, récompense légitime

due à la peine qu'il a prise et aux risques qu'il a courus.

2° Dans le groupe filateur et dans le groupe tisseur^ le même concours se produit. L'entrepreneur, ayant acheté sa matière première, rassemble le travail et le capital nécessaires, sur un terrain qui lui appartient souvent, mais qui, souvent aussi, est la propriété d'une autre personne. Et quand le lin est filé et tissé, la toile est vendue à l'entrepreneur de la confection pour une somme qui rembourse au filaleur-tisseur non seulement le prix de la matière première qu'il tenait du fermier, mais aussi les salaires que celui-ci a dû verser à ses ouvriers, les intérêts qu'il a payés aux capitalistes, la rente du sol, et qui lui laisse, en outre, un bénéfice ou profit.

3° Le groupe confectionneur paye donc d'abord tous les salaires, tous les intérêts, toutes les rentes distribuées jusqu'à lui, puis il ^git à son tour comme les précédents, et livre les vêtements à la consommation; ce sont les acheteurs qui remboursent tout.

Les salaires, les intérêts, etc., peuvent-ils être longtemps plus élevés dans l'un de ces groupes que dans les autres, au sein d'un même pays ?

Non, car lorsqu'un pareil fait se produit momentanément, tous les ouvriers, les capitalistes, etc., se dirigent vers le groupe privilégié, et l'abondance de l'offre fait baisser peu à peu le niveau des salaires, intérêts ou profits. Il peut y avoir des exceptions à ce niveau commun, soit au-dessus, soit au-dessous, pour des causes que nous expliquerons, mais elles ne sont jamais et ne peuvent être que passagères.

Nous pouvons donc déjà répondre à plusieurs des questions que nous avons posées en débutant :

Comment se fait la répartition des richesses pro-

duites ? Elle se fait le plus souvent en argent * , d'après une convention qui doit être libre entre les entrepreneurs et les ouvriers, les capitalistes ou les propriétaires. La base de cette convention, pour le patron, n'est pas le produit réel, mais le produit présumé du travail, car l'entrepreneur ne peut savoir à l'avance si ses espérances seront déçues, dépassées ou réalisées ; c'est donc un marché à forfait qui est passé entre l'entrepreneur et ceux qu'il emploie.

Qui fait celle répartilion? C'est l'entrepreneur, dans chaque groupe producteur, de bas en haut, jusqu'à ce que le produit soit entièrement achevé et livré à la consommation.

Quelle est la part du travail? Ce sont les salaires. Celle du capital? Ce sont les intérêts. Celle du sol? La rente. Celle de Ventrepreneur ? Le profit aléatoire.

Comment s'évaluera la part que les travailleurs, les capitalistes et les propriétaires prendront dans la valeur des choses transformées par leur concours? C'est une question à laquelle nous ne pouvons encore répondre que d'une façon très générale : ce que nous savons déjà, c'est que cette évaluation ne peut se faire par voie d'autorité : nous sommes ramenés ici à la théorie du contrat de louage de services que nous

' La répartition en nature, qui a joué jadis un grand rôle, existe encore. Il ne faut pas oublier que l'ouvrier agricole est nourri, ainsi que le domestique, et quelquefois même l'employé ou l'apprenti dans les villes, et cette nourriture forme la plus forte part de la rémunération. Les gages ne sont qu'un supplément. En certaines régions, l'ouvrier agricole reçoit des denrées en nature, des animaux, ou une pièce de terre qu'il cultive à son profit {allotment system). Ce système pourrait produire d'excellents fruits d'union et de concorde, avec un bon régime économique. En tous cas, la caractéristique du salaire est la rémunération à échéances fixes.

avons précédemment analysé. Nous reviendrons sur ce point en étudiant les salaires. C'est à l'entrepreneur de calculer la valeur probable du résultat de l'entreprise, à lui de connaître les limites dans lesquelles il doit se renfermer pour trouver un profit, à lui de faire appel aux capitalistes et aux ouvriers et de débattre avec eux, en se conformant aux règles de là justice, les conditions de leur concours ; à lui de les mettre en œuvre si l'entente s'établit, ou de ne pas élever l'entreprise si les conditions sont telles qu'il ne puisse agir sans témérité. Nous savons déjà que les limites sont très restreintes, et que le rôle de l'entrepreneur est, dans l'œuvre de la production, le plus difficile, le plus important et le plus dangereux de tous.

Distribution secondaire des richesses. — Les travailleurs, les capitalistes et les propriétaires du sol ne sont pas les seuls membres du corps social. Il y a d'autres hommes qui donnent à la société la sécurité et lïmpulsion morale, politicpie, scientifique, artistique, et qui, par le concours indirect qu'ils apportent à l'œuvre de la production, ont droit à une part dans la répartition.

Nous avons déjà vu que ces personnes ne créent pas de richesses, mais elles aident à en créer, et même, sans elles, la production serait impossible. Sans magistrature, sans armée, sans police, sans administration, le travail social serait réduit à l'impuissance et à l'anarchie. Il faut donc que les magistrats, soldats, agents publics, etc., soient rétribués par les producteurs, et c'est cette rétribution que quelques économistes ont appelée, pour la distinguer de l'autre, la distribution secondaire.

Sur le fonds commun des valeurs créées par l'industrie, ceux qui procurent à la société quelques-uns de ces avantages de l'ordre moral prennent une part proportionnelle à l'importance que la société attribue à leurs services. Mais la distribution ne se fait plus ici comme dans l'ordre matériel des choses.

En premier lieu, c'est par voie d'autorité, en appréciant le plus exactement possible l'importance et l'utilité des fonctions, que le pouvoir social rémunère les services publics.

En second lieu, dans cette distribution se mêle un élément qui exerce une influence considérable, et qui appartient à l'ordre moral : c'est la considération publique, l'honneur qui s'attache à certaines fonctions et aussi le patriotisme, le dévouement pour le prochain, etc. Certes, personne ne soutiendra que les officiers et les soldats qui risquent leur vie au service de la patrie soient rétribués en raison de leurs services, et c'est ce qui prouve une fois de plus qu'entre les travaux de l'ordre moral et ceux de l'ordre matériel il n'y a qu'une analogie apparente.

Enfin, cette distribution ne se fait pas sur tels ou tels produits, mais sur Vensemhle des richesses, par le prélèvement de Vimpôt.

Nous retrouverons ces questions lorsque nous traiterons delà Consommation.

Nous étudierons successivement :

1° Les salaires, revenus du travail;

2" L'intérêt et le loyer, revenus des capitaux ;

3" La rente, revenu du sol ;

4" Les profits, revenus aléatoires de l'entrepreneur.

Page 1