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CHAPITRE II

Des richesses naturelles ou produites et des services publics ou privés. — Des prétendus produits immatériels. — De l'utilité de la valeur et du prix. — Valeur d'usage et valeur d'échange. — Mesure de la valeur.

On entend par richesses toutes les choses matérielles qui peuvent satisfaire les besoins de l'homme, c'est-à-dire qui sont douées d'utilité ou d'agrément. La richesse est l'ensemble de ces choses.

Cette définition nous montre que pour être classée au nombre des richesses, il est nécessaire, mais il est suffisant qu'une chose serve à l'un de nos besoins. Ce dernier mot doit recevoir ici son sens le plus général. Par exemple, les objets qui servent à la parure satisfont un de nos besoins économiques, et, à ce titre, font partie de nos richesses.

Les besoins économiques subissent une loi générale de développement et de progression. Cette expansion par elle-même n'est point un mal, mais à la condition que le progrès qu'elle appelle dans l'ordre matériel ne soit pas séparé du progrès dans l'ordre moral.

On distingue les richesses naturelles, et les richesses produites.

l. Les richesses naturelles sont celles que Dieu nous fournit gratuitement , exemple : l'air, la lumière, les agents physiques de . la nature , les fruits sauvages, etc.

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Les unes sont illimitées ; exemple : l'air, la lumière, les agents physiques, etc., et bien qu'elles aient pour nous une immense utilité, elles n'ont cependant pas de valeur pour l'échange, parce qu'elles ?,OTii gratuites et communes '. 11 suffit de constater l'existence de ces richesses communes : comme elles ne sont pas appropriées et appartiennent à tout le monde, elles ne forment l'objet d'aucun échange, la matière d'aucun contrat.

Les autres richesses naturelles sont limitées ; exemple : les fruits sauvages. Cette sorte de richesse nous est fournie gratuitement, mais en petite quantité. Aussi a-t-elle, non seulement de l'utilité , mais encore de la valeur pour l'échange. On se l'approprie par l'occupation, on la vend, on l'achète, ce qu'on ne ferait pas si elle était illimitée.

II. Les richesses produites, ou plus simplement les produits, sont les richesses créées par le travail de Vhomme; exemple : les tissus, l'ameublement, l'habitation, etc.

Créer des richesses, c'est faire subir aux choses des transformations successives qui les rendent propres à satisfaire un de nos besoins.

La chose sur laquelle s'exerce le travail de production s'appelle la matière première. Par exemple, le chanvre est une matière première, qui est successivement dépouillée de son écorce (broyée ou teillée), puis filée et tissée. Chaque opération augmente son degré de préparation à l'utilité.

Cet exemple montre ce qu'on doit entendre par matière première. Cette expression a un sens scienti-

1 Remarquons cette différence entre l'utilité et la valeur ; nous devrons y revenir.

fiquement relatif : elle s'applique à tout objet qu'une industrie particulière transforme. Ainsi les fils sont la matière première du tisserand, et les tissus sont la matière première du tailleur. 11 faut donc entendre par matière première toute chose que Von se propose de transformer pour lui donner une utilité nouvelle.

La richesse, étant l'ensemble des choses douées d'utilité, se divise naturellement en autant de fractions que la grande communauté du genre humain. Ainsi l'on dit la richesse nationale ou publique , la richesse départementale., communale^ corporative, familiale, individuelle.

Des explications que nous venons de donner, il résulte qu'une chose peut être richesse et n'être pas douée de valeur en échange, tandis que toute chose douée de valeur en échange est nécessairement une richesse, puisque la valeur implique l'utilité. « C'est là, dit M. de Broglie, un critérium pratique qui peut servir de guide. Voulez-vous savoir si une chose quelconque est richesse? Examinez d'abord si elle est douée de valeur en échange. En ce cas-là point de doute. Dans le cas contraire, poursuivez votre examen, assurez-vous si elle est utile à quelque chose ou agréable à quelqu'un. »

Des services publics ou privés. — Les richesses naturelles et produites ne suffisent pas à satisfaire tous nos besoins. Nous en avons un grand nombre qui ne peuvent être satisfaits que par des actes humains qui n'ont pas pour but la création d'un produit. On appelle ces actes des services.

La différence qui existe entre les travaux industriels et les services proprement dits, est que, dans ces derniers, le travail ne s'applique pas à une matière première. Dans l'acte du domestique qui brosse

un habit, il y a du travail, mais il n'y a pas de matière première à transformer.

Il faut entendre ici le mot services dans son sens le plus étendu, comprenant à la fois les sevxice^ publics, rendus à l'État, les services iDriués, rendus à un particulier, et tous les travaux n'ayant pas directement en vue la production.

Travaux et services, d'ailleurs, quand ils sont faits pour autrui, relèvent du contrat de travail, qui est un contrat de location et non un contrat de vente. L'homme ne se vend pas lui-même et ne vend pas son travail , ses actes , comme une marchandise, quand il accepte de travailler pour une autre personne. 11 loue seulement, pour un temps déterminé, l'usage de ses forces productives. De là, pour l'ouvrier et le serviteur, l'obligation d'un travail conforme aux prescriptions librement débattues du contrat, et pour le maître l'obligation de leur payer le salaire convenu, et en outre, surtout quand il les prend chez lui, de les conserver, sicut bonus paterfamilias, selon leur nature d'hommes et non pas seulement d'instruments de travail, de façon qu'en sortant de ses ateliers ou de sa maison, ils ne soient détériorés et diminués ni dans l'ordre physique ni dans l'ordre moral '.

1 La diiïérence essentielle, dit Pothier, entre le contrat de vente et le contrat de louage, est que dans le premier « le vendeur s'oblige à faire avoir la chose à l'acheteur à litre de propriétaire, de lui transmettre tout le droit qu'il y a; tandis que dans le contrat de louage, le locateur ne s'oblige point à faire avoir la chose au conducteur, mais seulement à l'en faire jouir, à l'en faire user. » {Traité de louar/e, ?<-' partie.) Le patron locataire du travail de l'ouvrier {conductor) doit donc se servir de lui, sans en abuser et en en prenant souci tanquam bonus pater familias, en suivant les mêmes règles de bonne foi {borne fidei) qu'un locataire.

L'étude des services ne rentre qu'indirectement dans la science économique. Bastiat, cependant, résumait toute l'économie politique dans l'échange des services, et pour arriver à ce résultat, voici comment il raisonnait :

Lorsqu'un homme, disait-il, crée pour son usage un produit quelconque, il se rend service à lui-même ; lorsqu'il vend un de ses produits à un autre homme, il rend service à cet homme, et il en reçoit en retour un service équivalent par le prix du produit. Donc , toute création d'utilité , soit sous forme de produit matériel, soit sous forme de service personnel , est un service, et toute l'activité économique a pour objet la production et rechange de service.

Nous montrerons tout à l'heure le vice de ce système en étudiant ce qu'on appelle les industries immatérielles; mais nous pouvons dire de suite que vouloir réduire toute l'économie politique, et surtout la production, à l'échange de services, c'est donner au mot services un sens qu'il n'a jamais eu et qu'il ne peut avoir.

Différences entre les services publics et les services privés. — Il y a trois différences capitales entre les services publics et les services privés :

1** Les services ou travaux pubhcs sont à la charge, aux risques et sous la surveillance de l'État. — Les services privés sont ceux qui ont pour objet les besoins des particuliers.

2° La rémunération des services publics est fixe ; celle des services privés doit être hbrement débattue.

3" Chaque service privé est rémunéré: au contraire, pour les services publics, c'est la fonction qui est rétribuée, à l'amiée, et quel que soit le nombre des services rendus.

Des prétendues richesses immatérielles. — Outre les services publics et privés, on constate encore, dans l'ordre moral , des services s'adressant à notre esprit ou à notre corps, comme ceux du professeur, du médecin, etc.

Faut-il les ranger aussi sous la dénomination générale de richesses ? Y a-t-il des richesses et des produits immatériels ?

Une controverse singuUère s'est élevée sur ce point.

Premier système {aff.). — L'économie politique s'occupe des besoins de l'homme : elle ne doit en laisser aucun de côté. Les besoins immatériels de notre intelligence sont aussi bien de son ressort que les besoins matériels de notre corps, en ce sens qu'elle les constate et qu'elle en tient compte dans son étude des phénomènes sociaux.

D'ailleurs, n'y a-t-il pas l'analogie la plus grande entre les deux ordres de faits? Le professeur, le savant , le médecin , vendent leurs leçons , leurs ouvrages, leurs ordonnances ; l'artiste, sa statue ; le poète, ses poésies : ils ont leurs facultés intellectuelles pour instruments de travail, et les produits de ce travail sont la science, la santé, la moralité, distribuées soit aux étudiants, soit aux malades, etc. Il y a là des produits qui s'accumulent et qui se conservent comme les richesses matérielles pour la satisfaction de nos besoins. (MM. Dunoyer, Garnier, J.-B. Say», etc.)

1 M. Garnier a développé dans son Traité, p. 32, la théorie exposée par M. Dunoyer. « Le professeur, dit-il, produit deux résultats successifs : la leçon et l'amélioration intellectuelle de son élève, qui sont deux produits immatériels, un travail et un service , de même qu'un ouvrier d'un atelier produit deux résultats, son travail et la forme de la nature qu'il façonne. »

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En conséquence, M. Garnier, après avoir classé les arts ou industries matérielles , sur lesquelles nous reviendrons plus tard, propose le tableau suivant des ai'ts ou industries immatérielles : « les arts ayant plus spécialement pour objet : 1° le physique de l'homme ; 2° r intelligence de l'homme ; 3° la moralité del'homme; A° V agrément ; 5" la sécurité et la justice. »

Second système (nég.).— Il est impossible d'accepter les théories matérialistes et les classifications nouvelles que l'on veut introduire dans la science.

En premier lieu, cette assimilation ou ce parallélisme des produits immatériels et des produits matériels tend à confondre deux ordres de choses absolument distincts et fait violence au bon sens de tous les pays et de tous les temps. S'il fallait en croire certains partisans de cette doctrine, le professeur ou le prêtre modifieraient la forme du cerveau comme le potier modifie la forme de son argile K M. Dunoyer va plus loin : il compare les opérations des tribunaux aux opérations industrielles, et affirme qu'il n'y a, au fond, aucune différence entre une manufacture de coton et ce qu'il appelle une manufacture judiciaire Ces confusions ne sont pas seulement fausses, elles sont dangereuses par les assimilations absurdes qu'elles peuvent amener.

Lancés dans cette mauvaise voie, les économistes dont nous parlons n'ont pas vu, sans doute, que leur sytème reposait sur une fausse conception du travail et de l'échange intellectuels.

Lorsque l'ouvrier sculpte une table, lui seul travaille, et l'objet qu'il transforme subit passivement la modification ; au contraire, lorsque le professeur parle,

1 C'est l'exemple même dont se sert l'un d'eux.

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son intelligence fait appel à d'autres intelligences, et sa parole n'aura d'écho que si ses élèves veulent bien l'écouter et faire effort pour le comprendre. Dans toute opération de cette nature, il y a deux travaux simultanés, et nul ne peut dire de quel coté l'effort est le plus actif *. Ce n'est point ainsi que le potier pétrit son argile, et cette différence capitale détruit toute assimilation, toute similitude, tout rapprochement. L'action d'une intelligence sur une autre échappe à l'analyse économique : elle peut être inefficace et même nuisible ; telle leçon publique, tel cours de philosophie, tel livre, peut amener des désordres moraux qui se traduiront en déchirements civils. Quand le potier n'a pas réussi son vase, le mal n'est pas grand et les conséquences matérielles de la faute sont vite réparées. En dira-t-on autant de la fausse science et de la philosophie antisociale ? A tous les points de vue, le rapprochement que l'on invoque est purement artificiel et systématique. Non, l'intelligence de l'homme ne constitue pas ce que l'on appelle une richesse : c'est une lumière qui brille et qui éclaire les travailleurs.

Les partisans des richesses immatérielles ne sont pas d'accord sur la nature du produit échangeable qu'il s'agit de déterminer. Pour les uns, c'est Vordonnance du médecin, le jugement du magistrat, la leçon du professeur, etc. ; pour les autres, c'est la santé, la moralité^ la science, etc. ; pour d'autres encore, ce sont les deux choses à la fois. Mais tous ces économistes sont également dans l'erreur. Dira-t-on qu'un jugement s'échange, se vend ou s'achète ? Dira-t-on

' De même, le médecin se trouve en face d'une force inconnue et active : la vie.

que la santé s'accumule ou s'économise ? Y a-t-il rien de plus inacceptable que ces propositions?

Les jurisconsultes romains qui avaient médité ces questions appelaient richesses les biens matériels qux numéro , pondère mensurave constant. Nous n'avons rien à changer à cette définition. Est-ce à dire que les hommes qui sont appelés à gouverner les sociétés ne doivent tenir aucun compte de la science, de la magistrature, de la médecine, et les considérer comme inutiles au développement du bien-être social? Ce serait étrangement se tromper sur notre pensée. Une nation, selon nous, ne progresse dans l'ordre matériel qu'autant qu'elle renferme un grand nombre de citoyens vertueux et savants. Mais tout n'est pas richesse : il y a une science qui s'occupe des productions matérielles, c'est l'économie politique; mais il y a aussi d'autres sciences, sur lesquelles celle-ci doit reposer, la morale, le droit, la politique, etc. Ces autres sciences, considérées comme telles, ne forment pas des produits, mais elles aident les travailleurs dans l'œuvre de la production. Elles constituent l'ordre moral venant en aide à l'ordre matériel des choses. Ainsi, les jugements ne sont pas des richesses, pas plus que la moralité qu'ils ont mission de répandre, mais ils permettent aux hommes de travailler mieux et de produire plus, en leur assurant la sécurité. Le professeur qui enseigne l'économie politique ne crée aucun produit immatériel, mais il aide à la production en éclairant les hommes sur leurs devoirs et leurs intérêts. Le premier système confond la cause et l'effet.

DE l'utilité , DE LA VALEUR ET DU PRIX

Les notions d'utilité et de valeur sont fondamendales en économie politique.

Une chose est utile quand eUe sert à la satisfaction d'un de nos besoins. V utilité est donc la qualité qui fait que les choses sont propres à nous servir *.

L'utilité, jointe à la rareté, est la cause de la valeur.

La valeur est la propriété qu'ont les choses utiles de devenir, dans certains cas, la matière d'un troc, et, par conséquent, de procurer, par voie d'échange, à leur possesseur, tel ou tel autre objet qui lui semble préférable.

Dans son sens le plus général, la valeur est l'expression du rapport des richesses entre elles. Elle ne peut exister qu'à la condition que les choses soient non seulement utiles, mais rares, appropriées, transmissibles, etc., et elle varie incessamment, en même temps que l'utihté et la rareté de ces choses.

C'est ce qu'on a exprimé en disant : La valeur des choses varie en raison directe des quantités demandées et en raison inverse des quantités offertes. On entend par là que les oscillations incessantes de la valeur sont régies par la loi de V offre et de la demande.

Toutefois , cette formule a besoin d'être bien comprise. En beaucoup de cas, même dans l'ordre maté-

' Dans notre définition, l'utilité désigne aussi l'agrément. Il n'y a en effet aucun intérêt scientifique à les distinguer. Toutefois, dans la pratique, quand le besoin n'est qu'une fantaisie, on dit que la chose qui le satisfait est agréable, et on réserve le mot utile pour les choses qui satisfont un besoin plus sérieux. « L'usage d'une chose, dit Stuart Mill, désigne pour nous son aptitude à satisfaire un désir ou à servir un dessein. »

riel, elle paraît contraire aux faits. M. Gide, professeur à Montpellier, va jusqu'à dire que, « bien loin de pouvoir prétendre que la valeur d'une chose dépend des quantités offertes et demandées, il faut affirmer que, tout au contraire, ce sont les quantités offertes ou demandées qui dépendent de la valeur de la chose ' ». Cette valeur qui varie ainsi sans cesse sur le marché est appelée valeur courante par opposition à ce que certains économistes appellent la valeur normale ou constante, niveau moyen des diverses valeurs d'un produit. Nous retrouverons ces notions plus tard^.

1 M. Gide établit sa thèse sur l'exemple'suivant : Prenons une valeur quelconque sur le marché de la Bourse, la rente 3 0/0 par exemple, et supposons-la à 80 francs. Il y a continuellement une certaine quantité de rentes offerte et une certaine quantité demandée. Je suppose qu'à l'ouvertuve de la Bourse le chiffre de rentes demandé se trouve être le double du chiffre de rentes offert. Qui pourra imaginer que le prix de la rente doive doubler en conséquence, et s'élever à 160 francs? Et cependant c'est là ce qui devrait se produire, si la formule de tout à l'heure était exacte. Or, en réalité le cours de la rente ne s'élèvera peut-être pas de 1 franc seulement. Et cela, par la raison toute simple que le plus grand nombre de personnes qui se portaient acheteurs à 80 francs, se retirent dès que le prix s'élève. Il est clair que si le chiffre de rentes demandé diminue au fur et à mesure que le prix monte, en même temps et pour la même raison le chiffre de rentes offert augmente. Il arrivera donc un moment où la demande qui décroît et l'offre qui croît arrivent à être égales, et à ce moment l'équilibre se rétablira. Mais une hausse de quelques centimes est d'ordinaire suffisante pour amener ce résultat.

2 Plusieurs autres théories ont été proposées sur la cause de la valeur : l" L'utilité seule. — Certains auteurs ont affirmé que la valeur n'avait d'autre cause que l'utilité seule, car tout ce qui est surabondant, disent-ils, n'est pas utile. Cette théorie prend le mot utilité dans un sens beaucoup trop large. 2" La rareté seule. — La théorie basée sur la rareté seule est absolument fausse et incomplète. Une chose peut être extrêmement rare et n'avoir pas de valeur parce qu'elle est inutile. 3» Le tra-

Valeur d'usage et valeur d'échange. — Un grand nombre d'économistes arrivent à la même distinction par une autre voie. Ils observent que les choses nous sont utiles de deux manières : directement, quand, par elles-mêmes, elles satisfont nos besoins; telle est l'utilité du blé que le cultivateur applique à sa consommation; ùidirectement, lorsque, par la cession que nous en faisons à autrui, nous pouvons obtenir en échange des objets qui nous faisaient défaut; teUeest, pour le cultivateur, l'utilité du blé qui dépasse les besoins de sa consommation et qu'il porte au marché. Dans le premier cas, les choses ont pour nous une valeur d'usage, qui n'est que l'utilité directe, et dans le second, elles ont une valeur d'échange.

Pour éviter toute confusion dans un ouvrage élémentaire, nous préférons n'employer que les deux termes d'utilité et de valeur, le premier désignant le rapport entre les choses et nos besoins, le second le rapport des richesses entre elles. Chaque fois qu'il sera nécessaire, nous entrerons dans plus de détails.

Du prix. — Quand nous échangeons une marchan-

vail. — Ce qui prouve que la valeur n'a pas le travail pour cause, c'est que deux objets qui ont coûté le même travail n'ont pas la même valeur — ou que deux produits ayant coûté des travaux inégaux n'ont pas des valeurs inégales sur le marché. Exemple : Deux sacs de blé récoltés l'un sur une terre fertile, l'autre sur un sol infertile ont le même prix sur le marché. 4" Les fixais de production. — Définir la valeur par les prix de production, qui sont eux-mêmes une valeur, c'est définir la valeur par la valeur elle-même. 5" L'offre et la demande. — La loi de Voffre et de la demande ne peut servir qu'à expliquer, sous certaines réserves, les variations de la valeur. 6» L'échange des services. — Cette dernière théorie, celle de Bastiat, ne fait que tourner la difficulté. La valeur, en effet, n'est pas dans le service, mais dans son objet. Nous sommes ainsi ramenés aux définitions que nous avons données plus haut.

dise contre des espèces monnayées, or ou argent, la valeur prend le nom de prix. C'est la forme habituelle de l'échange dans les nations civilisées : mais cette forme ne change rien à l'analyse des phénomènes. Au fond, et abstraction faite de la monnaie , qui est une marchandise intermédiaire , dont nous examinerons plus tard le caractère spécial, toute vente est un échange, et tout échange repose sur la notion économique de la valeur.

Remarque importante. — Toute chose douée de valeur Si nécessairement de Vutilité. Sans cela, elle ne serait pas échangeable, elle n'entrerait pas dans le commerce, et ne constituerait pas une richesse.

Mais toute chose utile n'a pas nécessairement de la valeur. C'est ce que nous avons prouvé en prenant pour exemples l'air et la lumière du soleil. Ainsi Vutilité embrasse toutes les richesses, tandis que la valeur n'en embrasse qu'une partie. On peut donc les figurer sous forme de deux cercles concentriques : le plus grand comprendra l'utiHté; le plus petit comprendra la valeur ^

1 II nous a semblé que ce tableau aidait la mémoire au milieu d'explications si ardues. Il rappelle les deux cercles de la morale et du droit dont on a tant fait usage.

Ces deux cercles rendent plus saisissable la pensée de Bastiat, qui déclarait que le problème économique était, dans l'ordre matériel, à' étendre sans cesse le cercle de l'utilité et de resserrer celui de la valeur, parce que la valeur représente l'effort et la peine. C'est pourquoi cet économiste distinguait ViUilité gratuite provenant de l'emploi de plus en plus étendu des forces communes de la nature, et Vutilité onéreuse provenant des efforts de la production. L'invention d'un métier mécanique, par exemple, diminue les utilités onéreuses et augmente les utilités gratuites, au bénéfice de tous.

Mesure de la valeur. — La valeur est essentiellement relative et variable. Un hectolitre de vin vaut aujourd'hui un hectolitre de blé : demain la même quantité du même vin vaudra un hectolitre et demi de blé. De même les prix, qui sont l'évaluation de la valeur en monnaie courante, varient incessamment. 11 se forme ainsi, dans tous les centres quelque peu importants , un marché des valeurs : les mercuriales donnent chaque jour la valeur des marchandises évaluée en espèces d'or ou d'argent, et les Bourses donnent cette même valeur pour les titres cotés.

Partant de là , on peut affirmer :

1° Qu'il n'y a pas de mesure fixe de la valeur. C'est en vain qu'on a proposé de la mesurer en travail ^ en argent, ou en blé. Ni le travail, ni l'argent, ni le blé, n'ayant eux-mêmes une valeur absolue et fixe, ne peuvent servir de mesure. Variant chaque jour selon l'offre et la demande, la rareté des travailleurs, du numéraire ou des grains, ils n'offrent qu'une mesure très approximative des autres valeurs : et encore, l'appréciation qu'on obtient en les employant n'est vraie que pour le moment précis où l'on opère. D'ail-

leurs, on ne peut pas plus mesurer un rapport qu'on ne mesure une idée *.

2" Que toutes les valeurs ne peuvent a la fois hausser ou baisser. Cela est évident, puisque la valeur est un rapport entre les choses. Par exemple, si la valeur de toutes les marchandises s'élevait par rapport à la monnaie, c'est que la monnaie aurait diminué de valeur à la suite de quelque découverte de mines d'or ou d'argent, qui aurait provoqué une offre considérable de métaux précieux.

3" Quil est impossible de mesurer exactement la richesse d'une nation si on additionne seulement les valeurs évaluées en monnaie courante, d'après les mercuriales ou les cours de la Bourse. En effet, les valeurs peuvent s'élever par suite d'un obstacle passager, et surtout d'une disette. Supposons, par exemple, une disette en France, et une abondante récolte en Autriche. Le blé est à bas pj^ix dans ce dernier pays, et très cher en France. En additionnant les valeurs, on serait tenté de croire, que du chef de cette récolte, la France est plus riche que l'Autriche ! Quand on évalue ainsi les richesses nationales, on n'a jamais que des données incertaines.

Nous croyons devoir terminer ici ces définitions et ces explications préliminaires; nous en avons dit assez pour permettre de franchir le seuil de la science et lorsque nous serons famiharisés avec ces termes techniques d'utilité, de valeur, de prix, d'échange, etc., nous pourrons y revenir sans rencontrer les mêmes difficultés.

i Voici, sur ce point, le syllogisme proposé par M. Batbie : « Pour mesurer une valeur, il faut une valeur fixe. — Or, il n'y a pas de valeur fixe, et toutes varient suivant la loi de l'offre et de la demande. — Donc, aucune valeur ne peut rigoureusement mesurer les autres. •

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