CHAPITRE ÎII
Caractères du phénomène de la production, directe ou indirecte. — De l'agent et des instruments de la production. — Lois générales qui s'y appliquent.
La production consiste à transformer les matières premières de façon à les faire servir à la satisfaction de nos besoins. — C'est donc de l'utilité que l'homme crée en rendant applicables à ses besoins des choses qui, sans le travail , n'y pourraient servir en aucune façon, ou n'y serviraient qu'imparfaitement.
Produire, c'est altérer, modifier, combiner. Dieu crée, l'homme produit, et, dans l'ordre de la matière, il ne produit qu'à la condition de détruire.
Nous appelons produit tout ce qui est le résultat des efforts de Vhomme. Sitôt qu'un produit a été rendu tel qu'il ne semble plus opportun ni d'en extraire les éléments, ni de les modifier d'aucune manière, ce produit est achevé : l'homme alors le détruit pour la dernière fois, mais en le détruisant il se l'applique; il en recueille une certaine jouissance, par exemple, la réparation des forces vitales. Cette destruction définitive qui clôt, termine et scelle en quelque sorte le cercle des opérations économiques, se nomme consommation.
ÉCONOMIE HOUT. 5
C'est pourquoi Bastiat disait que les phénomènes purement économiques se résument en trois mots : besoin, effort, satisfaction. Le besoin est le stimulant de notre activité; V effort est le travail auquel nous nous livrons pour contenter nos besoins ; et la satisfaction est la jouissance des résultats de notre effort. Le besoin et la satisfaction sont essentiellement personnels et intimes ; on ne saurait ni les mesurer, ni les échanger; pour que la satisfaction existe, il faut qu'elle réponde vraiment au besoin de l'homme, il faut qu'elle aille à celui qui a le besoin. Il en est tout autrement de l'effort. L'effort se mesure et s'échange. Il est soumis à des règles que nous étudierons. 11 ne faut jamais perdre de vue, toutefois , que la satisfaction n'est pas l'unicfue but du travail. Le travail a une fin toute morale et supérieure à la vie matérielle '.
DE L*AaENT ET DES INSTRUMENTS DE LA PRODUCTION
En soumettant à une analyse l'œuvre de la production des richesses sociales, on a remarqué que cette production se faisait par le concours de trois facteurs, de trois forces, dont l'une est active, et les deux autres passives.
* Le mot production s'emploie dans plusieurs sens :
1» II désigne une série spéciale d'actes distincts, par exemple, ceux qui aboutissent à la production du blé, ou ceux qui aboutissent à la production du pain;
2» Il désigne aussi les diverses séries d'actes par lesquels a passé la chose produite avant d'arriver à son dernier état. On dit ainsi la production des tissus de coton, comprenant tous les actes qui ont été successivement accomplis, d'abord pour produire la plante, puis pour produire le fil et fabriquer le tissu ;
3° Enfin le mot de production, dans son sens le plus général s'applique à toutes les productions particulières du pays.
i° Le travail. Le travail, acte de l'homme, est l'agent essentiel de la production, la force intelligente et active.
2" Le capital. Le capital est la force créée d'avance par un travail antérieur et employée à faciliter la production. Il représente l'instrument, l'outil, la machine. C'est un agent passif.
3° La terre et les agents naturels. Le travail de l'homme s'exerce sur la matière, c'est-à-dire sur la terre et les agents naturels qui nous sont fournis par le Créateur.
Voilà pourquoi l'on dit que l'agent économique de la production est le travail et que ses deux instrument sont : le capital et les agents naturels.
Mais il n'y a point de travail productif sans capital, car toute production demande un certain temps, et, pendant ce temps, il faut que le travailleur vive de ses avances ; de même le travail ne peut se concevoir sans le concours des forces de la nature, dont l'homme fait par son activité propre des instruments dociles et féconds. On retrouve ces trois éléments dans toute production, mais à des degrés divers. Dans l'industrie agricole, c'est le travail et les agents naturels qui dominent; dans l'industrie manufacturière, c'est le travail et le capital.
En poussant plus loin cette analyse, on reconnaîtrait que le capital n'est autre chose que le produit épargné du travail, et que les agents naturels ne sont pas précisément un instrument de la production, mais seulement une condition de ce phénomène. C'est donc par le travail, et par le travail seul , que l'homme crée des valeurs et améliore son bien-être . Mais cette distinction scientifique du travail, du capital et des agents naturels, est communément
acceptée, et elle est surtout utile pour classer les matières et diviser méthodiquement les explications \
Le travail, agent de la production, comprend à la fois le travail intellectuel, travail de découverte et d'organisation industrielle, et le travail musculaire, isolé ou aidé des machines.
Le travail de production est donc un effort suivi, dirigé par l'intelligence, en vue d'obtenir un résultat économique.
Le capital, instrument de la production, désigne une certaine quantité d'objets, de richesses produites qui sont mises de côté en vue de la production d'autres richesses. On voit combien nous sommes loin du sens habituel des mots capital, capitaux, qui désignent ordinairement la monnaie, l'argent placé. Le capital, au sens économique du mot, comprend en général tous les objets qui servent à la production des richesses, capitaux fixes ou capitaux circulants , tels que les outils, les instruments, les immeubles, les usines, les aiguilles et les épingles, aussi bien que les machines à vapeur, etc.
La terre et les agents naturels fournissent la matière de la production.
Ces mots, terre et agents naturels, désignent le sol, les mines, les roches et les forces vives de la nature : vent, électricité, magnétisme, cours d'eau, etc., qui représentent l'action considérable du monde phy-
' Quand nous disons que le travail et le capital sont des facteurs de la production, nous employons les formules de l'école, mais ces formules modernes cachent trop le sujet humain sous l'abstraction ; mieux vaudrait dire le travailleur et les capitalistes.
sique dans les phénomènes de la production. Le travail de l'homme s'applique aux uns comme aux autres, mais il rencontre là une résistance qu'il ne peut vaincre que très lentement et avec beaucoup de peine.
La terre et les agents naturels ne sont pas l'unique source de la richesse comme le croyaient les physiocrates, mais ils fournissent les matières premières. En revanche, la terre ne produit utilement qu'avec le concours du travail et du capital. Ce qu'elle donne sans travail peut être compté pour rien. Ces considérations élémentaires suffisent déjà à montrer à quel point l'union des divers facteurs de la production est indispensable pour le progrès des industries humaines, l'harmonie sociale et l'extension du bien-être général. L'hostilité du travail et du capital, la séparation morale et matérielle de l'ouvrier et du patron est une cause de ruine pour toute société.
En résumé, et en attendant les développements qui viendront sur chacun de ces points, nous pouvons dire qu'il y a trois facteurs de la richesse :
1° Le travail ; 2° Le capital ; 3" La terre et les agents naturels.
Mais comme le capital est lui-même un produit du travail, on arrive à cette conclusion :
Les hommes produisent des valeurs en appliquant rationnellement leurs travaux à la matière.
Pour établir, sous une forme synoptique, la relation des divers facteurs de la production des richesses, M. Levasseur a dressé le tableau suivant :